‹ La vie parisienneChapitre 20 sur 50 · LA BOHEME DE PARI · texte numérisé non relu

LA BOHEME DE PARI

Cette bohème est infiniment nombreuse et infiniment variée; elle comprend, en eflTet, tous ceux qui, dans Paris, dinent rarement et ne se couchent guère^ et, certes, le nombre en est grand. Mais nous voulons parler de la bohème la plus bohème, de la bohème intelligente et spirituelle, qui se compose d'un certain nombre de jeunes gens propres i faire d'excellents ministres, des procureurs du roi irréprochables et des industriels audacieux.

Aux uns, les moyens manquent pour arriver : les protections, la connaissance de quelque député bon enfant; aux autres, la volonté.

Tous sont paresseux avec délices, et, comme ils ne

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font rien que tourner leor siècle en ridicule, cet cîce, vu la vivacité de leur esprit, les conduit à des elfets ravissants, qu'ils prodiguent volontiers dans leurs conversations comme Buddngham les perles de son manteau.

Le bohémien a ordinairement commencé son droit; mais la vie du quartier latin et de la Ghaumi&re lui a bientôt déplu, il a passé les ponts, dépensé en toute bâte les quelques billets de banque que son père lui avait laissés, et le voilà lancé sur la mer orageuse et fertile en naufrages de Paris, frisant la correctionnelle et changeant souvent d'hôtel, plus souvent qu'il ne voudrait.

Le bohémien est toujours un peu littérateur, il ae donne le luxe de la poésie comme pourrait ftive un grand seigneur, et il fait des ^mn comme s'il avait dans sa poche de quoi dtoer. Nul ne pourrait compter les flots de créanciers qui, chaque matin, viennent assiéger sa porte; le bottier et le tailleur abondeal; le restaurateur est aussi représenté, et la blandiisaeiiae ^nd 5a voix la plus doaee pour le décider à ouvrir.

Quelquefois il les veçoil tous «t les faacaogoe; il faudrait voir alors quelle riohesie d'imaginatioD il déploie, comme il parle merfeilleuaement d'héritage et d'argent prêt à être touché. Le créancier s'en va toujours content.

Plus souvent il foit le sMrd et dédaigne dedépu-

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ser ses paroles poar an pareil usage: alors le créandar va et vient devant sa porte, comme un ours dans sa cage, et Dieu sait les longues heures qu'il passe ainsi à attendre et à se promeoer.

Deux bohémiens, logeant sur le môme palier, avaient trouvé un excellent moyen de se débarrasser du créancier frappeur et obstiné. Quand on heurtait à la porte de gauche, celui de droite se levait et criait : c Aurez-vous bientôt fini, avec vos coups de poing dans les portes? Vous m'empêchez de dormir, monsieur. Vous voyez bien qu'il n'y a personne^ puisqu'on ne vous ouvre pas. »

Quand on firappait à la porte de droite, c'était celui de gauche qui se levait et simulait la même indignation et la même envie de dormir.

Le créancier, si grande que fût sa fureur, ne pouvait rien répondre à ces excellentes raisons, et s'en allait très-mécontent et très-peu payé.

Nous avons connu un bohémien qui a vécu dix ans à Paris, recevant sa pâture du bon Dieu, comme les petits oiseaux. A l'heure qu'il est, il professe l'histoire dans un collège de province; et la chose est d'autant plus méritoire de sa part^ que lorsqu*il a ouvert son cours, ses élèves en savaieiit certainement plus que loi.

U y a eu, pendant quelques années, k Paris, dans un eertain hûtd garni, une confirérie de ces bohémiens

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qui méritait, pour son esprit, pour son insouciance et pour la distinction de ses manières, de marcher à la tête de la bande.

La confrérie était peu nombreuse, et il était fort difScile d'y entrer.

On avait fait vœu de paresse.

Vœu de pauvreté,

Vœu de célibat.

Tous les membres étaient, en effet, très-pauvres, très-paresseux et très-célibataires.

Le dîner était la chose importante et difficile à conquérir; car pour déjeuner, on déjeunait toujours de la manière suivante :

On entrait dans le premier café venu^ et Ton déjeunait sans le moindre souci du quart d'heure de Rabelais ; puis on fumait des cigares, puis on lisait des journaux; puis, enfin, on causait comme de vrais gentilshommes qui auraient eu du loisir et beaucoup d'argent dans leur poche.

Vers deux heures, on songeait à vider les lieux, et, pour arriver à ce résultat, il fallait solder la dépense. A cet effiBt, un de la bande allait battre les environs pour tâcher de faire un écu de cinq francs. Quelquefois deux partaient ensemble pour cette chasse au numéraire, et sondaient, chacun de son côté, les profondeurs des rues et des boulevards pour tflcher de

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déconnir une figure de connaissance capable de leur prêter cent sous. Aussitôt que la chasse avait donné, la bande était délivrée.

Une fois ou deux, un des chasseurs^ après avoir trouvé les cinq francs cherchés^ n'en laissa pas moins son monde en gage; celui-là fut proclamé fart et reçut les félicitations de la société.

Le sou du pont des Arts ne se trouve pas même dans la poche du bohémien, quoiqu'il ait des gants blancs, du linge propre, et souvent une canne à pomme d'or. Gomme il est flâneur par état, il préfère d'ailleurs le pont Neuf et le pont Royal, car il abhorre le chemin le plus court.

Une fois, pourtant, un bohémien, pressé d'arriver, se présente au pont des Arts : c'était le soir, vers onze heures; il fallait passer, et le sou manquait à l'appel de sa main impatiente^ qui ne fouillait pas même les poches, sûre qu'elle était de n'y rien trouver.

L'invalide sommeillait, mais d'un sommeil léger, que le moindre bruit ferait cesser. Notre bohémien s'avance doucement. Malheur i voilà l'invalide qui s'éveille. Le bruit cessant, il se rendort; mais le pavé crie de nouveau sous la botte du bohémien, et l'invalide de se reréveiller.

Après cinq ou six tentatives infructueuses pour passer en sournois, le bohémien réfléchit qu'il a de bonnes

jambes et qu'une de celles de l'invalide doit proba-

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Uement être de bois, et il s*élanoe sur le pont topes de course. L'invtlide crie en Tain, le bohémien i vaincu.

Ce que le bohémâen connaît le mieux, c'est le ^.MKeau dn mont-de-piété. C'est bd qui^ logeant au-dessus d'an bureau d'engagement, a fait ce joli mot bien connu : c Je suis au-dessus de mes affaires. »

Il arrive quelquefois à la bohème de ne pas dtner. La chose est triste, en hiver surtout En été, on se nourrit de soldl et de poussière, et d'ailleurs on n'a pas faim; mais, en hiver, les estomacs se creusent avec une rapidité désespérante. El voyex de quelle dose de philosophie il faut alors que le bohémien soit pourvu quand il voit passer, le cure-dent à la bouche et le teint animé, ces âtres nombreux qui dtnent tous les jours et qui n'ont pas besoin d'esprit pour cela.

Quand on n'a pas dîné, on dort à ravir; c'est une consolation. Le bohémien dort beaucoup.

Avant que les salons de jeu de monsieur Benazet eussent été fermés de par la loi, le bohémien était toujours riche, riche d'espérances au moins. Il n'y a pas de lord qui dépense avec plus de grandeur ses millions que ne le fiôsait le bohémien pour quelques billets de 1 ,000 firancs qu'une bonne veine lui amenait de loin en loin. <-

Un d'entre eux avait un jour gagné 30,000 francs. Il sort, distribuant des louis et des écus à tous ceux qm

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eo Toalaient, et son entourage était nombreux. D erra dans le Palais-Royal, cherchant une figure amie pour lui faire partager sa joie et sa richesse : perscmnel La satisfaction lui avait ôté l'appétit. L'ennui le fait remonter au jeu ; une heure après, l'appétit était revenu, et il dînait avec son dernier firanc chez le marchand de vin du coin.

Tout jeune homme ayant vécu à Paris a plus ou moins été de la bohème. La petite fraction dont nous parlions tout à l'heure, et qui était une bohème dans la bohème, avait un nombre de membres déterminé, et il était très-difficile d'y être admis. La bande est dispersée à rhei)re qu'il est : les uns sont devenus riches^ les autres courent les mers, les autres sont en train de devenir conseillers d'État.

Avant de se séparer, ils se réunirent un jour dans l'île de Poissy pour faire un repas d'adieux et pour brûler en effigie un des leurs qui s'était marié. Le supplicié reçut avis de son exécution, et il en fit part à sa femme, qui eut grand'peur. Mais l'ex-bohémien la tranquillisa très-vite, et il eut de beaux enfant» destinés à faire de charmants bohèmes.

Mos pères nous racontaient leurs longues campagnes à travers TEurope; maintenant que le nombre des vieux troupiers conteurs diminue sensiblement chaque jour, ce sont les ex-bohémiens qui les remplacent peu à peu. L'ex-bohémien raconte aux populft''

lions des provinces ses campagnes sur le pavé de Paris; il redit les chances diverses qu'il a courues, et surtout il leur fait connaître le Paris souterrain, ce monde dont il n'est question ni dans les livres^ ni dans les villes, ni dans les journaux, et dont presque aucun Parisien de Paris ne se doute.

La bohème doit être jeune; il faut qu'elle se renouvelle continuellement. Si le bohémien avait plus de trente ans, on le confondrait avec le filou.

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