‹ La vie parisienneChapitre 24 sur 34 · QUELQUES GENS DE LETTRES EN · texte numérisé non relu

QUELQUES GENS DE LETTRES EN

vrages déjà publiés par l'auteur, a été aecordée à rindustriel pendant quinze ans, à raison d'une rente annuelle de quinze mille francs, et à soixante mille livres comptant.

Puisque j'en suis à ^I. de Balzac, je veux vous compter une anecdote que j'ai apprise dans la môme soirée, et qui, m'a-t-on assuré, révèle un des traits distinctifs de son caractère.

D'abord je dois vous dire que M. de Balzac est bavard et menteur; maisilest menteur comme il est écrivain, et jamais ses mensonges ne sont dépourvus de littérature : ce sont des mensonges exorbitants qui ne peuvent tromper personne. Ainsi il entra un dimanche dans le salon de Mme Sophie Gay, et cria qu'ayant passé huit jours sans sortir de son cabinet, il avait gagné dix-huit mille francs. Ce trait au fond duquel on ne voit qu'une folle vanterie est un trait de l'homme. M. de Balzac aime par dessus tout à passer pour gagner considérablement d'argent. Mais l'anecdote la voici : Un soir de janvier, M. de Balzac entra dans le même salon, disant à tout le monde qu'il avait donné à M. Sandeau un cheval blanc pour ses étrennes. Peu de jours après on parle du chcn al blanc à M. Sandeau qui ne sut ce qu'on voulait lui dire. M. de Balzac continua pourtant de parler du cheval blanc, et, un peu plus tard, se trouvant en face de M. Sandeau, il aborda edrontement le

jeune écrivain, en lui demandant sérieusemeTit s'il était content du cheval qu'il lui avait envoyé. M. Sandeau accueillit spirituellement la plaisanterie et se loua fort du cheval...

On m'a assuré que malgré l'idée qu'on pourrait avoir à la leclure de ses ouvrages, M. de Balzac n'a eu dans les salons de Paris que des succès sans conséquences. iV peine cite-t-on quelques femmesde trente ans, parmi lesquelles peut-être aussi quelques-unes de quarante-cinq ans, qui auraient prouvé à l'auteur combien elles lui savaient gré de la réhahilitntion qu'il avait entreprise pour elles, et dont elles avaient fort besoin depuis l'Empire.

J'ajouterai pour clore les relations sur le plus fécond des romanciers (qualification inventée par M. Hippolyte Souverain (1) pour désigner celui qui fut Saint-.Aubin (2) autrefois) que M. de Balzac qui n'a qu'un cabriolet, est logé dans le quartier de l'Observatoire, c'est-à-dire hors de Paris ; que son mobilier passe pour être d'un luxe princier, qu'il n'a plus sa grosse canne et qu'il boit à lui seul plus de café noir que toutes les bonnes femmes de ma rue Montagne-auso-Herbes-Pohigères.

Chez ]ui il s'habille en moine, et quand il traite,

(1) Un des éditeurs de Balzac.

(2) Pour queliiues-uns de ses premiers romans et entre autres pour Wann-Chlore, puWié en 1825, chez Ui))ain Canel, Balzac avait pris le pseudonyme d'Horace de Saint -Aubin.

Danilys en 1841

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ce qu'il fait d'une façon splendide, sa table est couverte de vaisselle à son chiffre. Sa livrée est de fort bon ^oni. àNI. de Balzac, qui est célibataire, vit avec sa mère (1). »

A quelques pas de Balzac, un autre romancier se distingue par un tic qui, continuellement, lui fait faire la grimace. C'est Alphonse Karr :

« M. Karr, qui est né en Bavière (2), a été professeur et maître d'études dans un collège. Il est entré dans la littérature par le journal le Figaro (3)... M. Karr passe et aime à passer pour un original. Il s'entoure de toutes les choses qui doivent contribuer à constater ce tic moral. Il s'ha-

(1) On peut rapprocher de ce portrait le jugement que portait sur Balzac, en 1843, Lesur, dans son Annuaire : « Moins heureux et moins habile (qu'Eugène Sue), ne cherchant pas même à déguiser les infamies qu'il analyse, M. de Balzac tait franchement de la littérature vicieuse. Sous prétexte d'études psychologifjues, il dissèque complaisamment les membres gangrenés d'une société hideuse, inventée par lui pour les besoins de son œuvre. Lisez : Un mariage de garçon en province; la Muse du Déparlement; la Monographie de la vie parisienne, et, à travers le cynisme des mots, vous trouverez peut-être la raison de tout cet étalage de crimes et de dépravation, et vous sentirez derrière cette fausse verve le fiel et l'impuissance. » 'Voilà comment on appréciait Balzac, quelques années avant sa mort, alors qu'il avait publié la plupart de ses chefs-d'œuvre.

(2) Alphonse Karr n'était pas né en Bavière mais à Paris, le 4 novembre 1808.

(3) Alphonse Karr a raconté dans son Livre de bord (t. I, p. 102) comment une grève de la rédac.lion, qui ne se trouvait lias assez payée, lui permit d'entrer, vers 1829, au Figaro, dont le rédacteur en chef était alors Victor Bohain.

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billait anciennement tout en velours noir, ou bien de nankin, suivant la saison. Il ne se loge comme personne ; il demeure aujourd'hui à un 6e ou 7e étage de la rue Vivienne ; la rue Vivienne pour un artiste ! Sa chambre est tendue de noir ; il a des carreaux de vitre violets ou blancs dépolis. 11 n'a ni table, ni chaises (ou une chaise tout au plus pour les visiteurs trop extraordinaires) et il couche sur un divan, tout habillé, m'assure-t-on. Il vit à la turque, sur des coussins, et écrit sur le parquet... Ses murs sont garnis de vieilleries, dont quelques-unes sont assez curieuses ; des vases chinois, des têtes de mort, des fleurets garnissent tous les coins. Il a pour domestique un mulâtre qu'il habille d'écarlate de fond en comble.

Quant à lui, M. Karr, il s'enveloppe, dans son logis, d'une robe turque et se coifle dune grecque en maroquift couverte de broderies d'or. Ses cheveux sont ras comme du velours d'Utrecht, il porte des moustaches et une mazarine.

Un des titres littéraires les plus efficaces à la réputation de M. Karr, ce n'est ni Sous les Tilleuls {}), charmante confession d'une vie de souffrances, ni Une heure trop tard (2), ouvrage moins vanté que son aîné, ni Fa dièze (3), que les plai-

(1) Publié chez Gosselin en 1832.

(2) Publié en 1833.

(3) Publié en 1834.

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snnts ont appelé une fadaise, ni enfin le Chemin le pins eoiirt (1), qui passe pour le procès-verbal de sa vie d'homme marié, mais c'eut Frëi/chuls... qui Frëijchals ? C'est son chien. Imaiçinez-vous que ce chien, qui, du reste est un magnifique terreneuve, est entre les mains de M. Karr un inestimable élément de réputation.

Le chien est promené par le mulâtre, vêtu d'écarlate (le mulâtre), dans tous les lieux publics; ce mulâtre est aussi pour beaucoup dans la combinaison. Tous deux font parler du maître : c'est le chien d'AIplionse Karr! c'est le mulâtre d'Alphonse Karr ! Lui-même, de même que son chien et son valet le rappellent sans cesse, rappelle aussi son valet et son chien partout où il écrit. Si vous voyez dans un article quelque chien de Terre-Neuve, l'article est de M. Karr. M. Karr pratique admirablement ce qu'ici on appelle la banque. Personne ne s'entend mieux à parler de soi, toujours et partout... »

La banque porte aujourd'hui, comme on sait, le nom de réclame. En 1837, elle était encore bien novice. Elle a fait depuis cette époque beaucoup de progrès.

« En quittant M. Alphonse Karr, continue le pseudo-Van Egelgom, nous retournâmes sur notre banc afin de regarder d'autres romanciers; mais (1) l'ublié en 18»ô.

au môme instant, M'"« la baronne Dudevant, dite George Sand ['\), entra au foyer, au bras de M. Charles Didier, l'auteur nébuleux de Rome Souterraine (2). A la vue de George Sand, Alfred de Musset se glissa derrière M. de Balzac et s'enfuit dans la salle (3).

Mme George Sand me parut une petite femme d'un aspect .issez délicat, de 30 ans environ, ayant de beaux et nombreux cheveux et un visage fort noble. Son profil est de ceux que les Français appellent 6o«/'6o/7/î/ens. Elle était mise avec un goût dont l'originalité n'avait rien de forcé ; ce n'était que de la distinction. Une robe de soie très bouffante, à manches plates, une mantille de velours vert émeraude, garnie de dentelles démesurées, et un beau diamant sur le front. Son pied est irréductible et sa main improbable (sic). Elle avait une cour déjeunes artistes à sa suite et les gens célèbres se rangeaient pour la saluer avec empressement. La chaude pâleur de son visage laissait briller dans tout leur éclat ses yeux noirs et luisants [li)... n

(1) La séparation de corps avait été prononcée par le tribunal de la Châtre, le 10 mai 1836.

(2) Borne soulerraine avait paru en 1833.

(3) Le voyage à ^'enise avait eu lieu dans les premiers mois de 1834.

(4) 11 existe un portrait de George Sand (lui date précisément de celle année 1837. C'est celui de CaUmatta.

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