‹ La Vie parisienneChapitre 65 sur 662 · CABINETS PARTICULIERS · texte numérisé non relu

CABINETS PARTICULIERS

Une bouquetière se tient sur le seuil d'une porte attenant au restaurant. : — c'est le bouchon de fleurs des cabinets particuliers.

Un domestique en livrée attend au bas de l'escalier ; c'est l'avertisseur.

La nuit s'annonce belle ; Paris est en Tète ; il y a bal partout, et surtout à l'Opéra. Les boulevards, remplis de clameurs, sont plus resplendissants qu'en plein midi.

La bouquetière choisit parmi ses bouquets. Une voilure vient de. s'arrêter devant elle; deux personnes en descendent : une femme encapuchonnée et un homme boutonné jusqu'au menton.

Ils montent ensemble l'escalier cou vert d'un tapis moelleux, qui absorbe le bruit des pas et étouffe le craquement des bottines.

Prévenu par le timbre de l'avertisseur, une sorte d'intendant en habit noir se présente à leur rencontre, — et les guide, en les précédant, à travers un corridor percé de nombreuses cellules, comme un couvent ou comme un établissement de bains.

Ce sont les cabinets particuliers.

Le maître des cérémonies ouvre la porte de l'un d'eux, et se retire, faisant place à un garçon qui allume les becs de gaz d'un

lustre. Cette opération accomplie, ce garçon se retire à son tour, après avoir enfermé les arrivants.

La dame est jolie, le monsieur semble assez novice.

Le garçon revient pour mettre le couvert, et commence invariablement par ces paroles :

— Monsieur et madame prendront-ils des huîtres?

— Certainement. (

— Des marennes? des ostendes? des impériales?

Le monsieur se tourne vers la dame, pour la consulter.

0 mon Dieu ! cela m'est égal, répond celle-ci, occupée à arranger ses cheveux devant la glace.

— Alors, des ostendes, dit le monsieur.

— Deux douzaines? fait le garçon.

— Deux, oui.

— Et après cela? comme potage? une bisque d'écrevisses?

— Une bisque... Ah ! oui !

— Non, non, interrompt la dame, un consommé.

— Aux œufs pochés? demande le garçon.

—Aux œufs pochés, approuve le monsieur; qu'avez-vous ensuite?

— Tout ce que monsieur désirera, filet froid ou chaud, pâtés de foie gras, terrines de Nérac, langouste...

— Foie gras, murmure la dame.

— Pour deux?

— Pour deux, dit le monsieur.

— Très-bien, réplique le garçon; nous disons deux ostendes, uu consommé aux œufs, deux foies gras... et puis? Voulez -vous un joli perdreau truffé'.'

— Oui, dit le monsieur.

— Oh! dit la dame.

■ — Mais si! continue le monsieur; un perdreau truffé, mais pas trop avancé, garçon.

— Soyez tranquille, monsieur; j'iiai moi-même le recommander au chef... Nous avons aussi d'excellentes écrevisses à la Bordelaise, des écrevisses de la Meuse, arrivées ce matin.

— Ah oui ! s'écrie la dame ; des écrevisses à la Bordelaise.

— Avec un petit parfait, ajoute le garçon.

— Au café, dit la dame.

— Au café! c'est cela. Et puis, vous verrez après, termine le garçon. — A présent, quel vin ?

— Ah! oui, le vin? répète le monsieur, en feuilletant la carte imprimée.

— Ecoutez. Je vais vous envoyer le sommelier.

Et sur cette habile suspension, le garçon effectue une triomphante sortie.

Cette fois, il est un peu plus lent à reparaître ; et la dame a eu le temps de dire au monsieur :

— Roger, ne me faites pas repentir d'être venue avec vous en cabinet particulier!

Les voitures, laissant pendre de longues manches blanches aux portières, se succèdent devant l'entrée intime du restaurant.

Le bal de l'Opéra vide son foyer et tes loges.

Pierrots, dominos, bergères, almanzors, cocodès, montent et ! se précipitent à l'assaut des cabinets restés vacants. 11 y a des sé ■ ries de six, de huit, de douze convives. Au-delà de ce nombre,' ils sont répartis dans des cabinets à pianos, — presque des salons. Une fois là, ce ne sont plus que des numéros.

— Un poulet chasseur pour le 4 !

! — Une croûte madère pour le 9 !

— Deux léoville 56, pour le 11 !

Ces mots sont rapidement jetés, en passant, par les garçons à la dame de comptoir. Pauvre dame de comptoir! elle est installée dans un angle du corridor et enfermée dans une petite armoire vitrée, comme les marchandes de journaux. Elle a besoin de toute sa tête pour être à tous, sans compter ce qu'elle est forcr'e de voir ! et d'entendre.

Et les sonnettes d'aller ! Et les appels avec la voix et avec les verres! Les soupeurs travestis sont les plus exigeants et les plus difficiles à satisfaire: car, tatoués et harnachés de verroteries, ils sont déterminés à s'amuser, de la même façon que des brigands armés jusqu'aux dents sont déterminés à tuer. Ils ne parlent pas, ils hurlent; ils s'accrochent au garçon et le tutoient; ils lui demandent à la fois tous les produits de la création : des esturgeons, des beignets, des gélinottes, du flan, un bifteck aux pommes de' terre, une charlotte russe, un paon rôti, de la salade et une poitrine de mouton aux salsifis. — Les voix aiguës des femmes font aussi leur partie dans ce vacarme :

— Garçon! vous n'avez pas des épingles à cheveux à me prêter?

— Si, madame.

— Garçon ! est-ce qu'on ne peut pas se laver les mains ici?

— Parfaitement, madame.

Et le garçon de conduire la Pierrette, gambadant et chantant, dans ce cabinet banal où se trouvent un lavabo en marbre, deux ou trois houppes à poudre de riz, — et un démêloir.

Ce que sont ces femmes et ces hommes? Que voulez-vous que je vous dise? Une société étrange, soit. Des célébrités du monde interlope, mais aussi des gens distingués, des artistes, des quarts de financier, des inconnus, tout cela pêle-mêle, comme à l'Opéra tout à l'heure.

Il y a même dans un cabinet, — le cabinet 7, — quelques personnes du vrai monde venues là incognito, des maris avec leurs femmes, un groupe souriant, point trop étonné, et se taisant parfois pour écouter les propos des cabinets voisins. Mais c'est l'exception et la rareté.

La généralité, ce sont les éperdus, les oublieux, les agités, — comme on dit à Charenton.

Entre trois et quatre heures du matin, la symphonie éclate par tous ses instruments à la l'ois.

Les seaux de glace et les bouteilles de Champagne circulent sans relâche aux mains des garçons effarés. On dirait la chaîne d'un incendie.

On va et vient dans le corridor; on se croise, on s'interpelle, on se reconnaît, on se complète, on se perd même. De temps en temps une porte s'ouvre brusquement et, dans un fouillis de lumière, on aperçoit une adorable créature dansant sur une table, la chevelure à demi- dépoudrée, et de ses bottines mignonnes broyant le dessert et culbutant les assiettes ! Un plumet gigantesque rêve, accoudé; un jeune attaché d'ambassade envoie la fumée d'un cigare au plafond. La porte s'est refermée. Ce n'était qu'une vision.

Sur un autre point, c'est une chanson à la mode qui perce les murs, — avec chœur au refrain :

Le iluc de Bysance

Ksi bon Musulman ;

Qu'avec élepnr.o

Il met son tuiban !

Le duc de By, by, by, by

Quant au piano, il devient épileptique, il rugit, il gémit, il demande grâce, il appelle à la garde. Des énergumènes, comme s'ils avaient à exercer une vengeance particulière contre cet ustensile, lui font moudre les airs les plus barbares, — la Chasse des Troyens et tout le répertoire des futurs petits-neveux de Wagner. Au son de ces choses, des couples improvisés s'essayent à des valses et à des polkas fantastiques qui, à peine commencées, vont donner contre une fenêtre, et s'achèvent sur les coussins renversés d'un divan...

Ce qu'il y a de plus surprenant au milieu de tout cela, c'est que chaque cabinet particulier conserve sa physionomie distincte. Autant de soupeurs, autant de types. — Celui-ci n'a qu'une idée fixe, c'est d'envoyer le chasseur en commission, malgré l'heure indue. Quelques-uns demandent du papier et de l'encre; ils dessinent des bonshommes et tracent des paraphes. On en a vu qui poussaient le désordre des idées jusqu'à assembler des rimes, — comme celles-ci, par exemple, adressées

A la personne la plus ivre de la société.

Puisque avant le dessert la fatigue t'a prise, Blon'e et ehétive enfant qui n'est pas môme grise, Et qu'à peine au début de nos propos joyeux Les éclairs des flacons ont vair.cu les grands yeux; Puisque ton coude nu se pos° ;ur la nappe, Que le bâillement siul de Us lèvres s'échappe, Que 'on corps se dérobe et que Un front s'endort, — Sur le sofa défait, aux coussins à glands u'or, Quoique pour une nuit entière on t'ait payée, Va dormir un insiant, dans tes cheveux noyée !

Mais il faut se hâter de déclarer que les cas de délire poétique sont ceux qu'on aie inoins à signaler dans les cabinets particuliers.

Comment cela finit-il ?

Regardez !

Entre deux rideaux mal joints se glisse un mince filet pâle et triste.

c'est l'aurore profanée, qui vient éclairer des visages bleuis et des paupières cernées.

A cette soudaine apparition, tout le monde se lève en chancelant, se regarde en tressaillant , demande à la hâte paletots et manteaux. Vite une voiture!

deux voitures ! Ce n'est pas un départ, c'est une déroute. On croirait voir ces fantômes des ballades allemandes que dissipe le son d'une cloche ou le ricanement du coq.

Cela finit par l'addition et le grand jour.

11 y a bien un troisième dénouement, que notre dessinateur a cru devoir indiquer au bas de celte frivole étude : mais n'a-t-il pas été trop loin dans l'expiation ?

N'est ce pas se montrer trop sévère que de donner inévitablement à ces folies des jours gras une moralité — selon la formule ?

CHARLES MONSELE f.

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