RACHEL
Mlle Bourgoin avait depuis longtemps quitté la scène. Elle avait soixante-dix ans lorsqu'elle quitta la vie, le 11 août 1833. D'une femme qui avait toujours sacrifié à la fantaisie on devait s'attendre à une mort mêlée d'incidents bizarres. Cette mort, l'actrice Louise Fusil en racontait un jour les détails chez Mlle Mars. Ils ont été recueillis dans les Mémoires de Laferrière (1).
« Le curé de Saint-Roch, après l'avoir administrée, allait se retirer, lorsque la Bourgoin, toute pleine de ferveur, le supplia de lui laisser son livre d'heures, afin de mourir, dit-elle, avec
(1) Paris, 1876, t. II, pp. IIS-IU. (Ces Mémoires n'ont pas été rédigés par Laferrière mais d'après ses notes.)
le nom de Dieu sur les lèvres, cequi arriva, comme vous allez voir ; car, s'étant endormie, le psautier lui tomba dos mains et alla rouler dans l'alcôve ; elle, s'éveillant alors, cherche le livre, sonne sa femme de chambre et lui crie de sa voix mourante:
— Avance ici, vilaine mâtine ! avance ici, drôlesse ! Veux-tu me dire où tuas f... mon livre de messe ?
— Mais madame le tenait à la main, quand j'ai quitté la chambre.
— Comment ! nom de D...! voilà une heure que je le cherche.
Sur quoi elle fut prise d'un hoquet, et mourut, conmie elle l'avait souhaité, en prononçant le nom du Seigneur. »
Mlle Mars touchait à la lîn de sa longue carrière. Sa représentation de retraite eut lieu, le 15 avril I8/1I, avec le Misanthrope elles Fausses Confidences, de Marivaux. Le Théâtre-Français avait voulu que cette soirée fût une solennelle manifestation de sympathie et d'admiration pour la grande actrice qui se retirait. Au moment où elle parut tout le personnel était rangé des deux côtés delà scène. Le rideau baissé, tous ses camarades — qu'elle n'avait jamais considérés commetels — envahirent sa loge pour lui exprimer leurs regrets, plus ou moins sincères, de son départ. Elle les regarda d'un œil sec, sans laisser paraître,
sans éprouver la moindre émotion, et se contenta de dire : « Ceci, mes amis, peut bien passer pour an enterrement de première classe. »
Nature sèche et froide, qui n'avait connu que les entraînements des sens (mais qui les avait abondamment connus), elle n'était bonne que sur la scène. On a remarqué que hors du théâtre sa voix s'encanaillait. Elle devenait dans le monde une femme assez vulgaire, et qui exagérait toutes les faiblesses de la femme.
Elle alla se fixer à Versailles, puis vint habiter aun'' 13 de la rue Lavoisier. C'est là qu'elle mourut, le II mars 1847, à soixante-neuf ans. « Le dernier jour, raconte Ernest Legouvé(l), prise de courts délires en récitant ses prières, elle s'interrompit tout à coup, et après un moment d'arrêt se mit à dire des paroles où il était question de Dorante, d'amour. C'était un passage des Fausses Confidences. Puis elle fit silence, écouta et applaudit. » Le bruit courut « qu'elle a avancé ses jours en se servant d'une teinture nuisible aux cheveux (2) ».
(1) Soixante ans de souvenirs. Paris, s. d., t. I, p. 132.
(2) Adolphe Poujol, Reflets du passé. Paris, s. d., p. 86 « La pauvre femme ne voulut pas garder les rôles jeunes seulement au théâtre. Combien de fois l'ai-je vue arriver aux répétitions de Louise de Lignerol/es (en 1838), nerveuse, irritée, les yeux gonflés de larmes. Pourquoi? Parce qu'elle sortait d'une explication violente avec un des jeunes gens les plus élégants de Paris et que liait à elle un amour partagé... mais partagé hélas ! trop inégalement. Eh bien ! rien
Même dans ses dernières années elle gardait une taille très tine, de jolies dents et un sourire charmanl. Quand elle se regardait dans la glace, elle pouvait encore se croire jeune.
Elle avait beaucoup joué et beaucoup perdu à la Bourse. Elle laissa cependant une fortune de près de deux millions. Quelques-uns de ses derniers adorateurs, qui ne Tavaient pas aimée pour ellemême, lui avaient coûté des sommes assez fortes. Elle leur en donna quittance dans son testament. Ce fut une liquidation sentimentale.
Les six années de retraite de Mlle Mars avaient été attristées par la douloureuse certitude qu'elle laissait au Théâtre-Français une jeune actrice qui régalait par le talent et qui devait presque la faire
oublier.
Rachel Félix avait une douzaine d'années lorsqu'elle entra, en 1831, à l'école de chant de Choron. Celui-ci constata très vite chez cette fillette, qui rêvait de devenir cantatrice, parce que les cantatrices au théâtre gagnent beaucoup plus que les autres actrices, une absence complète de dis-
ne pouvait la détacher de lui, m ses infidélités, ni les humi- Ha.ions que lui attiraient parfois «- intempestives amours C'est à elle que fut adressée cette ternble parole d un médecin chez qui elle l'avait conduit, et qui, voyant se. angoisses, lui dit tout bas : « Calmez-vous '««'^««^«' '' " ^f^ rien de grave dans l'état de monsieur votre fiU. » Soixante ans de Souvenirs, t. III, p. US.
180 lA VIE PAIilSlEXNE SOUS LOUIs-FHILIPPE
positions musicales. Elle se tourna alors vers la comédie, et ce fut sa seconde erreur (1).
II y avait au Théâtre-Français un acteur assez médiocre qui était un assez bon professeur, Saint- Aulaire(2). La méthode adoptée par ce professeur dans son enseignement était très originale. Il réunissait ses élèves au foyer, leur indiquait la tragédie ou la comédie qui devait être représentée par eux le dimanche suivant, et on tirait ensuite les rôles au sort. Peu importait qu'un rôle d'homme fût ainsi donné aune femme, et réciproquemenl. L'essentiel pour Saint-Aulaire était de former des élèves capables de tout jouer, bien ou mal. Cette méthode, funeste à l'élite, convenait assez <à la plupart des jeunes gens et des jeunes filles qui se destinaient au théâtre, sans vocation très déterminée, et simplement pour gagner leur vie.
(1) On sait que née le 28 février 1821 à Munf dans le canlon d'Argovie, elle était la fille d'un colpuiieur juif qui eut six enfants. Cette famille ambulante faisait un peu tous les métiers. Rachel et Sarah, sa sœur aînée, chantaient dans les rues et les cafés. De village en village, de ville en ville, le père colportant, la mère brocantant, et les filles chantant^ ils finirent par arriver à Paris en 1831 et réussirent à faire entrer Rachel chez Choron. Ils commençaient déjà à beaucoup compter sur elle. Le père Félix avait deviné qu'elle nourrirait un jour toute la tribu, et il attendait ce jour avec inip;iti(Mice.
(2) Sainl-Aulaire, né en 1793, avait débuté au Tlié.'ifre- Fraiiçais, le 2 mai 1820, dans le rôle de Burrhus. Il ne fut jamais qu'un bon confident de tragédie.
Lorsque Saint-Aulaire trouvait par hasard dans sa petite troupe quelque sujet beaucoup mieux doué que les autres, il ne lui en tenait pas trop rigueui", mais il continuait à se livrer, avec un zèle infatigable, à sa fabrication de médiocrités laborieuses et dociles pour les scènes peu exigeantes. Il remarqua le précoce talent de Rachel et le favorisa de son mieux. D'ailleurs la jeune juive, poussée par sa famille, une famille assoiffée d'ambition etd'arerent, essayait déjà de se ménager des appuis utiles.
« M. Vedel était caissier encore (1), lorsqu'un matin 2) une jeune fille vient le prier instamment d'aller, le dimanche suivant, au Théâtre-Molière (3), pour lui voir jouer, à elle élève de Saint-Aulaire, la soubrette du Philosophe marié. M. Vedel de s'excuser,en opposant son incompétence officielle ; la jeune fille d'insister, en se basant sur de certains motifs d'influence personnels à M. Vedel, lequel promet enfin.
Arrivé là à midi, et n'apercevant que des tuniques et des costumes drapés, M. Védel s'informe, et apprend de M. Saint-Aulaire qu'avant le Phi-
(1) Védel était caissier à la Comédie-Française depuis une vingtaine dannées lorsque, au mois de mars 1837, il succéda à Jousiin de la Salle comme directeur.
(2) En 1833.
(3) Le Théâtre-Molière, fermé par le décret de 1S07, avait rouvert sous son ancien nom le 9 juin 1831. Il ferma définitivement au début de l'année 1834.
losophe marié (1) on doit jouer Andromaqae. Restez cependant, ajoute le professeur, vous allez voir quelque chose de très extraordinaire, une petite fille bien bizarre, et qui vous étonnera bien.
La pièce de Racine commence, et Andromaque paraît... La veuve d'Hector, sous la forme d'une enfant maigre, pâle, noire de costume et de visage, avec cet organe accentué, cette simplicité solennelle du débit que vous connaissez, Mlle Rachel enfin.
Notre auditeur, malgré lui, mais depuis une demi-heure sous le charme, n'en pouvait croire ni sesoreillesnisesyeux.il questionne Saint-Aulaire, qui ne sait rien ou peu de chose des antécédents de la tragédienne précoce : « Ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi, ce que vous la voyez. . Tout cela c'est de l'intuition, des facultés innées, c'est une manière, une diction, une intelligence des vers qui ne ressemblent à rien de ce que j'ai connu jusqu'à ce jour... Cette enfant comprend, sent et rend comme vous venez de l'entendre... Je vais vous la chercher. »
Compliments de M. Védel, qui propose à Mlle Rachel de lui faciliter les moyens d'entrer au Conservatoire, et plus tard au Théâtre-Français. La joie de Mlle Rachel est grande, et la proposition acceptée. Rapport de M. Védel à M. Jouslin
(1) De Sedaine.
de la Salle, qui, à son tour, va au Théàtre-Molièic, et voit jouer, cette fois, à Mlle Rachel, Amenaïde de Tanrrcde. M. Jouslin écrit au ministre, lequel envoie un ordre pour admettre Mlle Rachel au Conservatoire, en a joutant à sa lettre la promesse dun secours de 600 francs, qui n'ont jamais été payés, pour le dire en passant.
Au Conservatoire, Mlle Rachel n'était plus qu'une élève comme tant d'autres. On ne la comprit pas, on la négligea, on l'abandonna...
Lasse de son inaction et de la stérilité de ses études inutiles, Mlle Rachel se remet à jouer dans les petits théâtres d'élèves, à Molière, à Chantereine ou ailleurs. Par hasard M. Poirson (1) va la voir, et s'étonne tout autant que MM. Védel et Jouslin. Il écrit à Mlle Rachel, qui récite sur la scène du Gymnase, pendant une répétition, trois ou quatre passages de ses rôles importants. Séance tenante, M. Poirson formule des offres, et conclut un engagement de trois ou six années, à trois mille francs la première année, avec mille francs d'augmentation par chaque année suivante.
Aller trouver M. Paul Duport, lui annoncer le sujet que lui, M. Poirson, a découvert, demander un rôle pour sa petite merveille, tout cela est l'affaire d'un instant. M. Paul Duport livre le mail) Directeur du Gymnase.
nuscrit de la Vendéenne {l), Mlle Rachol débute... et ne réussit pas. Quoi qu'on ait pu dire, pci-sonne n'a deviné la tragédienne actuelle ce jour-là (-2). M. Poirson trouvait son marché assez triste, et se creusait la cervelle pour en tirer un meilleur paiti ; il aurait mieux aime le rompre, mais il avait beau se gratter le fioiit, les idées ne lui venaient pas. Pendant ce temps, M. Védel, absorbéparla direction du Théâtre-Français, à la tête duquel il avait été appelé, et aussi par les tracasseries de toutes sortes dont il se trouvait déjà environné, avait oublié et la petite fille et jusqu'à son nom. En décembre 1837, il reçoit un jour une lettre ; l'écri-
(1) Vaudeville en 2 actes joué au Gymnase le 24 avril 1837.
(2) Ce n'est pas tout à lait exact. Burat de Gurgy (auteur dramatique, né en 1810, mort le 8 mai-s 1810), écrivait au lendemain de la première : « Mademoiselle Rachel Félix est une toute jeune personne qui annonce une des plus belles organisations dramatiques que nous ayons vues. Sa voix est grave et pénétrante; et dans les moments passionnés la gravité des sons s'amollit et se perd dans les larmes. Le succès de mademoiselle Hacliel Félix a été, s'il est possible, plus grand que celui de la Vendéenne qui avait élé disposée de manière à faire ressortir le talent précoce de la débutante. On l'a demandée et appl.iudie à plusieurs reprises. Le théâtre du Gymnase va renouveler avec cette jeune comédienne les beaux jours de Mademoiselle Léontine Fay. La continuation des débuts de mademoiselle Rachel na pas cessé un instant d être heureuse, et, plus que jamais, on peut croire à la réalisation du brillant horoscope que chacun a tiré d'elle... -> Cité dans : Mademoiselle Rachel el l'Avenir du Théûlre-Franrais, par A.-B. Auguste Bolot. Paris, 1839» p. 21. Jules Janin lui consacra aussi un article élogieux.
GRANDES ACTHICES 185
tUre était /)r//7H7/t'e, assez correcte mais mal formée ; la lettre tleinaiidait un rendez-vous, et était signée Rachel-Félix.
Si cette dame veut me voir, se ditoNI. Védel, elle doit savoir que le cabinet du directeur est ouvert de deux à quatre heures ; je la recevrai quand elle viendra. Et la lettre passe dans un carton. . . Ne recevant pas de réponse, Mlle Rachel ne se piéscnle pas chez M. Védel, et va trouver M. Samson...
Deux mois se passent, et M. Samson dit unjour à M. Védel : « Je donne des leçons à une jeune fille qui a vraiment des dispositions remarquables. Venez l'entendre demain. » Le lendemain, en effet, M. Védel est exact, et qui reconnaît-il ? la pelite fille de la classe de Saint-Aulaire, assez embellie, et du reste bien changée. M. Védel n'avait guère besoin d'une audition nouvelle et son parti fut bientôt pris. — Voulez-vous entrer au Français ? — Oui si je nétais pas liée au Gymnase pour trois ans au moins. — Diable ! c'est fâcheux ; je vais écrire à M. Poirson, pour demander la résiliation de votre traité. A l'instant même, la lettre est achevée et remise à Mlle Rachel, qui rapporte, le lendemain, le consentement de M. Poirson, et qui signe avec M. Védel un engagement de quatre mille francs pour la première année (1). »
(1) E. Lautwer, la Comédie-Française depuis 1830. Paris, 1841, p. 103 et suiv.
1S6 LA VIE PAIUSIENNE SOUS LOLIS-PHILIPPE
A l'époque des débuts de Rachel, comment était composée la troupe lemininc du Théâtre-Français? Auguste Bolot, dans l'ouvrage que je citais tout à l'heure en note, énumère, par lettre alphabétique, les actrices jeunes ou vieilles, tragiques ou comiques, et certains noms sont accompagnés d'appréciations très peu bienveillantes.
Mlle Anaïs Aubert, sociétaire.
Mlle Beranger, actrice très belle mais dont le jeu était très froid. Elle avait passé par le Vaudeville avant d'entrer au Théâtre-Français.
Mlle Brocard, sociétaire.
Mlle Crecy.
Mme Desmousseaux, fille et nièce des deux Bap tiste. Elle avaitdébutéen ISlodanslessoubretteset jouait en iSSy les duègnes. Sociétaire depuis 182'i.
Mlle Dupont, sociétaire.
Mme Geoiïroy.
Mme Hélène Gaussin. « On assure que Mme Gaussin va se transformer en bas bleu ; elle espère recueillir l'héritage de ]Mme George Sand qui part pour l'Amérique. Déjà Mlle Hélène fume avec distinction et savoure le verre de rhum ; jNIine Gaussin a déjà dépassé George, car celle-ci ne fait pas ses romans à renfort de vin de Bordeaux dont Mme Gaussin arrose chacune de ses scènes (i) ».
(Il liaclu'l el r Avenir du Théâtre-Français, p. 116.
GhANDKS ACTRICES 187
Mme Hervey. Elle avait débuté au Théàtre- P'raçais en 1819.
Mlle Larclié. Jouait les rôles de confidentes.
Mlle Mante. Elle avait débuté en 1822. Son embonpoint la condamnait à jouer les mères nobles.
Mlle Mars.
Mlle Alexandrine Noblet.
Mlle Sylvanie Plessis.
Mlle Eléonore Rabut. Elle avait débuté à la Gaieté, d'où elle était passé à TOdéon, puis au Théàtre-Français.Ellejouaitles jeunes princesses.
Mlle Thénard (confidentes).
Mlle Tousez. Élève de Mole puis de Damas. Jouait les rôles de mères nobles.
Mlle Jenny Weiss. Elle était passée du Palais- Royal au Théâtre-Français. Elle doublait Anaïs Aubert.
A part Mlle Mars et Mlle Plessy, sur laquelle nous aurons à revenir, on voit combien cet ensemble était médiocre. Le Théâtre-Français avait besoin d'une grande actrice, suilout d'une grande tragédienne, et Rachel le savait bien.
Entre son engagement et ses débuts, des difficultés surgirent. Elle avait contre elle presque toute la troupe. Et ce n'était pas seulement par un effet prévu de la jalousie professionnelle. Elle avait des défauts, dont elle ne se corrigea qu'à la longue et encore pas complètement, et elle avait
des qualités, qui portaient atteinte à la tradition, qui déroutaient les habitudes de la plupart des acteurs et des actrices du Théâtre-Français (1). Elle mettait dans son jeu une véhémence, une ardeur, un accent passionné qui pouvaient ressembler h de la vulgarité et du mauvais goût. Seuls, son maître Samson, qui la connaissait bien, et dit-on, Mile Mars (2), la défendirent.
Le public lui-même ne fut pas conquis du premier coup. C'était ce public du Théâtre-Français qui a le culte du passé et qu'effraie un peu tout ce qui est nouveau. Il y eut chez lui d'abord de Tétonnement et une sorte de malaise. L'admiration ne vint qu'après. Les chiffres le prouvent. Pendant les dix-huit premières représentations de la débu-
(1) Elle les indisposa aussi, on doit le dire, par son orgueil, son caractère agressif et ses allures autoritaires : « Huit jours avant l'apparition de mademoiselle Rachel, écrivait le critique dramatique (Charles Maurice, une actrice, Mlle Verneuil, me disait : « Il va débuter une petite fdle qui s'emparera du Théâtre-Français et les mènera tous à la baguette. » Charles Maurice, ///s/o/re anecdolique du théâtre. Paris, 1856, t. II, p. 303.
(2) Sa sympathie pour Rachel, comme il fallait s'y attendre, dura peu : « Mademoiselle Mars, soleil couchant, n'avait pas Vue sans envie le succès de la tragédienne, bien qu'elle l'eût embrassée après l'avoir vue déclamer avant ses débuts au Français; et bien que leurs talents fussent tout dillerents. elle ne put jamais lui pardonner complètement sa renommée, qui semblait reléguer au second rang l'inimitable comédienne. Rachel le savait; elle fut toujours respectueuse pour la grande actrice de l'Empire et de la Restauration. » A. -P. Mantel, Rachel. Paris, 1S58, p. 25.
tante, du 12 juin au 17 septembre 1838, la moyenne des receltes avait été de 724 Tr, 60. Pendant les dix-huit suivantes, du 23 septembre au 19 novembre, elle s'éleva à Zi.889 fr. 50.
Dans l'intervalle un article de Jules Janin dans les Débats (le 18 septembre) avait donné le signal de l'enthousiasme. Il louait Rachel d'avoir rer.ouvelé le rôle de Camille, de l'avoir joué avec une sorte de raare froide, à demi-voix et les dents serrées. « Rien n'est plus grand, disait-il, que cette Camille indomptée, romaine autant qu'une femme peut l'être mais pas assez pour se réjouir quand son amant expire. Cette imprécation de Camille, devenue vulgaire à force d'avoir été récitée dans tous les Conservatoires, elle s'en est emparée avec une intelligence sans égale. Point de cris, pas de gestes : quand elle commence cette grande colère qui va éclater plus haut que la foudre, Camille se parle à elle-même tout bas, et vous entendez gronder de loin ce profond désespoir. Plus cette colère est contenue, plus elle est terrible et plus aussi l'on comprend qu'elle doit être cette immense douleur qui porte cette fille au blasphème (1). » !
Quand le maître eut donné son opinion, tous
(1) Rachel alla faire à Jules Janin une visite pour le remercier, et dans le cours de la conversation elle lui dit : \. « Cesl moi que félais-t-au Gymnase Van priKsr. » Il rnpnndit : I» Je le savions. »
les autres journaux, dont l'admiration hésitait, firent chorus. Le public suivit.
Le visage de la jeune actrice qui semblait la prédestiner au genre tragique, favorisait son talent et aida beaucoup à son succès.
Un des portraits les plus exacts qu'on ait tracés d'elle, dans cette période de débuts, est celui que donne dans ses Mémoires (1) Samson.
« La taille de Rachel était au-dessus de la moyenne ; elle avait le front bombé, les yeux enfoncés, et, sans être grands, très expressifs, le nez droit, avec une légère courbe, cependant. Sa bouche garnie de petites dents blanches et bien rangées,avait uneexpression railleuse et fièretout à la fois. Son cou était parfaitement attaché et sa tête, petite, au front bas, s'y reposait gracieusement. Elle était fort maigre mais s'habillait avec un art extrême qui faisait de cette maigreur presque une beauté. Sa démarche et son geste étaient aisés, tous ses mouvements souples, enfin, toute sa personne remplie de distinction. Elle avait, pour me servir d'une expression en usage, des mains et des pieds de duchesse. Sa voix, qui était en contralto, avait peu d'étendue, mais grâce à l'extrême justesse de son oreille, elle s'en servait avec une extrême habileté et arrivait aux inflexions les plus fines et les plus délicates. Quand elle com-
(1) Paris, 1882, p. 311.
GRANDES ACtRlCES 191
mençait à parler, son organe avait un peu d'enrouement qui se dissipait bientôt.
Lorsqu'elle parut pour la première fois, sur la scène française, sa taille n'avait pas encore reçu le développement qu'elle atteignit })lus tard ; il y avait dans ses traits petits, dans ses yeux rapprochés, une sorte de confusion, s'il est permis de s'exprimer ainsi, et on la déclara laide. Plus tard, on la déclara belle. Elle n'était cependant ni l'un ni l'autre tout à fair, mais tous deux, selon l'heure, le jour, l'expression qui dominait son visage. »
C'est bien le portrait de la femme, ce n'est pas assez celui de l'actrice. Sur la scène, par une tension de sa volonté, par une sorte d'exaspération de ses nerfs, Rachel subissait une curieuse et étonnante transformation. Elle prenait un masque tragique. Tout ce qu'il y avait en elle de douceur féminine semblait disparaître. Sa taille paraissait plus grande. Son regard avait une expression plus ardente et plus dure. Ses gestes avaient plus d'ampleur. Avec une merveilleuse aisance, elle se mouvait dans la tragédie. Ce que les héroïnes de Corneille, et certaines héroïnes de Racine avaient d'excessif, de tendu, de forcené, convenait admirablement à son talent âpre, violent et trempé d'amertume. La colère et la haine et l'amour trahi et le désir de se venger, toutes les passions véhémentes, toutes les souffrances, toutes les rancunes
d'une âme ulcérée, voilà ce qu'elle incarnait avec un naturel, avec une puissance qu'aucune actrice n'égala jamais. Elle était Camille, Hermiono, Phèdre...
Rachel avait, il faut le dire sans aucun esprit de parti et parce que. c'est la vérité, un talent juif. Ce talent, si remarquable d'ailleurs, manquait de douceur, de joie et de sérénité. Il sentait l'effort et la lutte et je ne sais quoi d'inquiet et de brutal. On y devinait la blessure mal cicatrisée de tant d'humiliations subies. Il était né d'une jeunesse misérable, d'une jeunesse condamnée à vivre au jour le jour de gains médiocres ou d'aumônes (1). Dans ce qu'il avait, au moins au début (2), de peu souple etde peu aimable, d'antipathique et de dominateur, l'orgueil de la race se révélait et ses ambitions démesurées et son âpre désir de vaincre le destin et de forcer la gloire.
Les Juifs se reconnaissaient dans Rachel. lis admiraient la grande actrice mais c'était la juive qu'ils soutenaient. Us avaient agi de même avec Meyerbeer et Halévy. Mme de Girardin remar-
(1) " L'impression de ces années de misère a été profonde. Rachel parlait souvent avec ses amis les plus intimes de cette vie précaire et remplie d'amertume... » A.-P. Mantel, Rachel. Paris, 1858, p. 9.
(2) Plus tard, la joie du triomphe adoucit dans une certaine mesure le caractère de l'actrice, et son jeu y i^agna plus de grâce et plus de charme.
194 LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIS- l'UlLIPPE
que (1) — et évidemment elle ne fut pas la seule à le remarquer — que pendant les premières représentations et jusqu'au moment où sa réputation fut bien alTermie, les coreligionnaires de Rachel occupaient la moitiiî Je la salle. L'excès de leur enthousiasme les dénonçait.
Avec un intérêt qui s'explique facilement, avec un intérêt qu'on peut, sans exagération, qualifier d'usuraire,rex-colporleur Félix suivaitlesprogrès de la réputation de sa fille. 11 songeait à en tirer le meilleur parti possible pour lui et pour les siens, Il ne tardera pas à se servir du succès de Racliel pour caser au Théâtre-Français ses autres enfants: Sarah, Rcbecca, Raphaël, et jusqu'à la petite Dinah qui, dans le Malade imaginaire^ était la fîU lette qu'Argan menace du fouet (2). En attendant, il voulait que sa fille qui enrichissait le théâtre où elle jouait s'enrichît aussi elle-même.
Aussitôt que se manifestèrent les exigences de Rachel, imposées, dictées par sou père, il y eut dans bien des journaux de vives protestations. On s'étonnait que celle qui était encore une débutante émit la prétention d'être plus payée que les plus anciennes de ses camarades. La France musicale
(1) Lellre parisienne du 24 novembre 1838.
(2) On ne disait plus : » Allons à la Comédie-Française », on disait : « Allons à la Synagogue ». E. de Mirecourt, Rachel. Paris, 1857, p. 42.
GRANDES ACraiCES 195
publia contre elle un article qui eut beaucoup de retentissement dans le monde des théâtres (1).
« Il court sur Mlle Rachel un bruit si étrange, que nous avons cru devoir vérilier le l'ait avant de raccueillir. Le voici :
Mlle Rachel est engagôe au Théâtre-Français, pi-ovisoirement comme pensionnaire, et doit être reçue sociétaire dans deux ou trois mois. La position financière qu'on lui a offerte et qu'elle a acceptée est de tous points convenable pour elle et pour l'administration (2). Elle est de beaucoup au-dessus de ses camarades dès à présent, et, à partir du jour où elle sera reçue sociétaire, elle se trouvera encore au-dessus des artistes qui l'ont précédée dans la carrière où elle entre, et qui la lui ont ouverte. Mlle Rachel, il y a six mois inconnue et dans la misère, reçoit aujourd'hui le traitement d'un conseiller d'Etat. Ce n'est pas contre cela que nous nous récrierons jamnis : le talent est une prérogative si rare et si auguste que ceux auxquels la Providence la donne ne doivent ou ne devraient retomber en rien sous la règle commune...
(1) Cet article est cité, sans indication de date, dans Rachel et r Avenir du Théâlre-Fran^ais. Il doit être d'octobre ou novembre 1838.
(2) Elle avait d'abord été engagée à raison de quatre mille fiancs pour la première année, mais elle avait demandé et obtenu, dès les premiers débuts, d'importantes augmentations.
Mais il paraît, c'est-à-dire il est tout à fait certain, que l'enthousiasme qu'elle excite laisse à Mlle Rachel assez de sang-froid pour songer aux moyens d'agrandir encore son budget. Pendant qu'elle étudiait Racine, elle étudiait aussi le Code civil; et si elle a mis quelque temps à comprendre le rôle de Roxane, elle a compris tout d'abord le titre du Code où il est dit : que les mineurs ne peuvent pas contracter d'engagements valables. Par des calculs qui révèlent en elle une précocité financière au moins aussi remarquable que sa précocité dramatique, elle est arrivée à conclure que si la gloire valait quelque chose, elle ne valait tout jusque que l'argent qu'elle rapportait; elle a donc décidé qu'il fallait, dans son intérêt, rompre l'engagement qu'elle a contracté comme mineure, et qui ne lui assure que 12.000 francs par an, et en demander /lO.OOO, el deux mois de congé : c'est ce qu'elle a fait.
Il y a donc deux ou trois jours, Mlle Rachel, modeste élève qui s'estime /lO.OOO francs par an et deux mois de congé, allait prendre sa leçon d'habitude chez M. Samson, qui n'en gagne que 10 ou 12. Son maître, fut surpris d'avoir créé une merveille de si grand prix, lui demande s'il est vrai qu'elle ait jamais songé aux prétentions inouïes que la rumeur publique lui attribue. La jeune tragédienne lui répond très froidement qu'en effet le
Code civil lui offre le moyen de témoigner sa gratitude au Théâtre-Français, qui lui a sacrifié tous ses artistes qu'elle considère son engagement comme nul, et que /lO.OOO francs et deux mois de congé lui avaient paru, à elle et à ses augustes parents, la mesure provisoire du talent qu'elle devait aux leçons de son maître. M, Samson lui a répondu fort dignement qu'il donnait des leçons de déclamation et non de chicane, et, qu'il n'avait pas rhahitude de recevoir chez lui les gens qui prennent leur délicatesse dans le Gode. Là-dessus, il lui a montré la porte du doigt en lui disant un : sortez ! dont Mlle Rachel pourra tirer un grand profit dans Bajazel ; même cette leçon lui devra être doublement précieuse, puisqu'elle ne lui coûte rien. M. Samson a ajouté pour tout adieu : « Votre talent se brisera comme cette statue. » C'était la statuette de Mlle Rachel qu'il jetait avec indignation sur le carreau, et dont il a fait immédiatement balayer les cassures.
Voilà le bruit qui court, qui se répète, bruit étrange et qui a le malheur d'être vrai ; bruit qui ôte à une artiste une auréole et au public une sympathie...
Cette rapacité israclite est une singulière mystification pour tous ces hommes de lettres qui s'étaient mis à aimer Mlle Rachel de tout leur amour pour Racine et pour Corneille, et qui la
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saluaient comme la Jeanne d'Arc destinée à sauver la royauté classique de renvahissement du drame anglais. Vanité des admirations. Pendant que les feuilletonistes observaient sur le visage de la jeune tragédienne l'effet des tirades qu'elle débitait, pendant qu'ils analysaient, hémistiche par hémistiche, cette belle et colossale poésie de Cinna et à' Horace pendant qu'ils trouvaient ici l'amour, là l'orgueil, plus loin la pitié, ailleurs la vengeance, partout les fleurs épanouies et parfumées du plus fier et du plus noble style, Mlle Rachel n'y voyait que des gros sous... »
Charles Maurice, dans son Courrier des Théâtres, reproduisit l'anecdote delà statuette dans un article qui débute ainsi : « Le bonheur de Mlle Rachel a ébloui sa famille qui veut en tirer un parti aussi déraisonnable qu'inconvenant. »
Le père Félix comprit qu'il fallait répondre à ces attaques qui se produisaient un peu partout dans la presse et c'est à Charles Maurice qu'il adressa cette lettre explicative que publièrent plusieurs journaux :
« Monsieur
« Votre journal m'accuse (il est vrai sur des on diï) : 1° de ne pas trouver suffisant le traitement de 20.000 francs que reçoit ma fille ; 2° d'avoir demandé une part entière de sociétaire ;
grandi:;? actrices 19^
3" 12 000 francs par an sur la subvention ; ûo 500 francs de feux par représentation ; S» quatre mois de congé. i
Voici ma réponse :
r Ma mie ne reçoit pas un Iraitcmenl de 90 000 francs, mais un traitement de 8.000. Ma mic fut engagée au mois de mars dernier pour un an pour le prix de 4.000 francs. Cette somme fut au' mois d'octobre suivant, jusqu'en 18Û0, portée à 8 000, sur laquelle ses costumes devaient être fournis par elle. Encore aujourd'hm, et ]usqu a ce qu'elle soit sociétaire, ce qui peut n'arriver qu en 18i0 elle n'a pas c/a«/re trailemenl, d'autre ennaqèmenl. Il est vraipourtantquela Comédie-Franç.iselui a fourni ses trois plus beaux costumes et lui a donné l.OOO francs de gratification en novembre et i. 000 francs de gratification en décembre. Ma fille a fait dans les six premiers mois plus de 200.000 francs de recette.
9" et 30 Je n'ai demandé ni part entière de sociaaire, ni 12.000 francs sur la subvention, ce qui peut être, dans l'état actuel des choses ne serait pas une exagération de ma part. J'ai dit au con- Iraire, dans ma lettre au directeur, que pour fixer la part que ma fdle devra recevoir dans les fonds sociaux et dans la subvention, je ni en rapportais complètement ù la sagesse et à la justice du Co mité.
h" Je ne demande pas 500 francs de feux, mais des feux variables de 300, 200 et 100 francs, selon que les recettes dépasseront S. 000 et 4.000 francs ou n'atteindront pas ce dernier chillre. J'ai même soin d'ajouter que si, par malheur, la bienveillance qui entoure ma fille venait à cesser, la Comédie serait en droit de ne pas la faire jouer.
5° Je ne demande pas quatre mois de congé, mais trois mois. Les motifs sur lesquels je me fonde me semblent, outre leur justice évidente, ans l'intérêt même de la Comédie-Française, qui ne peut pas vouloir jouer toute l'année, sans interruption, le répertoire tragique auquel ma fille s'est entièrement vouée.
En résumé, des feux de 100 à 300 francs et trois mois de congé, voilà toutes mes demandes... Je suis loin de croire qu'il y ait là aucune viohition des engagements que j'ai signés et que ma fille veut tenir comme moi.
Nous en avons donné la preuve en refusant les offres les plus brillantes et les plus avantageuses sur d'autres scènes. Je ne refuse pas de tenir le contrat qui me lie mais je demande à tout ce qu'il y a de raisonnable en France, si l'introduction de ma fille dans la société du Théâtre-Français, avec la part dans la subvention et dans les fonds sociaux que le Comité fixera, avec 200 francs de feux en moyenne et trois mois de congé, présente une pré-
tention qui doive soulever contre moi tant de rancunes ?
Oui, je suis pauvre et père de six enfants ; mais en France, cette misère et ces charges énormes sont des titres de plus à la bienveillance.
Oui, je porte, au nom de ma fille, quelques réclamations vers un théâtre qui était pauvre aussi, il y a quèl([ues mois, mais qui se trouve aujourd'hui dans la prospérité la plus florissante, à laquelle il est parvenu avec le concours de la bienveillance publique dont ma fille a été heureusement entourée.
Suis-je donc si coupable? Est-il juste de jeter dans l'intérieur de ma famille des ferments de trouble et des jours de chagrin qui ne retombent pas sur moi seul ?
Agréez, etc.,
Félix. »
Aucune actrice, à celte époque, n'était payée autant que Rachel. Lorsque fut signé, enl8/i0, son engagement délinitif elle obtint 60.000 francs qui se subdivisaient ainsi :
Traitement fixe : 27.000
Feux (6/ià 281,25) 18.000
Représentation à bénéfice fixée à . 15.000
Elle avait en outre trois mois de congé, pendant
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lesquels sous prétexte de se reposer, elle faisait en province et à l'étranger des tournées très lucratives (1).
Sa réputation allait sans cesse en augmentant. Elle atteignit son apogée au mois de janvier 18'|3, quand la grande actrice al)orda pour la première fois le rôle de Phèdre qui fut son triomphe (2).
« L'action de Mlle Rachel, écrivait Théophile Gautier dans son feuilleton du 23 janvier, a été vraiment sublime. Au premier pas qu'elle a fait hors de la coulisse, le succès n'était plus douteux ; jamais physionomie d'un rôle ne fut mieux composée. Quan.^ elle s'est amenée, pâle comme
(1) On assure que dans la dernière période de sa vie elle gagnait une moyenne de 300.000 francs par an.
(2) Elle avait été nommée sociétaire le 1" avril 1842. Ses principaux rôles de 1838 à 1848 ont été :
18.S8. Camille (12 juin). — Emilie (16 juin). — Hermione (9 juillet). — Andromaque (15 juillet). — Eryphile, diphigénie en Aulide (16 août;. — Monime de Milliridale (5 octobre). — Roxane de Bajazel (23 novembre).