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LA POLITIQUE AU THÉÂTRE. NAPOLÉON SUR LA SCÈNE

Les partis étaient, sous la monarchie de Juillet, trop désireux de faire prévaloir leur idéal ou simplement trop pressés de s'emparer du pouvoir et de l'exploiter pour que le théâtre ne devînt pas, autant que le permit la censure, un moyen de propagande et de polémique.

Dès le lendemain de la révolution de 1830 i y eut un débordement de pièces anticléricales, ou les prêtres, les moines, et surtout les jésuites, étaient singulièrement malmenés, et en général avec plus de passion que de talent. Pour flatter les Lines populaires, on reprit certains drames joues sous la Terreur et on en donna de nouveaux. Ln

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môme temps que les Visitandines (1) et les Vielimes cloîtrées (2), qui retrouvèrent un regain de succès malgré Tennui profond qui se dégageait de leurs emphatiques tirades, on joua le Curé Mingrat (3), la Cure et i archevêché ijx), Urbain. Grandier [b], etc. Mais la censure intervint et opposa son veto, aussitôt que le gouvernement se crut assez fort pour arrêter cette mise en coupe réglée de rimbécillité démocratique.

Ce gouvernement n'était pas trop fâché qu'on flétrît, même en mauvais style, les hommes et les choses de la Restauration, mais il savait que la liberté de la satire, si voisine de la liberté de la calomnie, est une de celles dont les hommes, sous tous les régimes, sont le plus portés à abuser. Voilà pourquoi en 1832 il n'autorisa pas la représentation d'une pièce qui rappelait un des actes les moins défendables à la réaction de 1815, un de ces crimes politiques que les partis n'excusent que lorsqu'ils les commettent.

On devait jouer aux Nouveautés, le 23 octobre 1833, un drame historique de Fontan et de

(1) Opéra comique en 2 actes, paroles de Picard, musique de Devienne, représenté au Théâtre-Feydeau, le 7 juillet 1792.

(2j Le drame de Monval fut joué au Théâtre-Français le 29 mars 1791.

(3) Drame en 5 actes, de Henri Villeminot et Ferdinand

(4) Drame en 3 actes, de Decomberousse et Antier.

(5) Drame en 5 actes, d'Alexandre Dumas et Maquet.

Diipeuty, le Procès d'un maréchal de France. Ce inaréclial cie ["'raiicc était Ney.

Il y avait un grave danger à laisser mettre sur la scène cette page sanglante qui servait de prétexte à des attaques très vives contre la Restauration et devait inévitablement provoquer de regrettables manifestations. La pièce de Fontan et Dupeuty fut interdite avant la représentation et les scellés [)lacés sur la salle. Les deux auteurs firent un procès devant le tribunal de commerce au ministre de l'Intérieur et au préfet de police, Gisquet. Ils furent naturellement condamnés.

Représenter des pièces hostiles au roi ou au gouvernement, la censure, comme on le ponsebicn, ne l'aurait pas permis, mais il arriva parfois que dans des pièces qu'elle avait autorisées, des acteurs transformèrent leurs rôles en charges plus ou moins réussies coutre Louis-Philippe ou certains de ses ministres. Frédéiik Lemaitre, qui croyait avoir des opinions politiques et qui naurait dû avoir d'opinion que sur la dilférence des liquides variés qu'il absorbait avec trop de complaisance, Frédérik Lemaître était assez coutumier de ce genre de divertissement. C'est ainsi qu'à la première de Vaidrin à la Porte-Saint-Martin, le \!x mars ISiO, coiffé d'un toupet et orné de favoris touiïus, il s'était fait la tête de Louis-Philippe, dont il imitait me me les gestes habituels. Cette plai-

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santerie amusa beaucoup l'acteur et une partie du public. Elle parut bien moins amusante à l'auteur, lorsque, le lendemain, la pièce fut interdite.

Ces procédés d'opposition, grâce à la censure qui ne leur permettait guère de se produire, ne pouvaient être qu'exceptionnels. Beaucoup plus fréquentes, au théâtre comme dans les livres ou le journal, furent les tentatives de restauration de la légende napoléonienne. Loin de les combattre, le gouvernement trop sur du lendemain, les favorisa dans une large mesure. Louis-Philippe et ses ministres ne cro3'aient vraisemblablement pas au péril bonapartiste, etilspensaient que cetteapothéose du plus grand génie militaire que le monde eût connu et que ce rappel de tant de victoires, que cette évocation d'une gloire impérissable, auraient l'avantage de donner une sorte de satisfactiDU à l'humeur martiale du paySj énervée et humiliée aussi par de longues années de paix à outrance.

Parmi les très nombreuses pièces qui mirent Napoléon sur la scène, nous ne citerons (1), par ordre de date, que les plus importantes, celles qui se signalèrent par quelque valeur littéraire ou qui eurent le plus grand nombre de représentatiens :

La Prise de la Bastille, gloire populaire, et le

(1) D'après L. Hexry Lecomte, Napoléon el l'Empire racontés par le Théâtre. Paris. 1900.

Passage du Monl Sainl-Dernard, gloire militaire, pièce en deux époques et sept tableaux, par Henri Villemot, Théodore Nézel et Ferdinand Lal.mo (Cirque-Olympique, 31 août 1830).

Bonaparle à C école de Drienne ou le Petit Caporal (1), souvenir de 1783, en trois tableaux, par Gabriel, F. de Villeneuve, et Michel Masson (Nouveautés, 9 octobre 1830).

Napoléon, pièce historique en 3 parties, mêlée de chants, suivie d'un épilogue, par Anicet Bourgeois et Francis Cornu (Ambigu, U octobre

Napoléon ou Schœnbrunn et Sainte-Hélène, drame historique en 9 tableaux, par Charles Dupeuty et Régnier Dcstourbets (Porte-Saint-Martin, 20 octobre 1830).

Napoléon Bonaparle ou trente ans de l'histoire de France, drame historique en 6 actes et 23 tableaux, par Alexandre Dumas (Odéon, 10 janvier 1831).

Le Grenadier de nie d'Elbe, pièce en 3 actes, mêlée de chants, par Anicet Bourgeois et Francis Cornu (Folies-Dramatiques, 20 août 1831).

Un Mariage sous F Empira, comédie en 2 actes, mêlée de couplets, par Ancelot et Paul Duport (Vaudeville, 29 octobre 1835).

Napoléon, drame historique en 3 actes et 5 ta-

(1) Dejazel joua le rôle de Bonaparle.

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hicaux, par Dumersanot Antony Beraud (Théàtre- Saitil- Marcel, 25 mai 1839).

Les Chevauxdii Carroiiselon le Dernier jour de Venise, drame en 5 actos par Paul Fouclier et Alboise (Gaîté, l/i seplembi-o 1839).

Le Retour de Sainte-IJélène, à -propos martial en un acte, par Clairville (Porte-Sainl-INIartin, 17 décembre ISùO).

L'Empire, 3 actes, 18 tableaux, par Ferdinand Laloue et Fabrice Labrousse (Cirque-Olympique, 15 février 18/i5).

Le Maréchal Ney, drame histoi'iquc en 5 actes et 11 tableaux, par Charles Dupeuty, Anicet Bourgeois et Adolphe d'Ennery (Porte-Saint-Martin, 25 mai 1846).

Plusieurs acteurs se distinguèrent dans le rôle de Napoléon, mais aucun n'y apporta autant de talent et de vérité historique que Gobert, de la Porte-Saint-Martin.

« Gobert avait profité des leçons minutieuses de Constant, l'ancien valet de chambre de Napoléon, qui l'avait initié, dit-on, à tout ce qui pouvait rappeler physiquement le grand homme.

Le soir de la première représentation (1), la toile était encore baissée, les artistes attendaient sur le théâtre la venue de V Empereur Gobert. La

(1) Napoléon oa Schœnbrunn el Sainle-Hélène {Porte-Saint- Martin, 20 octobre 1830j.

Henri d'Orléans Duc dAumnle, Gouvemeui" de lAIyérie

ouriositô était grande. Ou sait que, pour les scènes militaires, les théâtres sont dans l'usage de prendre leurs figurants dans l'armée. Environ cent cinquante vétérans allaient représenter la revue de la garde impériale à Schœnbrunn ; ils étaient déjà rangés en ligne.

Gobert parut...

L'exclamation fut unanime...

Assuré de l'exactitude de son personnage, Gobert fit signe à l'un des soldats de s'approcher, et d'une voix d'une incroyable expression de vérité :

« Eh bien, mon brave, reconnais-tu ton Empereur ? n lui demanda-t-il.

Le vétéran présenta les armes et s'écria avec attendrissement :

(( Oh ! oui, sire, c'est bien vous !

— Maintenant, dit Gobert, mon épreuve est faite ; on peut frapper les trois coups. »

Le rideau levé, la garde rangée en bataille, les tambours battirent aux champs.

L'Empereur fit son entrée.

Ce n'était plus Gobert ; la salle entière revoyait Napoléon.

Le cri de : « Vive l'Empereur ! fut poussé avec frénésie par les spectateurs. Ce fut un enthousiasme indescriptible.

Mlle George, placée dans une deuxième loge de face, pleurait à chaudes larmes...

Un autre personnage obtint dans un sens contraire, un réel succès ; ce fut Provost, représentant Hudson Lowe. Il s'était tellement incarné dans les formes sèches, froides et acerbes du bourreau de l'Empereur, que tout ce qui était chez lui du talent lui fut imputé à crime par l'assemblée qui le prenait au sérieux. Chaque soir, après avoir été criblé de huées et de sifflets, il (;tait encore poursuivi par les imprécations de la foule et obligé de se .tenir continuellement en garde contre ses insultes.

Assis avec nous à une table du café de la Porte- Saint-Martin, il eut à subir une de ces injures qui devenaient un éloge.

Trois personnes placées à une table voisine de la nôtre, reconnaissant le Hudson Lowe de la pièce, dirent à haute voix au garçon qui les servait :

« Enlevez nos tasses de là, »

Et elles jetèrent un regard non équivoque sur Provost qui nous dit en riant :

« Voilà, messieurs, qui complète mon succès (1). ))

Un autre comédien, Edmond, quijouait au Cirque- Olympique et dont II. de Rochefort, dans les Mémoires cVun Vaudevilliste (2), rappelle le nom

(1) Mémoires de Laferrière, t. I, p. 82.

(2) Paris, s. d. (vers 1860), p. 154. Cet Edmond avait été documenté par un des fournisseurs du Cirque-Olympique,

obscur, s'était voué aux rôles de Napoléon. Il les transportait de la scène à la ville. Il se promenait sur le boulevard du Temple, la main passée sous le gilet, et ne lextrayant que pour saisir sa tabatière, et il était très étonné qu^on ne criât pas sur son passage : « Vive l'Empereur ! » Quand il mourut, plein des souvenirs de son rôle, il avait fini par croire qu il avait gagné la bataille d'Austerlitz

Fabrice Labrousse, bien renseigné sur les choses du premier Empire, et auteur dune des pièces napoléoniennes que nous avons citées.

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