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SOUVENIRS DE LA VIE MILITAI 11 E

Nous avions dix-neuf ans tous deux. Il s'était fait soldat par amour; moi, parce que je ne comprenais pas qu'on put être autre chose. — 11 était peintre, je préparais mes examens de l'École. — Il était grand et frêle , j'étais petit et robuste; il était brun , moi blond ; il était calme , moi emporté; il s'appelait Louis tout court et voyait l'avenir en noir; j'avais une famille et je croyais à tout. Nous devions être amis et ■ nous l'étions, comme on l'est à l'armée : à nous faire hacher l'un pour l'autre.

Ce soir-là, à huit heures, un cavalier indigène était arrivé dans la ville a bride abattue et était descendu de cheval chez le commandant du cercle. Certains bruits avaient circulé. On avait vu des va et vient vers l'état-major. On avait beaucoup bavardé partout, puis l'ons était couché, et Louis, l'un dos premiers. Suivant mon habitude , j'étais assis sur le pied de son lit et je lui contais des folies. — Lui était plus triste que de coutume et m'avait dit plusieurs fois avec son bon sourire :

— Mais va donc le coucher, bavard ! je ne sais pas comment tu fais pour tenir debout, il faut que tu sois de fer !

Et moi d'éclater de rire et de continuer jusqu'à ce que je l'eusse déridé. L'extinction des feux était sonnée, mais j'avais piqué sa baïonnette dans la planche à habits et planté dans la douille une bougie de contrebande , puis j'avais organisé un système d'abri qui empêchait de découvrir du dehors notre contravention au règ'ement. Mon bavardage l'avait peu à peu gagné et il me parlait d'elle, comme toujours. Toutà-coup il me sembla entendre des pas dans la cour. Je courus à la fenêtre.

— Ah! ça! que se passe-t-il donc au quartier? lui dis-jc à mi-voix. Voici un groupe d'officiers escorté d'un falot qui se dirige par ici 7

Déjà ce son bien connu du sabre qui heurte les marches résonnait sur l'escalier. — Je n'eus que le temps d'anéantir mon illumination , de me fourrer dans le lit avec mon pantalon et de faire semblant de dormir. La porte de la chambre s'ouvrait , le sergent major, à peine vêtu et clignant des yeux comme un homme encore endormi, entrait éclairant l'officier de semaine. — Ils passèrent silencieusement devant chaque lit, regardant s'il était occupé. Au moment oùilsallaient disparaître par la porte opposée, l'officier dit à voix basse :

— Qui est de cuisine?

— Un tel et un tel, mon lieutenant.

— Où couchent-ils?

— Dans l'autre chambrée.

— Il faudra les réveiller. — On doit manger la soupe à trois heures, il est près de minuit ; ils n'ont que le temps et elle ne sera pas fameuse !

Puis ils disparurent.

Je sautai à bas du lit.

— As-tu entendu? dis-je en me penchant à son oreille.

-— Oui, contre appel et la soupe à trois heures. — C'est étrange.

— Tiens! tiens I tiens ! Ça sent la poudre, ça, mon vieux : M. VArbi aura fait des siennes.

— Tu sais, on en dit tant, peut-être n'est-ce rien du tout seulement.

— Bah! bah ! tu verras.

— Dans tous les cas, va te coucher et tachons de dormir un peu. Tu entends, minuit sonne, nous n'avons quC trois heures. Bonsoir.

— Bonsoir.

LA YIE PARISIENNE

19 novembre 1864.

11 ne faisait pas encore jour que le clairon sonnait la dianc. — 11 y avait près du quartier un jardin uii les oiseaux chantaient et la bonne fraîcheur qui se l'ait sentir à l'approche du lever du soleil donnait ;ï tout ie corps je ne sais quel voluptueux frissonnement. Tout le monde se frottait les yeux, se demandant ce que cela voulait dire, quand les sous-officiers entrèrent brusquement dans les chambres.

■ — ■ Debout! debout! faites les sacs , on part.

Un instant après un caisson entra dans la cour cl on sonna aux hommes de corvée. Ils montèrent des sacs bien connus, et pendant que les sergents inspectaient les armes de leur subdivision, le fourrier lit la distribution des cartouches. Deux paquets à chaque homme.

On commença à comprendie. La mauvaise, humeur s'envola et les plaisanteries éternelles marchèrent leur train.

— Allons, mon pauvre Azor, disait-on en débouclant le sac, tu vas te faire brûler le poil. Ouvre ton ventre et veille au grain.

Puis les biscuits arrivaient, dos vivres, du bois pour trois jours, les tentes, les gamelons. Le pauvre Azor devenait lourd et les 120 cartouches n'étaient pas faites pour l'alléger. Nous n'étions pas riches , quelques jours auparavant nous avions jeté l'argent par la fenêtre. Cependant, suivant une promesse sacrée que j'avais faite à ma mère, j'avais toujours un louis dans une cachette, réserve pour les grands événements. Je donnai ma part d'eau-de-vie à un camarade et je descendis à la cantine faire remplir de bon rhum, mon bidon et celui de Louis. Puis je fis des provisions de tabac.

— Tiens, mon vieux, voilà qui donne des jambes. Mais Louis élait triste.

— Si tu veux, me dit-il, changeons nos pipes.

C'étaient deux pipes en racines de bruyère, mais la sienne avait un bout d'ambre.

— Pourquoi?

— Oh ! tu te moquerais de moi ! Une bêtise. — Idée de malade. — Je ne suis pas bien ce matin. — Tiens! au fait, j'aime autant te le dire do suite : tu me connais assez pour savoir que je n'ai pas peur; eh bien ! j'ai dans l'idée qu'il arrivera malheur à l'un de nous.

— Ah! parbleu, je te remercie, tu es rassurant !

— Bah! au moins que celui qui restera ait un souvenir de l'autre. Je lui serrai la main, pris sa petite pipe et lui donnai la mienne. Quelques instants après nous étions dans la cour de la caserne, et à

la lueur des lanternes les sergents-majors faisaient l'appel en s'arrètant devant chaque homme pendant que le capitaine donnait un coupd'œil à l'équipement et aux armes.

Puis le chef de bataillon monta à cheval , tira l'épée du fourreau , l'éleva en l'air, clairons et trompettes éclatèrent à la fois, et on entendit le commandement habituel.

— Bataillon, garde àvous ! Portez-armes ! L'arme surl'épaule droite! Bataillon en avant! Pas accéléré, marche!

Nous étions partis. Pour où? Bah! que nous importait!

11 y avait une heure que nous étions en marche quand le soleil commença à se lève. Nous auons devant nous ce splendide panorama qui se déroule des hauteurs de Boghar et qui s'étend jusqu'aux montagnes du Djebcl-Sahari. Mais avant d'arriver sur ces vastes plateaux nous avions encore à traverser à gué le Nahar-Ouapcl , un des noms du Chélif, puis à franchir les derniers contreforts du Tell. —

Néanmoins la route était gaie. Les Alsaciens avaient entamé la Tlioria, que deux auteurs de toupet se sont attribués depuis sous le titre de Docteur Immbart et le pas s'enlevait comme si l'on eût battu la charge.

Vers dix heures la chaleur devint effrayante et le pauvre Louis commença à tirer un peu la jambe. : il était très paie.

Moi, j'allais de l'un à l'autre, et voici ce que do tous les cancans passés un peu au crible du sens commun, j'étais parvenu à recueillir. Le shérif d'Ouargla,Sidi-Mohamed-Ben-Àbd-AUah, essayait de soulever les tribus sahariennes. — Une grande partie de l'Arba était gagnée, les environs du Mezab étaient en feu et les populations boitantes du Sahara commençaient à déserter les provinces d'Alger et d'Oran. Do plus une des plus nobles tribus, les Ouled-Sid'-Cheik , celle qui est à la tête de la révolte actuelle , était fortement en suspicion et notre petite colonne, avait mission de se porter vers les Ksours pour les occuper militairement et pour enlever son chef Si-Ham/.a , le beau frère de Si Lalla, le révolté d'aujourd'hui, afin de le garder en otage. —

Nous ouvrions la campagne qui devait se terminer par la prise de Laghouat.

Je racontais tous ces détails à Louis , jo tâchais d enflammer son cerveau pour lui faire oublier sa fatigue; de temps on temps nous disions bonjour aux bidons, quand nous arrivâmes enfin au caravansérail de Bou-Guesoul.

— Ouf! me dit-il, en jetant son sac par terre , s'il m'avait fallu marcher une heure de plus, je restais en route !

Puis il s'étendit en grignotant un peu de biscu't , pendant qu'on préparait le café.

11 pouvait être trois heures à peu près quand un roulement se lit entendre. On doublait l'étape ! Tout le succès do l'entreprise était attaché à la rapidité de notre, marche.

Mon pauvre ami se leva, poussa un soupir et sourit tristement en tournant, la tête vers moi pendant que je l'aidais à boucler son sac. —

— Allons! courage, mon vieux, Médeahdoit nous envoyer des cacolets et des chameaux. — Ils nous rejoindront bientôt probablement , il ne s'agit que d'un peu de bonne volonté. —

— Et de beaucoup do jambes !

Déjà le soleil commençait à décliner vers l'ouest qui n'est bordé par jien. — Les thôrébinthes et les halphas projetaient de grandes ombres dans les plis de terrain. — Le chih jetait son parfum toujours plus pénétrant vers la fin de la journée.— Louis avait les lèvres bleues et ses dents claquaient; j'avais pris son sac , il avait le fusil on bandoulière et nous marchions, sans nous parler, en queue de la colonne , lui appuyé sur mon bras. A un moment je le sentis fléchir, jo le re gardai, il penchait la tète en arrière en fermant les yeux. Je n'eus que le temps de le soutenir.

Je jetai son sac et le fis asssoir, puis je lui frottai les tempes el les lèvres avec du rhum. L'arrière-garde passait et l'officier qui commandait le petit peloton nous cria :

— Allons! allons! ne nous amusons pas, la plaine n'est pas sire!

— Ce n'est rien, mon lieutenant, criai-jc.

Puis à Louis: Voyons, mon ami, je t'en prie, un pende courage, viens donc là bas, sur cotte éminenec, c'est Aïn-Oussera où nous coucherons cette, nuit. —Vois, là, à deux pas.

11 lit un effort, se leva et nous nous mimes en route.

Au bout d'un quart d'heure, il s'arrêta de nouveau.

— Tiens! me dit-il, laisse-moi, je ne puis plus aller !

— Voyons! voyons, lu sais bien que je ne t'abandonnerai pas là', quand je devrais te porter.

— Malheureux, mais si tu le voyais ! tu es l oi-m ômc blanc comme un linge et d'ici à l'étape il y a encore au moins trois lieues, quoi que tu en dises.

Tout-à-coup une voix nous cria :

— Allons! allons ! là bas, les traînards !

10 novembre 1864.

C'était le capitaine adjudant major qui, galopant de la tète à la queue de la colonne, nous avait aperçus. Arrivé près de nous, il nous reconnut.

— Tiens ! c'est vous Louis, qu'avez-vous donc?

Je lui expliquai la chose. — Ses sourcils se contractèrent.— Il sembla réfléchir un instant; puis claquant la langue, il dit en s'adressant à moi :

— Il n'y pas à dire , il faut marcher. 11 va passer un convoi dans une heure ou deux, installez votre camarade dans ce pli de terrain et rejoignez la colonne.

— Mais, mon capitaine, je ne peux pas...

— Vous pouvez obéir quand je vous commande, j'obéis bien, moi'. Est- ce que vous croyez que je suis plus turc que vous?

Les larmes me jaillirent des yeux.

— Va-t'en! me dit Louis.

Je l'embrassai , le conduisis dans une espèce de petit fossé , plaçai son sac sous sa tète, son fusil et quelques cartouches libres à sa portée. — Puis je me sauvai en criant, comme un insensé, je ne sais quoi!

Un instant après l'adjudant major me rattrapait. C'était un homme bon.

— Voyons , mon enfant , me dit-il . du courage, sacreblcu I II faut étouffer tout cela quand on est troupier.

— Mais, mon capitaine, mon devoir est de ne pas abandonner...

— Notre devoir, mon enfant , c'est d'obéir! Nous n'en avons pas d'autre.

Je rejoignis la colonne.

Nous passâmes la nuit au caravansérail d'Aïn-Ousscra qui domine le pays à une. dizaine de lieues à la ronde. Je combattis le sommeil tant que je pus, espérant toujours voir arriver le convoi de Médéah. Mais la fatigue l'emporta et, je m'endormis comme tout le monde. A peine si au milieu de mon sommeil j'entendis deux ou trois coups de feu tirés probablement par des sentinelles avancées surquelques rôdeurs. Au petit jour un homme vint m'éveiller.

— Viens donc voir quelque chose, me dit-il; on a descendu deux Arbicos cette nuit, ils sont là, dans un fourré.

— Qu'est-ce que cela me fait? répondis-je.

— Viens tout de même, nous ne sommes pas sûrs d'une chose. Je suivis cet homme.

Aune centaine de pas d'une espèce d'étang formé par les sources d'Aïn-Oussera , nous passâmes devant un cadavre d'Arabe. — Puis nous arrivâmes auprès d'un autre qui avait la mâchoire inférieure emportée et qui se raidissait dans une atroce agonie : il était à moitié pris sous son cheval qui avait une balle dans le poitrail et qui râlait de son côté.

— Regarde donc, me dit mon compagnon, en me montrant quelque chose d'informe pendu à 1 arçon do la selle. — Est-ce cjue ce ne serait

pas...

Je restai muet d'h' rrcur : c'était la tête de Louis!

EDOUARD SIDERER.

BIBLIOTHÈQUE DE L'HOMME DU MONDE

{Pastiches)

« Stendhal, pour s'épargner l'ennui énorme » selon lui. d'avoir à faire tous les jours irois » repas, désirait qu'on inventât une sorte de • boulette nutritive qu'on pût avaler le ma- » tin. pour ôire débarrassé tout le jour de ce » vulgaire souci. Pour épargner aux gens du » monde l'ennui de toul lire, ne p.iurrait-on » concentrer un volume en quelques lignes, et, » pour connaître un auteur, ne leur suffirai!- *> il pas d'avaler simplement une boulette lit- » téruire comme celle-ci ? u

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