SOUVENIR DE LONDRES
A trente ans j'aurais fait trois fois le tour du monde ! Toujours pâle et bien mis, flegmatique et rasé, Et, de la iroide Islande aux îles de le, Sonde, Promené mon binocle avec un air blasé !
J'aurais vu le Corso, le Prater et Boulogne,
Le Gange, la Néva, le Nil et l'Eurotas,
Bu du Kwas-, du Xérès, de l'Arack, du Bourgogne,
Et foulé les pays du Cid et de Chactas !
Et je posséderais un musée — excentrique, Formé de mille objets étranges ou sans nom : Des nez de héros grecs, des girafes d'Afrique, Un rosier de Passtum, un « guide » à Trianon.
Je verrais réunis : une flèche deParthe Et des croix du Saint-Père, un Sphinx et des Guipos, Ithaque et Sainte-Hélène, Ulysse et Bonaparte : Une branche du Saule et l'aile d'un Eros !
Dans mon Comté natal, les canots et les livres, Le Cricket, tes patins, les « terriers » au poil ras, Occuperaient mon temps; et, les jours blancs de givres, Je courrais le renard avec de grands hourras!
Mais qu'il est doux surtout d'implorer une femme Qui chante avec ardeur le — God save the Khing, Et, pour un mot léger, chaste hermine, se pâme, Lève sa main charmante et murmure : — Shockingl
Ah! qu'il est bon d'aimer une fille très pâle, Un ange, un rêve, un souffle, une tête d'album, Un Lawrence impossible, à candeur liliale... Et de boire en son nom un large toast de rhum !
Miss inconnue, 6 fleur du royaume du chèque ! Enverrons-nous jamais, comme un courrier du ciel, A nos amis lointains un morcean du plum-calce Qui chante aux amoureux : — c'est la lune de miel !
0 future lady! nymphe de la théière, Loin des boxeurs sanglants et du bruyant Derby, Sous les houx du Christmas, à la neige première, Qu'il serait gai d'entendre un rire de baby !
Paysoù sont nés Burus, Stern, Richardson, Shakspeare, Milton. Shelley, Byron, Dickens et Thackeray, Pays de fiers marchands où, pudique, respire La fille de mon cœur, tu m'es cher et sacré;
Malgré ta houille noire, 0 gigantesque usine,
Malgré ton fer sonore et ton or lâche et vil,
Va, tu seras toujours, ô perfide voisine,
L'aimé berceau de ma maîtresse et du vieux Will...
Mais la Réalité de sa jalouse brise, T'efface sous mes yeux, doux mirage pâli, Et je n'ai que rêvé bien loin de la Tamise, Du Strand plein d'étrangers et de Piccadilly !
ERNEST D'il.
2à décembre 1864.