‹ La Vie parisienneChapitre 586 sur 662 · VII - UNE PAGE DE RENAN · texte numérisé non relu

VII - UNE PAGE DE RENAN

L'ombre s'avance. . .Personne. . . Jésus, nous voilà bien seuls . . .

Non, je ne veux pas que le séminaire de Sâint-Sulpica me reproche un manque de convenance ou de mesure, ta biographie sera exquise. Je suis, moi, grand justicier des majestés divines. L'échafaud est aussi un autel, un trône. {H ouvre une boîte.)

Jésus, tu vois bien cet étui de velours... Regarde cette hache au manche d'ébène sculpté, au fer brillant et poli. Je l'ai afûlé de mes propres mains. J'ai aussi ma mission à remplir. . . Homme divin et incomparable, daigne placer ta tète sur ce billot; et pardonne-moi le douloureux et sinistre honneur de te trancher la tète. Elle ne serapas frappée à la joue, mais je la saisirai par cette chevelure blonde aimée de Magdelena, et je, la présenterai au docteur Strauss de la bibre Allemagne. . .

. . . Voyons encore lo livre du docteur Strauss. . . le môme titre que le mien : La Vie de Jésus... Perçant qui ante nos dixerunt... D'ailleurs, je le cite dans l'introduction. J'aurais bien intitulé mon livre: Biographie (le Jésus, mais laissons ce titre à M. Eugène de Mirecourt... On trouve certainement dans l'estimable travail de l'illustre docteur cette ardeur patiente et de longue haleine, cette laborieuse exactitude et cette minutie consciencieuse qui distinguent les études spéculatives des fils de la Germanie sur les animaux infusoires, mais où est le cadre, la vie, la couleur? C'est l'Evangile au microscope... Je préfère une lorgnette. Les cycles historiqu-s veulent être examinés à distance et par grandes masses d'ombre et de lumière, comme les décors. Il faut, messieurs, calcule" l'exagération et les conditions d'optique nécessaires à l'action théâtrale. Le trompe-l'œil, ici. devient nécessaire. Qu'est-cequ' une morale rigide? Pour mener les hommes à son but, il faut les tromper. Les bourreaux ne portaient pas les manchettes de M. de Buffon. {A part.) Ceci plaira à la jeunesse intelligente des écoles.

Voyons cette lettre de Robert Houdin :

« Si Jésus eût possédé le secret de ma bouteille inépuisable...»

0 impiété ! ô révolte !... Il est vrai que Jésus ne savait pas un mot de physique... ni de grec. Il était temps que la mort vînt dénouer une situation tendue à l'excès... Eh quoi! Cayka-Mouni était bien un autre bonhomme... Jésus était un Dieu de petite vibe, mais une de ces colonnes, plus hautes que celles de l'Odéon, que l'humanité voit t-e dresser vers le ciel. Moi aussi, je suis une très haute colonne. Quant à Juda, c'était un brave caissier, au fond. Mes professeurs me décerneront ce petit nom ; réhabilitons-le et épargnons-leur cette joie ineffable.

En somme, qu'est-ce que je demande?

Le christianisme. Seulement...

Que Dieu soit un Homme,

Que la Foi cède le pas à la Raison,

Que le dogme soit soumis à des interprétations individuelles et à des transformations indéfinies.

Voilà tout. Les philosophes me comprendront. C'est la Religion naturelle, illuminée par le reflet d'or de sa divine personnalité, il ne me reste plus qu'à l'introduire désormais impeccable dans sa céleste sérénité Voilà qui est fait.

Prions :

« 0 notre père, je travaille à ce que ton règne finisse et que ma volonté soit faite au collège de France. Pardonne-moi comme je pardonne au libraire Michel Lévy, qui sait bien ce qu'il fait. »

Jl donne un coup de hache.

Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Te voilà bien mort. Ne crains plus de voir crouler par une faute l'édifice de les efforts et passons aux bons apôtres. N'expliquons pas le mbacle de la résurrection, cela nous servira de suite an prochain numéro.

Pi

19 novembre 1864.

v. ir,.

UNE VERTU SINGULIERE

Etant encore presque enfant, j'avais voyagé en Italie avec ma mère. Peu de souvenirs m'étaient restés de ce voyage, sinon un, d'une vivacité singulière : Sorrente. C'est que ma mère avait trouvé là une maison bourgeoise où il n'y avait que nous deux d'étrangers, et dont les propriétaires possédaient un vaste jardin d'orangers et d'oliviers que dominaient deux caroubiers magnifiques. La quantité d'oranges exquises que j'avais mangées pendant notre séjour d'un mois à Sorrente avait sans doute gravé ce pays dans ma mémoire d'enl'ant bien autrement que les souvenirs du Tasse.

Je m'étais toujours promis, quand je ferais un roman, de donner ce pays pour théâtre et pour paysage à mon action.

Libre de ma jeunesse et même isolé, sans Lut sérieux dans la vie et incapable par nature de m'en créer un par raison, fatigué de Paris, je partis donc pour Naples au commencement de l'été do 180..., avec tout ce qu'il faut pour écrire.

Un jour, à midi j'entrai dans la baie de Naples; à 2 heures j'étais débarqué Je gardai mon bagage sur le pont et lis prix immédiatement avec un batelier pour Sorrente, où un vent doux et favorable, gonflant ma voile latine, me conduisit en moins de quatre heures. Dès que j'eus grimpé le rude escalier qui monte de la plage à la ville et que je marchai dans les rues pompéiennes de Sorrente, je me trouvai chez moi; je pris rapidement à droite, tournai à gauche, puis à droite; en quelques minutes j'aperçus le mur de mon bien-aimé jardin. Je me rappelai que la porte était dans une autre rue, j'ouvris sans rien demander, grimpai sur le perron et saluai une dame qui me parut exactement la même que celle qui m'avait reçue seize ans auparavant. Je ne pouvais assez m'étonner de ce climat enchanteur qui conserverait ainsi une femme intacte pendant seize années. Bientôt je compris : c'était un enfant qui était devenue la dame, et la dame d'autrefois, que j'aperçus à côté, était devenue plus jaune que les citrons de son beau jardin. On avait bien voulu loger la mère et l'enfant, on ne voulut pas donner asile à l'homme. Mais dès que j'eus expliqué en un jargon fortement appuyé do pantomime que l'enfant et l'homme ne faisaient qu'un, j'obtins ce que je désirais, et je m'installai dans l'appartement que j'avais occupé autrefois.

Là, tous les souvenirs de mon enfance m'affluèrent au cœur; pendant deux heures je me crus en paradis et me pris pour un nouvel homme. Le matin du troisième, je tirai de mon portefeuille une belle main do papier blanc, fouillai quelques notes, regardai les arbres du jardin avec douceur, et comme l'inspiration no venait pas, je sortis pour méditer en plein air. Je tremblais de rencontrer des compatriotes qui auraient troublé mon bonheur; je n'osai descendre sur la grève de Sorrente, et m'en aller bien loin, bien loin, le long de la côte. De peur d'être reconnu d'un Parisien, j'aurais mis volontiers un faux nez. Mes méditations furent douces et me semblèrent propres à dessiner les grandes lignes d'une action romanesque.

Le lendemain matin, en face du papier, il se trouva que je n'avais pas. encore assez médité, je sortis de nouveau. Le surlendemain fut de même. Le quatrième jour, j'écrivis trois pages; au milieu de la quatrième, comme je réfléchissais à la fin d'une phrase, la tête tournée vers le jardin, je me dis : « Dieu ! que les orangers ont un feuillage lourd et noir ; sauf le fruit qui, en grande masse, fait des taches assez riches, c est un bien vilain arbre. Gomme l'olivier a un feuillage pauvre et maigre! la lumière se joue par-dessus, on dirait que les arbres sont effacés avec une éponge. 11 n'y a pas de végétation dans ce pays-ci, quelle différence avec les arbres de Fontainebleau! Ici il n'y

n d'inlérossant que la mer et les côtes. Je m'en vais travailler sur le ri ,'agc.

Je pris un carton et de l'encre, je m'assis sur un ralier en face du Vésuve, j'écrivis encore une page et je me relus. Je découvris alors que ce que j'avais écrit, fort agréable peut-être en soi-même, n'avait aucun rapport avec le roman que j'avais en tète et que je. ne pourrais en conserver une ligne. En réfléchissant ainsi, je levai machinalement les yeux et j'aperçus de l'autre côté du golfe le Vésuve qui me regardait.

Que c'est laid un volcan! Aucun caractère, aucun dessin; l'air d'une masse d'immondices apportée de mam d'homme. Gomment n'ont-ils pas pensé à ôter cela?

Le lendemain, je m'imaginai que je ne trouvais rien parce que je ne prenais pas assez d'exercice. J'allai avec les barques de pêche, et je tirai les filets et tendis des lignes toute la journée. Pendant trois jours je recommençai avec une véritable joie, mais cet exercice me fatiguait tellement que je m'endormais à la nuit tombante et n'écrivais pas un mot. Au bout do trois jours, j'en avais décidément fini avec mon paradis de Sorrente. je me mis en tenue do Paris et je me rendis dans les hôtels pour connaître les livres des voyageurs. Je commençai d'abord par la Sirène, ce qui me dispensa de pousser mes recherches plus loin, car un des premiers noms qui me frappa les yeux fut celui de Charles N. A Paris, c'eût été une connaissance; vu les circonstances, c'était mon ami intime. On me dit qu'il était sur la terrasse, il accourut vers moi :

— C'est vous, très cher, que je suis aise do vous voir. Vous arriviez ?

— Vous descendez ici?

— Non, il y a huit jours que j'habite dans l'intérieur do la ville.

— Huit jours! pas possible, je suis partout et je ne vous ai pas aperçu. Vous vous cachez. Il y a un mystère là-dessous.

— Non pas de ceux que vous pourriez croire. Une fantaisie de solitude.

— J'y suis, de travail. Oh ! je ne vous laisserai pas faire. Vous êtes des nôtres, et je vous présente ce soir même à ces dames.

— Quelles dames?

D'abord M'™ d'Arnheim qui est le centre, avec toutes ses fidèles; le vieux B.; le prince X.; puis M""- de L., vous savez, qui a eu tant de succès cet hiver dans les proverbes; puis la bonne M">« R., qui fait chaperon.

— . Mmo d'Arnheim, n'est-ce pas elle qui écrit sous le nom d'Alfred

La t'ont?

— Elle-même, vous la connaissez, j'en suis sûr..

Je ne la connais que comme écrivain. Elle a une plume tout à

fait virile.

Port bien! Je lui rapporterai cejugement d'un aussi fin connaisseur. Vous voilà présenté. Je vous quitte, nous allons do ce pas à la grotte d'azur, et je vois d'ici ces dames dans le bateau. Soyez chez Mme d'Arnheim à neuf heures, neuf heures et demie. Adieu I Ah ! à propos, vous vojez la grande terrasse qui donne sur la mer, avant le port ?

— Là?

Vous y êtes. Elle est installée là avec sa maison do Paris ; et on

est chez elle à l'abri de la cuisine italienne. Je me sauve. Au revoir! Pardon de vous quitter si vite I *

19 novembre ISO'i.

Le soir, quand j'arrivai, il y avait dans le salon cinq femmes et une douzaine d'hommes ; une bouillotte assez animée se faisait dans un coin; les femmes étaient en demi-toilette de soirée, et causaient par groupes avec ceux qui ne jouaient pas. Sur les cinq, il y en avait une fort jolie, mais d'une beauté insigniliante ; et pour faire attention aux autres, il aurait fallu apporter dans ce monde des intentions que je n'avais pas. Quant à M""' d'Arnheim, lorsqu'elle s'avança pour me recevoir, je la trouvai plutôt singulière que belle, mais c'était si bien ce que je m'attendais à trouver, qu'elle ne me fit aucune impression. Plus tard, mon esprit s'est reporté souvent sur cette première entrevue, et a su reconstruire ce que je n'avais ni regardé, ni cru voir.

Elle était vêtue avec une grande élégance, d'une de ces robes échancrées par devant, qui cachent les épaules pour mieux montrer la poitrine; mais cette élégance était celle de toutes les femmes, aucune de ces négligences voulues, qui peuvent faire prévoir un caractère : la couturière avait tout fait. Grande, élancée, avec do petits seins comme la Diane de Goujon, c'était une nature d'acier, étriquée, mais drue, nerveuse et souple comme une anguille. Ses yeux vetts et bien fendus étaient des yeux de serpent, les cils étaient gros et courts; rien de voilé dans ce regard ni dans cette démarche, ni dans ce sourire gracieux, mais banal qu'elle m'adressa. Ce qu'elle avait de mieux, c'était sa peau ferme et chatoyante. Blanche aux lumières, M""' d'Arnheim était jaune le jour, mais d'un jaune chaud et transparent, qui donnait presque de la passion à son extérieur un peu sec.

Il y avait dans ce salon un airde société exceptionnelle qui me déplut. On causa, je dis à peine quelques mots. On valsa; mes jambes eurent assez de succès. Je me retirai, trouvant tout ce monde insipide, et me promettant de n'y plus retourner.

— Gharles est décidément l'amant de cette femme, me dis-je ; grand bien lui fasse!

Cependant je rentrai chez moi plus joyeux; le mouvement m'avait fouetté le sang, tout ce bruit m'avait fait désirer la solitude qui me pesait le matin; j'éprouvais aussi une satisfaction d'amour-propre d'avoir deviné d'avance tout ce que je devais trouver, je me sentais supérieur à ces séductions vulgaires, tous ces gens me semblaient des pantins, je voyais les grossières ficelles de leur étroite et pauvre nature.

Je ne pensais pas que moi-même, plus chétif et plus misérable, il avait suffi d'un peu de mouvement et des quelques réflexions qu'il avait fait naître pour me masquer le vide constant de mon existence. Mon orgueil ne fut pas de longue durée; le lendemain je me trouvai toujours en face de moi-même; j'étais si inerte que je no pensais même pas à écrire, je sortis, je marchai sans but, je m'arrêtai, je lus sans plaisir, et le soir, vers huit heures, je me trouvai dans le vieux salon.

Le dîner venait de s'achever, on le devinait. M™0 d'Arnheim était seule femme avec cinq hommes de vingt-cinq à soixante ans. Assise dans une chaise longue, elle fumait la cigarette avec la dextérité de l'habitude, et brassait de temps à autre quelques gouttes d'un café, brûlant. Les autres l'entouraient diversement étendus, on parlait fort et bien ; c'était un parfait tableau de bien-être.

On causait de l'amour et des femmes. Je fus étonné do ne pas trouver ce stylo prétentieux et prude, ordinairement de mise chez les femmes qui se trouvent en dehors de la voie commune. La franchise n'était ni rude, ni choquante, elle se voilait derrière les mots, juste assez pour qu'on no perdit rien du sens. Ce fut un premier charme; quoique dans le monde, je pratique peu la franchise, je dirai presque avec une réminiscence de Pascal, que j'y suis tout surpris et comme transporté quand, m'altendant à une phrase, je découvre un sentiment humain. Ou parla d'égoïsme : Lucie avoua qu'elle en avait beaucoup. Le vieux li... se récria, assurant qu'elle se trompait elle-même, qu'elle était l'amie la plus dévouée; il lui rappela que c'était grâce à ses chaudes démarches qu'il avait pu percer au début, et raconta, d'une façon brève et touchante, quelques traits qui montraient combien Mm0 d'Arnheim savait être généreuse et serviable, et en même, temps vivementet simplement habile, quand il s'agissait d'un ami,

— Qu'est-ce que cela prouve contre mon égoïsme ? Vous m'avez accusée, n'est-ce pas, d'être un peu gourmande?

— Je ne vous ai pas accusé d'une vertu, je l'ai observée seulement.

— Soit. Eh bien, je vous assure qu'un dîner que je ferais seule me serait insipide, tandis que je le savoure en la compagnie des gens d'esprit.

— Voulez-vous donc dire que vous ne tenez à vos amis que pour ce motif?

— Non pas, tout à fait, reprit-elle en riant; mais je veux dire que c'est parce que j'ai éloigné de ma vie les grandes passions, les grandes affections et les dévouements exclusifs, que j'ai besoin de chacun. Quand, dans la journée, j'ai passé quatre ou cinq heures à ma grande affaire, qui est d'écrire. Dieu me le pardonne ! je m'ennuierais comme, une morte si je n'avais autour de moi des personnes avec qui je peux

échanger des idées, et sur l'affection desquelles j'aime à compter. D'ailleurs, rien ne flatte plus ma vanité que le genre d'éloges que vous avez accordés à mes prouessses de sentiment. Je vous assure que je les exécuterais, seulement, dans l'espérance de les entendre raconter par un homme comme vous.

Si elle éprouvait tout cela, c'était l'indice d'une certaine supériorité de le dire ainsi , ma's je n'y crus guère, et je fus tenté de n'y voir qu'une façon de poser particulière; il y en a tantôt de si diverses. Ce qui est certain, c'est qu'après avoir cru comprendre cette femme à la première visite, après la seconde, il s'est trouvé que je n'y comprenais plus rien. Je lui avais attribué Charles, mais cette fois il n'y était pas, et, pir quelques mots couverts, j'avais compris qu'il était lié avec M">« de L. .., cette autre jolie femme insignifiante dont j'ai parlé. Quant à donner à Lucile un autre amant.il n'y avait pas d'apparence. Toutefois s'il y avait de l'inconnu dans cette femme, il n'y avait rien de désespérant; aussi commença-t-elle à m'occuper.

Je la trouvai le surlendemain chez Mmo de L... ; après les évolutions premières de la politesse, je m'assis près d'elle.

— Qu'ètes-vou6 devenu depuis avant-hier, qu'on ne vous apas vu? me dit-elle.

— Je n'ai presque rien fait, j'ai réfléchi à vide, et entre autres choses j'ai pensé à vous.

— El à propos de quoi?

— A propos de vos paroles sur l'égoïsmo.

— Ah! mais savez- vous que vous aurez affaire, si vous vous mettez ainsi à méditer ainsi dans la solitude toutes les balivernes que nous disons.

— Oh! je n'ai médité celle-là que parce qu'elle venait de vous, et je crois que c'est en effet une baliverne.

— Vraiment ! Et quelle est là-dessus votre opinion ?

— Faut il vous le dire, j'ai la repartie peu vive, et je suis convaincu que vous allez détruire mes arguments séance tenante.

— Je l'espère bien; mais dites sans qu'on vous prie.

— Eh bien! franchement, je crois que ce que vous appelez égoïsme est simplement un besoin d'affection forte dont vous ne vous rendez pas compte, et que, d'ailleurs, c'est un système très-faux de vouloir analyser les bonnes actions jusqu'à ce qu'on leur ait trouvé un vilain nom, comme dit Musset :

Dans la pauvre âme humaine

La meilleure pensée est toujours incertaine, Mais une larme coule et ne se trompe pas.

— Où dit-il cela? Je croyais posséder mon Musset tout entier.

— Dans un sonnet à Régnier, que j'ai manuscrit. Il n'a pas été imprimé, je crois.

— Vous me l'apporterez, n'est ce pas?

— Avec plaisir; mais votre réponse ?

— Ma réponse est d'abord que votre citation tombe à faux. Je n'ai jamais pleuré qu'étant petite fille, quand je tombais sur le nez. C'est ensuite que vous devez être très malheureux.

— Pourquoi? dis-je très-étonné.

— Parce que depuis que je vous connais, il ne vous est pas arrivé une fois de dire ce que vous pensez, ce qui, chez un jeune homme indépendant et n'ayant pas les idées toutes faites d'une profession, signifie qu'il n'a d'opinion sur rien, et qu'il ne sait ni que faire ni à quoi se résoudre. Ce qui est le plus triste de tous les états ; je vous en parle d'expérience.

En finissant elle se leva, et se dirigea vers le piano où on l'appelait pour chanter. Mon amour-propre était extrêmement frappé de cette sortie. Quoi! cette femme était encore pour moi un énigme, et elle, du premier coup, avait deviné ce que j'étais. Il me sembla voir dans la brusque fin qu'elle avait mise à notre entretien, une arrière-pensée de dédain et de pilié pour mes poursuites à peine indiquées. Je fus tiré de mes réflexions par le son de sa voix qui vibrait à quelques pas. (.'était une voix claire et métallique, admirablement souple et gracieuse, mais sans profondeur d'accent; elle pouvait appartenir à une jeune tille eneoreignorante ou à une femme qui aurait désappris d'aimer. J'étais déjà au lit que les notes argentines résonnaient toujours à mon oreille. émile l.

(La suite au prochain numéro.)

LA VIE PARISIENNE 19 novembre 1864.

19 novembre 1864.

elles se laissent emporter en pirouettant dans l'air et tombent à terre avec un murmure étrange qui ressemble à un bruit d'ossements. Tout est calme, silencieux. De longues bandes d'oiseaux traversent l'horizon, les corbeaux croassent bien haut dans le ciel. — On aspire cette odeur indéfinissable, particulière aux forêts, et les narines rougies par le froid se dilatent au contact de cet air vit' et pur qui entre à flols dans les poumons.

Au fond du carrefour, la maison du garde apparaît au milieu des arbres, avec ses volets verts et sa haute cheminée d'où s'échappe un long lilet de fumée, bleuâtre. — A dix pas dans le taillis, une trentaine de chiens, tachés de jaune et de blanc, sont attachés par couple à une longue corde tendue. Ils grognent et remuent leur grosse queue inquiète qui balaye Ips feuilles sèches. Leurs yeux brillent sous leurs longs poils, les senteurs des bois les enivrent, ils ont deviné la chasse, ils attendent la fanfare, et de. temps on temps lancent un coup de voix qui s'enfonce sous la futaie sonore, ou tout-à-coup se précipitent, et la corde qui les retient se tend si fort, qu'elle semble prête à se rompre. On dirait une compagnie de vieux zouaves qui sentent la poudre.

Le valet de chiens, qui est là, chaussé de gros bas gris, s'avance haut le fouet :

— Attends, attends, Met-à^Mort", j'te vas secour les puces! Holà... ho! Tabaro, holà! 11 fait claquer son long fouet et le silence se réta-

Quaiïd le soleil donne le rendez-vous de la Croix blanche est la plus jolie chose que l'on puisse voir. 11 est neuf heures et demie environ, le brouillard n'a.pas encore complètement disparu, le froid est piquant, et sur l'extrémité des herbes humides, des gouttelettes brillent au soleil du matin comme du cristal liquide. Le pied enfonce dans ce sol détrempé que jonchent de milliers de feuilles racornies, grimaçantes, déjà noires, dans le creux desquelles la rosée du matin et la pluie de la veille reposent tranquillement. Les grands chênes de la haute futaie sont dépouillés et l'on distingue, malgré le brouillard qui les enveloppe et les estompe, leur branchage rageur et noueux que dore le soleil encore timide et incertain. — Tout cela n'est point triste. : c'est l'hiver qui commence et l'automne qui s'en va. Moment do transition où la nature se laisse voir comme une belle fille qui se déshabille et va se mettre au lit.

A l'extrémité des arbres quelques feuilles jaunies se balancent encore, les délaissées ! Elles semblent grelotter de froid, et, au moindre souffle qui passe,

GOO

blit ainsi que cela a lieu partout lorsqu'on fait claquer un long fouel. Puis le jeune gars aux bas gris met sa toque sur le coin de l'oreille d'un air conquérant et siffle, en se dandinant, un joli bien-aller. — Quelques uns de ces braves chiens ont les oreilles coupées à moitié; signe de noblesse, indice do pur sang, je le veux bien, mais ils ont l'air ainsi de vieilles Anglaises privées des boucles de leurs cheveux.

L'heure s'avance, et dans toutes les allées qui aboutissent au carrefour comme les rayons d'un soleil, on aperçoit des points blancs et noirs qui brillent au loin sur l'herbe jaunie. Ce sont, les chasseurs qui arrivent au rendez-vous.

Ouvrons les yeux, cher lecteur, et boutonnons notre double veste, car le froid pique, et, en vérité, si l'on n'avait dans l'estomac deux bonnes côtelettes et une bouteille de vieux Bourgogne, la place ne serait pas tenable.

Voici d'abord M. de S. qui arrive au grand galop de son cheval plucheux. La terre retentit sourdement sous les pas de son coursier. Il est pressé, il a fait le bois lui-même ce matin et court à l'enceinte pour relever ses brisées Vous dites qu'il a l'air d'un marchand de cerises parce que vous êtes naturellement caustique, bon lecteur, et d'ailleurs, vous avez tort. M. de S. est le chasseur des chasseurs, le fin des lins, le malin des malins, et gentilhomme de bon aloi par-

Toutefois, le marquis de S. a un certain sentiment du pompeux sauvage, et je ne serais pas étonné que, malgré sa simplicité naturelle, il ne fût soucieux de l'effet produit. Evidemment il aime à s'ajuster. Quand il galope, outre ses bras qui s'agitent comme ceux d'un postillon en retard, on aperçoit une foule d'ustensiles, d'outils, d'engins qui balottent et brillent autour de lui. Sa trompe rouge, bosselée, qui ferait rêver un chaudronnier archéologue, exécute autour de son corps une danse éperdue et pousse, en retombant sur son dos, des hin métalliques et fêlés que lui arrache sans doute la fatigue et la vieillesse. Son fouet flotte à ses côtés, son cache-nez s'envole autour de lui; jusqu'au sol lui-même, tout s'agite, tout s'émeut, s'ébranle et geint. Son couteau de chasse, qui agace les lianes de son cheval, est retenu par un ceinturon jaunâtre de douze à quinze centimètres do large qu'il sangle bien au-dessus du ventre; la boucle de ce ceinturon féodal est massive, imposante, curieusement fouillée, une boucle de géant. Ses gants de daim jouant le zinc semblent lui venir des croisades, et ses gros doigts emprisonnés dans cette machine sont écartés et raides comme une bûche dans un manchon.

■l'ai eu le bonheur de voir M. de S. à pied - ce qui n'est pas donné à tout le monde ; — sa culotte, qu'on aperçoit à peine, enfouie qu'elle est dans ses bottes, qui sont des monuments, est d'une couleur indéfinissable. Les années ont passé, le vent et le hàlo ont soufflé, la pluie, a glissé sur ce tissu solide dont la teinte s'est évanouie... sa eu lot le est... couleur de chasse. Je ne trouve rien de mieux. La partie intérieure de ce bas vêtement, la partie qui est le plus en contact avec la

A dix pas dans le taillis, une trentaine de chiens, tachés do jaune et

dessus le marché. Fils de l'Aurore, ami de la rosée, confident de la futaie, il vit dans les bois. — Le pied des animaux n'a point de secrets pour lui A l'aspect d'un volcelet du lion temps, il vous dira sans hésiter d'où vient la bête, où elle va, ceci, cela; et n'allez pas le contredire, n'allez pas sourire! — il deviendra écarlate, s'échappera un instant, et reviendra bientôt son chapeau plein de. fumets révélateurs.

Dans notre art, dit-il souvent, on n'arrive à une certaine force que lorsque les cheveux sont blancs — et il a raison, On n'a pas idée do ce qu'un vrai chasseur déploie de finesse, d'observation, de délicatesse, de tact et d'expérience clans ses laborieux plaisirs. Aussi M. de S., qui a le. feu sacré, n'attache-t-il en apparence aucune importance à l'ornementation do sa personne. En le voyant, on se souvient malgré soi du Louis XIV de la place des Victoires et en même temps du courrier de la diligence de Lyon. — Il y a en lui .lu brasseur, du postillon et du héros. On croit reconnaître dans sa personne l'un de ces lourds «énéraux empanachés qui traversent avec fracas les toiles deVan-der- Meùlen. — Lancé en plein boulevard Italien, M. de S. ferait frissonner et fermer les boutiques; en pleine forêt, il est superbe.

Il a les jambes cachées dans des bottes énormes, peu cirées, héroïques et oui pourraient bien être en fonte. — Son petit habit, trop court de taille, bride horriblement et grimace dans le dos, et l'on se demande à chaque instant si ses épaules d'Hercule ne vont point faire un éclat. Sa cravate est flottante, romantique, mise au hasard; et son grand col, d'une coupe incertaine et d'une tuile grossière, encadre sa barbe rude et touffue On dirait une bonne poignée de erms enveloppée dans le coin d'un torchon bh.nc Un chapeau à larges bords un peu incliné sur l'oreille, lui cache complètement la figure, et si l'on aperçoit dans l'ombre le brillant de sonnez un peu rouge, c'est que l'on a cherché avec soin.

Page 1