LE JOUR DE L'AN EN GARNISON
Il est huit heures et demie du matin, tout le corps d'officiers en grande tenue, se promène par bandes dans la cour de la caserne. Ce ne sont que dorures brillantes, qu'aigrettes bigarrées et plumets augmentant de hauteur et d'éclat avec le grade ; ce ne sont que serrements de mains, sourires et souhaits sur toute la ligne. Tout le monda est heureux ; les habillements neufs vont si bien! Eh quelle exhibition de décoration et de médailles I « Tu as ta batterie de cuisine au grand complet! dit un jeune sous-lieutenant à un autre officier déjà sur le retour, ayant bravement conquis ses grades.
Au fond de la cour, loin du profane vulgaire, stationne un groupe majestueux et calme dans sa grandeur. Ce sont les officiers supérieurs attendant le colonel.
La garde qui se metsous les armes, annonce son arrivée ;il s'avance, noble, fier et quelque peu radieux; son plumet est le plus haut de tous. Le groupe majestueux s'approche à sa rencontre; le lieutenantcolonel lui présente les officiers supérieurs ; échange de poignées de mains, noblement données, respectivement reçues; on sent qu'on est dans les hautes régions.
Cependant le profane vulgaire a cessé ses rires joyeux; et, séparé en cinq pelotons distincts (un par bataillon, le cinquième pour l'étatmajor), il se dirige à pas lents vers le point central, le plumet du colonel. Sur un signe imperceptible d'un des chefs de bataillon, les officiers viennent se ranger en ordre, chacun derrière son chef immédiat, formant ainsi un grand cercle, autour du petit cercle des officiers supérieurs; le colonel étant ainsi le centre commun.
u Manque-t-il quelqu'un ? «demande le commandant de semaine, d'une voix de basse-taille et sans se retourner; la réponse est transmise avec un salut au lieutenant-colonel, qui fait alors la présentation du corps d'officiers.
Le colonel s'incline, roule les yeux sur l'assistance, la trouve à son goût, et son plus gracieux sourire :
« Merci, Messieurs, merci de vos souhaits ! (Personne n'a soufflé encore un seul mot). Incontestablement, je suis fier de vous commander; mon cœur déborde . . »
Il frappe d'une main sur ses décorations; de l'autre il serre celle du lieutenant-colonel. « Incontestablement, Messieurs, et nécessairement.... — Pristi, il ne fait pas chaud! murmure une voix dans l'auditoire suspendu aux paroles qui sortent de la bouche du seigneur et maître. — » Je serais impuissant à vous dire combien je .. » Il regarde de tous côtés; le lieutenant-colonel se tord la moustache. — « Enfin, Messieurs, je suis heureux en ce jour d'être à mon tour votre interprête envers l'Empereur et —et qui de droit! suivez-moi
donc ! »
11 dit et rompt le cercle ; par ordre de plumet, le corps d'officiers se met en marche ; les officiers supérieurs sont en tète, raides sur leurs reins, la poitrine en avant; les capitaines, sanglés dans leur ceinturon d'or, se souvenant, hélas! de leur fine taille d'autrefois, viennent après; puis les lieutenants et sous-lieutenants, le schako sur l'oreille, la main sur la poignée du sabre, la moustache en croc, ferment la marche, en roulant des cigarettes, et /'irisant de l'ail aux fe-
nêtres dont quelque curiosité féminine a évidemment soulevé les rideaux. Inutile d'ajouter que la tète du cortège s'avance noble et majestueuse ; le colonel songe à ses harangues.
Ën premier lieu, le cortège entre à la Préfecture, où il est introduit dans un salon de réception; le colonel ne dit rien, il est trop plein de son sujet. Un capitaine marié tàtc l'étoffe des rideaux, un autre essaye l'élasticité des fauteuils. Enfin, arrive le Préfet, qui salue avec la courtoisie attachée à ses fonctions, s'accoude à la cheminée, près du buste Impérial et attend
Le colonel présente le corps d'officiers qu'il a l'honneur do commander, et se porte garant des sentiments de tous... etc. — Réponse bien sentie de M . le Préfet et la séance est levée.
Chez le général, vieille moustache blanche, qui a égale horreur du Cosaque etAuPékin, le cortège entre au son de la musique qui joue sous les fenêtres :
« Partant pour la Syrie.... «
Le général répond au colonel par une allocution brève et ferme. Do ses paroles, il ressort clairement et tout a l'honneur de son auditoire enflammé, qu'avec de si braves officiers, le régiment est le premier régiment de l'armée française !
G'Ogt égal; ça fouette joliment le sang! On n'a plus froid en sortant de l'bô tel du général.
« Maintenant, Messieurs, allons voir l'Evêque, » dit on souriant le colonel.
Au palais épiscopal, le cortège entre fier.... Au grand ôtonnement de tous, un jeune chanoine se présente aussi frisé que le plus pimpant sous-lieutenant. Il reçoit ces Messieurs le plus gracieusement du monde, et court prévenir monseigneur. Le colqnel attendra, c'est bien...! Heureusement monseigneur arrive à temps.
Durant la présentation, on n'est pas plus chevalier Bayard; le colonel est sublime; .. autel et patrie comme jadis. Le prélat est édifié,
Mais en sortant, devant la sentinelle qui présente les armes ; « Saprejeu! dit le colonel se regorgeant et eu lançant d'un geste noble sa main derrière son épaule. — Ici, j'ai failli attendre! Toujours les mêmes, enfin ! c'est incontestable ! o
Et le colonel donne grommelant le point de direction à son cortège ; c'est l'hôtel du Président delà cour. Là, grave affaire ! Atteinte à la dignité des plumets! 11 y a foule. Le Président reçoit la magistrature,' puis recevra le, corps des notaires, des avocats, des avoués, des huissiers . . ; à chacun son tour. Le cortège chamarré d'or, étincelantde brillantes couleurs, s'arrête net au milieu de la salle d'attente; la tète de colonne se pose et observe les longues robes noires, les toques et les hermines du camp opposé. Pour le coup, il faut que le colonel attende ! Et. le regard fixe, la tête haute, il dévore d'un même coup sa moustache et son indignation. Un chef de bataillon fait remarquer que l'on se trouve dans le sanctuaire de l'égalité devant la loi... et...! « Cédant arma lotjœ » / insinue en souriant le major, homme de cabinet. Le colonel attend ! C'est rude autant qu'incontestable!
Quelques-uns en profitent pour s'esquiver jusqu'au café voisin, histoire de s'indigner à l'aise : les autres, plus graves, restent héroïquement à leur poste, avec le colonel...! Enfin, après une demiheure de murmures grondant sous les moustaches, à la satisfaction générale, le Président, vieillard à figure vénérable, reçoit le corps d'officiers et s'excuse de s'être fait attendre.
« Incontestablement et nécessairement, Monsieur le Président, reprend le colonel en s'inclinant, mais nous savons attendre, nous autres soldats, surtout dans le régiment que j'ai l'honneur de commander et de vous présenter, Monsieur le Président, dans la personne de son corps d'officiers ici présents .. Oui, nourris corps et âme dans Indiscipline et le respect des lois, nous serons toujours là pour ,
pour ; l'armée est la protectrice de la loi, comme vous, Monsieur
le Président, en êtes ... le le....; c'est incontestable et nécessaire !»
Salut de part et d'autre dans les hautes régions, et soupirs d'allégement moral et physique dans la tourbe frivole des sous-lieutenants. Car la série des corvées est close pour un an.
Le colonel, qui n'en est le moins pas fâché, pour retremper un peu les esprits refroidis, offre à son corps d'officiers un verre d'absinthe I II n'y a rien de tel pour chasser les mauvaises impressions et pour ouvrir l'appétit! La motion est adoptée à la plus touchante unanimi'é !
En ce moment s'approche du brillant cortège, la timide cohorte des brosseurs, avec des cabans et des képis ; messieurs les officiers se débarrassent, séance tenante; épaulettes, sabres et schakos, ceinturons d'or, plumets et aigrettes, tout rentre dans l'ombre ; chacun est à son aise, et vite au café ! Que le colonel n'attende pas !
La journée sera chaude. Il y a tant de santés dans un aussi brave et aussi beau régiment ! !