‹ La Vie parisienneChapitre 59 sur 662 · LE FRUIT DÉFENDU · texte numérisé non relu

LE FRUIT DÉFENDU

Depuis le paradis terrestre c'est, assure-t-on, celui que l'humanité recherche le plus. Les femmes surtout, toujours suivant la tradition de la mère Eve, sont accusées de le préférer à toutes choses. Il pourrait bien y avoir un peu de vrai en ceci, et c'est ce qui donne du prix à bien des jouissances, qui n'en auraient sans cela que très-médiocrement.

Parmi les fruits défendus parisiens, un de ceux qui tente le plus les filles de notre première mère, c'est le bal de l'Opéra. On en a tant

parlé devant elles 1 Elles ont entendu si souvent des demi-mots qu'on leur dérobe à cet égard 1 Leurs maris employent tant de diplomatie pour cacher qu'ils y vont. Il doit y avoir là des séductions infinies, ce lieu de délices doit être rempli de lentations diaboliques, auxquelles on est fier d'avoir résisté. On s'y expose afin de chercher les émotions de la lutte, on mesure ses forces et on est orgueilleux de les trouver suffisantes. Tel est le rêve de bien des femmes : combattre et vaincre. On est plus sûr de soi ensuite.

Je dois pourtant ajouter qu'on est quelquefois vaincu et qu'il est plus sage de ne pas s'y exposer.

Nous savons une belle dame, belle entre les belles, illustre entre les i. lustres, qui, depuis huit ans de mariage, soupirait chaquehiver après ces saturnales interdites à son rang et à son âge. Elle avait timidement hasardé sa demande, refusée sans amendement, et elle devait se borner aux récils des autres, nouveaux stimulantpour sa fantaisie.

Cette année-ci un ménage, jeune encore, mais raisonnable, résolut de la satisfaire. La supplique fut présentée au mari, — qui, par parenthèse, ne manque pas un de ces bals. — 11 se fit un peu prier, et finit par consentir, sous la condition que la... dirons-nous la comtesse, la marquise ou la duchesse? Elle porte assurément un dei trois titres, il ne s'agit que de choisir.

Prenons la duchesse, c'est plus aristocratique, quand on prend du galo i on n'en saurait trop prcndr<>.

Il fut donc arrêté que la duchesse ne quitterait pas le bras de son chevalier, qu'il la conduirait à sa loge, qu'elle y resterait avec lui et sa femme, et que personne ne leur parlerait, à moins d'être connu du gérant responsable de la soirée. On accepta.

Il fallut d'abord s'occuper de la toilette. La couturière fut consultée; elle conseilla un domino de satin ou de moire antique noire, garni de guipure, avec le capuchon également en dentelle, et la barbe du masque de même façon. C'est ce qui se porte généralement.

Mais il ne s'agissait pas ici de généralement, et quand l'époux, fort usagé vit cet attirail, il le blâma tout à fait. Point de capuchon ni de barbe do dentelle, on doit être calfeutré, sous peine de se faire méconnaître, pas un cheveu, pas un morceau de joue, un paquet noir des pieds à la tôle, excepté les gants blancs néanmoins.

On essaya. La jeune femme poussa des cris.

— J'étouffe! je n'y vois pas! Ce masque me coupe la respiration.

Tant pis, ma chère ! Cela est ainsi. Vous croyez qu'on endosse

ce déguisement pour être à son aise. Fi donc! Ce ne serait pas la peine, il vaudrait aulant rester chez soi.

Bon gré, mal gré le caparaçon fut admis, après une heure de gêne on pensa qu'on s'y accoutumerait; d'ailleurs puisqu'il n'y avait pas moyen de faire autrement, on se soumettait à tout, plutôt que de manquer cette délicieuse nuit.

Comme on ne voulait surtout pas être devinée, comme- les domestiques ne devaient pas être dans le secret, on alla s'habiller chez l'amie et l'on partit en remise.

— « Sur les coussins d'un char numéroté. »

Coussins peu élastiques quand on n'en a pas l'habitude.

On arrive le cœur palpitant, les yeux écarquillés; la première rencontre qu'on fait dans le vestibule est un sauvage, dégoûtant, muni d'un plumet ressemblant à une tête de loup de toutes couleurs. 11 est tatoué, il sent mauvais, il est un peu ivre et il se croit facétieux.

Il s'approche des dames, les regarde sous le nez, lâche un mot de corps de garde et fait le geste de prendre la duchesse par Ja taille. Elle se jette effarouchée dans les bras de son protecteur, celui-ci éloigne le masque, en lui disant un prenez garde! énergique.

—Oh! hé! s'écrie l'autre, en se livrant à une danse pyrrhique effrénée, Oh ! hél la bégueule! que viens tu faire ici, si tu comptes te faire respecter?

Heureusement mon mari ne l'entend pas, pensa-t-elle, sans ;ela il me ferait rentrer immédiatement.

Ils atteignent l'escalier, émaillé du haut en bas de couples causant

souvenirs ni; garnison

de Irùs-près; de bébés soupirant après une pareille conversation, sur tout après le souper qui en est la suite, et attaquant volontiers les passants solitaires ou les dominos trop occupés; les dames ne savaient où poser leurs pieds, au milieu de ces guirlandes humaines. La duchesse, malgré ses précautions infinies, marcha sur la robe traînante d'une de ces nymphes.

— Eh! dis donc la femme honnête, prends-tu mon cotillon pour un tapis?

— Mon Dieu ! murmura-t-elle, en se rapprochant plus encore de son cavalier, qu'est-ce que ces manières-là!

Elle n'était encore qu'étonnée désagréablement. Quelques marches plus haut, au moment d'alteindre le corridor, un encombrement et des cris les arrêtèrent. C'était un de ces flux de paroles heurtées, qui ont, dans la langue du bal masqué, un nom que je ne me permettrai pas d'écrire. On riait aux larmes, en écoutant deux célèbres coryphées, interrompus par des trépignements d'enthousiasme. La population flottante des degrés, les passants, les montants accoururent; les dames furent bientôt pressées de façon à ne pouvoir presque respirer et à ne plus être maîlresses de leurs mouvements. On les serrait, sans aucuns égards, on s'appuyait sur leurs épaules, pour lâcher de se grandir, et des voix de stentor répondaient derrière elles aux vociférations des heureux grimpés au premier rang.

On resta un bon quart d'heure dans cette dure situation, les pieds écrasés, sans oser se plaindre, de peur de recevoir pis. Enfin la conversation prit fin ; il fut possible, à la rigueur, de circuler à travers les coups de coudes, les poings en chevaux de frise et les mots de carrefours partant comme des fusées de tous les côtés.

Déjà on voyait poindre la porto de là loge, on soupirait après ce port, un nouvel obstacle les en écarta. Un monsieur, revêtu de je ne sais quoi, car cela n'a de nom dans aucune langue, le visage couvert de fard, saupoudré de mouches, menait en triomphe une déesse à moitié nue, s'intitulant Flore ou Pomone, ayant pour couronne des oignons et des fleurs de poireaux; ils s'en allaient de compagnie, trouant la foule à grands renforts de bras, interpellant ceux qui ne se rangeaient pas assez vite, dans un langage peu connu à l'Académie. Ils se trouvèrent en face de la duchesse, qui, levant les yeux, ne put retenir une exclamation :

— SE de *** !

C'était un des hommes de son intimité, un de ceux qu'elle recevait le plus assidûment et dont les bonnes manières étaient proverbiales dans le monde.

— Ah 1 s'écria-t-il, tu me connais et tu me reconnais! Tu es une 'emme d'esprit et une naïve, je ne te quitte plus, je veux savoir qui tu es. Ma déesse va s'écarter, je la repigerai à la Maison d'Or; viens un peu, causons, intrigue-moi. Tu sens la femme de bonne compagnie, et c'est, parbleu ! drôle de te voir ici!

Le chevalier d'honneur, qui avait l'expérience du lieu, fit un mouvement en arrière, heureusement, car la pauvre duchesse se sentait prête à défaillir. Il voyait venir une bande, qui devait couper le groupe qu'ils formaient. Aucune volonté ne résiste à cette force ; ils furent rejetés vers la foyer, et M. de *** emporté avec sa compagne vers l'escalier qui descend à la salle. En trois minutes, ils eurent rejoint le loge ; l'ouvreuse attendait ; ils s'y précipitèrent, il était temps.

Lajeune femme se laissa tomber épuisée sur un siège. 11 se passa quelques instants avant qu'elle pût ni parler ni voir. Enfin le tapage, les lumières, la foule qui tournoyait en bas l'attirèrent, elle se rapprocha, car là était pour elle le vrai spectacle. Tout fut d'abord confus devant ses yeux, elle ne distingua rien que des couleurs éclatantes, des oripeaux, des bras, des jambes levées, un tohu-bohu à rendre fou le diable qui l'inspire, s'il le contemplait longtemps. Elle fut comme éblouie, la tête lui tourna, elle se crut au milieu d'un cauchemar, rêvé par Callot. C'était beau, mais c'était horrible, c'était le sabbat, c'était l'orgie, c'était l'extravagance humaine, sans aucun frein, et poussée à sa dernière puissance.

Ce qu'éprouva la duchesse ne saurait se dépeindre, ni se rendre.

Elle eut peur, pourtant elle était irrésistiblement attirée, et ne pouvait détourner ses regards. Peu à peu les détails la frappèrent, ils se détachèrent du fond, elle se fit au vocabulaire de l'endroit, elle savoura les causeries. Alors elle se sentit rougir, elle eut honte de ces gens qui se dégradaient ainsi, et d'elle-même, qui était venue se mêler à eux. Elle s'aperçut qu'après un quart d'heure d'observation le rouleau était au bout, c'était la même répétition avec d'autres visages. Rien de nouveau, rien d'imprévu, rien de spirituel, toujours la môme fange et les mêmes plaisanteries rassassées, la satiété se fit promptement et le dégoût l'avait précédée. Elle se leva et dit à ses compagnons :

— J'en ai assez, allons-nous en, c'est ignoble.

Le retour fut plus diffiede encore que l'arrivée, il fallut déranger un couple amoureux, appuyé sur la porle, et recoulant des chansons de débardeur, il fallut culbuter cinq ou six pierrots qui barraient le passage, enfin on parvint à retrouver la voiture.

Le 'mari, attendait la duchesse au coin du feu, avec un souper conjugal.

— Eh bien ? dit-il.

— Eh bien, mon cher, je m'y suis ennuyée, il n'y a pas de danger que j'y retourne.

Le duc sourit dans sa moustache, il en était sûr d'avance. Peut-être ne lui a^ ait-il montré que l'envers de l'étoffe!

JACQUES UEYNAUD.

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