QUELQUES GENS DE LETTRES EX
Le guide do Van Egelgom signale ensuite à sa curiosité Frédéric Soulié « le seul romancier qui balance M. de Balzac pour le moment (1) » et quelques écrivains de moindre importance, Nestor Roqueplan, Henri Berthoud et Vcron « qui est fort laid et porte par delà les oreilles un col de chemise que les rois de France guérissaient autrefois (2). »
La jalousie littéraire, si facile cependant à observer, tant les exemples s'en rencontrent l'réquemment, est soumise à certaines lois qu'on n'a pas assez étudiées. Elle s'exerce tout particulièrement entre écrivains du même âge, de la même ville (plus la ville est petite, plus lajalousie est grande) ou qui cultivent le même genre.
(1) Il ne le balançait pas, il le surpassait. On n'a qu'à consulter les journaux de reproduction du temps pour se convaincre que le public le préférait à Balzac.
(2) « A propos de celle infirmité (les écrouelles) attribuée à Véron, il est juste dédire qu'elle n'a jamais existé, et que c'est un trait qui peint assez la bienveillance que pratiquent entre eux les gens de lettres.
Il m'est arrivé plusieurs fois d'avoir à parler à Véron le matin. Presque toujours, je l'ai trouvé faisant sa toiletle ; tout en causant, il agissait fort librement, baissait le col de sa cbemise pour se nettoyer, et jamais je n'ai vu marque de plaies ou de cicatrices; il avait la peau fort blanche, comme presque tous les hommes gras, et j'aurais bien distingué la moindre trace de ce mal s'il en avait été affligé.
C'est Roger de Beauvoir, qui, lui voyant des cols qui lui donnaient 1 air d'un beau Nicolas de village, avait en riant fait courir ce bruit... » H. de Villemkssant, Mémoires d'un journaliste. Paris, 1876, t. V, p. 181.
Jules Lecomte qui faisait le roman maritime devait se montrer très sévère pourceux en quiil voyait des concurrents directs, Jal (1) et Eugène Sue.
« Je parlerai, dit-il, de M. Jal, le littérateur maritime, qui, m'a-t-on assuré, est né à l'âge de trois ans, ex-offitier de marine », et il lui consacre un éreintement des plus soignés.
La même absence de cordialité apparaît dans le portrait d'Eugène Sue :
« M. Eugène Sue a, comme beaucoup de gens d'esprit, des travers et poul-ôtrc même des ridicules ; ainsi, son valet ne lui présente ses lettres que sur un plat d'argent. Il a en outre une singulière manie, une manie sans exemple peut-être, c'est celle de vouloir absolument passer pour ne pas manger... INI, Sue a été élève en chirurgie sur un vaisseau dans la Méditerranée (2); à cela se bornent exactement ses titres maritimes (3). Dans ce
(1) Auguste Jal, né en 1791, à Lyon. Il avait servi dans la morine niiliîaire, sous l'Empire, et était parvenu, comme Lecomte, au grade de lieutenant de vaisseau. Ce que le pseudo-Van Egelgom lui reprochait surtout, c'était d'avoir publié en 1832 des Scènes de la vie marilime qui se vendirent beaucoup plus que la Pralique de la pêche à la baleine.
(2) Il navigua quelques années, assista en 18.8 à la bataille de Navarin et donna sa démission en 1829.
(3) Eugène Sue écrivait à cette époque son Histoire de la Marine française, à propos de lariuelle Van Egelgom, quelques pages plus loin, raconte cette anecdote : « Longtemps avant la publication de la 1" livraison, quelques fragments avaient paru dans les revues parisiennes : on les avait jugés.
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lemps-là, M. Sue, qui était jeune, n'était pas riche; son pore, brave médecin, usait pour lui-même de la fortune qu'il lui a laissée depuis. Les anciens camarades de M. Sue affirment que, du temps de leur intimité, il mangeait fort abondamment, et comme tous les jeunes gens, sans doute. Mais aujourd'hui, peut-être, M. Sue, qui a de grandes prétentions à la distinction, trouve-t-il que manger est est une chose trop commune et trop populaire. Ainsi, s'il traite ses amis, on lui servira pour lui seul lin œuf à la coque etun carafon d'eau de seltz... M. Sue est gros et fort; à pareil régime d'œufs molets en si'petit nombre, il maigrirait comme un os de seiche en moins de trois semaines. Comment lait-il donc ? En public il ne mange pas... c'estvrai !... mais dos qu'il est seul, son domestique lui sert volailles et aloyaux, dont il ne laisse .pie le souvenir. Puis, le soir, M. Sue qui est fort
m jour quil venait de livrer favant-goùt de son siècle de Jean-Bart, par un chapitre à la Walter Scott qui avait ete mp.imé dan. je ne sais quel recueil, M. Sue reçoit un paquet de Toulon par l'entremise du cabinet du ministre de la Marine. On déballe, on décacheté, on ouvre; M bue trouve... une médaille d'argent doré, sur laquelle il lit :