MADAME ARMANDE BERNARD
àO T&ÉPOIY
Vous êtes là- bas, seule avec votre enfont, cherchant le repos, Toisiveté, le vent frais, le Ûot qui monte et qui descend; monotone, avec tant de bruits si divers, calme, au milieu de tant de plaintes, toujours le même et toujours nouveau. Vous avez bien fait de partir souffrante, et vous nous reviendrez reposée et forte. Ainsi, soyez oisive, et tout à votre aise ; allez sur le rivage, et contemplez Tespace; écoutez les bruits, admirez les silences ; la solitude a des voix charmantes ; TOcéan paisible a des conseils profitables. Surtout, rappelez-vous qu'il faut vivre, que tout vous y convie, et que tout vous l'ordonne; un père, une mère, un bel enfant, un mari; des amis qui vous aimeift d'une tendre amitié quoique belle et charmante; il faut vivre, il y va de votre gloire, il y va du bonheur de tant de gens.
Cependant je vous connais; Toisiveté vous pèse, et la
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fantaisie est pour votre honnête esprit, une muse inconnue. On a beau vous dire : a Allons, rêvez! » le rêve est une peine à ccrtiiines imaginations prime^utièrcs, toujours alertes, éveillées et disposées à tout savoir. Moi seul, je ne vous dis pas : Rêvez ! Moi seul, je vous dis : Lisezl Mais que lire?.... Il n'y a rien de plus naturel que cette question du livre. Vous et moi, et tout le monde, à savoir tous ceux qui lisent, il nous faut à chaque renouveau de l'année, un poëmo, un conte, une histoire, une aventure, un livre enfin, un nouveau livre, qui nous repose ou tout simplement nous change, et nous retire un instant des livres que nous lisons toujours. C*est beau le même livre ! et c'est commode, et c'est facile, et charmant, un seul livre! il est vrai ; mais si j'emporte avec moi un livre unique, il m'en faut un tout nouveau, tout brillant de la passion d'hier, tout animé des amours de la matinée, empreint des larmes de la jeunesse, écho de ses transports, histoire d'une âme ouverte aux mille impressions des bois, des champs, des paysages, de la ville aussi, quand les transports de la ville sont dignes d'être écoutés des âmes tendres, des cœurs timides, des beaux esprits oisifs.
Ce que je vous dis là, vous le savez mieux que moi ; mieux que moi, vous me l'avez dit au départ — Adieu, me disiez-vous, pensez à votre amie, écrivez-lui, et n'oubliez pas de lui trc%ver un livre. Or vous ajoutiez avec un sourire : a un petit livre. » Et que vous avez raison d'aimer le petit livre, à la façon du bon poëte qui disait si bien :
Lm longs OQTrtges me foDi pe>irl
PREFACE. m
Le petit livre, en effet, il n'y a rien qui soit plus aimable et plus charmant. Il est la grâce et le sourire; il est si facile à tenir, à feuilleter, le petit volume; il
est si vite ouvert, si tôt fermé 1 On vous appelle
aussitôt le tome obéissant rentre et se cache au fond de cette poche habilement dissimulée à la droite de la robe aux longs plis. Vous êtes seule, et vous le rappelez, aussitôt il arrive obéissant, câlin, joli, et.sentant bon. La vilaine affaire et l'abominable satisfaction des plus vils et des plus sots lecteurs des deux sexes, ces affreux récits en vingt tomes in-8* 1 Le papier est un chiffon, Tencre est une tache, et la plus noble main est souillée à tenir ces feuillets misérables écrits sans art, parcourus sans plaisir. Un pareil livre est l'antre même de Trophonius. Malheur à l'idiot qui consentait à interroger ce triste abtme; on le faisait jeûner pendant huit jours, on l'abreuvait des eaux du Léthé pour qu'il oubliât tout ce qu'il avait lu et vu jusqu'à ce jour, et tout d'un coup, la tête la première, on l'entraînait dans l'antre obscur, à travers les ronces, les cailloux, les sables, les reptiles, les cris, les voix, les plaintes funèbres; et quand enfin il avait parcouru ces fanges, ces ténèbres, ces mensonges, on le ramenait par les pieds, à la douce lumière du jour, répétant des mots confus, des paroles entrecoupées, des exclamations sans suite et sans nom. Le fffus souvent, quiconque avait fait ce voyage au fond de l'abîme, était un niais, et de son voyage il revenait stupide à ce point, que c'était un proverbe parmi les Grecs pour désigner un maniaque : // a vu l'antre de Trophonius !
IV PRÉFACE
Soyez sûre, en effet. Madame, que ce Trophonius était un Béotien qui publiait jadis, aux portes d'Alhènes , mais sans y jamais entrer, des romans -feuilletons en vingt tomes in- 8".
Ne craignez donc pas que, moi-même, je vous envoie un gros tome, un livre épais ^t solennel, qui fatigue à la fois la main , la tôle et les beaux yeux de ma lectrice. Encore une fois , célébrons le petit livre élégant, bien fait, bien tourné, saBS reproche et sans peur. Fionsnous à sa plainte, à son récit, à sa*chanson, à ses conseils ; sa plainte est brève, et sa chanson se contente d'un couplet; il vous conseille en deux lignes, il vous raconte en trois pages. Il vous mène, à petits pas, dans les sentiers bien tracés ; les longs détours lui sont défendus; les paroles sesqui pédales, il les laisse aux faiseurs de sermons ; la déclamation le tuerait, avant de tuer son lecteur ; il méprise à la fois l'emphase et la rusticité. Quoi de plus? L'élégance et le bien-dire appartiennent par excellence au petit livre; et loin d'ici les tumultes, les bruits, les violences, l'explication, le détail, la discipline, le commentaire. Au petit livre uq mot suffît pour toucher une âme, pour faire éclore uif sentiment, pour gonfler un cœur, pour faire naître un sourirel Es-tu content?... Une larmel... ahl c'est assez pleurer 1 Que de chefs-d'œuvre enfermés dans le petit livrel Daphnis et Chlaé, le Chevalier de Gramînont, Manon Lescaut, Paul et f^irginie, Adolphe, Adèle de SénangeSy la Dot de Suzette; et si j'en voulais chercher dans l'antiquité, nous aurions VÂgricola do Tacite, les Dialogues de Lucien, VAne d'or d'Apulée, et ce
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beau Traité de la Vieillesse, un livre m -32... qui no vous regarde pas.
Malheureusement, on en fait bien peu do ces petils livres ingénieux, charmants, courts, à l'allure aisée et hbre; on n'en fait guère, et tout le monde n'en fait f)as.
Écoutez cependant, Madame, ce que je vais vous dire, et faites bien vos réflexions avant de me répondre. Il est temps ou jamais de poser votre tête charmante sur votre main pâle et frôle, votre coude sur vos genoux, et d'écouter dans l'attitude heureuse de ce por trait en robe rose, une des gloires de M. Ingres, tout simplement.
Oui-dà, j'en tiens un, un tout petit livre, un livre exquis, éblouissant... et plein d'abîmes I Le conseil s'y cache au fond des embûches. Là, voyons : voulez-vous qu'on vous l'envoie? Il vient de paraître; il est déjà caché sous toutes les toilettes; il a un nom, Fanny^ tout simplement Fanny, L'auteur est un archéologue qui s'est déjà fait connaître de l'Europe savante, par un gros livre intitulé : Histoire des usages funèbres
ET DES sépultures DES PEUPLES ANCIENS, CD trois grOS
tomes dans le format în-4*, rien que celai Même on dit que son livre n'a pas la tristesse de son titre, et qu'il ressemble à ces momies dès ancêtres que l'Égyptien promenait autour de la table de ses festins, plutôt pour instruire la vie que pour rappeler la mort.
Cette Fanny ^ dont on parle assez bas encore, dont tant de femmes savent l'histoire et que les honnêtes femmes seules conviennent d'avoir lu, eh bien! voulez -vous que je vous l'envoie? Oui , que je vous l'envoie à vos
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risques et périls? Prenez garde, et ne dites pas oui tout 1 de suite. Avant que votre résolution soit prise , il faut que vous sachiez un peu quelle est cette histoire, et que vous vous interrogiez vous-même. Eh ! cette Fanny, elle a, comn&e on dit, du pour et du contre; elle a bien du charme et bien du vice aussi ; elle est féconde en sourires, elle a fait froncer plus d'un sourcil. S'il fallait envoyer ce petit livre à quelque femme hypocrite et perdue, à quelqu'un de ces mensonges à falbalas, qui ne trompent personne, aux adultères de chaque jour, ma foi , je ne m'exposerais pas aux injures de la dame; et si elle me demandait un livre agréable et convenable à son esprit, je lui enverrais tout bonnement quelque histoire d'étudiant et de grisette; un La Rochefoucauld, d'antichambre, un La Bruyère d'estaminet, un Marivaux d'hôtel garni ; quelqu'un de ces livres chers à la soubrette, à l'invalide, à Margot, à madame d'Escarbagnas, à tout le monde, hormis aux esprits délicats.
Vous, cependant, la belle, et la franche, et la difficile, il pourrait arriver que cette éclatante Fanny ne trouvât pas grâce à vos yeux. Elle est charmante, hardie, et le peu de respect humain qui la retient et qu'elle a conservé ne l'empêche guère d'être exacte au rendez-vous de son jeune amant, et si l'heure attendue a sonné, soudain voyez-vous tourner le coin de la rue, un fiacre 'aux glaces relevées? Le fiacre avance à la façon d'un chat qui court sur l'asphalta, un jour de pluie. Il n'y a vraiment que ces sortes de voitures pour courir ainsi : homme, cheval et voiture, on dirait que bêles et gens savent ohUê vont, que le carrosse est parfaitement rcn-
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seigné sur ce qu'il amène, et quelles transes infinies il charrie au milieu de la ville. Or, la ville elle-même, elle a deviné ce qui se cache au fond de ce char numéroté, mystérieux.
Et plus la voiture avance, et plus, autour d'elle le silence augmente et l'étonnement grandit. Par je ne sais quelle intime fascination , tout s'arrête pour que la dame ici présente et voilée ait le chemin libre; on la flaire, on la sent, on la voit venir. Le mort qui passe au fond de son cercueil ralentit sa marche, afin de céder le pas à madame Fanny. Le régiment qui s'en vient au bruit sonore de ses musiciens militaires, adoucit sa fanfare, assourdit ses tambours, met la sourdine à l'ophicléide errant ; et peu s'en faut que les jeunes capitaines, envieux de ca mystère en robe brune, en chapeau brun, ne crient à leurs soldats : « Portez, armes! B Ainsi, la complicité morale et même immorale est partout, entourant de sa protection détestable ces injustes amours. Ah! le malheureux mari parisien, nul ne le plaint, nul ne le seconde ; au contraire, c'est à qui sera le serviteur et le soutien de sa femme. En été, c'est le soleil qui jette au passant toutes ses flammes pour que Fanny passe inaperçue ; en hiver, c'est la pluie et le vent du nord qui servent de cortège à Fanny. A peine elle a touché le seuil de cette maison de l'adultère où ei'e est attendue, aussitôt le char qui l'amena s'éloigne à petit bruit, la porte est ouverte en grand silence, et le portier, un argus I lui-môme il n'a pas vu cet éclair qui passe. A peine il entend, charmé, retentir our l'escalier verni, le bruit agaçalU des bottines
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neuves, le frôlement de la robe, et puis Fanny est
entrée on ne sait où, dans la muraille. Est-ce une ombre, une femme? Est-ce un fantôme? Au même instant le silence et la nuit complaisante tombent sur cette maison discrète. On ne sait plus si elle est habitée, si elle appartient aux vivants.... Écoutez. Tous les bruits se taisent I tous les habitants de cette maison se calment par enchantement. Pas un ménage où l'on se dispute, pas un chien qui aboie, et pas même le cri d'un enfant I Dans ces maisons parisiennes, hospitalières aux amours défendues, on dirait que chacun s'est donné le mot pour ne rien entendre, et pour ne rien voir. Les habitants ne songent plus à descendre, et l'huissier lui-même n'ose plus entrer. Telle sera la maison du jeune, amoureux de Fanny, tant que Fanny sera là-haut.
Fanny, c'est la dame annoncée et prédite par toutes les écritures de l'amour. Elle est la sœur de la belle Hélène, et la sœur de Corinne, amoureuse d'Ovide. Ovide en ses ^mour^ la célèbre, et plus d'un trait se pourrait appliquera l'amant de Fanny; même je vous avertis que cette fois l'amant est plus jeune, et de beaucoup, que la maîtresse; il n'a que vingt-quatre ans, elle en a trente-cinq. J'ai l'honneur de vous le dire, elle a onze ans de plus que ce jeune homme, et ces onze ans de plus donnent tout de suite à nos fictions les apparences les plus vives de la réalité. Que ce livre, en effet, soit de V école réaliste^ il nous serait impossible Le le dire avant que l'on ait inventé un mot plus français que ce réalisme. Ah ! les barbares qui font ces barbaries et qui les expliquent avec des paroles dignes des plus bi-
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deux faubourgs I Réalisme! à savoir les filles crottées, les bains dans la boue, et les enterrements vineux. À ce compte, il n'y a pas dans tout le charmant petit livre que je vous offre un seul coin de réalisme. Mon livre est net, élégant, bien vêtu. La dame est parée à ravir; elle porte à merveille son manteau couleur de muraille; elle a de belles jupes, de beaux mouchoirs et des gants frais! Réalisme! A&-tu jamais porté une fleur à ta main ? Réaiisme, Au milieu de ce bel appartement, où tout est clair et sombre à la fois, dont l'horloge impatiente a sonné les belles heures du Versailles de Louis XIY, dont le fauteuil couvre encore la molle empreinte des bergères de Trianon ; où tout rit; où tout resplendit dans le hanap d'argent, dans le verre à facettes, dans le miroir biseauté à Venise , encadré à Florence ; où tout sonne, où tout chante en des tons si câlins; où l'ivoire et l'ambre, la laine et la soie et la vitre au carreau, et le tableau sur la tenture ont des chatoiements ineffa< bles, ne redoutez pas le réalisme; faites plus : attendez-vous à beaucoup de vérité! Admirez cependant ce nid de fleurs, écoutez cet écho joyeux qui dit toi! Ne vous effrayez pas de ces choses.... des choses dites tout bas, des regards voilés, des pudeurs sous la dentelle, et des remords tant que la ceinture ôtée en peut tenir. Non, non, plus j'y pense, et moins je vous engage à vous fier à cette étrange histoire.... où tout est fin, délicat, fini, complet, effleuré, mignon, rare, ingénieux, brûlant et semblable à l'amour dont Voltaire a si bien dit:
L*amoar est un , mtis il n^est par crotté.
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Ce livre est donc une fable mylésienne, un Daphnis et Chloé du monde parisien, un drame où, tout d'abord, nous assistons au premier rendez-vous... qui sera lent et semblable au dernier rendez-vous. Fanny et son jeune amant, les voilà. L'auteur vous les montre à travers le trou de la serrure, oubliants, oubliés. Dame, elle ne ressemble pas à FEIvire idéale; il n'a rien de Raphaël , l'amoureux de Graziella. Je vous avertis, encore une fois, qu*il s'agit ici d'un tout petit jeune homme, insignifiant si vous le dégagez de sa passion, mais vivant, curieux, et très -passionné dans sa passion. Pour ma part, j'aime assez, dans un petit roman, ces héros qui ne sont pas des héros, qui ne sont pas'précipités dans l'abtme, ou dans la rue, afin de sauver leur maîtresse, qui ne sont pas musiciens comme Liszt, peintres comme Ary Scheffer, écuyers habiles comme M. Daure, écrivains à la taille de M. Villemain, et plus grands poètes que M. Victor Hugo. Que dis- je? Ici, dans cette action d'amour, nous ne savons môme pas si le jeune homme est beau, bien fait, charmant. L'auteur a même oublié de nous dire s'il avait les yeux bleus , et les cheveux noirs. Quand il a dit : c'est un jeune homme y il a tout dit; il ne lui en faut pas davantage ; à Fanny non plus, pas plus qu'à nous.
Ainsi nous assistons, bel et bien, à la rencontre ardente des deux amants. C'est la moitié du livre : ils se rencontrent aujourd'hui, ils se retrouveront dans huit jours; le jeune homme attend, la femme espère, ils s'admirent, ils se contemplent, ils sont contents, ils sont heureux !
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Aussi bien M. Sainte-Beuve, un mattre, un grand critique, un vrai poêle, un romancier d*un goût parfait, parlant de cette Fanny que je propose à votre élude, appelle Fanny a un poëme. » C'est presque un poëme t par la forme, par la coupe, par le nombre, et par un a certain soufQe qui y règne d'un bout à l'autre I » On dirait, quand il parle ainsi, que M. Sainte-Beuve cherche et trouve un motif à l'adoption de ce petit livre. Avec ce simple mot : tin poëme , il explique à merveille la curiosité, la pitié, la terreur de ce livre; en même temps ce mol poëme ^ aux yeux du bon critique, absout la lectrice, le lecteur et la critique même. La poésie a des privilèges si rares et si charmants ! Le Don Juan de lord Byron, en sa qualité de poëme, bien des femmes très-honnêtes le savent par cœur. Faites-en un roman en prose, aussitôt toutes les femmes le renient. Le quatrième livre de V Enéide et le livre divin où, pour la première fois, Adam se trouve enfin en présence de cette Eve appelée avec transport, c'est la poésie et le poëte qui ont fait de ces merveilles des œuvres populaires. Ainsi M. Sainte- Beuve a très-bien dit : « un poëme! » D explique, en même temps, l'extrême difficulté de ces romans à deux personnages, et tout de suite, avec ce sens exquis, il rencontre Adolphe, le héros de Benjamin Constant :
Cet bomme-là, Sire* c*était moi-même.
Quelle analyse ingénieuse et piquante M. Sainte- Beuve a faite, à deux reprises, du roman de ce publiciste allemand. Avec quel art, plein dégoût, il explique