I.E TAGLIONI, CHARLOTTA GUi^I, FANNY ESSLER
Un rédacteur de la Gazette musicale (1) écrivait dans ce journal le 12 janvier 18/iO :
« L'opéra est un vaste bazar, une exhibition continuelle de tous les sentiments du cœur et des avantages physiques des deux sexes mais plus particulièrement du sexe féminin. Je me souviensy avoir entendu un jeune diplomate en expectative, représentant maintenant en Perse les intérêts commerciaux de la France, et qui était alors intéressé, commercialement aussi, dans l'exploitation de l'Opéra, engager l'auteur du traité de la Tafna (Bugeaud) à former une douce liaison avec une de (1) Le premier numéro de ce Journal est du 5 janvier 1834.
ces dames du ballet qu'il lui présentait en lui disant que ça ne lui coûterait qu'une quinzaine de mille francs par an.
— Quinze mille francs ! s'écria le général eiïrayé, comme le baron de la Dandinière dans l'opéra des Prétendus (1), eh! mais, c'est le produit de ma terre.
Eh bien ! mon cher, on la vendra, Pour avoir femme à l'opéra. ..
Bien que, depuis, ramclioration des chemins vicinaux du département de la Dordogne ait dû doubler le revenu de la terre du général, on ne Ta point revu dans les coulisses de l'Académie royale de musique. »
On comprend qu'une danseuse de l'opéra se cotât à un prix assez élevé. 11 fallait pour la former, pour lui permettre d'arriver à quelque supériorité dans sa profession, beaucoup de temps et d'efforts. Et c'était d'ailleurs tenter le diable que d'apprendre aune femme à lever la jambe.
Sur cet apprentissage, écoutons Nestor Roqueplan, qui était très bien renseigné (2) :
« Pour ne parler que de la danse en elle-même, on aurait peine à se figurer les difficultés phy-
(1) Opéra en 3 actes, de Rochon de Chabannes, musique de Lemoyne ([ireiiiicMP représentation, à l'Opéra, le 2 juin 17M)).
(2) Parixine. Paris, s. d., 9' éd. p. 255.
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siques qui en défendaient pour ainsi dire l'abord. C'est littéralement une citadelle de premier ordre que l'on ne peut emporter que par un long siège et en passant par les travaux préparatoires les plus compliqués.
Il ne s'agit pourtant que de mettre un corps aux prises avec le mouvement, sans rien lui faire perdre de son équilibre et de sa grâce.
Les jambes, les corps, les bras sont des objets d'études particuliers ; viennent ensuite les positions principales avec leurs dérivés ; les préparations et les terminaisons des pas et des temps ; les poses, les attitudes, les arabesques, les groupes; puis l'action de la tète, la recherche des contrepoids naturels et du centre de gravité.
On arrive ainsi aux parties vraiment difficiles et en apparence impossibles de l'art de la danse, aux parcours sur les pointes, aux élévations, aux grandes pirouettes...
Pour tout cela, il faut une conformation propre et des exercices commencés dès l'âge le plus tendre.
Il y a deux sortes de constructions pour les jambes : les jambes arquées et les jambes closes ou Jarrelées, — vulgairement, le cerceau ou le pied de banc. L'une et l'autre sont vicieuses.
Imagine-t-on maintenant combien on doit vider de loges de portiers, de greniers, de soupentes.
avant de rencontrer les sujets nécessaires, et combien il faut embaucher do pauvres enfants, garçons ou filles, qui ne doivent pas ôtre âgés de moins de sept ans ni de plus ni de dix, et qui ne sortiront des classes pour débuter (s'ils débutent), qu'à râpi'e de dix-huit ans au plus tôt ? Ce temps d'études pour eux est aussi long que notre vie de collège, et nous ne donnons pas plus d'années à nos classes de grammaire et à nos humanités. Les uns en sortent sujets ; les autres, simples figurants danseurs, suivant un cortège, portant l'épée du roi, arrêtant un coupable ou un proscrit, et témoignant, selon l'occasion, l'horreur ou l'allégresse.
Mais, avant qu'ils aient atteint à ce but obscur ou brillant, il s'agit de faire vivre tout ce monde-là.
Comment vivent-ils ? Les leçons sont gratuites : la nourriture ne l'est pas. Quelque prélèvement que puissent faire leurs parents sur un misérable salaire, ils arrivent à peine à leur donner quelques misérables sardines. Le plus grand, le plus douloureux effort porte sur les vêtements, sur les ustensiles de la leçon, les bas, les caleçons, les jupons et les chaussons. La fourniture de ce dernier article est tout à fait laissée à la générosité des camarades montés en grade et appointés, qui abandonnent aux aspirants les détritus déformés et déchirés de leurs chaussures.
A ces difficultés viennent se joindre les fatigues de la classe et les privations physiques. L'exercice continuel des plies, des assemblés, des pirouettes et des entrechats, exténue ces pauvres petites créatures ; et la nature n'étant pas secondée dans son œuvre de croissance, la nourriture étant insuffisante, il en résulte ces bras à peine recouverts d'une peau flaccide, et étrangers à toute espèce de muscles ; delà aussi, ce développement extraordinaire des jambes et des cuisses ; la nature, forcée de choisir, est venue en aide à la gymnastique et s'est portée où l'appelait le mouvement.
La première étape de réfection et d'espoir, pour ces futurs danseurs, c'est Vencouragemenl. Moyennant une rétribution d'un franc, appelée feu, ils commencent de prendre part à la figuration générale. C'est là ce que l'on nomme aller dans la montagne, parce qu'on les distribue dans le lointain, pour leur donner, par l'hypothèse d'une perspective, l'aspect de grandes personnes. « Monsieur, disent leurs mères au maître de ballets, je voudrais bien que mon enfant allât dans la montagne. » C'est durant cette seule période que les petites filles reçoivent la désignation familière de rats. L'éventualité de Y encouragement est nécessairement subordonnée aux exigences plus ou moins libérales du service.
Les élèves arrivent ensuite à des appointements
fixes de /jOO francs, de 800 francs, 1,000 francs, et au delà. Ce sont eux qui font partie du corps de ballet, comme corj^phées et seconds danseurs; mais, jusque-là, il faut admettre que, par des industries et des aides de toute nature, ils ont trouvé à vivre.
Dans ces longues et redoutables luttes contre la faim, le froid et les privations, les petits garçons gagnent souvent des anémies, et les petites filles les pâles couleurs. De là ces caprices, ces appétits dôpravés, cette recherche de l'orange, du citron, des grains de café, qui courent et circulent pendant toutes les répétitions ; de là ces gencives pâles, ces lèvres décolorées, en un mot tous les symptômes du dépérissement.
Et voilà de quel prix se pare cette chose légère et charmante qu'on appelle la danse. »
On ne demandait à ces fillettes que de plaire, on ne leur enseignait pas autre chose. D'éducation, d'instruction, elles n'en recevaient aucune. Elles étaient et restaient toute leur vie aussi iffnorantes, en général, que cette ballerine du dix-huitième siècle, Mlle Desmatins(encore plus desnuits que des matins), qui écrivait à un de ses amants: « Notre anfan ai maure ; vien de bonheur ; le mien ai de te voire. »
Le milieu dans lequel elles vivaient était plus capable de leur donner de mauvais conseils que
2ni LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIS-PHILIPPE
de bons principes (l). Après la danse, et peut-être mcine avant la danse, l'amour, dès qu'elles avaient l'âge de l'inspirer ou de le i-essentir — et cet âge arrivait vite pour elles — était leur grande préoccupation. A force de le désirer et d'en avoir besoin, elles finissaient par devenir jolies — et les amateurs 'le manquaient pas. En trouver un, jeune ou vieux, qui les enlevât à l'existence misérable qu'elles menaient sans aucune résignation, et se laissât ruiner pour elles, c'était leur rêve à toutes. Il se réalisait souvent.
« C'était pour moi, écrit Véron dans ses AJémo ires (J>),uae plaisante et continuelle comédie que les hauts et les bas qui se produisent dans l'existence de ces troupes légères de l'Opéra ; telle qui la veille recevait avec joie de la bienfaisance de ses camarades de vieuxchaussons de laine qui lui servaient de souliers, arrivait au théâtre deux jours après, dans uneéléganceetdans une toilette improviséeavecsès gens,desclievaux anglais, et une voiture de chez Erlher (3). Deux sœurs, exactes à leurs leçons de danse et aux représentations, manquèrent plusieurs jours de suite ; elles revinrent,
(1) En 1841, le curé de N.-D. de Lorctte rel'usa d'admettre à la première communion des enfants de douze ans élèves à l'école de danse de l'Opéra.
(2i Mémoires d'un Bourgeois de Paris, t. IV, p. 281 de la 1" éd. in-8.
('6} Fameux carrossier du temps.
non avec l'abattomont do l'enfant prodigue, mais avec la jo^-cusc fierté de jeunes princesses. Pendant cette absence, elles avaient su conquérir le cœur de deux jeunes princes du sang, qui vécurent quelques mois avec elles en petits ménages. »
Chaque soir, papillonnaient dans les coulisses, ou au foyer de la danse, quelques représentants de cette jeunesse ou de cette vieillesse dorée, dont ces demoiselles des corps de b;f,llets, en quête d'amants ou de protecteurs, g'elîorçaient d'attirer l'attention — le baron Vidil, qui essaya de rétablir la mode des talons rouges, le marquis de Sant'Yago, qui était espagnol, et le baron de Knyfî, qui était belge, et qui avait toujours sur lui une boîte de bijoux qu'il dirait aux dames, comme des bonbons, le capitaine Gronow, le marquis du Hallays, Alfred de Belmonl, Louzada, Gaters, Gambio, Montguyon, Vaublans, Valry et cet Achille Bouchet qui fut un des types les plus curieux de cette époque. « Beau, bien fait, quoique disposé à l'embonpoint, raconte son beau-frère, le comte d'Alton Shee (1), sa force herculéenne, la supériorité de son âge, son courage, son aplomb, sa gaîté bruyante en avaient fait, dès mon enfance, l'objet de mes sympathies et de mon admiration... Né en 1798, à treize ans, il avait eu des aventures galantes; à dix-huit ans, il s'était fait (1) Mémoires, t. I, p. 69.
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assommer par les gardes du corps aux représentations de Germanlcus, d' Artiauli (1); à trente-deux, il avait fait le coup do feu parmi les vainqueurs de juillet... »
Une danseuse était lancée, lorsqu'elle avait réussi à se faire remarquer par un de ces habitués des coulisses ou par un des lions de la loge infernale.
La loge infernale était une baignoire d'avantscène, dans laquelle on voyait ordinairement Duranton, Conrad de Lagrange, le comte Germain, Cbegaray, Lautour, futur sous-préfet, le marquis de Lavalette, qui deviendra ambassadeur. L'opticien Chevalier leur avait fabriqué des lorgnettes qui grossissaient trente-deux fois les objets et les rapprochaient à proportion. C'étaient de terribles lorgnettes.
Une autre loge aurait mérité, plus que celle-ci, le le litre d'infernale, mais on avait préféré, pour éviter uneconfusion,rappeler laloge desINIinerves. Des danseuses l'occupaient (2) et s'y habillaient ensemble, desdanseusesquadragénaires :Mlles Delacquit, Gampan, Dumesnil, Lacroix et Leclerc. Leur vertu, à laquelle personne n'essayait de porter atteinte, était chagrine et agressive. Les Mi-
(1) Il y eut aux premières représentations de cette pièce, au Ïliéâlre-Français en 1817, dos barjarres entre loyalistes cl bonapartistes.
(2) Vers 1837.
serves se montraient sans intlulgonce pour leurs jeunes camarades qui n'avaient pas encore l'âge de la sagesse. Elles s'efforçaient de les gêner le plus possible dans leurs petites intrigues amoureuses.
Elles n'y parvenaient que dans une très faible mesure, parce que le diable ne perd jamais ses droits. Chacune de ces jolies ballerines avait son protecteur qui lui permettait de manquer les leçons, d'arriver aux répétitions lorsqu'elles étaient près de finir, et de braver les foudres directoriales. Véron cite (l) une de ces jeunes danseuses qui occupait les loisirs d'un pair de France et à laquelle il avait infligé une amende de cinq cents francs. Le pair de France, qui tenait à ne pas payer l'amende, se plaignit à Thiers et Thiers essaya, sans y réussir d'ailleurs, de la faire le ver, en menaçant le directeur de l'Opéra d'aggraver son cahier des charges.
D'autant pluscharmant, qu'il était dépourvu de moralité, ce petit monde du corps de ballets, dans lequel les plus hauts personnages, princes du sang, augustes dignitaires, vieux serviteurs de la patrie, recrutaient leurs maîtresses, ce petit monde évoluait autour de Goralli, maître de ballet, qui tutoyait ses danseuses, les menait rudement, et, suivant l'usage, prélevait sur les plus jolies le droit du seigneur.
(1) Mémoires d'un Bourgeois de Paris, l. IV, p. 293.
Il avait alors deux écoles, parmi les danseuses de Topera, celle du ballonné et celle du lacqueié.
Le ballonné^ léger, pratique, aérien, plus vol que danse, c'était la Taglioni.
Le lacqueié touchait sans cesse le sol et semblait y puiser de nouvelles forces. 11 multipliait les mouvements rapides, il avait pour spécialité les pelils lemps sur les pointes. Le lacqueié c'était Funny Essler.
Comme le dit très justement un contemporain (1), la première de ces écoles aurait pu prendre pour emblème une aile, l'autre un pied.
Dans le compte rendu d'un ballet qui fut dansé en 1833 et qui eut un énorme succès, la Révolle des Femmes (2), Castil Blaze caractérise assez heureusement le genre et énumère les noms de ceux qui rappelaient alors, "sans en être écrasés, les souvenirs de Vestris et de la Camargo.
« Figurez-vous Perrot (3) et Mlle Taglioni {h) bondissant comme des ballons, rasant la terre qu'ils effleurent à peine, s'élançant dans l'air comme ces ballerines que la fantaisie du peintre a
(1) Charles de Boigne, Pelils Mémoires de l'Opéra. Paris, 1857, p. 8(j.
(2) Ballet en 3 actes, de Taglioni, musique de Théodore Lal>arre. F'remière représenta! ion le 4 décembre 1833. On l'appela plus Lard la Réuolle au Sérail.
(3) On lavait surnommé « l'Aérien ».
(4) Fanny Essler ne débuta à l'Opéra que l'année suivante.
représentées sur les murs de Pompéia et d'Herculanum... A ces virtuoses, unissez la perfection élégante, le fini précieux de Mmes Noble*. Dupont, Julia, la séduction des poses do Mlle Duvernay, la vivacité piquante de INI me Montessu, le talent mimique et plein d'expression de INImes Legallois, Pauline Leroux, Élie. Formez ensuite des trios, quatuors, avec des danseuses telles que Mlles Fitz-James, Roland, Vagon, Brocard... et vous aurez une idée de l'exécution de ce ballet (1) ».
Passons en revue quelques-unes des danseuses que vient de citer Gastil Blaze et d'autres qu'il ne nomme pas ('2).
Mme Élie n'était plus très jeune même dans les dernières années de la Restauration, et, en 1821, dans sa petite biographie dramatique, Guillaume le Flâneur, c'est-à-dire Amable Yillain de Saint- Hilaire, avait fait sur elle, plus Villain qu' Amable,
ces vers :
Jadis à son aurore,
On la voyait courir
Des jeux de Terpsichore .
Au Temple du plaisir.
Mais l'automne s'avaace;
Loin d'elle sans retour
(1) Castil Blaze, iAcadémie impériale de Musique. Paris, 1855, l. II, p. 240.
(2) Voir à l'Appendice la coniposilion du corps de ballet de l'Opéra en 1834,
Fuit l'amour de la danse Et la danse d'amour.
Mme Paul Montessu, sœur de Perrot, n'était pas non plus de la première jeunesse, ni de la seconde, mais elle n'en gardait pas moins la vanité naïve d'une débutante. Elle écrivait le 21 août 1833 à Charles Maurice, directeur du Courrier des Théâtres :
Mon bon petit ami,
Je rentre ce soir et je n'ai pu danser le pas que je voulais. Je suis réduite à danser un vieux pas. Seriez-vous assez bon pour parler de moi et pour dire que je rentre au pied levé ? Je suis tellement fatiguée que je ne puis aller moi-même vous prier de cette obligeance : veuillez m'excuser. Je sais bien que ma recommandation est inutile, car depuis longtemps je ne puis douter de l'intérêt que voBts me portez. Adieu, mon bon ami, recevez de moi deux bons gros baisers, que j'irai vouf porter moi-même le plus tôt possible.
F* Montessu.
Pauline Leroux avait débuté dans une reprise de la Caravane du Caire, de Grétry. Sa conduite passait pour irréprochable. Elle visait au mariage. Elle épousa l'acteur Lafont.
'Ce fut presque un mariage que l'union de Mlle Lise Noblet (1) avec le général Claparède. « L'amour de ce général, raconte Véron ('2), ne s'éteignit qu'avec sa vie. Quand il me rencontrait, il me vantait pendant des heures entières toutes les qualités, toutes les vertus de cette bonne Lise, et en finissant il ne manquait pas de me dire : « Je ne vous cacherai pas que je Tainie beaucoup. » On est étonné du rôle prépondérant que jouent les hommes de guerre dans l'histoire de ces danseuses qui n'étaient pas cependant des places fortes.
Élève de Barrez, danseur de l'Opéra en retraite, puis de Vestris et, enfin, du père Taglioni, Pauline Duvernay fut une des ballerines les plus réputées, et les plus justement réputées, de celte époque.
« En arrivant à l'Opéra (en 1831) M. Véron avait passé en revue son personnel féminin. Au milieu de ces minois plus ou moins piquants, il remarqua Mlle Duvernay. Elle avait vingt ans, des yeux charmants, la jambe bien tournée, la taille élégante. M. Véron devina qu'il avait peutêtre en elle l'étofîe d'une autre Taglioni, plus la beauté. La plus humble figurante l'avait deviné avant lui. Il devina aussi qu'à ces jolis petits pieds pourraient bien être attachés la fortune et le suc-
(1) Elle avait créé en 1828 avec beaucoup de succès le rôle de Fenella da,ns la Muelle de Porliri. Elle resta à l'Opéra jusqu'en 1840.
(2j Mémoires d'un Bourgeois de Paris, t. IV, p. 3'J2.
ces d'un ballet, et il commanda un ballet à M. Gavé, depuis directeur des Beaux-Arts. M. Gavé proposa un libretto mythologique, Hercule el Omphnle ; seulement, dans le ballet de M. Gavé, la lille de Jardanus résistait à la passion du fils d'Alemène, Gette résistance, si contraire à la tradition eut été de mauvais exemple et de mauvais augure. M. Véron préféra la Tenlalion (1), opéraballet parfaitement ridicule qui fut représenté le 21 juin 183"2 (2). » Mlle Duvernay, dans le rôle de Miranda, eut la un grand succès. Quelques jours avant la première, Véron l'avait trouvée tout en larmes. La mère de la danseuse qui était là expliqua au directeur la cause de cette douleur. Sa iille, qui n'avait pas de diamants, devait danser à côté de Lise Noblet, qui en avait beaucoup. Véron s'empressa d'envoyer chercher chez le joaillier Janisset quelques bijoux de prix, et la balle rine lut consolée.
PauUne Duvernay n'était pas de ces danseuses chez lesquelles le peu d'intelligence dont elles peuvent disposer se réfugie dans les jambes. Elle étudiait ses rôles, elle préparait ses ell'ets. Dans la Révolte au Sérail, elle improvisa; elle mima avec beaucoup de verve un conseil de guerre tenu
(1) La Tenlalion (de Saint-Antoine), opéra-ballet en 5 actes, paroles de Gavé, musique dllalévy pour lopéra et de Casimir Gide pour le ballel.
(2J Ch. de Boigne, Pelils Mémoires de l'Opéra, p. 23.
par des femmes et que le librettiste n'avait pas prévu. Le public lui sut gré de cette scène très réussie et jamais elle ne fut plus applaudie que ce soir-là
Peu de temps après ces débuts, la jolie danseuse, dans un accès de mysticime, chercha un asile entre les murailles d'un couvent, mais elle s'y trouvait à peine depuis quelques jours quelle éprouva l'impérieux besoin d'en sortir. Elle résolut de se consacrer non plus à Dieu mais aux hommes, et elle s'aperçut que c'était sa vraie vocation. Elle y apportait, au moins par intermittences, un certain désintéressement, mêlé d'une assez forte dose d'ironie.
On raconte qu'un grand seigneur russe lui faisait la cour.
— M" aimez-vous autant que cent mille francs ? lui demanda-t-elle.
lU'aimaitsans doute autantque cent milfe francs. car il se hâta d'aller les prendre et, de retour chez. la danseuse, il se carra dans le canapé, avec les façons d'un homme qui se considère comme le maître du logis puis qu'il paie.
Ce boïard fut très étonné quand on le pria de sortir avec son argent, et de ne plus revenir.
L'histoire des cent mille francs refusés par une femme de théâtre était si extraordinaire, si in-
27i LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIS-PHILIPPE
vraisemblable qu'elle (ît le tour derOpéra, d'abord, et puis le tour de Paris. Un jeune secrétaire d'ambassade en eut connaissance. Il était pauvre. Il compta sur cette intirmité pour séduire Pauline Duvernay. 11 se présenta chez elle et avec ses allures romantiques, qui servaient alors à empaumer de candides jeunes iilles ou des femmes lasses de la banalité du mariage, il ollrit, n'ayant pas autre chose à olfrir, sa vie que la danseuse ne lui demandait pas et dont elle n'avait nul besoin. Elle se contenta de répondre :
— Je suis sûre que si je vous priais de me donner une de vos dents vous me la refuseriez.
Le jeune secrétaire d'ambassade sort, revient avec une dent et pour prouver qu'elle est bien à lui, qu'il ne Tapas achetée d'occasion, il montre sa mâchoire.
— Ah! mon Dieu! s'écrie la danseuse. Vous vous êtes trompé. C'est celle de dessous que je voulais.
Etle malheureux candidat à l'amour désintéressé pailit sans demander son reste.
Pauline Duvernay quitta l'Opéra en 1836, après quelques années d'une existence très mouvementée, et, comme la vertu est toujours récompensée, elle finit par épouser un anglais très riche, M. Lyne-Stepens.
Mlle Albertine qui cachait le plus possible, et
LES DANSIilSES DE L OPERA 275
elle avait bien raison, son nom de Coquillard, était aussi une très jolie lille. Elle avait plu — sallavil et plaçait — au duc d' Aumale et était devenue sa maîtresse, sa première maîtresse, dit- on. L'intensité de la passion du jeune prince, eiïraya Louis-Philippe, d'autant plus que la ballerine, car pour être danseuse on en est pas moins femme, la partageait. Obligée de partir pour Londres, JSIIle Albertine y resta trois mois et elle y eut un très grand succès. Elle revint avec beaucoup d'argent et avec une maladie très grave, dont elle mourut quelque temps après, soignée à ses derniers moments parle jeune prince qui n'avait pas cessé de l'aimer.
Le Charivari avait surnommé Sophie et Adèle Dumilatre les sœurs demi-laites. Sophie manquait de beauté et de charme. A l'époque de ses débuts, un ami l'avait recommandée à Théophile Gautier et, pour lui attirer sa bienveillance, il ne manquait pas de répéter — « Elle est sage... elle veut rester sage (sa figure devait l'y aider beaucoup)... c'est une rosière. »> — Taisez-vous donc, interrompit le censeur Perpignan qui se trouvait là, vous allez le décourager.
C'étaient aussi deux sœurs que Louise et Delphine Marquet, la première brune, l'autre blonde. Roger de Beauvoir disait : « La blonde, c'est le jour, la brune, c'est la nuit » — i' Ma fois ! remar-
qua Gautier, il y a des moments où on voudrait faire du jour la nuit, et réciproquement. »
Mlle Legallois, médiocre danseuse, pour qui l'Opéra n'était qu'un champ de manœuvres amoureuses, eut, parmi ses amants, le général de Lauriston.
« Le général, annonça un jour le Monileur^ est mort dans les bi-as de la relifjion. »
Et, depuis ce jour-là, dans le corps de ballet, on appela Mlle Legallois la Religion.
De toutes ces danseuses, de toutes ces petites créatures, si légères de corps et d'âme', trois noms seulement ont survécu : la Taglioni, Carlotta Grisi et Fanny Essler.
Marie Taglioni était née en I8O/4 à Stockholm, où son père Philippe Taglioni, était maître de ballet au théâtre. Elle avait débuté en 1822 avec un succès immense sur le théâtre de Vienne, dans un ballet mythologique : RécepUon dune jeune nymphe à la cour de Terpsichore. Elle jouait le rùle de la jeune nymphe.
De 1822 à 1826, elle avait dansé à Vienne, Sttutgart, Munich. Le 23 juillet 1827, elle débuta à l'Opéra dans le ballet de la Vestale et dès ses premiers pas, elle effaça, elle relégua au second pliin Moiitessu, protégéeparle directeur M. Lubert.
Cependant, Marie Taglioni n'était ni jolie, ni bien faite. Elle avait de loiiffs bras de faucheux
des jambes trop maigres et la poitrine enfoncée, ce qui lui donnait une démarche et une attitude disgracieuses. I^orsque son père l'avait conduite tout enfant au professeur de danse Goulon : « Que diable voulez-vous que je fasse, avait dit celui-ci, de cette petite bossue. »
Cette petite bossue, au visage banal, réussit à force d'études et d'ambitieuse ténacité, à devenir la première danseuse de son temps. De 1827 à 1832, chacun de ses nouveaux rôles fut pour elle un nouveau triomphe (1). En 1832 (2), elle créa le ballet de la Stjlphide {\h mars) et quelques jours
(1) En 1828, dans la Belle au bois dormant, en 1829, dans la Tyrolienne de Guillaume Tell, en 1830, dans le Dieu et la Baijadère (lorsqu'à la fin de la repré^entalion le r.^gisseur Salumé s'avança pour nommer les auteurs Scribe et Haiévy, le public l'interrompit pour réclamer la réapparition de la danseuse), en 1831,1e 22 novembre, dans le ballet de Robert le Diable, où elle jouait le rôle de l'Abbesse.
(2) Le vicomte Sosthène de la Rochefoucauld, directeur des Beaux-Arts, avait imposé, sous la Restauration, aux danseuses, un large pantalon qui dépassait la ju{)e. Kn 1832i la Taglioni adopta la jupe courte, le tutu, et le maillot collant, costume employé désormais pour tous les rôles et contre lequel Théophile Gautier, au nom de la couleur locale, protesta, en 1839, à propos d'un ballet donné par des Indiennes.
En 1840, à la Porte Saint-Martin, Lola Montés (pour ennuyer, dit-on, un amant qui avait rompu la veille avec elle, mais le public, lui, ne s'ennuya pas) dansa sans maillot. Ce fut un grand scandale. On obligea Lola Montés à quitter le théâtre et elle partit pour l'Allemagne où l'attendaient des aventures extraordinaires et qui n'eurent avec l'art dramatique que de très lointains rapports.
après ce quatrain, interprète de l'unanime admiration, courait Paris :
Pourquoi ce long regret sur vos ailes perdues, 0 Sylphide aux souris caressants et vermeils? Essuyez au plutôt vos larmes ingénues : Une aile est inutile avec des pieds pareils.
Cinq ans plus tard, le 2'2 avril 1837, se termina la carrière de la Taglioni à l'Opéra. On ne devait plus l'y revoir qu'à d'assez longs intervalles et en représentation extraordinaire.
Elle avait épousé en 1835 le fils d'un pair de France, M. Gilbert des Voisins. Celui-ci, pour les sommations à ses parents, s'était adressé à un avocat célèbre, qui lui avait dit : « Je consens à vous assister dans cette affaire, mais à condition que vous me continuerez votre confiance pour le procès de séparation. » Ce procès n'eût lieu que neuf ans plus tard. La séparation fut prononcée par le tribunal de la Seine le 21 août 18/i/|.
Depuis son triomphe de la Sylphide, en 1832, les caprices de la Taglioni augmentaient en même temps que sa réputation. Elle inventait sans cesse de nouveaux prétextes pour ne pas jouer. Le plus fréquent était les engelures. Elle en avait même au mois de juillet. Véron lui attribue l'invention du mal au genou, du mot sinon de la chose, car la chose elle-iTiômo, on peut affirmer sans crainte d'erreur, qu'elle est fort ancienne.
« Lorsque je quittai l'Opéra (1), dit-il, Mlle Taglioni avait encore une dernière année d'engagement à faire avec M. Duponchel. Presque immédiatement après ma retraite, elle déclara un mal au genou ; on convoqua tous les médecins et chirurgiens ordinaires et extraordinaires de l'Opéra : mes amis de Guise, Roux, MM. Marjolin et Magendic ; la consultation fut longue et sérieuse ; il n'y avait au genou ni gonflement ni rougeur; mais, au moindre toucher la physionomie de la danseuse exprimait la douleur la plus vive. Pendant que les chirurgiens discutaient avec chaleur sur les névroses, sur les gaines des tendons, M. Magendie et moi nous ne pouvions nous empêcher de rire dans notre barbe. Mlle Taglioni resta plusieurs mois sans danser. Trois ou quatre ans après, mon ami Adam fut appelé comme compositeur à Saint- Pétersbourg. En entrant dans l'appartement de Mlle Taglioni, qui était alors première danseuse au Théâtre-Impérial, il vit accourir dans ses jambes une charmante enfant. « A qui donc cette jolie petite fille ?» Mlle Taglioni lui répondit en riant : u C'est mon mal au genou (2). »
Son engagement à l'Opéra devait finir le 25 avril 1837. Duponchel ne le renouvela pas. En apprenant cette grave nouvelle, les Taylionisies
(1) En 1835.
(2) Mémoires d'un Bourgeois de Paris, t. IV, p. 302.
s'agitèrent. Les habitués de la loge infernale décidèrent que pendant la dernière représentation de la danseuse, le 22 avril, des gens apostés réclameraient la tête de Duponchel et que de la loge on jetterait sur la scène une tête en carton qui reproduisait très exactement les traits du directeur. Tout était prêt et l'exécution allait avoir lieu, lorsqu'un aide de camp envoyé par la reine Amélie, qui assistait au spectacle, ce soir-là, demanda de sa part qu'on s'abstint de cette manifestation. Il y avait alors une tête (et pas en carton) qui allait tomber, ou du moins on le craignait, celle de Meunier, condamné à mort pour avoir tiré sur Louis- Philippe. Le roi fit grâce à Meunier, les habitués de la loge infernale firent grâce à Duponchel, et aucune des deux têtes ne tomba,
La Taglioni reparut à l'Opéra en 1838, enlSZjO, en 18/i4. En 18/i/i, fatiguée, vieillie, elle dansa cette scène de l'ombre, à propos de laquelle Alfred de Musset avait écrit sur son album :
Si vous voulez ne plus danser Si vous ne faites que passer, Sur ce grand théâtre si sombre, Ne courez plus après votre ombre.
Et tâchez de nous la laisser (I).
^l) Sur la première page d'un de ses livres qu'il lui envoyait, Victor Hugo avait écrit cette dédicace : « A vos pieds, à vos ailes ! »
Retirée dans sa villa du lac de Côme près de ^lllo Pasta, elle s'y ennuyait. l*aris lui manquait. Elle y revint sous le second Empire pour s'}'' occuper de l'éducation chorégraphique et des dél)iits d'Emma Livry, en qui elle espérait se survivre. L'Opéra lui oITrit un banquet aux Frères-Provençaux, le 2 décembre 1859. Ce fut sa dernière heure de gloire.
La Taglioni était encore dans tout l'éclat de sa réputation, lorsque la direction de l'Opéra, lassée de ses caprices, lui opposa une redoutable rivale.
Il y avait en 183.^i au Théâtre-Royal, à Londres, deuxdanseuses, deux sœurs, Thérèseet Fanny Ess- 1er. On disait que celle-ci, la plus jeune, avait inspiré au duc de Reisclitadt une profonde passion. C'était une légende inventée par Mery, pieusement recueillie par quelques journaux allemands, et que ne démentait pas trop la ballerine, parce qu'elle flattait sa vanité (1).
Vérou apprit que, mal payées, peu connues, elles étaient médiocrement satisfaites de leur situation. Il alla à Londres pour leur offrir un engagement à l'Opéra de/iO.OOO francs par an. Elles hésitaient. Pour les décider, il les invita à diner à Glarendon's hôtel où il était descendu, et, audes-
(1/ Elle avoua ceperidnnt un jour à V'éron qu'il n'y avait rien de vrai dans celle histoire. V, Mémoires d'un Bourgeois de Pans, t. IV, p. 257.
sert, un valet apporta sur un plateau d'argent pour une centaine de mille francs de bijoux, de diamants et de perles. Elles se contentèrent de prendre une épingle et une bague d'une quinzaine de louis, mais l'engagement fut signé.
Le 10 septembre 1834, Fanny Essler débuta à l'Opéra dans la Tempête^ ballet en 2 actes composé pour elle par Adolphe Nourrit et Goralli, et mis en musique par Scliweitzlioeffer (1).
Son succès, un peu retardé par ce que son genre offrait d'imprévu, s'affirma dans le Diable boiteux (2), le 1" juin 1836. Elle osa, ce soir-là encore, malgré des résistances et des préjugés qu'elle devinait, être elle-même. Elle parut sur la scène vêtue d'une basquine bordée de pompons, d'un jupon relevé de passequilles, avec un peigne d'écaillé dans les cheveux et une mantille assujétie par deux roses, et des castagnettes à la main.
A la danse aérienne, idécdisie, de la Taglioni, dans un nuage de gaze et de mousseline, elle osa substituer une danse ardente, passionnée, réaliste, une danse de femme et non de nymphe, celle qu'avaient vainement tenté d'acclimater à Paris,
(1) Thérèse Essler débuta le 1" octobre dans Gustave III ou le Bal masqué, opéra en 5 actes, de Scribe et d Au lier, dont la première représentation avait eu lieu le 7 février
(2) Ballet en 3 actes, de Berat de Gurgy, Adolphe Nourrit et Coralli, musique de Casimir Gide.
soutenues par Théophile Gautier mais, jugée, « iiulccentes » et « immorah^s » par h» plupart des criti(iu('s, les danseuses espagnoles, Manuelita Dubinou, les sœurs Fabiani et Dolorès Serrai (1).
Son succès fut immense. Les théâtres s'ouvrirent désormais ru fandango, au boléro, ou zapaleado, et surtout à la cachiicha (2).
C'est à cette époque que sur le socle de la statuette de Fanny Essler que venait de modeler le sculpteur Barre Roger de Beauvoir écrivit ces vers :
(1) Parmi les danseuses étrangères qui vinrent jouer à rOpéra, pendant cette période de dix-liuit ans, celles qui curent le plus de succès (à la fin de l'année 1844) furent les danseuses viennoises. Elles avaient de 5 à 12 ans, et elles étaient toutes juives, conune leur directrice, Mme Weiss, comme le médecin attaché à la petite troupe. Mal vêtues, trop fardées, mais très consciencieuses, très disciplinées» elles manœuvraient avec un ensemble parlait. Elles furent à la mode, surtout à cause de leur âge, pendant une quinzaine de jours. Le bruit de leur succès arriva jusqu'à la cour et elles devaient figurer dans une représentation de la Muette de Port ici donnée aux Tuileries, mais M. Duchatel, ministre de l'Intérieur, eut l'idée bizarre d'exiger que, quoique juives, elles fissent leur première communion. Sur leur refus, elles furent mises à l'index, et M. Duchatel profila de celte occasion pour interdire l'emploi des enfants dans les pièces de théâtre.
(2) Il y eut une sorte de parodie du ballet du Diable boiteux dans un vaudeville de Varin et Dumanoir qui fut joue avec un très grand succès aux Variétés, au mois de janvier 1S38, les Saltimbanques. Odry y dansa la cachucha, et de manière à rendre presque jalouse Fanny Essler qui assistait à la représentation.
Bacchante aux cheveux noirs, courant sur le Méandre Avec les léopards enivrés de raisin, Ilnletanle d amour et joyeuse denlendre Ta cymbale argentine aux échos du ravin ;
Catalane fou;.Micuse au flanc nerveux qui ploie Coninie. au cirque espagnol, l'adroit toréador; Toi qui lances l'éclair de ta robe de soie. Arrondissant pour nous tes bras pailletés d'or;
Adorable Manon pour qui, dans les casernes, Ainsi que pour la Reine eût roulé le tambour, Pour qui, durant le bal et sous quatre lanternes, Les marquis se seraient battus jusquesau jour;
Inexplicable Sphinx, flUe de vingt contrées. C'est toi que Barre a faite en ce plâtre enchanteur. Nous appelant encor de tes lèvres dorées, Car ta danse a la voix et l'àme du chanteur !
Plus tard, Fanny Essler dansa la mazurka, \si smolenska, la cracovienne, avec des costumes appropriés, avec le dolman, la pelisse, le talpack hongrois, le schapska de plumes de coq, les bottes à éperons d'acier.
Surtout parce qu'elle était jolie, très jolie (et cette raison en vaut bien une autre), Théophile Gautier, d'accord en cela avec la plupart des hommes, la trouvait supérieure à la Taglioni, que préféraient les femmes.
« Elle est, disait-il (1), beaucoup plus belle et
(1) Dans son feuilleton du 5 novembre 1838.
plus jeune ; son prolil pur et noble, la coupe élégante de sa tète, la manière délicate, dont son col est attaché, lui donnent un air de camée anti(jue on ne saurait plus charmant; deux yeux [>leins de lumière, de malice et de volupté ; un sourire naïf ' et moqueur à la lois, éclairent et vivilient cette heureuse physionomie. Ajoutez, à ces dons précieux, des bras, ronds et potelés^ qualité rare chez une danseuse, une taille souple et bien assise sur ses hanches, des jambes de Diane chasseresse que Ton croirait sculptées dans le marbre du Pentélique par quelque statuaire grec du temps de Phidias, si elles n'étaient plus mobiles, plus vives et plus inquiètes que des ailes d'oiseaux, et, sur tout cela, les Vénus et les Cupidons, Vénères Ciipidinesque, comme disaient les anciens, tout ce qui ne s'acquiert pas et qu'on ne peut expliquer .
Comme danseuse, Mlle Essler possède la force, la précision, la netteté du geste, la vigueur des pointes, une hardiesse pétulante et cambrée tout à fait espagnole, une facilité heureuse et sereine dans tout ce qu'elle fait, qui rendent sa danse une des choses les plus douces du monde à regarder ; — elle a, en outre, ce que n'avait pas Mlle Taglioni, un sentiment profond du drame : elle danse aussi bien et joue mieux que sa rivale. »
Théophile Gautier écrivait ceci à propos d'une
reprôsontntion de la Fille du Dunube, dans laquelle Fanny Essler avait repris un des rôles de la Taglioni. Les partisans de la danse étliérée et spiritualiste se crurent obligés de protester. Il y eut une bagarre dans la salle, une vrai bataille, au cours de laquelle le chef de claque, Auguste, perdit son lorgnon, sa chaîne de montre — et sa place. On lui rendit peu après, mais son lorgnon et sa chaîne on ne les lui rendit pas.
En I8/1O, Fanny Essler alla avec sa sœur à Rome et, la même année, elle partit pour l'Amérique. Sur le bateau qui la transportait aux Etats- Unis, les places furent plus que doublées.
Les administrateurs ouvrirent une souscription pour lui donner à l'occasion de son départ un souvenir. Ils achetèrent une couronne d'or, mais, au moment où on se disposait à la lui offrir, quelquesuns des souscripteurs furent pris de scrupules et crurent devoir consulter le pape. « Je ne puis, leur dit Pie IX dans l'audience qu'il leur accorda, vous donner ni mon approbation ni mon consentement, et je ne veux pas m'opposera votre projet, mais je pensais que les couronnes étaient faites pour les têtes et non pour les jambes (1). »
(1) Une danseuse réussit à se faire un nom à côté de ces deux grands noms de la Taglioni et de Fanny Essler. Ce fut Carlolta Grisi.- Née en 1821, elle eut pour maître Perrot qui l'épousa. Elle débuta à la Renaissance en 1841, dans un
LES DANSEUSES DE L OPliRA 287
opéra-ballel do Sauvage et Fontana, les Zinç/ari, et, la même année à rOi)éia, dans la Favorite. Elle eut ses deux pliin grands succès dans le ballet de Giselle, de Tiicophile Gautier (1S41) et dans la Jolie fil'.e de Garni, opéra de Saint-Georges et Adam (juillet 1842). Elle se rattachait à l'école de la Taglioni. Carlotta Grisi quitta l'Opéra en 1857.
LE CORPS Db BALLET DE l'oPÉRA EN t 834
Artistes de la danse :
i\!M. Perrot, Montjoio, Mazillier, Simon, Daumont, Barriz, Fremolle, Elie, Desplaces, Quéiiot, Emile, Ropiquet, Saxoni.,
jNIines Taglioni, iXobiet, Montossu, Legallois, Alexis, Leroux, Brocard, Elie, Perceval, Vagon, Fitz-James, Roland, Benard, Ropiquet, Aline.
« Cette dernière est partie furtivement avant l'époque fixée pour le congéqu'elle avait obtenu. »
Artistes des ballets :
^ MM. Peqiicux, Alerme, Grosneau, Faucher l*"", Vincent, Louis Petit, Lenfant 2^, Guifîard, Isambert, Gondoin, Cornet, Desplaces, Begrand,Carret, Scio, Grenier, Chatillon 2®, Prévost, Callaut, Merantejeune, AdnetjMilol", Ragaine,Cellariu3,
(1) Almanuch des spectacles de 1831 à 1834. Dixième année. Paris, 1834, p. 23.
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Les plaisirs du Carnaval.
290 LA VIU PARISIENNE SOUS LOIIS-TMIILI-PPE
Coraly, Jossot, Lefebvre, KefTer,Massot,Mazar(], Monnet, Emile Mabile, Mignot, Petit, Clément, Achille, Adrien.
Mmes Pérès, Lemonnier, Seuriot 2®, Lecomle Bassomj)ière, Leclercq, Lacroix, Coupotte, Campan, Delaqnit, Robin, Saulnier l""^, Mory, Marivin, Le Beau, INIonnctl'''', Guillemain,Ghanet, Maisonneuve, Aimée Petit, Bourgoin, Danse, Jomard, Angelina, Keppler, Lemercier, Pierson, Filz-James 2"^, Colson, Gellarius, Duménil r"', Guichard, Pujol, Alberiine, Blangi, Blaye, Hus, Guerpont, Pauline, Joséphine, Fitz-James 3®, Maria, Albrey, Dumesnil2^, Florentine, Delucenay, Mélanie, Lefèvre, Carrez, Jouve, Clément.
Élèves :
JM^L Coulon-Lenoi)-, Alexandre, Carrez, Dor, Emile, Faucher, Honoré, Merante, Paul, Adolphe, Huguet, Henry, Etienne, Brillant, Martin, Hippolyte. Collet, Provost, Durand, Milot 2^
Mlles Pi3rson, Baptiste, Caroline, Euphrasie, Élise, Julia, Victorine,Dumilatre l"^**, Dumilatre 2" Renard, Athalie, Devaux, Saulnier 3^ Ragaine, Virginie, Lechesne, Popelin, Monnet 2% Gélestine, Provost, La Clef, Rodil, Delépine.
Supplémentaires :
Mlles Blanche, Combe, Baille, Ida.