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LES THEATRES

Un peu de théâtre maintenant.

Quel calorifère que ce Paris, que de combustible il absorbe, que de pensées, de prose, d'idées il engloutit! Vous rappelez-vous Y Ami des Femmes, d'Alexandre Dumas fils? - Sans doute vous vous rappelez le titre, mais il faut faire un effort et fouiller dans ses souvenirs pour se remettre en mémoire la pièce elle-même; et cependant elle est de la lin de l'hiver dernier cette pièce. Elle a fait courir tout Paris et le méritait.

Je ne crois pas que beaucoup de gens aient été plus passionnés que je ne le fus pour la Dame aux Camélias, le chef-d'œuvre de Dumas fils. J'ai suivi avec religion tout ce qu'a fait jouer le maître, — c'en est un, — et voici mon impression franche sur Y Ami des Femmes.

Plus d'esprit, de finesse et de brillant que jamais, une exécution plus sûre d'elle-même et poussée jusqu'à la perfection. Des mots par milliers, une pluie, c'est le mot, d'observations fines, délicat- s. imprévues. En un mot, une vraie parure complète et savamment établie de pie rres adorables et finement montées; — à cette parure il n'y manque qu'une chose : le dessin. Je ne retrouve plus dans la dernière pièce de Dumas fils l'idée première, l'intention franche, le désir puissant de reproduire une impression qu'il a éprouvée en face de la nature.

Dans la Dame aux Camélias, il avait voulu peindre des mœurs- dans Y Ami des Femmes, il n'a voulu faire qu'une pièce. La nuance saute aux yeux et le public, à son insu, car il se rend peu compte do ses impressions, a fait la différence.

J'ai relu,hierau soir, VAmi des Femmes, dans le double but dépasser une bonne soirée et de me faire une opinion nette. Il faut relire au coin du feu, bien tranquillement, ces œuvres-là pour se rendre un compte exact do ce qu'elles ivnfermeDt de talent, d'esprit et de finesse, et pour juger aussi de ce qu'il leur manque. 11 est difficile, après une représentation, de juger sainement une pièce de théâtre; - su moins cela est-il vrai pournous autres qui ne sommes point du métier et qui nous laissons impressionner souvent faussement par les détails e.xté • rieurs de la mise en scène, du jeu dts acteurs et par l'opinion des autres.

En somme, je crois qu'il est impossible à un auteur qui n'est point ému d'exécuter c nq actes avec plus de talent, d'expérience, de "râce et d'esprit. Mais je songe malgré moi à ces frissons qui me 'passaient dans le dos devant cette Marguerite Gauthier; je songea ce souffle de jeunesse et d'ardente observation, à cette vie, à ce je ne sais quoi d'humain et de puissant, qui vivifiait cette pièce étrange, — et franchement, touten admirant le présent, je regrette un peu lé passé.

Peut-être aussi suis-je pour quelque chose dans cette différence d'impres>ions. — Je me fais chauve — un tant soit peu — etj'ai m-ins d'enthousiasme ; mais je crois bien que ce qui m'arrive là arr ve aussi à M. Dumas fils, etttès probablement il a perdu une mèche ou deux depuis dix ou douze ans.

C'est précisément le contraire que je constate chez M. Augier. A mesure qu'il grandit, — car je n'oserai jamais dire que cet homme-là vieillit, — sa chevelure s'épaissit et de blonde et bouclée qu'elle était primitivement, devient brune et vigoureuse. M. Augier est entré à l'Académie comme dans un bain de Jouvence, — pbénomème peutêtre unique, — il voit mieux, de plus haut, de plus lom. Sa forme s'épure. Je ne dirai pas qu'il devient plus habile dans le sens pratique du métier; — ses maladresses scéniques sont au contraire plus visibbs. — Je dis que sa forme s'épure, en ce sens qu'elle sait s'effacer devant l'idée . e la pièce, et il y a toujours une idée dans ses pièces. Il se rapproche de plus en plus de la grande comédie de mœurs, il cherche et trouve des types qu'il rend avec un art et une science que personne, mais personne, ne possède au même degré que lui. Ses œuvres ressemblent à ces dessins de maître où l'on découvre 'avec étonnement six doigts au pied droit et quatre au pied gauche, mais ces défauts passent inaperçus tant est puissante l'impression de l'ensemble. — Tous les critiques de Paris ont constaté, avec la joie qu'entraîne une constatation facile à faire, que Maître Guérin était une pièce horriblement mal bâtie. — C'est reprocher à Esope d'être bossu et à Mi-

rabeau d'avoir la peau rugueuse. — Que me fait à moi que cette pièce soit plus ou moins bien faite ? Ce qui me reste dans l'esprit, c'est ce personnage de Maître Guérin, si réel qu'on croit l'avoir vu déjà, si typique et humain qu'il vous revient en rêve comme le Tartuffe ou l'Avare.

Trouvez-moi d'autres pièces modernes ou il y ait, comme dans Maître Guérin, une véritable statue monumentale, coulée en bronze, campée sur le granit, et nous discuterons la plus ou moins grande perfection des détails pour donner la palme à qui de droit.

En attendant, M. Augier, que je salue bien bas, peut se carrer dans son fauteuil et regarder le buste de Molière ; je serais bien trompé si le vieux Poquelin ne lui souriait pas.

Quant à M. Sardou, s'il y a un homme étourdissant, c'est bien lui. Il a dans toutes ses paroles de la poudre d'or et de diamant qu'il lance à pleines mains au visage de. ses adorateurs et l'on crie encore, et ses poches que l'on croyait épuisées se remplissent comme par enchantement.

Quelques gens qui ne sont contents de rien ont dit à l'auteur des Pâlies de mouche : Mais monsieur Sardou, pourquoi jetez-vous vos trésors en poudre aussi fine et ne gardez-vous pas, par-ci par-là, quelques diamants de grosseur que l'on pourrait monter? M. Sardou l'a déjà tenté et avec son ressort, son ardeur et son talent il est probable qu'il y arrivera.

Une des tentatives qui m'ont le plus séduit a été celle de Don Quichotte. L'idée était neuve, hardie et artistique, — soit dit dans le sens délicat, élevé du mot. En ce temps de porte cigares scupltés, le mot artistique a plusieurs sens.— Je n'ai pas vu Don Quichotte, j'étais malheureusement à la campagne lors de son apparition, je n'en puis donc parler que par ouï-dire, mais je trouvais extrêmement heureuse l'idée de faire une pièce à la fois pour les yeux, pour les oreilles et pour l'esprit; d'appeler à son secours toutes les ressources du théàtie pour faire bien comprendre au public une œuvre populaire.

Une féerie, faite par un homme d'esprit, qui saurait utiliser avec art et talent les moyens immenses que lui fourniraient la musique, la danse, le prestige des décors et de la mise on scène, au profit d'une idée fine et d'une action bien conçue, pourrait arriver, ce me semble, à un effet prodigieux.

Je crois bien que cette idée a dû trotter dans la tête de M. Sardou et je pense, en effet, que personne mieux que lui ne serait capable d'exécuter un pareil tour de force.

Voici les Curieuses que j'oubliais; un petit bijou de finesse et d'étude vraie. Si maintenant on se rappelle le Brésilien, cette bouffonnerie d'homme d'esprit et de bonne humeur, qui a un peu trop dîné, mais n'est pas gris, on conviendra que M. Meilhac a quelque chose en lui de bien original et de bien franc. Je ne serais pas étonné, cependant, que l'émotion ne lui fût pas facile. — 11 y a dans ses pièces une toute petite nuance de recherche. Mais, en vérité, si nous n'étions pas au coin du feu et en petit comité, je n'en parlerais pas, c'est presque une méchanceté gratuite.

Voilà deux ou trois fois que le nom de M. Aboul me vient au bout de la langue à propos du Progrès et j'hésite encore à dire tout le bien que je pense de ce gros livre-là. Trouver un philosophe pratique, un homme de bon sens, un penseur humanitaire et par-dessus le marché un homme de cœur, dans la peau d'un homme d'esprit, c'est un fait si étrange et en même temps si agréable que....

Eh bien, non, — il vaut mieux ne pas parler des gens qu'on aime bien. D'ailleurs, M Aboutest un peu de cette maison-ci et je ne connais rien de plus niais que de louer ses voisins de table, seraient-ils princes comme en ce cas-ci.

Si maintenant vous voulez vous faire une idée nette de ce qu'est le mauvais goût sans pudeur, le clinquant, le faux, le chrysocal artistique, dont un public nombreux raffole, allez voir Lara à l'Opéra- Comique et Roland à l'Opéra. — Seigneur! Seigneur! de quelle boutique à vingt-cinq sous est sortie cette bretelle à musique, cette platitude bruyante, triste conséquence de la folie qu'on a de faire de la musique pour les sourds, triste conséquence de cette application de l'art à l'industrie, dont le seul résultat a été jusqu'à présent la prostitution des belles choses, qui a amené comme conséquence finale la Vénus de Milo en zinc et le buste de Théophile Gautier en pot à tabac.

31 décembre 1864.

Il est probable, qu'avec le temps, les maçons économiseront pour aller aux Italiens et que les tailleurs liront en omnibus, en se rendant chez leurs clients, les lettres de Mme de Sévigné annotées par M. latin; c'est mon plus cher désir et il n'est pas de jour ou «elle pcr,pectivo ne m'arrache une larme ; mais vraiment, avant (le s ofeimei a faire manger du faisan truffé à M. Tout-le-Monde, est-ce qu il ne serait pas plus logique de lui assurer le pain quotidien, ce non pam bol) sens! et, par exemple, de lui apprendre a lire ?

Vous ne remplacerez jamais le pain de quatre livres parlabnochc et

Dieu sait quelle brioche! , , . i-„ i.a.,t a„

A ce propos, M. le surintendant des Beaux-Arts a pari,, bie, ïhai t du prix de 100.000 francs, et se servant de cet appât sediusant, se om plaît à enlever à' la cordonnerie et à l'épicerie des milliers dinteffigences que le bon Dieu avait faites pour elles M. le surintendant sait pourtant bien, - soit dit sérieusement. - que. ce sont la des milliers de bouches affamées qu'il lègue à son successeur.

Quoi! M. le surintendant ne trouve pas qu'il y ait assez d artistes comme ça? Sac à papier! il me parait pourtant bien embarrasse ut ceux qu'il a déjà. . . .

Répandre le sentiment de l'art dans les classes pauvres - c i.si très gentil, — mais faudrait-il avoir au moins un art a répandre.

Lequel? où est-il cet artfrançais du dix-neuvième siècle, u a pumici'té duquel tant de gens intéressés, sans doute, se dévouent bruyamment? Est-ce dans la vaisselle du Musée Campana, dans les voilettes cte np.« merveilleuses, dans l'architecture de nos maisons d de nos lieatres quil faut le chercher? - L'art à notre époque : c est la boutiqu, de Dabin. , . ,

Vous me direz peut-être que c'est pour le faire naître, cet art français du dix-neuvième siècle, que vous conviez a la lutte tous le* petits portiers du royaume ? Singulier moyen pour rendre une lemme cconde que de lui imposer quatre ou cinq mille époux impuissants .

Il v aurait un joli petit livre à faire là-dessus, encore ce livre paraîtrait-il paradoxal et vous ferait-il beaucoup d'ennemis. Donc n en parlons plus. Répandez les lumières, Ô vous qui êtes bien éclaires répandez dans les campagnes et jusqu'aux fins tonds de la Bretagne le goût intelligent des chancelier artistiques- style 1 ompei,- ues tabatières, - style renaissance, et des vases de nuitegypUens en guttapercha jouant la porcelaine. Inondez la France de produits sortant des fabriques artistiques les plus recommandées et vous aurez dans vingt ans une population singulièrement remarquable.

Songez un peu : - il y adeuxou trois ans seulement qu on s occupe sérieusement de les répandre et voyez déjà les résultats : la gravure en taille douce est absolument morte, on applaudit Lara a Opera-LOmique et RoUnâ à l'Opéra; l'on peut se laver les mains dans la huitaine Saint-Michel, et la littérature est complètement apprivoisée, C'est elle qui s'est répandue vite, la littérature! . •Te me résume en deux mots : avant de faire naître le gout des chemises brodées avec entre-deux en dentelle, il faut vêtir les gens. Le sentiment de l'art est le hors - d'oeuvre des personnes qui nont plus faim Donnez une chandelle à ceux qui ne voient pas clair avan t d'installer des lustres en pleine campagne, - apprenez a lire et a écrire Ensei-nez-leur le bon et le vrai pour qu'ils puissent comprendre plus tard ce qui est beau et surtout, - mais ceci est tort important,-avant d'enseigner le beau, tâchez de vous entendre et ditesnous ce que c'est,

A propos de cette expansion des lumières, un mot de la liberté des théâtres attendue avec tant d'impatience. Elle ne me semble pas avoir amené dévolution étourdissante que l'on attendait. La londationdun Etre nouveau nécessite, en effet, une mise de fonds considérable et Entreprise est chanceuse. Et puis, parait-il, on aurait mis pas mal de morceaux de bois dans les roues du char ou trône la jeune liberté. Je ne crois pas qu'on ait traité cette question de la liberté des théâtres avec plus d" netteté et de bon sens que l'a fait M. Sarcey dans lO^non nationale. Et je veux penser avec lui que, d'ici à peu de temps, 1 art dramatique va se répandre aussi comme tout ce qui 1 entoure

Cependant, je trouve que s'il est bon de mettre a la portée de toutes les bomses et de tous les esprit les plaisirs du théâtre, il ne serait pas mal non plus de songer aux gourmets, aux fins connaissent, a ceux oui ont appris à jouir délicatement et à déguster avec tact. q Je ne vois pas le besoin de mettre au pain et à l'eau ces rares aristocrates de l'esprit. N'y aurait-il donc pas moyen de faire le bonheur lu peuple et en même temps d'être agréable à cette petite minorité de «KgoS qu'on traite un peu trop en parias. Pourquoi ne pas leur réserver un théâtre, à ces pauvres diables, en dehors de toute concurrencetellement d lièrent et faisant si peu de bruit qu'n passerait

comme inaperçu? Un petit temple de l'art dramatique ou 1 on ne jouerait que des chefs-d'œuvre et où les fauteuils d orchestre vaudraient deux louis. Un théâtre unique, un sanctuaire, un salon appartenant, comme les théâtres d'Italie, à un certain nombre de grands seigneurs hommes de goût - on en pourrait trouver encore suffisamment, en cherchant un peu - Je vais passer pour un réactionnaire fieffé, mais peu importe.

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