MLLE PLESSY, MLLE DE.JAZET, MLLE DORVAL LA MALIBRANT
Sylvanie Plessy,qui deviendra plus tard Mme Arnould Plcssy, eut, dans un autre genre et avec des qualités très différentes, presque autant de réputation que Rachel.
Elle jouait depuis deux ou trois ans, et avec beaucoup de succès, au petit théâtre d'amateurs à la rue de Lancry, lorsqu'elle débuta, en '183Zi, au Théâtre-Français. Cette fillette de quatorze ans et demi avait déjà la vanité d'une vieille actrice. Chailes Maurice raconte (1) qu'elle était venu le voir avec sa mère, qu'elle u se tortillait comme une
(1) Épaves. Pans, 18 5, p. 153.
anguille » et que, pour répondre au conseil qu'il lui donnait de se montrer plus simple sur la scène, elle déclara sèchement qu'elle n'avait pas besoin de leçons. Les éloges lui suffisaient.
Elle débuta le 10 mars ISS/i, dans le lôle de Jenny, de i Ilôlel garni (de Gentil et Desaugiers) etceliii d'Emma, de la F ille cl h on n e iir [&' AXexi^vuXrQ Duval), mais elle eut son premier succès, trois jours plus tard, le 13 mars, dans le rôle de Cœlie, de la Passionsecrète, comédie en 3 actes, de Scribe, dont c'était ce soir-là la première.
Les critiques louèrent chez la jeune actrice le charme de la voix, la justesse des intonations, et une exquise naïveté, une candeur, une fraîcheur, qui convenaient à son rôle d'ingénue. On ne lui reprocha que la gaucherie de sa démarche.
Le très grand succès qu'elle obtint fut consacrée par la jalousie de Mlle Mars, qui l'avait d'abord, et avant qu'elle eût donné d'incontestables preuves de la précocité de son talent, protégée et patronnée. Cette sympathie ne survécut pas au 10 mars 1834, et Samson nous apprend dans ses Mémoires (1) pourquoi elle ne dura pas davantage.
« Si Mlle Mars avait eu un germe de bienveil-
(1) p. 282. — Quoiqu'elle eut déclaré à Charles Maurii e qu'elle n'avait pas besoin de leçons, elle en prenait alors de Samson qui ne lui furent pas inutiles.
lante affection pour la débutante (1), la première représentation de la pièce de Scribe l'étoulla subitement. Rien n'était plus curieux avant le lever du rideau que Tattitude des deux actrices : l'une déliante d'elle-même et plus effrayée que rassurée par sa longue gloire dramatique qu'allait peutêtre compromettre une bataille nouvelle, trahissait sa crainte par l'agitation de ses mouvements et une manière de parler un peu fiévreuse, se rapprochant sans cesse du miroir placé derrière le décor et l'interrogeant avec anxiété. L'autre, avec ses quatorze ans et demi, avec toute la fraîcheur de cet âge que le rouge ne parvenait pas à ternir, ignorant la crainte, ne la comprenant même pas, et, habituellement possédée d'une envie de rire dont bien souvent elle ignorait la cause, était ce jour-là doublement joyeuse du succès qu'elle avait obtenu deux jours auparavant et de celui qu'elle espérait.
Dès que Plessy aperçut Mlle Mars, elle courut gaiement à elle en lui tendant son front et celle-ci l'embrassa en lui demandant si elle avait peur : « P«ur ? répondit naïvement la jeune fille ; non, Madame, de quoi aurais-]e peur ? » et elle se remit à rire. « Voyez-vous la petite effrontée ! <> dit la célèbre comédienne avec un sourire un peu triste,
(1) Elle trouvait qu'elle ressemblait à sa fille, Ilippolyte moiie très jeune.
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et elle ajouta : «Ça lui viendra plus tard», tandis que la petite, toujours le sourii-e aux lèvres, avec un étonnement tout gentil, semblait se dire : « Pourquoi cela me viendrait-il plus tard ? »
La comédie terminée au milieu d'impressions diverses^ le nom de l'auteur fut demandé et livré au public par Mars, dont le personnage, peu intéressant dans la pièce (1), n'avait pas été accueilli avec une grande faveur. La toile s'était baissée de nouveau, et Ton entendait retentir les cris : Mars !... Plessy !... Les premiers, poussés par la claqu(^ partirent du parterre, les autres venaient de l'orchestre et du balcon.
La petite, triomphante, médisait en me prenant la main comme pour m'engager à la conduire devant le public : « On me demande, monsieur Samson, vous n'entendez donc pas ? on me demande ! — Tout à l'heure », lui répondis-je, moi qui, connaissant les périls de la situation, avait envoyé chercher Mlle Mars dans sa loge. Elle arriva avec un air de mauvaise humeur que le sourire de convention n'essayait même pas de déguiser, et, comme pressée de se débarrasser d'une corvée, elle me tendit la main sans dire un mot; je pris cette main silencieusement aussi, et, tenant de
(1) Celui d'une femme, Albertine, qui jouait à la Bourse et c'était là la passion secrète, une passion secrète que Mlle Mars connaissait bien.
GHANDES ACTRICES 221
l'autre côté celle de la petite héroïne de la soirée, je lis relever le rideau et j'amenai les deux artistes sur le devant de la scène ; après quoi, Mars, conservant toujours son mutisme boudeur, me quitta et marcha vers sa loge d'un pas rapide.
J'appris plus tard que le lendemain elle était venue dans le cabinet du directeur, lui faire une effroyable scène en l'accusant de vouloir se servir de Mlle Plessy pour la chasser de la Comédie-Française... »
La jeune débutante avait un très agréable visage et cette particularité, moins fréquente qu'on ne croit au théâtre, contribua beaucoup à la bienveillance du public et même à la bienveillance des critiques, car pour être critique on n'en est pas moins homme : « Comme physique, écrivait Auguste Bolot (1), qui cependant ne se montra pas très favorable à l'actrice, Mlle Plessy est une des plus jolies femmes que nous ayons vues ; aussi la Psyché, journal de modes (2), lui avait-elle emprunté ses traits et ses grâces pour ses délicieuses poupées-modèles. Les yeux de Mlle Plessy ont une expression enchanteresse; ses lèvres sont d'un vit incarnat ; sa bouche sourit le plus moelleusement [sic] du monde ; malheureusement la tête est un peu
(1) Rachel et l'Avenir du Théâtre-Français, p. 160.
(2) La Psyché, journal de modes, littérature, théâtre et beaux-arts Ce journal parut d'abord sous le titre de la Toilette et Psyché, ei son premier numéro est du 12 juin 1834.
222 La vie PAHISIENNE SOUS LOUlS-PHILlPPE
petite pour les belles proportions de la taille. » Elle avait l'ovale de la ligure un peu allongé, et des yeux bruns pailletés d'or qui donnaient à son sourire beaucoup de charme.
Le concert de louanges qui naissait sous ses pas lui permit d'être nommé sociétaire le 1*"^ novembre 1836. Elle n'avait pas encore dix-sept ans.
Comme beaucoup dacteurs et surtout d'actrices, qui se croient arrivés d'emblée à la perfection, elle gardait précieusement des défauts, qu'elle s'obstinait à prendre pour des qualités, et dont le public, tout on continuant à ne pas lui ménager ses applaudissements, finit par s'apercevoir.
Elle s'était fait de la « grande dame » une idée très fausse. Elle s'imaginait qu'il sied à une grande dame, vraiment digne de ce titre, de ne pas parler comme tout le monde, et les vaudevilles de Scribe, avec leur . style artificiel et leurs caractères de convention, l entretenaient dans cette erreur. Elle perlait ses rôles. Elle avait, et de plus en plus, suivant la remarque de Théophile Gautier, « un jeu brillant et manière (1) ». L'affectation, la minauderie, le « pointillé » gâtaient parfois et trop souvent ce que son tempérament de comédienne avait de réellement supérieur. Auguste Rolot lui reprochait de « chantoi'.ner d'une façon désespé-
(1) Feuilleton du 23 novembre 1810.
fchANDES ACTRICES 22S
rante » (l) et Lesiir disait (rdl»', dans son .1/!niiaire, en 1838 (2), avec une scvéïité excessive, mais qui est signillcalive : « Elle ne parle pas, elle ne regarde pas, elle ne marche pas. Elle a pour toute ressource un petit fausset, un petit coup d'œil, et elle joue t(jutes ses pièces du bout des lèvres et du bout des cils. Naturellement le public applaudit du bout des doigts. » Peut-être en somme manquait-elle de sincérité et d'émotion.
L'engouement du public, d'une grande partie du public, eut le résultat qu'on pouvait prévoir. Il poussa à l'extrême savanité. illui persuada que ses caprices avaient force de loi et qu'elle était audessus de tous les traités.
Le 8 juillet 1845, elle écrivit de sa maison de campagne de Saint-Chéron, près d'Arpajon, au régisseur du Théâtre-Français :
« Mon cher monsieur Desnoyers,
Je suis très contrariée, la fièvre me dévore. Je vous enverrai, si vous le voulez, un certificat du
(1) Ranhel et F Avenir du Thédlrc-Français, p. KO. Il ajoutait : « Du reste, c'est, à ce qu'il paraît, un t,^enre adopté a la Comédie-Française; car ce défaut (le chantonnemcnl) est cullivé avec agrément par plusieurs autres dames. Mlle Anaïs (Aubert), entre autres, excelle dans ce genre de musique assez monotone. » Celait une tradition du dix-iniitième siècle, conservée soigneusement par certains sociétaires, et qu'on retrouva chez beaucoup d'élèves de Samson.
(2) A la date du 24 septembre 1838.
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riicdeciii que j'ai ici ; ou attendez, si vous l'aimez mieux, que M. Pougot (un des médecins du théâtre) m'ait vue. Il vous dira ce qu'il pense.
Je tremble, je grelotte, et vraiment, quoiqu'on chcrclio à me le cacher, j'ai pcMir d'une fièvre au cerveau.
Pressez, pressez INI. Pouget.
Mille amitiés.
S. Plessy.
P. S. — J'espère conserver assez de forces pour vous donner de mes nouvelles ; mais, sinon, écrivez-moi toujours ; ma mère vous répondra. »
Cette fièvre au cerveau était tout simplement un engagement au théâtre de Saint-Pétersbourg, à des conditions très avantageuses, si avantageuses que l'actrioe n'avait pas hésité à l'accepter.
Au Théâtre-Français, qui a dans son répertoire, le Malade imaginaire, on comprit immédiatement que Mlle Plessy n'était dévorée que du désir d'aller gagner beaucoup d'argent en Russie, et, dès le lendemain de la réception de sa lettre, le 9 juillet, Vertouil, secrétaire de la comptabilité, lui répondit en ces termes ;
GRANDES ACTur:L:s 225
« Mademoiselle,
C'est avec un vif regret que M. le commissaire royal (Buloz) vient d'apprendre votre indisposition, et il espère que cette indisposition ne sera ni longue, ni sérieuse. Vous pourrez sans doute répéter jeudi l'Ecole des vieillards (1), et jouer same di cette pièce comme elle a été portée au répertoire. Aucun médecin du théâtre ne peut vous être envoyé à pareille distance. Ces messieurs ne doivent leur office à la Comédie que pour Paris, et vous savez, qu'aux termes des règlements, aucune artiste ne peut s'éloigner, habiter la campagne, sans une autorisation ministéi-ielle. Si les ié|»élitions et les représentations de l'Ecole des vieillards ne pouvaient avoir lieu à cause d'une indisposition qui ne peut être légalement constatée, parce que vous habitez à sept heures d'ici sans une autorisation officielle, vous entraveriez forcément le service, et vous mettriez M. le commissaire royal dans la nécessité de demander au ministre, à votre égard, l'application des articles 65, 76 et 79 du décret du 15 octobre 1812. M. Buloz vous prie donc très vivement de venir répéter jeudi l'Ecole des vieillards. »
L'actrice dont on prenait si peu au sérieux la maladie, ne vint pas repéter l'Ecole des vieil-
(1) Comédie en cinq actes de Casimir Delavigne.
lards, et le 12 juillet, la note suivante fut inscrite (.hius le registre de la Comédie-Française :
« On apprend aujourd'hui que Mlle Plessy, sociétaire, est partie subrepticement pour Londres et qu'elle y a contracté un engagement pour le théâtre de Saint-Pétersbourg (1). »
Après d'inutiles négociations, dans lesquelles Samson servit d'intermédiaire, Mlle Plessy fut condamnée le 17 août 18Z|6, à payer à la Comédie- Française une indemnité de cent mille francs. Elle ne devait reparaître sur la scène qu'elle avait quittée avec tant de désinvolture qu'une dizaine d'années plus tard, le 16 septembre 1855.
Mlle Déjazet personnifia un autre côté de la Comédie, le côté familier et sans façon. Grande dame, elle ne se soucia jamais de l'être ni de le paraître, mais elle fut au théâtre, et un peu dans la vie, la plus exquise des grisettes.
Elle avait eu, elle aussi, de très modestes débuts. Elle parut pour la première fois sur le Théâtre des Capucines (2), situé dans les environs de la place de Vendôme, et c'est là qu'un direc-
(1) Elle se disposait à la même époque à contracter un autre genre d'engagement, un mariage avec un journaliste auteur dramatique, M. Arnould, qui avait fait jouer à la Comédie-Française, le 27 janvier 1845, une pièce, Une bonne liépulalion, dans Vaquelle elle avait eu le principal rôle.
(2) Dans Funchon toule seule, vaudeville en un acte, de Ponet.
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teur, Hurpy, qui croyait la bien connaître, lui prédit un jour, qu'elle deviendrait « la première danseuse du monde »,
Du théâtre des Capucines, où elle faisait partie d'un corps de ballet réduit à sa plus simple expression, elle passa au théâtre des Jeunes Artistes, où on lui confia des rôles d'enfants. Puis Barré lui ouvrit les portes du Vaudeville. Elle y créa le rôle de la fée Xabote dans la Belle au Bois dormant (1). Ce fut son premier succès, et ce fut aussi son premier couplet, que tant d'autres devaient suivre. Dans cette pièce, en effet. Nabote, sévère pour les amoureux dont se contentaient très bien les femmes en 1811, la petite fée Nabule chantait :
Il faut brûler de chastes flammes...
Jl faudrait qu'un preux chevalier
Au couraye sût allier Le plus grand respect pour les dames..; Mais au train de nos jeunes gens,
La Belle dormira longtemps.
Une vingtaine d'années plus tard, Virginie Déjazet faisait partie de la troupe du Palais-Royal, réouvert le 5 juin 1831, sous la direction de Dormeuil et de Poirson (2). C'est à ce théâtre qu'elle
(1) De DuMERSAN et Bouii.lt. Cette pièce fut jouée pour la première fois le 20 avril isii.
(2) Déjazet avait à celte époque 34 ans. Avant dentier au
eut quelques-unes de ses plus intéressantes créations, et entre autres Frétillon, dans la pièce qui porte ce titre (1), et Richelieu dans les Premières armes de Richelieu (2).
Une demande d'augmentation la brouilla avec Dormeuil et elle joua pour la dernière fois devant le public du Palais-Royal le l*"" mai ISU, dans Carlo et Carlin (3).
Peu de temps après, et à la veille de quitter Paris, pour une tournée en province, elle alla voir Déranger, pour qui celte Lisette du théâtre avait un véiitable culte (/i) :
« Elle lui avait écrit une seule fois seulement ce billet à propos de la Lisette (5).
Palais-Royal elle avait joué, de 1821 à 1827, au Gymnase draniatique, et, depuis le 5 juin 1828, aux Nouveautés. C'est aux Nouveautés qu'elle créa le rôle de Bonaparte dans la pièce de Gabriel et Michel Masson, Bonaparte à Brienne.
(1) Vaudeville en 5 actes, de Bayard et Bieville.
(2) Vaudeville en 2 actes, de Bayard et Uinnanoir, joué pour la première fois au commencement de décembre 1889-
(3) Vaudeville en 2 actes, de Melesville et Dumanoir. La première représentation avait eu lieu en février.
(4) Béranger et Napoléon furent les deux grandes admirations de Déjazet. Le 22 juin 1^3^, la comtesse Fanny Bertrand lui avait envoyé des cheveux de l'Empereur. Le journal d'Arthur Bertrand sur son voyage à Sainte-Hélène lors de la translation des Cendres, journal publié en 18il, avait été écrit pour elle.
i5) La Lisette de Béranger, romance de Frédéric Bérat, avait été chantée par Déjazet en février 1841. Bérat, un de meilleurs amis de l'actrice, niouiait en 1855.
« IMonsieur,
Je suis heureuse que M. Bérat m'ait choisie pour me faire l'interprète d'une admiration que sa douce mélodie ferait revivre, si jamais elle pouvait s'éteindre. Son cœur d'artiste m'accorde plus d'éloges que je n'en mérite. Le succès est-il douteux quand on chante Déranger ? Plus d'une fois déjà, j'ai dû le mien à ce grand nom. Aussi est-ce après l'hommage que le monde entier lui rend par ma bouche que j'ose, moi pauvre rien, lui ollrir celui de ma sincère reconnaissance.
Virginie Dé.)azet. »
Et le poète avait répondu cette charmante ettre :
« Non, mademoiselle, vous ne me devez rien; c'est au contraire moi qui suis votre obligé. Avec dos auteurs distingués à qui je dois des actions dogrâce, vous avez travaillé à ressusciter quelquesunes de mes filles chéries, et votre rare talent a réveillé bien des fois le souvenir du nom de leur père, dans un pays où les noms sont bien vite oubliés. Vous avez été un aimable commentateur de mes fugitives productions. Pouvais je, mademoiselle, en avoir un plus aimable et plus intelligent? — Les commentaires sont bien souvent au-dessous du texte ; le mien s'est enrichi de tout
l'esprit qu'on vous reconnaît, et bien des écrivains ont pu me poiter envie.
Si je n'avais eu le tort si ridicule de venir au monde trente ans avant vous (I), mademoiselle, il me semble que vous eussiez été ma première fée ; mais, M. Vauderbruch (2) aidant, vous avez été bien véritablement la seconde. Aujourd'hui qu'à la prière de M. Bei"at, votre art enchanteur vient encore rajeunir le cœur d'un vieillard, permettez que, du fond de sa retraite, il vous ollre ses honinuiires et ses i'emcrciements...
BÉP.ANGER.
Passy, 2-2 février 1844. »
Voilà toute la correspondance de Déjnzet avec l'illustre poète.
Elle ne pouvait se contenter de si peu ; elle avait trop à cœur de contempler à l'aise celui qui tant de fois l'inspira ; elle voulait le voir, lui parler, l'entendre. Aussi, pour jouir de cette faveur' réelle, elle eut recours à l'obligeance d'un de nos spirituels vaudevilistes, ami du chansonnier, et le pria instamment de la présenter à Béranger.
Le lendemain, en compagnie de cet excellent
(1) Béranger avait alors soixanle-cinq ans.
(2) Un des auteurs du Tailleur et la Fée, vaudeville en un acte tiré dune des chansons de Béranger et joué aux Nouveautés. Los deux autres auteurs étaient Ferdinand Langlé et de Forges.
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nmi, elle frappait à la demeure de l'immortel poète.
Béranger la i-oçut avec cette aimable simplicité, ce sans-façon philosophique, cette bienveillance toute particulière qu'il a toujours envers les les petits et les grands qui vont à lui ; il la remercia cordialement d'avoir bien voulu consacrer une de ses heures à visiter un vieillard ; il s'excusa de ne pas avoir assisté à ses représentations ; son grand âge, sa retraite éloignée, lui interdisaient ce plaisir... Il était arrivé, disait-il, aux jours où chaque heure impose une nouvelle privation... Et celle de ne pouvoir vous entendre, mad;uae — ajouta-t-il — est pour moi certainement une des plus pénibles.
— Vraiment, s'écria Déjazet, vous auriez du plaisir à m'entendre.
— Pouvez-vous en douter ?
— Eh bien ! voulez-vous que je vous chante votre Lisette, ici pour vous seul, sans autre accompagnement que les battements de mon cœur, qui n'a jamais battu" si fort qu'à cette heure bénie où je puis enfin voir, contempler, admirer, entendre Béranger ?...
Et sans lui laisser le temps de répondre à son élan d'enthousiasme, elle jeta au loin son chapeau qui l'embarrassait, se mit doucement aux genoux de l'illustre vieillard, prit ses mains dans ses
mains, et de sa voix vibrante, se mit à chanter, avec toute son âme :
Enfants, c'est moi qui suis Lisette, La Lisette du chansonnier... (1) »
Directeur des Variétés en 1845, Nestor Roqueplan se liàta d'engager Déjazet. Elle débuta à ce tliéâtre avec les Premières Armes de Richelieu, le \h février. Elle y eut un de ses plus brillants succès, le 16 mars, dans Genlil Bernard, vaudeville deDumanoir et Clairville.
Sa réputation avait singulièrement grandi depuis quelques années. Le public l'adorait. Les critiques les plus hostiles au genre qu'elle représentait, elle avait fini par vaincre leurs répugnances à force de talent original et savoureux. Théophile Gautier, qui d'abord semblait l'ignorer, disait d'elle dans son feuilleton sur Gentil Bernard: « La pièce est charmante ; Mlle Déjazct y pétille d'un bout à l'autre d'esprit et de grâce. Quelle étonnante actrice ! que de souplesse, que de légèreté ! Quelle voix nette, ferme, incisive ! Comme elle jette le mot, comme elle décoche le coup d'œll. Que de choses elle met dans un sourire ! Comme elle sait s'arrêter à temps dans ses plus vives pétulances et conserver de la distinction dans les
(1) Virginie Déjazei, par Eugène Pierron. Paris, 1856 p. 188.
GRANDES NCTnir.nS 2:î.'î
gaudrioles les plus dccolletécs ; et avec quel j(tli fîlft de voix elle chante tous ces airs charmants que son fils lui arrange (1) ».
Elle ne se contentait pas d'avoir de Tesprit dans l'iiiterprélation de ses rôles, elle en avait à la ville et pour son usage particulier. Les mots de Déjazet valent ceux de Sophie Arnould, et ce n'est pas peu dire. Citons en deux, pris parmi ceux qu'on pfut citer, car il y on eût de tei'rildemcnt salos et que n'eût pas désavoués Piron.
Pendant .une représentation à l'Opéra pour une bonne œuvre et à laquelle elle concourait, entre deux actes de Guillaume Tell, elle regardait dans la salle par le trou du rideau. Arrive un habitué des coulisses qui lui prend la taille. Elle se retourne et, très tranquillement, sans s'oiTenser le moins du monde: « Vous vous trompez, monsieur, dit-elle, je ne suis pas de la maison. »
Un autre jour, à un soupirant qui la poursuivait d'une passion très importune et qui, obstinément repoussé par elle, lui demandait, comme une aumône, un baiser, un tout petit baiser, elle répondit : « Impossible. J'ai mes pauvres ».
Elle avait en effet ses pauvres, et si elle prodigua ses baisers, en bonne fille qu'elle était, au moins elle ne les vendit pas. Elle eut des amants
(1) Ce fils, Eugène Dejazet, lui disait un jour : « Ma mère, tu chantes faux avec une justesse exquise. »
^^i LA VtE PAhtSIËNNÊ SOLS LOLIS-I'llILll'I'Ë
et leur resta fidèle (l) tant qu'elle les aima, un acteur de la Gaieté, un auteur dramatique que je ne crois pas devoir nommer mais que désigne suffisamment une note de Mirecourt dans sa biographie de Déjazet (2), Arthur Bertrand et bien d'autres. A un de ceux qui intéressèrent son cœur de grisette sentimentale elle adressa ces vers qui 'a font bien connaître (3).
Atiii ! depuis un an, combien de jours de fêtes
Ont fleuri sous tes pas?
Dans le sentier de l'art, le bruit de tes conquêtes, Etdaus celui du cœur, que de palin?s discrètes
T'ont saluétout bas,
Moi, qui n'ai pour orgueil, pour trésor et pour joie,
Rien que ton seul amour; Ne vivant que pour l'heureoù Dieu vers moi fenvoie,
(1) Celte fidélité coûta la vie à un homme qui dcsesiiôra d'être aimé par elle et se tua. C'était un certain Franchomme, frère d'un musicien (un second violon) de l'orchestre du Palais-Royal. Ce suicide causa à Déjazet un bien grand chagrin. Elle fit poser, dans le cimetière de Lille, une pierre sur la tombe de celui qui était mort pour elle, avec cette inscription : « A pRAN'cnoMME. Une Amie est passée par là. »
(2) « Le second héros de cette liaison obtient aujourd hui (en 1858) dans une pièce à retentissement un beau et légitime succès. Nous lui avons entendu déclarer qu'il doit son avenir aux conseils et à la bonne amitié de l'actrice et qu'aujourd hui encore il est prêt à donner sa vie pour elle. 11 y avait là vingt personnes. C'était en plein foyer de théâtre. Peu de femmes inspirent une semblable reconnaissance. » Déjazet, Paris, 1858, p 73.
(3) Ils sont cités par Eugène Pierron dans son volume sur Déjazet, p. 351.
OÉtANfiËs Actrice^ '255
A craindre, à l'espcrer, mon pauvre cœur se broie Tout un an, pour un jour I
Ab! c'est qu'il peut tenir bien des siècles de vie
Dans un jour de bonheur !...
Celui que je te dois aux anges fait envie ; Ils ont des ailes dor, et les cieux pour patrie.
Maisils n'ont pas ton cœur.
Voilà pourquoi souvent, oui, trop souvent, je doute,
Pardon, pardon, j'ai tort De jeter un nuage on ta joyeuse route. A toi la coupe pleine, à moi rien qu'une goutte,
El je suis riche encore.
D'autres, plus que la mort, redoutent la vieillesse.
Quand je suis loin de toi.
Je ne veux que vieillir pour que ce jour (I; renaisse Car mon constant amour, nos amis, ta tendresse
C'est ma jeunesse à moi.
Cette délicieuse actrice — dont le talent était fait de tendresse autant que de gaîté — eut, comme on l'a dit très justement, le culte de l'amour. Ses lettres à Arthur Bertrand comptent parmi les plus passionnées, les plus ardentes, les plus belles qu'un amant ait jamais reçues. Celle-là fut une vraie femme.
Femme elle le fut aussi par la passion, par la douleur, cette Marie Dor val (2), que son second
(1) Le jour de la fête de Déjazet.
(2) Marie-Thomase-Amélie, née le 7 janvier 1798, à Lorient.
236 LA VIE PAHISIENNE SOUS LOUIS-PHlLIPPE
mari, Merle, appelait « Marie-Madeleine actrice ». (iOmnie Déjazet, elle avait débuté toute jeune au théâtre. Son père, ancien soldat des armées vendéennes s'était fait comédien, et sa mère, cousine des deux Baptiste du Théâtre-Français, chantait les Dugazon sur des scènes de province. Aussitôt que leur fille put se tenir sur ses jambes on lui confia, dans les tournées où ils avaient réussi à trouver un engagement, des rôles d'enfant. Elle parlait ou chantait, suivant les occasions et les nécessités du répertoire. A quatorze ans elle jouait Fanchette dans le Mariage de Figaro. Elle n'avait alors pour tous ses rôles qu'une robe blanche, elle y ajouta pour celui-là
« Le dix-neuf nivôse an VI (lundi 8 janvier 1798) de la République Fran(jaise nous, Antoine-Philippe Prouleau, administrateur municiiial en l'absence de l'officier public, certifions qu'il nous a clé présenté par Louis Cayeux, officier de santé et accoucheur, une fille à laquelle il a donné les prénoms de Ma rie-Tliomase- Amélie, née hors mariage, rue de la Comédie, le jour d'hier à huit heures du soir, de Marie Bourdais, artiste dramatique, âgée de dix-sept ans et neuf mois, née en la ci-devant paroisse Saint-Pierre, à Saint- Saturnin, de la commune de Lyon, département de Saôneet-Loire {sic). En l'endroit, Joseph-Charles Delaunay, artiste dramatique, âgé de vingt-sept ans, né en la ci-devant paroisse de la Ronde, de la commune de Rouen, département de la Seine-Inférieure, a déclaré que l'enfant ci-dessus a été procréé par ses œuvres, de laquelle déclaration il a requis acte pour valoir à ladite Marie-Thomase-Amélie acte de reconnaissance de paternité. Et ont signé tous les comparants, etc. Extrait des actes de Vétal-civil de la municipalité de Lorient.
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une bande de calicot rouge, au bas de la jupe. Un jour que vêtue d'un simple fourreau en tricot de laine, elle repassait cette robe, un vieux galantin de province vint lui offrir son cœur accompagné de quelques louis. Elle lui jeta au visage^ dans un • accès d'indignation, le fer à repasser dont elle se servait, et elle alla se plaindre à son amoureux. Cet amoureux, le premier qu'elle ait eu, était un petit garçon de quinze ans. Il jura qu'il tuerait le séducteur. On eut toutes les peines du monde à l'en empêcher.
Elle n'était pas agréable, cette existence errante, avec la misère comme inévitable compagne de route, avec l'obligation d'apprendre des rôles, de jouer devant un public ignorant et grossier. « Je suis venue au monde sur les grands chemins, racontait plus tard Mme Dorval à Henry Monnier ; j'ai été bercée aux durs cahots de la charrette de Ragotin, et n'ai connu ni les jeux ni les joies de l'enfance. Je me rappelle encore lorsque ma mère, me tenant par la main, me conduisait au théâtre, de quel œil de regrets je suivais les petites filles de la ville dansant en rond au milieu de la grande place, ou jouant sur la porte de leurs maisons. Je passais une partie de ma journée dans une salle noire, enfumée, froide, où le soleil ne pénétrait jamais. La répétition finie, il fallait rentrer manger un morceau à la hâte, faire un
2S8 LA VIE TARISlENNE SOUS LOUlS-PHlLlPPE
paquet et se rendre à la représentation du soir.
Quand je ne jouais pas, ce. qui arrivait assez rarement, j'accompagnais ma mère pour l'aider à s'habiller. Je me coacli;us, accablée de fatigue. Ma pauvre mère n'aurait pas mieux demandé que de m'aimer : mais est-ce qu'on peut être mère dans cette atmosphère de luttes, de misère, de passions violentes et vulgaires, qui est la vie de la pauvre comédienne nomade (1) ? »
Le hasard d'une de ses tournées fît connaître à la jeune actrice un comédien, comme elle condamné à une existence ambulante, Allan Dorval. Elle l'épousa (2). Elle joua avec lui ropérelte à Nancy, et parvint enfin, après quinze ou vingt ans de courses dramatiques en province, à se faire engager à Paris, grâce à l'appui de Potier qui l'avait vue par hasard à Strasbourg dans la Mère Coupable. Potier la recommanda à Lafon, de la Comédie-Française, mais celui-ci, après l'avoir entendu, déclara qu'elle agirait sagement en renonçant au drame, quelle ny réussirait jamais.
Elle débuta à la porte Saint-Martin, le 12 mai 1818, dans un drame de Pelletier- Volmerange, Paniela mariée. Elle gagnait peu et son budget ne s'était pas be.mcoup amélioré depuis
(1) Cité par de Manne dans la Galerie historique des Acteurs français, mimes et paradisles. Lyon, 1877, p. 231.
(2) AHan Dorval mourut en 1819, à Smolensk, pendant une loui'iice en Russie.
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répoqiie où elle jouait le rôle de Fancliette, en province, mais au lieu d'une robe de toile blanche, elle en avait une de mérinos noir qui lui servait à la ville et sur la scène. Elle avait pris pension chez une actrice du théàlre, Mlle Saint-Amaud, pourvue de l'emploi de grande coquette (4), et à qui il arrivait parfois — titre oblige — de ne pas rentrer chez elle le soir. Et ce soir-là, Maric- Thomase-Amélie, faute d'argent pour aller à l'hôtel, couchait sur le paillasson du carré.
Directeur à la Porte-Saint-Martin, depuis le 1*"" mars 1822 (2), Merle n'avait pas grande confiance dans le talent dramatique de sa future femme, et il hésitait à lui confier des rôles importants. 11 ne s'y décida qu'à contre-cœur et sans se faire la moindre illusion. Le résultat l'étonna beaucoup. Mme Dorval, à qui jusqu'alors il n'avait manqué qu'une occasion, se montra admirable dans la meu-
(1) Une dizaine d'années plus tard, en 1828, Mme iSaint- Aniand était reléguée dans les rôles de duègne. Elle habitait alors faubourg St-Marlin, n° 11, et on peut supposer que, l'âge aidant, elle rentrait au logis tous les soirs. Mme Dorval n'était plus sa pensionnaire. Elle avait son appartement au numéro 15 du boulevard St-Marlin.
(2) Avec M. de Serre pour assoi 6, mais le titulaire du privilège (depuis 1819) était Lcleuve. Merle conserva sa part de direction jusqu'en 1826. Plus tard, lor.squ'après avoir épousé en 1^29, Mlle Dorval, il devint courriériste théâtral à la Quotidienne, il s'imposa comme devoir — et c'était un devoir facile à remplir — de ne jamais dire du bien de sa femme dans ses feuilletons.
240 LA VIE PAKISIENNE SOUS LOUIS-lMllLIPPE
nicre Tlu;rèsc des Deux Forçais (1). Elle fut ensuite, avec un succès qui allait toujours croissant, Amélie de Trente ans ou la Vie d'un joueur (2), Adèle d'ilcrvey d'Anlony (3 , et auThéàlre-Français, où elle entra comme pensionnaire en 183/i (/j) Marion Delorme, Ketty Bell de Challerton (5), Catarina d'Angelo (6). Le rôle de Ketty Bell consacra sa réputation, la plaça d'emblée au premier rang.
H On assure que jamais Racliel lorsqu'on jouait Chatterton ne manquait une représentation. On la voyait, seule dans une loge, appuyée, la tête entre ses mains, sur le dossier d'un fauteuil, étudiant les gestes, les regards, les inflexions de Marie Dor-
(1) Drame en 3 actes, de Cannouche, Borie et Poiijol, joué en octobre 1822.
(2) Drame en 5 actes, de Beudin, Diiiaux et Ducange, joué pour la première fois le 19 juin 1827,
(3) La première représentation eut lieu le 3 mai 1831, à la Porte-St-Martin. Bocage jouait le rôle d'Antony.
(4) Elle y resta jusqu'en 1838. Elle y revint en 1840 pour le principal rôle dans un drame de Geoige Sand, Cosi/iia, et la quitta ensuite pour toujours.
(5) C/ialferlon, drame en 3 actes, fut joué pour la première fois au Théâtre-Français le 12 février 1835. « Challerton commença la série des grands succès de cette année. Tous les rôles étaient supérieurement joués. Geoffroy, Mme Dorval, Joanny, Guraud, Duparay, Mirecourt, contribuèrent à la victoire remportée par l'auteur, victoire qui était de celles qu'on ne remporte qu'une fois. » Eugi^ne Laugier, la Comédie- Française depuis 1830, p. 60.
(6) Première représentation au Théâtre-Français, le 28 avril 1835.
LA VIE PAHISIENNE SOUS LOUIS-PIIILIPPE
val, et ne comprenant pas comment la physionomie, la voix, l'altihide étaient chez l'admirable actrice, une expressive et perpc'luolle traduction du sentiment et delà pensée. A son rcloiir de New Yoik (en 185G) elle avait l'intention d'étudier Desdemone et Kitty-Bell, mais, j^our ce lôle, le souvenir de Dorval Tépouvantait. « Croyez-vous qu'on se souvienne encore de sonjtu?» dcinandait-elle avec inquiétude (1).
Tout n'était pas parfait et môme tout n'était pas bon chez cette grande actrice. Elle avait la voix un peu éraillée et parfois l'attitude g .uche. Il lui arrivait, quand elle ne se surveillait pas suffisamment, de grasse^^er. Elle ne réussissait vraiment que dans les passages pathétiques, dans les cris de douleur ou d'amour. Alors son talent s'échauiïait. Elle devenait admirable, incomparable.
« Je ne suis pas belle, disait-elle un jour, je suis pire. » Elle avait des traits plus expressifs que réguliers. Les chagrins, les déboires, les fatigues qu'elle s'imposait — car dans chacun de ses rôles elle se donna tout entière (2) — fanèrent assez vite
(1) Souvenirs d'un homme de Ihéâlre, par Séchan, dccoraieur de l'Opéra. Paris, 1883, p. 270.
(2) Alexandre Dumas lui disait un jour qu'aucune acîrice n'avait été acclamée par le pul)lic autant quelle: >< Je le crois bien ! répondit-elle, les autres lui donnent leur talent, niui je lui donne ma vie. »
son visage, mais elle conserva toujours des yeux supcrl)es, des yeux qui avaient une âme.
Elle aima heaueonp et fut très aimée. Alfred de Vig-ny et Gustave Planche, pourne citer que ceuxlà, l'aimèrent en môme temps, mais elle préféra le poète au critique.
Cependant, Gustave Planche n'avait rien néglif^é pour la convaincre de la solidité de sa passion. Un j )ur, s'étant. trouvé au Théâtre-Français, à côté d'un spectateur qui blâmait le jeu et même le visage de Kitty-Bcll, il s'approcha de luietlui asséna un si formidable coup de poing qu'il lui cassa deux dents. Comme il ne faut rien laisser perdre, le galant chevalier ramassa ses deux dents, et le lendemain il les envoya, soigneusement enfermées dans une boîte, à l'actrice — « Merci ! lui réponditelle, mais il doit en avoir d'autres. Envoyez m'en encore. J'ai des motifs pour désirer le râtelier complet (1). »
Ses dernières années furent tristes. Elle avait vieilli, grossi. Elle vo3\Tit le public se tourner vers des talents nouveaux, et elle en souffrait, mais sa souiïrance n'alla jamais jusqu'à la jalousie. Elle restait la femme excellente, la bonne camarade qu'elle avait toujours été. A l'époque où on jouait au Théi\Li'e-Historique le Chevalier de In Maison Ronge, de Dumas, elle écrivait, le 9 sep-
(1) Souvenirs d'un homme de théâlre, p. 286.
244 LA VIE PAHISIENNE SOUS LOUIS-PIIILIPPE
tembre I8'|7, à Laferrière, qui s'était taillé un très beau succès daus ce drame :
« Mon cher enfant,
J'ai vu liier le beau drame de Dumns. IM'avezvous aperçue dans la salle? Je crois que oui... Vous avez joué surfout le liaitième tableau sous l'empire d'une émotion renouvelée, n'est-ce pas ? Renouvelée par la présence de cœurs qui battaient à l'unisson du vôtre. Ai-je raison ? Moi^ je vous ai trouvé parfait. Ces mots : « Elle pleure... elle ne m'aime pas?... » et d'autres encore, vous les avez pris sur le vif de l'amour. C'est une femme qui vous l'affirme et qui sentait les autres femmes de la salle penser comme elle.
Où prenez-vous donc les vingt ans que vous avez toujours? Je crois que c'est dans ce sens intime de l'amour, dont la nature nous a doués. Les femmes restent enfants toute leur vie, parce que toute leur vie se passe à aimer. C'est le secret de votre charme, et vous nous l'avez pris.
Saluez de ma part votre diable au corps; le mien se porte mal ou, peut-être, se porte-t-il trop bien, le bourreau !
Votre vieille amie,
Marie Dop.val (1) ».
(l) Mémoires de Laferrière. Paxia, 1S7(;, l. II, p. 278.
GRANDES ACTniCES 245
Très charitable, habituée à vivre au jour le jour, et incapable créconomie, elle connut dans les derniers temps la gène et plus que la gêne, la misère. Elle se trouvait dans do tristes dispositions lorsqu'une grande douleur, la plus grande dont elle pût souiïrir, lui enleva le peu de courage qui lui restait.
Elle adorait son petit-fils, Gaston Luguet (1). Cet enfant mourut le 18 mai 18'|8. Elle avait dit souvent que si elle venait à le perdre elle en deviendrait folle. Elle le prouva. « Ce malheur arrivé, elle poussa les regrets jusqu'aux démonstrations les plus capables de les accroître. Tous les jours, sans le dire à personne, elle allait porter différents objets et principalement des joujoux sur sa tombe. Elle y avait fait methe un pliant, retenu par une chaîne cadenassée, et s'y tenait des demi-journées entières à pleurer, à prier, et à s'entretenir dans la pensée qu'elle causait avec l'enfant (2). »
Après beaucoup d'eiïorts, sa famille, ses amis, réussirent à lui rendre, au moins en apparence et pour peu de temps, le goût du théâtre. Elle n'avait plus depuis deux ou trois ans que de
(1) Sa fille Caroline avait épousé, le 27 décembre 1842, un acteur du Palais-Royal, Alexandie-Dominique-Esprit Benefand, dit René Luguel.
(2) Charles Maurice, Ilisloire anecdolique du Théâlre. Paris, 1856, t. II, p. 307.
246 LA Vit PARISIENNE SOUS LOLIS-PUILIIM'E
rares engagements j)Our quelques représentation?. Elle sollicita un engagement au Théâtre- Français comme pensionnaire, à raison de 500 francs par mois. I.e comité repouôsa sa demande à l'unanimité, mais le directeur, de son autorité j»rivée, lui olïrit 300 francs par mois qui représentaient, dit-il, les économies qu'il pouvait faire sur rédaiiage. Mme Dorval refusa cet aumône. Quelques jours après elle partit en province, au mois d'avril 18/19.
Une dizaine d'années auparavant, un jour qu'elle jouait à Saint-Omer, le 9 août 18V1, elle avait reçu une lettre dans laquelle on lui conseillât de quitter le théâtre et de consacrer le temps qui lui restait à vivre à la préparation d'une mort chrétienne. Mme Dorval était très religieuse. Cette lettre l'avait beaucoup frappée. Or, la première ville par larpudle elle commençait sa tournée en 18'i^ était précisément Saint-Omer. On jouait r Agnès de Méranie, de Ponsard. Le théâtre représentait une Salle des armures. Au momentoù l'actrice entra, une lance se détacha du plafond et lui tomba sur le front, où elle fit une large blessure. « Je sais d'où cela vient, dit-elle. C'est le second avertissement. Je ne reparaîtrai plus sur la scène. »
Elle se sentait mourir. Elle mourait d'une douleur dont rien ne pouvait la consoler. Partout la
GUANDES ACTIdCES 247
poursuivait le souvenir de sou petit-fils. Le15mai, elle écrivait de Caeu à sa fille :
(( Chère Caroline, ta pauvre mère a souffert toutes les tortures de l'enfer. Chère fille, nous voici dans l'anniversaire douloureux. Je te prie que la chambre de mon Georges soit fermée et interdite à tont le monde. Que Marie n'aille pas jouer dans celte cliaiuLre. Tu tireras le lit au milieu de la chambre. Tu mettras son porti-ait ouvert sur son lit et tu le couvriras de fleurs. Des fleurs aussi dans tous les vases. Tu enverras chercher ces fleurs à la Halle. Mets-lui tout le printemps qu'il ne peut plus voir. Puis tu prieras toute la journée en ton nom et au nom de sa pauvre grand'mère... »
Le surlendemain, elle partit pour Paris. Elle 'y mourut le 20 mai 18Z|9, à cinquante et un ans. « Quand on pénétra dans le logement de la pauvre comédienne, après son décès, rien ne ressentait plus la splendeur d'autrefois, si ce n'est une couronne (en or, je suppose), donnée par une main illustre lors de ses débuts, qu'elle avait gardée toujours et partout avec un soin religieux (1). »
Ses funérailles furent célébrées, le 22 mai, à Saint-Thomas-d'Aquin. Peu de personnes suivirent le corps jusqu'au cimetière INlontparnasse où la. fosse publique ne lui fut épargnée que par (l] Adolphe Poujol, /'e/Ze/s du Passé. Paris, s. d., p. 38.
l'entremise charitable et le souvenir reconnaissant d'Alexandre Dumas, de Victor Hugo, et de quelques autres écrivains. Près de celte tombe, on vit ce jour-là une lenime enveloppée d'un voile noir qui regarda un instant la fosse béante etmurmura: u Pauvre Dorval ! » C'était Mlle George.
(( Un soir qu'elle jouait l' Incendiaire (1), à la Porte-Saint-Martin, — Mme Dorval remarqua dans une avant-scène une femme dont le regard, en dépit des voiles épais sous lesquels il se cachait, semblait étinceler — en la suivant dans tous les méandres de son rôle — non pas seulement d'étonné nent, d'admiration, mais de passion !.., d'extase !
Sans s'expliquer pourquoi, Mme DoYval se sentit électrisée par ce regard qui lui disait, ainsi dardé sur elle : « Surpasse-toi ! »
Et elle se surpassa.
Le spectacle fini> l'actrice se déshabillait, ne songeant plus peut-être à la dame aux yeux de diamants de l'avant-scène. Tout à coup on frappe à la porte de sa loge. L'inconnue paraît et, tendant les deux mains :
— Merci! merci ! s'écrie -telle en pleurant.
— Merci... vous avez raison, répond Mme Dorval, carj'ai joué pour vous, je vous le jure, madame. Mais votre nom ?
(1) Drame en 3 actes d'Antier et Decomberousse.
— Mon nom ?
La dame a rejeté en arrière les voiles qui la couvraient encore, et Mme Dorval pousse un cri de surprise et de joie !
C'était la Malibran, la Malibran pour qui, d'instinct, la comédienne avait voulu être ce soirlà plus qu'admirable... sublime (1 ! »
La Malibran ! nom vibrant et sonore, évocateur de beauté, de génie et de gloire ! Les vers de Musset l'ont rendu immortel. Il chante encore dans nos mémoires.
Celle qui le porta était la fille du chanteur espagnol Manuel Garcia qui fit partie de la troupe du Théâtre de l'Impératrice, en 1808 (2). Cet excellent artiste, un des meilleurs ténors de son temps, eut toutes les peines du monde à apprendre le chant à sa petite Marietta. Elle pleurait en guise de protestation, dès qu'on l'obligeait à se mettre au clavecin. C'est à grand renfort de soufflets que lui fut inspiré le goût delà musique. On apiielle cela une vocation.
A huit ans, Mariette Garcia parut pour la pre-
(1) Ep.ne^t Bazard, les Contemporains en pantoufles. Marie Dorval (publié dans le journal le Passe-Temps, en 1857).
(2) On donna le l'S mars une représentation à son bénéfice, et il y chanta pour la première fois un poème dont il était l'auteur, El Poêla Calculista. Manuel Garcia avait débuté à Paris le 11 février 1SU8, à l'Opéra Buffa de la rue de Louvois.
niière fois sur la scène, à Xaples, au Théâtre des Florentins, dans un rôle d'enfant.
Le 8 mai I8'26 — elle avait alors dix-sept ans — elle débuta à Paris, au Tlicâlro-Ilalien dans le rôle de Dorliska, de Towaldo e Durliska, un des plus mauvais opéras de Rossini (1).
Castil Blaze écrivait le 13 mars 1827 (2), à propos d'une reprise de cet opéra :
« Mlle Garcia estune jeune personne d'une figure agréable; sa taille sans être griiude est suffisante jKiur son emploi. Sa voix est pleine et sonore ; elle est d'une belle étendue de si en si. Les sons élevés ont de la vigueur, ils sortent sans efl'ort, leur timbre est flatteur. On peut reprocher à ]Mlle Garcia d'avoir la vocalisation lourde, l'articulation peu nette dans les traits agiles, une tendance à chanter plus haut que le ton. »
Elle joua à l'Opéra, le l/i janvier 18::8, dans une représentation de charité donnée par le Théâtre- Italien, et elle eut un tel succès dans le rôle de Sémiramis (3) que ce théâtre l'engagea déliniti-
(1) Représenté sur le théâtre Valle, à Rome, pendant le carnaval de 1816, et joué pour la première fois à Paris le 21 novembre 1820.
(2) Dans le Journal des Débats.
(3) Sémiramis, opéra en 2 actes, de Rossi. musique de Rossini, fut représenté à Paris, pour la première fois, le 8 décembre 1825. Croirait-on quil existe une cinquantaine d'opéras qui portent ce titre de Sémiramis ?
GHANDES ACTUlGES 2ôl
Vfment avec 50.000 francs (1) par saison et une rtiprésentation à bénéfice.
Ce fut à cette époque que commença réellement la carrière de la grande cantatrice, carrière que faillit inteirompre pour longtemps un mariage de raison. Pendant une tournée en Amérique, un négociant assez âgé mais que sa fortune faisait paraître plus jeune qu'il ne l'était, M. Malibran, demanda la main de Mariette Garcia et l'obtint. Elle quitta la scène, mais, son mari, bientôt après, lit une faillite qui le ruina complètement (2), mais qui eut, pour le public, l'avantage de lui rendre une incomparable artiste dont la disparition eut été à jamais regrettable.
Elle s'était déjà placée au premier rang, et personne ne le lui contestait, lorsque, le 3 janvier 1830, à 1 Opéra, elle joua avec Mlle Sontag et Mlle I)amoroau-Cinli, dans une représentation au bénéfice de cill -ci. On n'avaitjamais vu et on ne reverra
(1) Celte somme fat augmentée de 2.5.000 francs en 1829.
(2) '< On a même été jusqu'à dire qu'il prévoyait sa catastrophe lorsqu'il demanda en mariage Mlle Garcia, et qu'il avait spéculé sur les talents de sa future pour réparer les disgrâces de son commerce. Nous rapportons ce biuitsans vouloir l'aflirmer, mais il a été trop généralement ré[)an(lu pour ne pas en faire mention. Mme Malibran rentra au théâtre; les créanciers de son mari mirent opposition au paiement de ses appointements ; alors il s'ensuivit des querelles conjugales (lui se terminèrent par une séparation. » Biographie universelle el porlalive des Contemporains, t. V (supplément), 1831, au mot Àhilihran.
252 LA VIE PAIllSIENN'E SOUS LOUIS-I'HILII'PE
jamais sans doute une pareille réunion de talents. Les trois cantatrices parurent ensemble dans un opéra-bouffe de Cimarosa, // Mairimonio Seçjpeto. Elles y furent admirables. Elles y excitèrent un indescriptible enthousiasme. C'était la dernière fois que Mlle Damoreau-Cinti se montrait en public. Quelques jours après Mlle Sontag la suivit dans sa retraite. Elle venait d'épouser le comte de Rossi, ambassadeur du roi de Sardaigne à la Haye, elle se retira le 18 janvier 1830.
Pendant cette année de 1830, décisive pour son bonheur comme pour son talent, Mariette Garcia — elle avait reprit après son divorce son nom de jeune fille — se lia avec le violoniste Beriot. Elle l'épousa en 1836.
Jamais peut-être cantatrice n'eut autant de succès.
Paris l'adorait. En Italie,^ ses admirateurs s'attelèrent à sa voiture, à Venise, on la reçut comme une souveraine. Les directeurs de théâtre se la disputaient. Celui de Trieste, lui offrit 4.000 francs par soirée, ce qui représenterait aujourd'hui 7 ou 8.000 francs. En Angleterre, en Amérique, on lui prodigua les ovations. L'admirer, l'acclamer était devenu une obligation mondaine.
Le charme de la femme aidait au succès de l'actrice. Elle était belle, d'une beauté pleine de
séduction. Elle avait des cheveux blonds. La n-aieté de ses yeux, relevés légèrement sur les tempes, et de sa bouche éclairaient sa physionomie. Son regard respirait la passion, l'amour ardent de la vie.
Elle l'aimait trop la vie, elle mourut de l'avoir trop aimée.
Une magnifique jeunesse bouillonnait dans ses veines. Lisez ce fragment d'une lettre qu'elle écrivait d'Angleterre, le 11 août 1830, à Lnmartine, et dans lequel elle s'excuse, ou plutôt se justifie, de lui écrire si longuement. Vous l'y trouverez tout entière.
« ... Il est impossible d'en finir avec vous; le plaisir de causer avec un être qui vous comprend et qui dissout sa pensée dans la vôtre est sans fin. Cette affinité d'idées délecte l'âme, et la parole devient éternelle pour la traduire. Grondez-moi donc de faire tant de pâtés en écrivant, corririgez-moi donc des fautes de style et de grammaire. Ecrivez-moi... Puis- je l'espérer? C'est bien présomptueux de ma part ! J'ai faim de votre écriture, j'ai soif de votre indulgence... Vous ne l'étancherez qu'en m'envoyant une petite lettre accompagnée de plusieurs petites autres en forme à'wn petit journal anglais. Vous savez qu'ils sont de taille... Dites-moi, s'il prenait envie à l'Etre éternel, au père du monde, d'écrire une lettre, ne
251 LA VIE PAniSIENNE SOUS LOUIS-PHILIPPE
lui fau(lr;iit-il [)as un papier sans fin, analogue à sa grandeur. Eh bien! supposez avant de m'écrirc, que vous êtes obligé de me donner une copie de vos sentiments sur du papier éternel. »
On aurait dit qu'incertaine du lendemain et avertie du peu que dure chez les femmes la jeunesse, elle voulait vivre, en quelques années, plusieurs existences. Elle cédait sans résistance et avec une sorte de joie ph} sique et morale, à Tcntraînement d'une nature pleine de fougue, éprise de fantaisie (1), et, sans cesse dominée par un impérieux besoin de mouvement et d'expansion.
A Sinigaglia, pendant ce voyage en Italie, dont j'ai parlé, on l'avait vue en plein mois de juillet, vêtue en homme, sur le siège de la voiture, s'amusant à conduire les chevaux. Elle arrive, et, sans même prendre le temps de se reposer, va se baigner dans la mer.
Elle aimait, elle aimait avec cette passion qu'elle apportait en toutes choses, la nage, l'équitation. Ce
(1) « La Malibran, poétique, ardente, passionnée à l'excès, mais trop souvent ravie à son insu par la fougue de sa nature bondissante. II y avait de la panthère dans cette organisation déliée et souple, dans cette narine dilatée, dans cet œil de feu... » Hknri Blaze de Bury, Musiciens conlemporains. Paris, 1855, p. 253.
« C'était une adorable femme, une grande artiste, admirablement douée comme voix, comme intelligence, une organisation d'élite et très bien cultivée; en même temps une nature originale, presque e.vcenlrique. » Duprkz, Souvenirs d'un chanteur. Paris, 1880, p. 118.
goût excessif pour Téquitation fut la cause de sa mort.
Elle était allée en 183(), à Londres, pour y donner, avec son mari, pour lequel, elle eut toujours la plus vive alleclion (1), des représentations et des concerts. La vie fiévreuse qu'elle menait (2), les réceptions mondaines l'avaient beaucoup fatiguée, lorsqu'elle partit de Londres pour se rendre à Manchester.
« C est au théâtre de Drury-Lane et dans l'opéra anglais que Mme Malibran s'est fait entendre pour la dernière lois sur la scène; à Manchester, elle ne chantait que dans les concerts. Marietta se sentait mal depuis quelques jours, elle chanta pourtant ; le lendemain, à l'église, quand l'orgue fait sonner toute son harmonie, elle est vivement saisie par celte explosion, elle rit aux éclats, pleure ensuite à chaudes larmes, se remet et chante sa partie. Le soir, au concert, elle surmonte encore son malaise, et dit avec Mme Caradori (3) 1c duo
(1) Jamais dans sa vie privée elle ne donna prise au moindre reproche. C'est d'elle qu'on raconte quelle renvoya cent mille francs que lui avait envoyés, pour entrer en relations, et pas en relations d'aflaires, un banquier très connu.
(2) Dans le monde elle était pleine d'enjouement et de gaîté, et très simple, sans aucune prétention, mais dès qu'elle parlait de son art la passion la soulevait et elle devenait tout naturellement éloquente.
(3j Prima donna au Théâtre-Italien.
àWndronico (1). Jamais sa voix n'avait lait entendre des sons plus purs, plus mélodieux, plus vibrants ; jamais les traits brillants et rapides ne s'étaient échappés de son gosier avec autant de charme, de légèreté. Eniin, sur le dernier repos de dominante, elle attaque à l'aigu le si, le tie;it, le serre, le bat avec Val dièze, etc., pendant un laps de temps énorme, lait sonner le trille le plus juste, le plus net, le plus écL*'int, le plus éblouissant qu'une femmp ait jamais exécuté. Tout le monde était émerveillé, toutes les voix criaient brava, toutes les mains applaudissaient encore, lorsque' la cantatrice, terrassée par ce dernier effort, se retira d'un pas tremblant ; Mme Assandri (2) lui prêta le secours de son bras pour l'accompagner dans la chambre voisine, où Marietta s'évanouit, tourmentée par une crise nerveuse d'une violence elFrayante.
Mme Malibran était tombée de cheval, à Londres, vingt jours avant sa maladie. Un coup à la tète, une inflammation du cerveau, la portèrent à cet état d'excitation nerveuse remarqué dans ses derniers exercices. Elle ne chercha pas à prévenir les suites de sa chute, et continua de chanter le matin et le soir. La saignée était indiquée; mais, ilau-
(1) Opéra de Mercadante représenté pour la première fois en 1822.
(2) Actrice du Thf'àtre-Italien.
rait fallu l'administrer plus tôt. On l'avait saignée le soir, elle se trouvait mieux ; le lendemain, elle se laisse entraîner par le lord maire qui vient la prendre à son hôtel. Deux séances musicales ramenèrent l'irritation et les spasmes, elle tomba le soir pour ne plus se relever (1) ».
Ce fut le 23 septembre 1836, que la Malibran mourut à Manchester (2) On l'ensevelit le l"^"" octobre, dans l'église collégiale, au milieu de la douleur universelle. Quelque temps après, sur la demande de son mari, ses cendres furent transportées dansl'église de Laecken,près de Bruxelles.
(1) Castil Blaze, l'Opéra italien. Paris, 1856, p. 453.
(2) Sa sœur, Pauline Garcia, iieaucoup plus jeune qu'elle et qui lui survécut plus de soixanle-dix ans, débuta au Théâlre-Italieu au mois d'oclobre 1889, et ce fut aussi, comme on sait, une grande cantatrice.