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LE VALET DE CHIENS

de hlanc, sont attachés p?.r couple à une longue corde tendue.

selle, est fortement doublée comme une porte de cave, moins les clous; on sent que cela est à l'épreuve. Quant au cheval, on le prendrait pour celui du curé, si on ne le savait infatigable, acharné, traversant les buissons, escaladant les taillis, se moquant des ronces et des épines, montant aux arbres quand le besoin s'en l'ait sentir, et sonnant sa petite fanfare sur un signe do son maître. Du reste, affreux billet boiteux-, plucheux, chevelu outre mesure, dont on donnerait deux louis à contre-cœur, et que son maître n'abandonnerait pas pour mille écus.

Ne vous y trompez pas, M. de S. n'est point comique, il a simplement du caractère. Sous ses dehors raboteux de Nemrod, il cache un gentilhomme aimable, doux, affable, et franchement, à ses moments perdus, il est comme tout le monde.

Mais tandis que nous bavardons, les cavaliers arrivent. Voici déjà vingt ou vingt-cinq chasseurs au milieu de la pelouse. Les uns sont en selle, les autres ont mis pied a. terre et errent sur le gazon, le bras dans la bride de leur cheval. Rien n'est gai et pimpant comme ces chevaux caracolant sur l'herbe, ces costumes de toutes couleurs, ces bottes brillantes, ces culottes jaunes, grises ou blanches, tout ce mélange de tons colorés et gais se détachant sur les profondeurs grisâtres de la forêt. Ne se rappello-t-on point les miroitantes aquarelles d'Eugène Lami? Le brouillard s'élève, le soleil d'automne prend de la force et chaude les épaules — Permettez que je déboutonne mon habit, et approchons-nous un peu.

Chacun des chasseurs, en débuchant du bois, donne à son cheval une allure évidemment étudiée, mais charmante. Vous l'avez re-

1 9 novembre 1804 .

marqué aussi? Plusieurs de ces messieurs, qui ont le bonheur d'être myopes, encadrent â la hâte leur œil de leur lorgnon pour être présentables, et, après avoir tiré leur manche de chemise en étendant le bras, saluent d'un salut circulaire, dégagé, haut, qu'il n'est point facile d'exécuter gracieusement lorsque l'on est à cheval, et qui est, par conséquent, une coquetterie de cavalier.

— Gomment va? crient-ils de loin en souriant, avec ce timbre de voix dont on dit : Brava la Polli... Eh bien! que faisons-nous ?... Qu'y a-t-il au rapport? Ah! pardon, jo ne vous voyais pas... Très-bien, merci .., etc., etc.. Et, du manche de leur fouet, ils échangent des petits bonjours en clignotant de l'œil derrière le carreau inamovible qui les fait grimacer.

Je ne sais pourquoi l'idée me vient que, sur ces trente chasseurs, il doit y en avoir une fraction notable qui chasse peu ou point. Quoiqu'il en soit, voici des violettes d'une fraîcheur exquise, et d^s ajustements d'une recherche délicate qui réjouissent l'œil à première vue.

L'un de ces messieurs surtout a véritablement noble tournure et grand air. Il monte un cheval élégant et souple, un peu trop fin peut-

combler et le rendre irrésistible, il est myope incurable et pâle comme un tablier de sapeur... En un mot, il est fort bien... et le sait.

11 est coiffé d'un tout petit chapeau noir, fort bas de forme et trèsétroit de bords ; un vrai joujou orné d'un ruban rouge. Sous ce petit chapeau un lorgnon vissé dans les chairs , deux touffes de cheveux, une paire de moustaches reliées aux favoris en éventail, le tout assorti comme couleur au ruban du chapeau. Quant au visage lui-même : presque rien ; si peu qu'il est impossible d'en saisir le moindre détail. En ce moment il boutonne coquettement son gant de peau de chien rouge garni de daim gris et parle haut en montrant ses dents :

— Mais, puisque je vous dis que ma jument toussait... Vous êtes impossible. «Ah! ah! ah! Dis donc! Robert, il est impossible, ah! ah! et il tàta le bouton d'or qui boutonnait son col à la façon des manches do chemise. — 11 est impossible!... avec une piste détrempée !... Dis donc, Robert, avec une piste détrempée ! c'est de la démence; il est impossible! ah ! ah ! ah !... C'est de Geigcr, ta culotte ! dis , mon petit Robert? Elle est gentille, ta culotte! ah! ah! et à chacun de ces rires qui lui sortent de la gorge, son petit visage se déprime et son lorgnon rentre dans sa moustache. 11 parle au reste d'une voix dolente, fati-

M. DE S. ET SON rlîUEBR.

Quand il galope, outre ses bras qui s'agitent comme ceux d'un postillon en retard, on aperçoit une foule d'ustensiles, d'outils d'engins

qui ballottent autour de lui.

être pour être un cheval de chasse sérieux; mais enfin cet excès de coquetterie ne me déplaît pas. Sa culotte est café au lait; de grands bas d'une blancheur immaculée dépassent ses grandes bottes fortes, lui recouvrent les genoux. Il porte un gilet jaunâtre à boutons d'or et une veste gris clair couverte de poches profondes, d'une forme particulière et d'un mal taillé essentiellement aristocratique. Ses cheveux, peignés avec une scrupuleuse symétrie, forment derrière sa Lête une belle raie blanche et nette qui sort de sa haute, toque en velours et se perd gravement dans un col de chemise extrêmement empesé, haut et rayé menu. Une simple petite trompette d'argent, suspendue à une courroie do cuir de Russie, pend à ses cùlt's. Il a une aisance extrême et sans affectation. Il n'y a que lut pour savoir remettre son gant blanc, tout en retenant son cheval qui gambade et fait crier -le cuir neuf de la selle. Il n'y a que lui aus-i pour savoir tirer de sa poche une grosse pipe de terre noire comme l'ébène, au bon endroit; l'ïllumer sans façon, puis fumer tranquillement en regardant du côté de l'enceinte et frapper à petits coups sur sa botte du manche de son fouet. Il sait tout faire avec, grâce , aisance et sans efforts; ses gestes faciles et simples font oublier le lalent de son tailleur, — il sait remuer dans ses habits, — il n'est point costumé, mais vêtu. Et sa grosse pipe noire, au milieu de tous ces cigares de prix, ajoute encore à son grand air.

A cù'é de lui est un cavalier éblouissant do fraîcheur et d'un aspect beurre frais ; il est grand, mince, le cou raide et haut, les épaules raides, les dents blanches, le rire bruyant, et, par-dessus le marché, comme si le bon Dieu, dans un moment de faiblesse, eût voulu le guée, enfantine, d'une voix qui se lève à deux heures de l'après-midi et n'aime pas à ressembler aux autres Cet aimable enjoument dont je

viens de vous donner un échantillon n'est point ordinaire au chasseur b urre frais. Il affecte au contraire une raideur britannique qui n'est point sans dignité. Il promène sur les populations et les campagnes un regard impassible nuancé de quelque dédain, et je crois vraiment que , se trouvant à la place d'Absalon au moment de l'aroidont, il n'eût pas baissé la tète de pour qu'on l'accusât d'avoir salué quelqu'un.

Le petit Robert, assis sur son pelit cheval blanc, semble un aimable enfant posé sur un mouton. 11 est doux , il est calme , il est tendre ; dans son œil bleu l'on devine mille douceurs, et sa chevelure soyeuse et bouclée qui folâtre au moindre souffle encadre à. ravir son pe it visage pâlot. Son costume est en velours noir et cette teinte sombre et mate qui relève la blancheur de son teint accompagne agréablement la mélancolie, empreinte sur ses tiaits. 11 est petit , mais si bien fait ! J'aperçois d'ici, sous le velours qui l'enveloppe exactement, sa jolie petite cuisse droite... C'est un morceau charmant, je ne puis voir celle de gauche, mais je parierais qu'elle n'est point inférieure comme beauté à sa compagne. Les petites bottes de ce jeune homme sont également rêveuses, mélancoliques, noires, soignées, migognnes et à revers.

Quand le petit Robert parle, on croirait qu'il chante. Sa voix, qui se maintient dans les hauteurs les plus délicates, rappelle tout à la fois le rossignol, le pinson, la flûte, le fifre et le soupir d'une porte mal graissée. Il a des ah! et des o/i / qui vous font faire aie ! et vous procurent la sensation d'une fine aiguille vous entrant dans le front.

Mais, pardon, voici une paire de jambes souverainement élégantes qui attirent mon attention. Le joli travail! Ces jambes un peu maigres

19 novembre 1864.

Et sa grosse pipe noiro. au milieu de tous ces cigares de prix, ajoute encore à son grand air.

sont moulées dans une culotte blanche, maintenue au genou par quatre ou cinq petits boutons d'or unis et brillants ; le soleil qui s'y arrête avec complaisance m'empêche de les regarder en face. La partie, inférieure de ces jambes remarquables est contenue dans des houseaux merveilleux ... de ces houseaux qu'un guêtrier fait une fois dans sa vie, dans un moment, d'exaltation, et ne refait plus, — une merveille, un morceau académique ! — Sur un fond de cuir jaune absolument pur se joue un capricieux cuir verni noir et brillant ; à dix pas cela ressemble un peu à une carte do géographie, mais de près on est émerveillé. Ce sont des arabesques adorables, mille détails d'une exquise délicatesse ; cela effile la cheville, avantage le mollet et éblouit l'oeil par un véritable feu d'artifice de petits brillants métalliques. Ce houseau n'a fait que m'apparaître, il est déjà loin, et cependant pas un détail ne m'a échappé. Sur les surfaces vernies de cette étourdissante chaussure, j'ai vu comme dans un miroir le, reflet des arbres, la cheminée du garde, ma propre image, et vingt-cinq personnes derrière moi, comme dans une boîte de photographie ou dans un tableau de Mersonnier. Joignez à cela un enchevêtrement de broderies, de piqûres et de contre-piqûres, se jouant sur le tout, et vous aurez une idée, hélas ! bien affaiblie, de l'objet en question.

De la partie inférieure de ces houseaux, qu'on à peine à voir ainsi exposés au grand air et sans housse, s'élance une adorable petite botte en chevreau, haut talon pointu qui n'a point encore touché terre, couturé sur le milieu du pied... Qui sait!... L'imagination se perd, on rêve une doublure en satin blanc et un bas de soie rose sous ce cuir adorable.

TltOlS DONNES TETES

Plus loin est le chasseur grave qui court le cerf pour lutter contre l'embonpoint. Gilet noir, cravate noire, redingote noire, une culotte et une toque pour faire comme tout le monde; du reste : un notaire. On cherche une, plume derrière son oreille, et je tiens pour certain qu'il a dans sa poche une calotte grecque.

Mais je n'en finirais pas si je. voulais passer en revue toutes les individualités qui me passent sous les yeux, raconter tous les détails qui me frappent. Ne m'attacherais-je qu'à l'analyse des bottes, et cela ne serait pas sans intérêt, l'homme se peint dans sa botte — qu'il me faudrait un volume.— Bottes fortes, sérieuses, irréprochables et bien taillées ou sauvages, farouches, sentan t la curée et méprisant le cirage...

Bottes à l'écuyùre épousant la jambe et montant haut Petites bottes à revers jaunes ou rouges aux mille petits plis coquets , etc., c'est un monde! arrêtonsnous. — Aussi bien chacun est en selle, et M. de

S., qui arrive là-bas au grandissime galop, fait de nouveau trembler le sol, et le piqueur le suit. Il a vérifié l'enceinte, on va attaquer; allons, messieurs, mettons la bête sur pieds.

On découplé trois ou quatre chiens de tète qui s'élancent dans le fourré, le museau bas et la queue en l'air, à la suite du piqueur. Holà ! les volets! holà! crie ce dernier en sonnant un appel. — Les branches craquent et s'écartent; les feuilles mortes font un pchh sous les pieds du cheval et les pattes des chiens. Durant quelques instants on aperçoit, dans le taillis la toque, noire du piqueur et la queue blanche des chiens qui frétille de droite et de gauche; puis le voile grisâtre s'épaissit et tout disparaît. C'est un moment d'attente délicieux — on t'ait silence, on écoute, et le cou tendu, le cigare à la main, on plonge un regard curieux dans l'épaisseur du taillis muet. Z.

DOTTEs DIVERSES

19 novembre 18G4,

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