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QUELQUES GENS DE LETTRES EN

Il existait en 1837 à Paris un jeune écrivain qui ne manquait pas de talent mais qui manquait — et beaucoup plus qu'il n'aurait voulu — de réputation. 11 s'appelait Jules Lecomte. Né à Boulognesur-mer, en 18I0, et fils d'un officier de marine, il avait été embarqué à quinze ans comme pilotin sur un navire en partance pour la Martinique. Il était lieutenant de vaisseau à vingt-deux ans lorsqu'il donna sa démission et entra dans la littérature.

Il vint habiter Paris et s'occupa de littérature maritime. Il fut même un des créateurs de ce genre qui compta parmi ses représentants Jal, Eugène Sue et Georges de la Landelle. Il débuta en 1833 par deux ouvrages dont la plupart des exemplaires restèrent chez l'éditeur : Pratique de la

pêche de la baleine dans les mers du Sud et Belalion d'un naufrage sur la côte d'Afrique.

En 1837, après quatre ou cinq ans de littérature aquatique mai.s- secrète, Jules Lecomte était encore très peu connu et très irrité de ne pas Têtre davantage. Le dépit lui inspira un pamphlet qui, du jour au lendemain, lui procura la notoriété, mais, un notoriété d'assez mauvais aloi et qui pesa tristement sur la suite de su carrière. Les hommes qu'il avait attaqués ne lui pardonnèrent jamais et leur haine ne négligea aucun moyen de se venger et de se venger cruellement.

Correspondant de V Indépendance Belge Jules Lecomte — dissimulé sous le pseudonyme de Van Egelgom — envoya à ce journal, en 1837, des Lettres sur les écrivains français, qui parurent en volume la même année (1). C'était une série de portraits et de portraits aussi peu flattés que possible, tels que pouvait les tracer un jeune littérateur auquel le succès de ses aînés ne causait qu'une très médiocre satisfaction. On chercha l'auteur de ce pamphlet et on le trouva assez vite. En vain Jules Lecomte se hâta de détruire les exemplaires non vendus. Il en restait assez en oirculation pour provoquer un scandale très réussi.

Presque introuvables aujourd'hui, les Lettres sur les écrivains français, forment un tableau

(1) A Bruxelles.

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très curieux, très vivant du monde littéraire en 1837 (1), df'S (jnainesO'dcs travers des gens de lettres les plus en vue, de ce qu'on disait d'eux dans les salles de rédaction, dans les cénacles, dans les salons. C'est un pamphlet, mais un pamphlet bien renseigné. A ce titre, les extraits que je vais en donner ne seront pas, je crois, sans intérêt pour le lecteur.

Van Egelgom, qui formule les opinions et exprime les rancunes de Jules Lecomte, est un bon bourgeois de Bruxelles, cuiieux de littérature et surtout de littérature française. Ses compatriotes, se contentent de piller nos écrivains en faisant dos èontrefaçonstle leurs livres. Il tient, lui, à les contempler de près.

11 arrive à Paris. 11 va à l'Opéra voir jouer les Ifuguenols et là, au foyer, un de ses amis parisiens qui lui sert de « cicérone », lui montre les hommes du jour.

Voici l'état major de la critique, Jules Janin, « l'inévitable, soit qu'on lise quelque chose, soit qu'on aille quelque part ». Désiré Nisard, Hippo-

(1) Jules Leconile se donne une place dans cette galerie mais il ne se traite pas trop mal : « C'est, dit-il, un grand mince et pâle, qui porte moustache et mazarine. On lui donne l'air hautain et quelque peu fat; c'est un de ces hommes qu'on aime complètement, ou qu'on hait complètement. Comme écrivain, il a de l'imagination ; mais, son stvle tâtonne encore et cherche une forme... »

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lyle Lucas, du Bon Sens (1), Cliaudcsuigues, qui écrit dans la Chronique de Paris (2), Lassailly, Louis Viardot et Théophile Thoré, rédacteurs au Siècle (3), Sainte-Beuve, « petit, blond, d'un extérieur fort simple et qui ne trahit nullement son âme si chaleureuse.il vit fort retiré avec sa vieille mère dans le quartier du Luxembourg qui est presque un département pour le centre de Paris >> et enfin, Gustave Planche :

« Fils d'un pharmacien (4), M. Planche n'avait d'abord songé qu'à devenirapothicaire; mais lafin de ses études classiques, qui furent excellentes, changea le cours de ses idées, et il se mit à faire de la critique, d'abord obscurément, aujourd'hui avec éclat...

M. Planche est un homme sans souci de sa personne (5), qui porte, jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus, l'habit noir que son tailleur avait fait pour

(1) Fondé le 15 juillet 1832 et qui vécut jusqu'au 3 mars 1839. Il y avait déjà eu un journal de ce nom sous la Révolution (en 1791).

(2) La Chronique de Paris parut en janvier 1836 et juillet 1837. Balzac en fut le fondateur et le principal rédacteur.

(3) Le premier numéro du Siècle est du l" juillet 1836.

(4) Le père de Gustave Planche avait sa pharmacie au coin du boulevard et de la chaussée d'Antin.

(5) Légende, paraît-il, pure légende, inventée sans doute par quelque écrivain dont le critique n'avait pas assez apprécié le talent. Gustave Planche n'était pas plus sale que. Ib plupart de ses confrères.

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quelqu'un qui l'a trouvé trop large et n'en a paS' voulu. M. Planche est taché, crotté, les cheveux au vent et le nez barbouillé de tabac ; c'est j'antithèse physique la plus complète de M. jMussL-t, ciré, ganté, pincé, frisé, parfumé au dernier point. M. Planche n'a même pas de manières ; il tutoie tous les gens avec lesquels il a dîné une fois. C'est d'ailleurs un gros garçon de bonne mine, de trente-deux à trente-trois ans, grand, fort, à l'air monacal et imposant... »

Non loin de ce groupe de critiques, Alfred de Musset garde cette attitude ennuyée et dédaigneuse qui lui était habituelle, et le guide de Van Egelgom lui apprend que cet écrivain « reste quelquefois trois mois sans sortir de son cabinet. Il y vit comme un garçon tailleur et fait des économies et de beaux vers. Quand il a amassé quelque argent et quelques vers, il se montre au soleil ».

Victor Hugo, « qui a un pantalon trop court et des cheveux trop longs », cause avec Granier de Cassagnac « qu'il appelle son scorpion parce que c'est avec lui qu'il piquait M. Dumas (1) ».

« M. Victor Hugo a trente-quatre ans. Il est marié depuis 1827, et a quatre enfants. Sa femme

(1) Comme on le verra plus loin, Victor Hugo était accusé d'avoir inspiré, par jalousie, les articles de Granier de Cassai^nac contre A-lexandre Dumas.

(Mlle Foucher, sœur de Paul Foucher) a été et est encore môme fort jolie ; c'est une brune qui rappelle les belles jeunes femmes espagnoles peintes par Velasqucz.

Il habite maintenant place Royale au Marais, dans une ancienne maison du dix-septième siècle, dont les escaliers sont larges à livrer passage à des bataillons. Les appartements du poète ont une hauteur monumentale ; rien n'impose comme ce logis qu'habite M. Victor Hugo. Son salon est tendu de vieux lampas; sous une des faces principales, un large dais de soie garni de franges, de glands, de bois sculpte, envoloppe le fauteuil féodal de quelque vieux suzerain, celui de l'auteur de Noire-Dame. Lorsqu'il reçoit, M. Victor Hugo se tient dans ce fauteuil ; cela est un peu aiTecté peut-être, mais c'est à coup sûr fort imposant ; le mobilier de ce salon est d'un style un peu indécis, ledix-septièmeet le dix-huitième siècles s'y confondent. Les bois sculptés de Hollande, les meubles de boule (s/r), les rocailles dorées, les miroirs de Venise, les tapisseries d'Alençon et le camayeu en font les~^frais. Exact ou non, conforme à une époque ou capharnaiim de plusieurs, l'aspect de ce large salon n'en est pas moins curieux. Le tapis qui recouvre les dalles de marbre est d'une extrême magnificence et d'une rare conservation ; il représente une scène du moyen âge.

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M. Hugo est fort simple dans ses allures et dans ses habitudes. C'est surtout à le voir sans le connaître qu'on doit être trompé. 11 a reçu de Louis XVIil la croix d'honneur, et une pension qu'il n'a plus depuis 1830. M. Hugo a une cour de jeunes poètes qui se sont enflammés pour lui du fond de leurs provinces et dont il se sert avec l'adresse la plus réfléchie. Quand il n'a plus besoin d'eux, il les brise. On voit donc aussi que la plupart de ces séides sont obscurs : sitôt que leur nom perce, ils vont travailler pour eux; ils auront de l'ambition, de l'amour-propre pour eux ; ils emploieront leur crédit pour eux-mêmes... M. Hugo les change. On le dit un cœur sec et égoïste; des hommes qui ont beaucoup vécu avec lui s'en plaignent amèrement. On le dit aussi fort avare, et surtout peu obligeant malgré sa position si haute et son influence si efficace, s'il le voulait. La publication des fameux articles démolisseurs (1), publiés dans le Journal des Bêbats,\)ar M. Gianier de Cassagnac (contre Alexandre Dumas) et dont M. Hugo s'est avoué l'instigateur, seront toujours considérés comme une mauvaise action, moins pardonnable à un homme si éminent qu'à tout autre. »

Parmi les romanciers qui se trouvent également

(1) Le 1" et le 26 novembre 1S33 et le 30 juillet 1834. Les deux premiers élaient signés ; G.

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ce soir-là au foyer de TOpéra, celui qui excite le plus la curiosité de Van Egelj^om, c'est Balzac ;

«...Il n'est pas beau, je suis bien contraint de vous le dire, mais qu'il est gros ! mais qu'il est petit ! c'est Falstalï. Je ne sais si c'est son habitude, mais il était court et rouge comme un œuf de Pâques...

M. de Balzac, qui a aujourd'hui f^2 ans, n'est guère connu dans le monde littéraire au sommet duquel le place l'opinion public, qu'à partir de la publication de la Peau de Chagrin (1). Deux ouvrages sans signature : le Dernier Chouan (2) et la Physiologie du Mariage (3) obtinrent un grand succès par suite de la vogue qui sempara de la Peau de Chagrin. La carrière de l'illustre romancier fut datée de ces trois ouvrages, et on ignora longtemps que celui qui écrivait Eugénie Grandet {h) avait précédemment composé vingt volumes...

Un ami qui nous accosta^ nou« parla d'un marché que venait de conclure M. de Balzac avec un éditeur nommé Deloye. L'exploitation des ou-

(1) Publiée chez Gosselin en 1831.

(2) Publié en 1829.

(3) Physiologie du Mariage ou Médilallons de philosophie éclectique sur le bonheur el le malheur conjugal, publiées par un jeune célibalalre. Paiis, Levavasscur et Urbain Canel

(4) Scènes de la vie de province. 1" volume, Paris, Mme Charles Bechet isa4 ir-'esl lédilion originale d'Eugénie Grandet)

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