PRÉFACE. XIII
encore M. Sainte-Beuve; ajoutons, c'est l'œuvre exquise et le récit douloureux d'une âme ouverte à toutes les impressions généreuses , à toutes les passions, à toutes les douleurs. Autant l'auteur à' Adolphe est uil esprit blasé, difûcile, ennuyé, autant l'auteur de Fanny est un écrivain puissant et convaincu; sa recherche même est une force, et sa mièvrerie (en certaines pages) est une grâce véritable. Il va donc tout droit son chemin dans la narration de ces amours défendues, puis tout (f un coup, il s'arrête, et le voilà qui se met à raconter une passion innomée et sans explications jusqu'à présent.
Je vous parle ici, Madame, une langue assez nouvelle à des oreilles délicates; je vous raconte une passion que peu de gens aient avouée, et si je parle ainsi, c'est qu'avant tout, je voudrais ne pas tendre un piège à votre curiosité. Certes, je serais bien malavisé si je m'exposais à voir revenir, dans ma maison, ce charmant livre à peine coupé jusqu'à la page 37.
Car c'est justement, à la page 37, que le jeune amant de Fanny a ressenti les premières atteintes du mal qui le frappe au fond du cœur ; c'est à la page 37, quand sa maîtresse, ignorante du danger, met en présence son amant et son mari, que cet amant furieux se sent pris d'une jalousie infinie, à l'aspect de cet époux florissant, content, superbe, et qui semble un héros, que dis-je? un géant, à cet enfant grêle, amoureux et timide. En ca moment le drame, en effet, commence; à cette heure aussi le châtiment se montre, et c'est parce que voilà enfin l'adultère, emporté dans ces peines, et succombant
ZfV PRÉFACE.
SOUS son propre délire, que je me hasarde à vous conseiller cette poignante lecture. Elle a ses violences, elle a ses périls; il arrive assez souvent que le rideau se dérange et que la fable se dévoile; il est vrai, mais tant de peines, de tortures, de misères, de malédictions rachètent, et au delà, le risque et le danger!
Aussitôt que cette envie et ce délire ont mordu Tamoureux de Fanny, rien ne saurait se comparer à cette infortune, à ce profond désespoir. Sous ses pieds la terre a tremblé ; sur sa tète il ne voit que nuages et malédictions. Cette vie heureuse, où chaque instant apportait sa joie et sa fête, en plein contentement, en pleine lumière, avec tous les petits bonheurs des violentes amours, cette vie heureuse et coupable est à jamais troublée. « Un autre, un autre que moi! » En vain cet homme est le mari, en vain cet homme a pour lui l'autorité, le droit, la puissance paternelle, la loi, la possession, le toit domestique, et la communauté de la même fortune et des enfants légitimes, avec cette femme obéissante à son geste, à sa voix, à son caprice, à son plaisir, cette femme qui lui appartient, qui est à lui, dont il tient
rhonneur, comme elle tient son propre honneur
Tamoureux de Fanny ne veut rien entendre et rien comprendre. Il est jaloux , il est furieux, il est perdu ! Ces pages-là, Madame, ont une grande valeur; elles portent une grande leçon; elles sont pleines d'éloquence, de conseils, et de cette jalousie ardente « qui natt avec l'amour et qui ne meurt pas toujours avec lui, » disait M. de La Rochefoucauld, cité par M. Sainte-
— 5ilil'*t.'
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Beuve, dans son jugement, dans son arrêt sur Fanny.
Le célèbre critique, en môme temps, se demande si l'histoire est vraie. Il veut savoir si cette histoire est vécue, si quoique âme humaine a subi tant de souffrances, si cet amoureux de Fanny fut véritablement soumis à ces tortures. Il me semble à cette question que la réponse est toute faite. Hélas I oui, l'histoire est vraie; elle est vraie aussitôt qu'elle a passé par l'âme et par le cœur d'un poëte; elle est vraie aussitôt qu'elle est revêtue à ce point de vraisemblance et de vérité, de souffrance et de sympathie; et si je pleure, et si je tremble, et si je veux venir en aide à cet enfant dans Tablme, à coup sûr l'histoire est vraie, car je ne saurais être à ce point la dupe et le jouet d'une fiction.
J'en étais là de ma lettre à madame Armande Bernard, et je cherchais toutes sortes de motifs pour lui conseiller la lecture de ce livre étrange, éblouissant, plein de fantaisies et de larmes amères, lorsque je reçus du Tréport le billet que voici :
a Avez-vous lu Fanny f Avez-vous bien compris ce drame à la fois touchant et terrible? Aimez-vous assez ce jeune homme amoureux, et cette femme abandonnée à tant de furieuses passions? Êtes-vous digne enfin d'un pareil livre? Êtes-vous encore assez voisin de ces orages pour le bien comprendre, et faudra-t-il vou? l'expliquer? Lisez ce livre avec lé zèle et l'attention qu'il mérite, et puis répondez-moi, et que je sache au moins si vous l'avez compris.
a Quant à moi , je le lis même en rêve, et je vais le relire aujourd'hui pour la troisième fois. »
PREFACE
Ainsi parlait la dame, et c'était biea la peine, en vérité, de se tourmenter comme je faisais, pour la conduire h co récit plein d'amour, de tristesse et de passion.
Jules Jamin.
La maison est plantée de travers, sur une biitie de sable, au bord de la grève, regardant l'Océan de côté, comme si elle se méfiait de lui. C'est une maison basse, à toit plat, couvrant un rez-de-chaussée percé d'une porte longue et de six fenêtres, avec une cheminée de plâtre à demi rompue, tout en haut.
La première fois que je l'aperçus de loin, en cheminant à travers les dunes désertes, elle avait une si triste apparence que je sentis mon cœur se serrer. L'abandon s'inscrivait en crevasses béantes sur son mur éraillé, en lézardes profondes sur les tuiles ravagées de son toit;
sa porte fermée criait à chaque pression du vent en battant sur son gond unique, et la brume qui se dégageait des monts liquides de rOcéan l'enveloppait d'un suaire.
Il faisait froid. Une bise aigre secouait en sifflant les pointes des lames, les faisait danser, tournoyer, et les déchiquetait par lambeaux. Jusqu'au seuil déjeté refluaient des mamelons de sable jonchés de gravats et parsemés d* orties et de chardons pâles. En arrière, comme une tache verte et sombre, s'étalait l'herbe envahissante sur l'emplacement d'un jardin. Un pauvre arbre tapi contre le mur, du côté de terre, avait grand' peine à retenir ses rameaux que l'ouragan tourmentait avec furie. A peine lui restait -il quelques maigres brins de feuillage vers le pied. D'un air lamentable il se redressait entre les rafales, et la gouttière de plomb arrachée de ses crochets, qui pendait par un bout au-dessus de lui, le battait et le déchirait, dans le mouvement de va-et-vient cruel que le vent ne cessait de lui imprimer.
Moi qui voulais m' exiler du monde , je me rappelai cette masure de métayer que m'avait léguée mon père, et qui faisait partie d'un domaine aujourd'hui vendu. Je vins lui demander
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le silence et la solitude. Mais je ne réparai paa le seuil et ne fis pas cultiver le jardin. Je laissai les lézardes sur le toit, à travers lesquelles la pluie filtrait dans la chambre basse ; je laissai les crevasses dans le mur, où s'engouffrait l'âpre ouragan des nuits d'automne. Je ne rattachai pas le gond de la porte ; je ne relevai pas de mes mains la gouttière de plomb. Je n'eus pas pitié du vieil arbre qui se tordait comme un crucifié contre le mur, parce que le Sort n'avait pas eu pitié de moi.
Mais je m'installai dans la salle unique, sans rien changer à son sordide ameublement Un banc de J)ois fut mon siège; un amas de varech fut mon lit. Jamais je ne fis flamber le feu clair dans la cheminée de briques ; je me nourris du pain noir et dur des matelots, et je m'abreuvai de l'eau des pluies, puisée derrière la maison, dans la citerne.
Et depuis le jour où je m'y installai jusqu'au jour où j'écris ceci, je ne sortis pas de la maison triste. Couché sur les feuilles dures et salées, assis sur le banc étroit, les genoux repliés, les bras pendants, les mains réunies, la tête basse, je laissai indifféremment couler les jours. Comme ces grands bœufs que , dans mon en-
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fance, je voyais agenouillés parmi les herbages déserts, je ruminais Tamère pâture de mes souvenirs.
Parfois cependant, du pas lourd des gens qui n'ont pas cuvé leur ivresse, je franchissais le seuil trébuchant et j'errais lentement autour de ma demeure maudite. Comme une tombe abandonnée qui pourrit sous les herbes, je la regardais sérieusement à la lueur froide et pâle des aubes de novembre, et je m'étonnais toujours de la voir debout et lamentable sous les coups de vent qui la chargeaient.
Maife jamais je ne m'éloignai d'elle. Qu'y avait-il d'ailleurs, au dehors, qui pût m'attirer? L'Océan, d'un côté, développait ses ondes furieuses avec une clameur monotone et désespérante; de l'autre, le sable tacheté de plaques yertes, à perte de vue, s'étendait; au-dessus roulaient les nuées pesantes et silencieuses. Nulle autre maison que la mienne ne découpait sur le ciel morne sa triste silhouette, et le promontoire de roches brunes, devant moi, ne cessait d'allonger dans le flanc de la mer son grand bras menaçant.
Sî je me suis volontairement exilé dans cette affreuse solitude, c est parce que, pour mon malheur, j'ai aimé et que j'aime encore. Mais ne croyez pas, au moins, que quelque terrible événement me sépara, malgré moi, de ma maîtresse. Plût à Dieu! je pourrais encore la
bénir 1
Depuis longtemps je l'aimais sans oser le lui dire. Tant de choses nous séparaient que je redoutais de les combattre. Je n'avais que vingtquatre ans, d'ailleurs! Je rougissais lorsque nos yeux se rencontraient ; j'étais rêveur, ému, tremblant devant elle. Enfin elle comprit que je l'aimais, et tranquillement, comme ime personne qui se lève pour pousser une barrière, de sa belle main, elle-même ! elle écarta tous les obstacles.
Ohl c'était pour cela surtout que je ÏBà^
rais! Et puis, elle était si tendre et sî belle! A trente-cinq ans, elle avait conservé toute la fraîcheur et tout Tenjouement de la première jeunesse, et elle ajoutait à ces charmes ce je ne sais quoi de placide que puisent les femmes dans l'expérience, dans l'habitude de vivre. Elle était grande, élancée et très-légèrement menue aux épaules, avec une taille mince et des hanches modestes, et sa démarche assurée avait quelque chose de ferme qui révélait une âm^ tive dans un corps agile. Elle laissait pendre bituellement ses bras de reine tout nus et kt rapprochait pour croiser ses mams devant €We, lorsqu'elle se tenait debout : alors les grands plis de sa robe de velours grenat tombaient tout droits sur ses petits pieds cambrés, et s'appuyaient en arrière sur le sol, tandis que, marchant à pas mesurés, elle ramenait un peu en avant sa tête pure, épanouie sur son cou de cygne, doucement ployé.
Assise, elle aimait à poser sa joue dans sa main droite, allongeant en même temps son bras gauche sur le satin luisant de son siège que frôlaient ses doigts effilés comme des crépines d'ivoire. Ses cheveux blond cendré, lisses et bien tendus sur le sommet de sa
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tête, jouaient en flocons crèpelés sut ses tempes, sur ses joues mates et tout autour de son cou ; son nez droit et suavement fait, ses narines exquises, son front plat et petit, son menton sans fossettes, s'harmonisaient avec ses sonrcîls arqués et ses lèvres fines et bien jointes; enfin ses yeux d'un bleu sombre et doux, à larges pupilles noires, mollement enveloppés de paupières saillantes frangées de cils touffus, avaient IM eipreâsion de tendresse , de candeur, d'élomninent, de pureté, qui m'irritait et me mviasait.
le Faimai tout d'abord à en perdre l'esprit, et je l'aime encore autant. Pour elle, elle m'aimait comme elle savait aimer : avec une restriction intérieure, avec mesure. Son air si avenant, si naturel, m'imposait. Tout en me serrant dans ses bras à m'étouffer, je sentais qu'elle me tenait toujours à distance. Ainsi les reines et les impératrices doivent aimer leurs amants. C'est pour cela, d'abord, que je commençai à souffrir et que vous me voyez ici.
Comme j'aurais voulu passer tous les instants de ma vie auprès d'elle, je cherchais toutes les occasions de la rencontrer. Je ne pouvais me contenter des deux heures qu'elle m'accordait
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chaque semaine ; — elle avait tant de choses à ménager ! — et je la poursuivais imprudemment en tous lieux , demeurant souvent des heures entières la face au vent et les pieds dans la neige, rien que pour la voir passer, à quelque détour du Bois, gracieusement encapuchonnée de soie rose , derrière la glace de son rapide coupé. Chaque soir, avec des serrements de cœur inexprimables, je m'en allais errer dans la brume sous ses fenêtres flamboyantes , ou bien, roulé dans mon manteau et confonda parmi les gens de service, j'épiais sa sortie sous le péristyle du théâtre des Italiens; ou bien encore, l'épaule appuyée au montant d'une porte, je l'attendais longtemps pour la voir entrer au bal, les cheveux enlacés de fleurs, les épaules découvertes jusqu'aux seins, et j'observais alors si son corsage de satin blanc criait en se gonflant sous la pression de sa poitrine, lorsqu'elle m'avait aperçu ; et il m'était bien difficile, tandis que je m'inclinais respectueusement devant elle , de m'empêcher de tomber à ses pieds.
Là, dans l'atmosphère lourde et saturée d'acres parfums, sous les rayons éblouissants qui partaient, comme des flèches, du cœur de
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lustres, je la regardais .se mouvoir dans sa grâce. Je la suivais des yeux pendant que, le poignet courbé sur le bras d'un vieillard chamarré de plaques qui l'appelait affectueusement de son prénom, elle circulait lentement entre les groupes, avec un air de tête, une façon de marcher qui la distinguait de toutes les femmes; je la contemplais longuement pendant que, poliment mais sans froideur, à demi ren- ¥trsée sur le dossier d'un large siège, elle acneillait les hommages des jeunes hommes sérieux; pendant qu'attachée à l'épaule d'un ▼alseur infatigable, le buste et la tête immobiles, le bras iendu, elle tourbillonnait dans les flots de gaze et de dentelles, aux accords bien rhythmés des flûtes et des violons. Ses yeux alors luisaient comme de claires étoiles sous les fleurs qui s'éraillaient dans les boucles de ses cheveux ; ses dents brillaient comme des perles entre ses lèvres séparées; ses joues moites, ses épaules blanches se rosaient comme au contact de ma bouche; et le bout de son petit pied, à chaque tour qu'en glissant elle faisait sur ellemême, dépassait le bord de sa robe entraînée en arrière par la rapidité du mouvement. Mais ni les séductions des hommages, ni les excitations
de la valse , ni ma présence même , ne parvenaient à Vémouvoir. L'air heureux, elle accueillait tout avec une égale tranquillité de visage qui, mieux que les sollicitations du regard, troublait et faisait pâlir les hommes dont les yeux rencontraient les siens. Jamais cependant je ne surpris chez elle ces formes demi-railleuses et captivantes qui sont la fausse expression de la lutte d'un cœur ému et d'un esprit indécis, qui déguisent et assaisonnent les avances, qui irritent l'espoir sans le décourager. Mais pourquoi donc la présence de son amant jamais ne la troublait-elle? J'avais beau la regarder jusqu'à m'en aveugler, elle ne semblait pas m'apercevoir.
Elle était femme jusqu'au bout des ongles.
Enfin se levait le jour tant souhaité I Debout dès le matin , je prenais un enfantin plaisir à parer moi-même mon logis. Je- le décorais de fleurs nouvelles ; je baissais les rideaux de brocatelle rose, ramages de grands bouquets, afin de tamiser doucement, en les colorant d*une tendre nuance, les éclats de la lumière trop vive; je dressais savamment les tentures de mousseline et je lissais des mains le couvrepied capitonné de mon lit ; en soupirant, moimême, je réglais la pendule indifilérente dont le balancier alors ne marchait jamais assez vite. Sur un guéridon de bois des lies, je disposais, dans des soucoupes de Chine, des fruits glacés, des pâtes sèches, autour des verres de Bohême et de quelque flacon poudreux de Marsalla. Mon valet étant congédié par moi jusqu'au soir, je me tmuvais enfin maître absolu de mon élégant réduit^ je m*y mouvais en liberté,
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comme l'oiseau sous les feuilles des bois déserts, arrondissant et foulant de sa poitrine inquiète le doux nid de ses amours. Quelles peines ne me donnais-je pas pour prévenir les moindres désirs de la femme que j'adorais! J'enfonçais de mes mains les épingles sur la pelote de velours; je tirais de son écrin de maroquin rouge le peigne aux dents d'écaillé dont elle se servait pour lisser ses cheveux défaits par la pression de mes doigts tremblants ; j'attisais le feu doux qui rougissait en s'enfouissant dans les cendres ; j'approchais son faut3uil de la cheminée ; j'allais chercher sur le divan l'épais coussin sur lequel je posais mes deux genoux à ses pieds, dans la posture des dévots contemplant leur idole. Et lorsque toutes choses étaient ainsi disposées , que l'aiguille d'or, se rapprochant du chiffre choisi, semblait me dire : «Tu vas entendre sonner l'heure de ton plaisir ; » plus inquiet , plus ému que jamais, j'allais sur la pointe des pieds, de la porte à la fenêtre, comme, en devinant le pas de son maître, va et vient le chien fidèle par l'impatience tourmenté.
Et je me disais : Maintenant, eUe aussi, elle jette de fuitifs regards sur sa pendule. Elle
sait que je l'attends. Maintenant, debout devant son miroir, elle noue sous son menton le double ruban de sa capote de velours; elle boucle ses cheveux rebelles sur son front pur ; elle enveloppe ses épaules du châle sombre et le fixe sur sa poitrine avec la broche du camée; elle gante ses mains et s'irrite; et maintenant sur ses yeux bleus elle accumule les plis de sa voilette noire ; elle traverse ses appartements déserts ; elle passe ; elle presse le pêne de la serrure ; elle sort ; elle descend ; elle se glisse le long des murs. Je vais la voir I
Et puis, plus rien Oh ! que le temps est
long lorsqu'on attend et qu'on désespère I Si quelque empêchement allait survenir ! une visite, le caprice d'un enfant! Malheureux que je suis I elle ne viendra pasi elle est en retard 1
Et cependant, il eût été si doux de la recevoir ici , une fois de plus, dans cette chambre si bien disposée pour elle ! si doux de la prendre dans mes bras, dès le seuil de la porte et de l'emporter pour la cacher comme un trésor ! si bon de toucher ses mains, ses cheveux ; de la voir lever enfin librement sur moi ses beaux yeux ; de l'entendre me dire : <* tu » de sa voix soyeuse...
Elle arrivait enfin ! Tapi contre le vantail de la porte entr*ouverte, j'écoutais les froissements de sa robe et le bruit de ses bottines qui craquaient sur le tapis de l'escalier. Elle entrait, les joues empourprées de froid, essoufflée, avec des larmes au bord des cils, et, sans soulever son voile, sans rien dire, elle se jetait à plat sur ma poitrine, nouait ses deux bras à mon cou, et peureuse, effarouchée comme un oiseau, la tête et Toreille attentives, elle écoutait, en frissonnant, le moindre bruit qui se faisait dans la mair^on ou dans la rue.
Et quand elle avait enfin calmé ses terreurs et qu'elle se décidait à quitter le seuil, c'était comme une vision éblouissante qui répandait des flots de luniière dans la chambre close. Elle donnait par sa seule présence une valeur
inouïe aux moindres objets. Il me semblait que tout s'animait alors, comme, aux premiers jours du printemps, se réveillent les bois dormant dans f ombre et le silence.
Cependant , quelquefois, de gais rayons de soleil passant à travers Touverture des rideaux, traversaient l'espace et se brisaient au fojad de l'alcôve, sur la surface claire d'un miroir. Les fleurs des corbeilles placées devant les fenêtres s'effeuillaient une à une, jonchant le tapis de leurs frais pétales. Parlant bas, de nous seuls, en nous tenant les mains, avec des paroles incohérentes, nous nous contemplions d'abord éperdument, absorbés dans une énjotion délicieuse et profonde qui nous serrait doucement le cœur et nous amenait des pleurs dans les yeux. Nos épanchements étaient infmis comme notre amour, comme notre béatitude; mais nos pensées n'allaient pas plus loin que les murs discrets de la chambre silencieuse. Tout le monde, pour nous, tenait dedans.
Et comme nous nous dévorions de caresses I Quelle suave énergie dans nos étreintes I quelle avidité dans nos baisers ! quel tremblement fébrile dans nos gestes pendant que je lui disputais en silence les vêtements épars qu'elle rete-
naît sur elle, à toutes mains, pâle d'un vague effroi ! A deux genoux, désespéré, je me jetais devant elle, j'enlaçais sa taille souple de mes bras, et elle, se cambrant sous mon étreinte, m'appuyait la paume des mains sur le front, me tenait doucement en arrière et détournait la tête comme si elle avait eu peur de mes yeux.
Et, comme pour m' anéantir devant elle, je me prosternais et je baisais longuement ses pieds nus. J'aurais voulu mourir là, les lèvres collées sur ses pieds d'enfant blancs et roses qu'elle enfonçait dans le tapis de peau de cygne, pendant qu'elle frissonnait dans ses voiles comme l'ange de l'inquiétude à demi enveloppé dans les plumes de ses ailes.
Le premier moment de trouble passé, il semblait que ce n'était rien pour elle de se retrouver chez moi, pendant que je l'étreigoais avec une ardeur farouche. Alors, dans la splendeur de son désordre, les cheveux dénoués, les épaules découvertes, les bras nus, la lèvre froide et friande, plus muette, plus sérieuse, plus absorbée que moi-même, elle était aussi bien à Taise qu'assise dans son grand siège de velours, à Tangle du foyer de son salon. Je ne sais ce qu elle n'eût pas fait de l'air le plus naturel et le plus digne. Rien ne la surprenait, rien ne la choquait.
Nous avions, chaque fois, à échanger un monde de pensées nouvelles. Nous nous racontions les fatigues de Tattente, les énervements dés inquiétudes, les tristesses de Tabsencé, les aspirations de l'espoir, et aussi combien il est consolant, pour les amants séparés, de penser sans cesse Tun à l'autre. Fanny surtout s'abandonnait à cette union spirituelle^ avec toute l'expansion d'une âme jeune. Elle recevait les confidences de ma tendresse comme une vapeur d'encens qui la plongeait dans une sorte de douce torpeur. Avec des élans muets de gratitude, la joue rose, les narines palpitantes, les yeux souriants et noyés, elle s'émerveillait de l'abondance de mes paroles, comme des images gracieuses qui s'envolaient de mes lèvres. Elle ne pouvait se lasser de m'entendra :
— Encore I parle encore ! 6 mon Roger ! — disait-elle. Et, le coude enfoncé sur l'oreiller, la tempe posée dans la main, le corps fléchi, les pieds pendants, me caressant le front et les cheveux, elle me regardait de tous ses yeux, comme pour démêler 1^ linéaments les plus subtils de ma pensée. Moi, pendant ce temps-là, le genou à terre et les mains jointes, je souriais de plaisir comme l'enfant qu'on encourage, et il me semblait alors que c'étaient nos deux âmes qui s'unissaient maintenant dans une étreinte vague et douce, avec des frissonnements de volupté.
Mais c'était surtout au moment où elle se disposait à partir que faisaient explosion mon jgiour et ma douleur. Pensive, elle arrêtait sur mes yeux, avec attendrissement, ses yeux bleus et limpides. Elle prenait affectueusement mes deux mains que je lui disputais en me détournant de dépit. Alors elle me sermonnait gentiment, comme une mère ; elle me caressait les joues avec bonté ; elle m'embrassait, s'en allait, revenait, m'embrassait encore. — Te reverraije jamais? — m'écriais-je avec tristesse. — Tais-toi, Roger! — faisait-elle, en étouffant sa voix dans un baiser. — Enfin une dernière fois je la pressais longuement sur mon cœur, et bien souvent, tandis que nous nous étreignions ainsi, nous sentions des larmes chaudes qui nous coulaient sur les lèvres.
Elle s'en allait cependant, et ma vie avec elle. Mélancoliquement accoudé sur la rampe de ma fenêtre, je la regardais passer dans la rue, à travers Técartement des persiennes. Elle marchait lentement, simple, tranquille^» belle. Les deux bouts de son voile flottaient doucement sur ses épaules, caressant son visage, de chaque côté. Le bord de sa robe, avec des bouillonnements de soie, se mouvait en bruissant sur sa trace. Ses deux mains ramenées en avant sur sa ceinture serraient les plis du sombre eachemire qui l'enveloppait de la nuque à la cheville. Elle ne se retournait pas. Elle se rangeait le long des murs pour éviter le heurt des passants. Enfin elle tourna.t Tangle de la me. Elle disparaissait; et moi, je me jetais aussitôt sur mon lit, et je cachais ma face dans mes mains, appelant, éperdu, toîfi mes souvenirs épars, pour chercher à la posséder encore.
La première fois qu'elle vînt, elle ne fut pas étonnée, mais elle regardait tout, autour d'elle, et touchait à tout, avec une certaine réserve. Il y avait des épées de combat disposées en trophée, sur un panneau ; je me rappelle qu'elle les regarda aussi. De même elle s'arrêta longtemps devant le portrait de ma mère, qui avsdt été fort belle, comme devant mon pupitre chargé de lettres et de livres. Mais, avec une discrétion pleine de grâce, elle passa en souriant sans toucher aux Yettres.
J'étais heureux I combien je les méprisais totis ceux qui n'étaient pas moi, parce qu'elle ne les aimait pas I De loin et de haut, je regardais le monde ; détaché de tout, je planais sur tout, indifféremment, mais plein d'orgueil. 11 me semblait que convergeaient sur moi tous les parfums de la terre et tous les sourires du ciel ; les regards dirigés sur les miens me paraissaient reluire des éclairs de l'envie, et le murmure confus des foules agitées bruissait à mon oreille comme de lointaines a(!clamations. L'image de Fanny encombrait ma mémoire et se dégageait de toutes mes pensées. Elle était, à la fois, plus irritante qu'un rêve et plus consolante que l'espoir. Jamais je n'avais soupçonné tant de séductions dans une créature humaine, tant de délicatesse dans un cœur, tant
de grâce dans la réserve, tant de pudeur dans l'abandon.
Un mélange d'enthousiasme et de rêverie, d'illusions et de découragement, de mélancolie et d'enfantillage, m'avait suffi pour obtenir son amour. Cependant elle me paraissait un peu blasée sur les soins et les prévenances. Elle
avait été, sans doute, tant aimée ! Belle encore, plus belle qu'elle ne le croyait peut-être , elle augmentait chacune de ses grâces par le timide eiïort qu elle faisait pour éviter l'apathie que, de loin, avec les années nouvelles, elle sentait venir. Il y avait surtout de certains jours où son regard se laissait plus humainement pénétrer, où ses lèvres s'unissaient avec une expression de méditation plus affectueuse, où ses cheveux, flottant par molles boucles sur ses tempes doucement amincies, les enveloppaient avec une sorte de pitié suave. Alors je regardais ses mains potelées et si blanches, et je pensais qu'elles s'étaient comme doublées afin que leurs dernières caresses fussent plus amples, plus maternelles; j'écoutais avec inquiétude les soupirs qui s'exhalaient de sa poitrine oppressée. Us me semblaient la protestation assourdie de son cœur, qui résistait encore à l'indifférencQ
si
tout en souhaitant peut-être l'indifférence comme un repos, et jetait sa plus belle flamme avant de se contracter sur lui-même pour mourir.
J'étais heureux I Mais j'allais bientôt cesser de Têtre. Jusqu'alors, avec la délicatesse la plus précieuse, Fanny avait toujours évité de faire devant moi la moindre allusion à son mari. Avec un peu de bonne volonté, j'aurais donc pu mp figurer qu'elle était libre et ne se partageait pas. Elle s'était donnée d'une façon si pudique! comme une reine, sans rien marchander de ce qui ne pouvait pas être vendu. Mais un jour, — je ne sais comment cela se fit ! — le nom de l'un de ses enfants vint doucement résonner sur ses lèvres, et, depuis, elle ne put pas se retenir de me parler d'eux.
Elle les adorait d'un amour si furieux que je crois qu'elle m'eût quitté si je n'avais pas pris plaisir à l'entendre me raconter mille choses puériles qui les concernaient. Pour moi, je fei-
gnaîs toujours d'attacher un très-grand intérêt à ces récits qu elle débitait avec une abondance de cœur extraordinaire, mais j'écoutais bien plus la musique de ses paroles que le sens qui s'en dégageait. J'adorais sa voix douce et mélodieuse. Et puis j'étais un peu jaloux de tout ce qu'elle aimait.
Elle me parlait donc de ses enfants. Le plus jeune ayant été atteint par une épidémie passagère, je crus que j'allais prendre en haine ces pauvres petits êtres qui n'avaient d'autre tort que de se blottir frileusement avec moi dans le nid d'amour du même cœur. Elle fit alors une chose qui me força à réfléchir bien amèrement sur la somme d'affection qu'une mère peut donner à un hommei. Elle resta six semaines sans me voir. Elle ne bougea pas de ce berceau sur lequel se débattait le doux trésor vivant formé du propre sang de son cœur. A peine m'écrivit-elle quatre lignes pour me sommer de souffrir et de m' affliger avec elle. Homme orgueilleux qui prétends régner seul sur le cœur d'une femme, — me disais-je, — aux moindres plaintes d'un enfant, vois quelle leçon te donne la nature 1
 force de songer à cet enfant, je me surpris
à penser au mari. Et bientôt, malgré moî, je ne pensai plus qu'à lui seul. Je ne Tavais jamais vu. Que m'importait autrefois de regarder riiomme qui lui donnait le bras pour eatrer au bal et se perdait discrètement dans la foule dès qu'un cercle d'admirateurs s'était refermé sur elle, pour l'isoler de lui? Je n'aimais, je ne voyais qu'elle. Je ne vivais que par elle. Que m'importait son mari ?
Cependant lorsque son enfant fut guéri, le premier jour où elle me revint, — plus affectueuse et plus belle, — elle ne s'aperçut pas qu'il y avait en moi im nouvel homme, mais elle devina qu'une préoccupation secrète me tenait en éveil, pendant que, sans mot dire, je promenais ma main sur son bras nu. Alors se jetant soudain sur le soupçon le plus cruel comme sur une proie, elle me repoussa, se leva et, avec un grand éclat de voix, elle afBrma que je l'avais trahie.
Je souris doucement à cette accusation folle, et, lui prenant la main pour l'inviter à se rasseoir, je lui dis simplement que j'hésitais à lui demander une faveur nouvelle, par crainte de me montrer indiscret.
— Qu'est-ce donc? — fit-elle, en me tenant
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encore à distance et levant sur moi ses yeux surpris.
Je répondis que ces six semaines de solitude m'avaieal fidt tristement réfléchir sur notre imprévoyance. Ne soupçonnant même pas qu'aucun incident pût jamais nous séparer, nous ne nous étions ménagé nulle occasion de rapprochement. Enfin, avec un embarras dont je n'étais pas maître, je balbutiai : — Pourquoi ne suis-je pas admis dans ta maison ?
Elle ne se doutait pas que je déguisais ma pensée en parlant ainsi ; car aussitôt elle resplendit de sourires et, me jetant avec efi*usion les deux bras au cou, elle m'avoua, en rougissant, que, depuis le premier jour, elle n'avait jamais cessé de souhaiter me voir chez elle.
— Pourquoi donc n'en parlais-tu pas? — lui dis- je, en la caressant. Elle me répondit en faisant la moue malicieuse des gens qui veulent être devinés ; et soudain les projets ravissants d'existence commune de jaillir à flots sur ses lèvres : — Je verrais ses enfants! je les aimerais! Elle se faisait fête de disposer plus élégamment que jamais, pour me recevoir, le salon intime dans lequel n'étaient reçus que ses amis. Quel bonheur de pou-
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voir réunir presque chaque jour» autour d'elle, tous les objets de son affection la plus vive I Sa pensée désormais ne serait plus obligés d'abandonner ses enfants présents pour aller chercher mon image à travers l'espace, la ramener parmi eux et la faire doucement raycmner dans ce délicieux réduit décoré par elle seule, selon son goût. Enfin j*occuperais désormais une place plus grande -r- non pas dans son coeur, ce n'était pas possible, -r- mais dans sa vie, et je prendrais immédiatement ma part de toutes ses joies, conune de toutes ses peines. C'était un rêve charmant I
Nous convînmes que j'accepterais enfin les invitations de Tune de ses amies qui donnait à dîner toutes les semaines. — Il n'y a jamais beaucoup dé monde, — dit-elle, — tu pourras aisément te lier avec nous.
Nous!,.. C'était la première fois que, âans un mot, elle associait innocemment son mari avec elle, sans se douter de l'angoisse que cette association me causait. Chère Fanny 1 je sentais une oppression vague me faire pâlir, pendant qu'elle rougissait de bonheur. Elle se leva sur ce mot, terrible pour moi et sans importance pour elle. Les deux heures étaient écoulées. Nous nous quittâmes. En s'en allant elle emportait avec elle' autant de confiance qu'elle me laissait d'horrible espoir.
Ouï, d'horrible espoir! car je ne puis pas exprimer ce qui se remuait en moi d'incertitudes, de souhaits et d'amertumes, en songeant que j'allais enfin la voir sous les yeux de celui qui gouvernait sa vie. Je mêlais tout cela dans mon cœur comme des poisons et des contre-poisons, et, de ce mélange abominable, il se dégageait des vapeurs d'une âcreté telle que je sentais mon cerveau vaciller dans ma tête, et que mes genoux pliaient sous moi.
Mais ce n'était rien auprès de ce que je devais éprouver à cette table trop étroite où, sous les nappes de clarté qui s'échappaient des globes des lampes, nul convive ne pouvait dérober à personne les pensées qui plissaient son
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front. Je ne vis rien d'abord et répondis au hasard aux questions que Ton m'adressait. Je mangeais machinalement, du bout des lèvres, m'efforçant d'être attentif et poli, mais plus hagard qu'un assassin qui se sent sur le point d'être découvert. Effaré par le grincement des verres, par le cliquetis de l'argenterie, par le frottement des porcelaines ; ébloui par la réverbération des touches de lumière sur les cloches bombées qui couvraient les plats; ahuri par le va-et-vient des valets empressés qui servaient chacun, sans mot dire, glissant sans bruit sur les tapis, comme des ombres noires gantées de blanc; suffoqué par la chaude atmosphère de la salle imprégnée de fumets pénétrants, auxquels se mêlaient l'odeur des vins et le goût des fleurs, je ne regardais pas Fanny, je ne l'écoutais même pas parler. Sa présence, à mon côté, m'était devenue insupportable ; c'était comme un poids qui m'étouffait.Et je ne le regardais pas non plus, LUI que j'étais venu chercher, de si loin, avec le désir et la terreur de le connaître. Aveuglé par des visions funèbres, je ne pouvais pas le voir, quoiqu'il fût assis en face de moi.
Tout à coup je ressaisis ma lucidité en sen-
ne se doutait pas de l'intérôt faire naître en moi l'étude dt
Celait une espèce de taureau à face humaine. De taille moyenne, il avançait en mangeant ses robustes épaules, et son siège gémissait sous la lourde flexion de ses reins carrés. Je voyais de ma place se dresser sur son front les arcs sévères de ses sourcils hérissés de poils rudes, et son œil gris et clair rayonnait audessous avec l'éclat métallique qui luit dans la prunelle impassible des carnassiers.
Il mangeait, réunissant devant lui ses mains courtes et velues, et levant les coudes pour mieux peser sur son couteau brillant et sur le manche de sa fourchette. Entre chaque assiette, il respirait largement, s'essuyait la bouche et buvait à longs traits de gninds coups de via pur.
Il n'avait Tair ni méchant, ni vulgaire; il
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avait l'air fort. Toute sa personne révélait une puissance de muscles extraordinaire. La surface de ses joues et de son menton bien rasée oflVait la rigidité du marbre, et son front net, ouvert, entouré de cheveux noirs déjà grisonnants, décelait un esprit de volonté plein de droiture et de persistance.
Son sourire était affectueux; son regard sans malice, mais clair comme le cristal. Il vous regardait en face, dans les yeux, et de telle manière qu'on s'estimait heureux d'éviter ce miroir d'acier gênant à force de franchise. Peutêtre riait-il un peu bruyamment, soulevant par saccades ses pectoraux au-dessus de sa taille bien sanglée et rejetant sa face empourprée en arrière. Sa voix était grave et sonore ; son geste tranquille, presque pesant. Il avait les dents belles, les ongles roses, brillants et bien taillés ; enfin un grand air de rectitude et de netteté était répandu sur toute sa personne.
Il me parut avoir quarante ans.
Tout d'abord je fus comme terrassé ; je fus honteux de me trouver en rivalité avec une nature aussi puissante. Involontairement je me comparais à lui, moi chétif auprès de lui, comme l'auraiejit été presque tous les jeunes
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gens de mon âge. Combien devant cette richesse de sang, cette ampleur de formes, cette virilité froide et calme, s'amoindrissait ce que je sentais en moi de faiblesse nerveuse, de finesse de race et d'élégance. Je me faisais l'effet d'un sylphe contemplant, effaré, la statue d'un géant. Quel homme étais-je auprès de lui ? C'était lui seulement, et non pas moi, qui était la forte et belle expression de l'homme I
Et, avec une cruauté plus grande encore pour moi-même, je faisais remonter ma comparaison de moi à elle. Et la voyant assise à mon côté, douce et blonde comme Eve, candide comme une vierge, avec sa taille fine, son cou légèrement avancé, son air d'étonnement répandu comme l'ombre d'une vapeur sur sa face adorable ; la connaissant si délicate de pensées, je me demandais, éperdu, comment autrefois elle avait pu l'aimer? Violente association de deux natures qui n'avaient pas un seul point de contact ! Ils étaient assemblés comme le fer et la soie!
Oh! Desdémonel — me disais-je — quel Othello as-tu choisi! — Mais elle ne se doutait pas le moins du monde de la fureur qui couvait to"t à côté d'elle. Elle m'adressait tranquille*
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ment la parole, me regardant dans les yeux d'un air simple, et repoussant doucement de sa main blanche les boucles blondes qui voltigeaient comme des plumes sur son front. Et elle lui parlait, à lui, devant moi, sans trouble et sans gêné ; elle lui dis^dt : Mon ami, devant moi.
Et il lui répondait avec moins de gêne encore, plein d'égards et de déférence, mais avec un air de supériorité très-visible. Il voyait en elle, cet Hercule, un être charmant mais absurde; aussi ne lui disait-il que des riens, d'un air aimable et paternel , comme en disent les pères aux petits enfants curieux.
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Lorsque le dtner fut fini et que les convives eurent été s'asseoir dans le grand salon, autour des tables de whist, lentement je me rapprochai de Fanny qui se chauffait les pieds devant le feu. M'accotant au rebord de la cheminée , j'entremêlais de choses banales prononcées à voix haute les paroles de tendresse que je lui adressais tout bas. De ma place , je voyais le dos des joueurs inclinés vers les tables où brillaient doucement, enfermées sous les abatjour, les bougies enfoncées dans de lourds flambeaux d'argent ; j'entendais le bruit des jetons de nacre et le murmure des mots couverts que les partenaires échangeaient entreeux . Je comptais que nous pourrions ainsi d&^er de nous tout à notre aise , avec un peu d'habileté , la maltresse de la maison s'étant assise ,
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au fond de la pièce « devant le piano dont elle effleurait les touches du bout des doigts. Et c'était un charme nouveau ajouté à tant d'autres que celui des accords assoupis tremblant dans l'air, en même temps que les mélodies secrètes de l'amour, plus mélodieuses encore, chantaient en nous. Mais, se détachant soudain du groupe des joueurs derrière lequel jusqu'alors il s'était tenu debout , mon rival s'avança vers nous d'un air affable et, le plus naturellement du monde, nous demanda de quoi nous parlions. Avec une politesse exquise qui excluait toute forme familière et nous tenait à distance l'un de l'autre, comme il l'entendait, mais avec une tranquilUté d'accent et une manière courtoise, il se mit immédiatement à conduire le discours , bt je ne pus m'empècher de le suivre. A travers les doux éclats de la muâque , les tendresses des vibrations assourdies dont il ne se souciait guère, il me parla de chasse, de théâtre, de chevaux, que sais-je I ne daignant même pas pénétrer jusqu'au cœur les sujets oiseux que j'avsds imprudemment choisis , mais qu'il me condamnait maintenant à poursuivre , comme s'ils eussent été les seuls qu'il jugeât dignes de moi. Je lui fis deux ou
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trois réponses assez fines , et il applaudit du regard en ra'honorant d*un demi-salut. Ainsi j'étais pour lui un assez futile instrument dont il caressait les cordes, en se jouant, du bout des doigts. Et s'il avait su , mon Dieu I qu'il y avait dans mon cœur une de ces cordes dont l'horrible résonance pouvait éclater à ses oreilles et l'assourdir I
Plus tard , je le vis assis à côté d'elle dans l'orobre qui flottait autour de la lueur des bougies. Sans apercevoir ni moi, ni personne, sans la regarder, d'une main il lui serrait la main, presque machinalement, rêvant peut-être à je ne sais quoi. Et je contemplais cela, moi, comme le plus étrange et le plus monstrueux des spectacles. Pour elle, les yeux fixés sur les miens, elle était blanche comme une statue d'ivoire ; mais elle n'osait pas bouger, mais elle n'osait pas parler, et se laissait faire.
Depuis lors, je n'eus plus qu'une seule préoccupation , celle d'effacer de mon cerveau , absolument , l'image de ce que je venais de voir. Je voulais, à tout prix , oublier
cela qui m'humiliait et me broyait le cœur. Combien ne regrettai-je pas ce que j'avais. fait I Absurde envie de connaître ce qu'elle m'avait si bien caché, ce que je devais ignorer toujours. — Oh ! non certes ! — m'écriai-je , — je n'entendrai plus parler de cet homme effrayant, je ne rencontrerai plus jamais ce regard dommateur, et nous ne mêlerons plus nos souffles dans Tatmosphère de la même salle ! Et ce ne sera plus, du moins devant moi, que sa main velue caressera la tienne, femme placide et si docile !
Trois jours plus tard , lorsqu'elle vint chez
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moi, elle ne vît d'abord en moi rien de changé. La colère, peu à peu, avait déposé son marc dans mon âme , et mon âme était maintenant pleine jusqu'aux bords d'une douleur limpide. Avec les apparences du calme , je me sentais frappé à mort* Piqué au cœur, je conservais mon aspect d'autrefois, comme ces fruits vermeils dont la peau fine et tendue couvre une chair que dévore un ver invisible. Aussi ne se douta-t-elle de rien. Cependant, comme je lui parlais d'elle, de moi, de toutes choses enfin, hormis de ce qui la préoccupait si fort , elle paraissait attendre, anxieuse. Enfin me voyant arrivé tout au bout de mon éloquence factice , me sentant poussé par le désir de me venger sur elle de la douleur, jusqu'alors inconnue, dont elle était la cause innocente : — Tu veux savoir, — lui dis-je , avec amertume — ce que je pense de ton mari ; et peut-être seras-tu bien heureuse si le jugement que tu attends ne lui est pas défavorable. Mais, Fanny, tu ne* connaîtras jamais le sentiment qu il m'inspire.
En entendant ces étranges paroles, il me sembla que tout le sang de son cœur lui jaillissait à la face. Pauvre femme conciliante 1 elle
s'était fait une si douce fête de m'attirer chez elle , pour me voir un peu plus souvent , pour m*unir à tous les êtres chers et doux qui meublaient son cœur 1 — Pourquoi ce changement, Roger? — murmura-t-elle , en faisant
un pénible effort. — Parce quel m'écriai-je
exaspéré mais je vis alors son visage couvert de larmes. Aussitôt me jetant à ses pieds et l'enlaçant dans mes deux bras, je lui dis doucement : — Parce que je suis horriblement malheureux , Fanny, parce que je suis jaloux I
Elle se leva tout debout sur ces paroles , comme stupéfaite, sans me repousser, mais me retenant à terre par ses deux mains qu'elle avait posées sur mes épaules; et moi je demeurais à genoux, sans rien comprendre. Elle me regarda longuement, profondément, explorant jusqu'aux moindres replis de ma pensée inquiète. Puis elle haussa légèrement les épaules; — Enfant I pauvre et cher enfant ! • — dit-elle en se baissant pour m'embrasser étroitement sur les yeux. Et depuis lors, jamais elle ne revint sur ce sujet, d'elle-même.
Mais moi , douloureusement , j'y rêvais sans cesse et je ne pouvais me retenir d'en parler. Elle me câEtessait alors; elle me sermonnait;
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elle me grondait. — Tu perds ton temps — me disait-elle parfois en souriant et m'attirant à elle, lorsque je m'étendais trop longuement sur la cause de mes chagrins. Et ses bras se nouaient à mon cou avec une mignonne souplesse , ses regards violentaient doucement les miens, ses lèvres, avec une expression gracieuse et féline, cherchaient vaguement mes lèvres. Mais c'était en vain. Ma bouche maintenant ne pouvait plus se plisser pour savourer les baisers de l'amour. Elle ne savait plus que se tordre pour exhaler des sanglots.
C'est depuis ce jour funeste que je commençai à endurer de grandes tortures. L'image de cet homme s'était subitement incrustée dans ma mémoire^ et, quoi que je fisse, je ne parvenais pas à Farrachen Pour tout le monde il pouvait être ridicule, mais ne croyez pas qu'il le fût pour moi ! Pour moi , il était sinistre, il était terrible ; et, chaque nuit, avec eflFarement je le voyais se lever dans mon sommeil pour égorger impitoyablement le spectre de mon bonheur.
Il était bien heureux, lui! car il ne se doutait de rien. Ce drame commencé dans les ravissements de l'amour qui se prolongeait maintenant à travers les anxiétés, les terreurs, les désespoirs, n'existait pas pour lui. Nous avions été si prudents 1
Atroce renversement des rôles 1 C'était moi
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qui étais jaloux de lui I Le ravisseur souffiAit de la possession, par ia possession. Il n'avait même pas la ressource d'exciter les soupçons du dépossédé pour lui faire partager ses tortures I
Et je me sentais obligé de me méfier de lui, de m'occuper de lui I Malgré moi, pour l'éviter, je devais ruser comme un lièvre. Ce rôle de fuyard, de craintif, me rabaissait au niveau des poltrons. Mon Dieu! que j'aurais^ vAtlu ne pas aimer I
Mais ces maux n'étaient rien auprès de ceux que me réservait l'avenir. Je venais à peine de m'engager sur une route ravagée de fondrières, bordée d'effrayants précipices, et je ne souf^çonnais même pas combien il me faudrait supporter de fatigues pour la parcourir. Dès lors, soit que, courbé devant l'âtre, dans ma chambre silencieuse, je cherchasse adonner le change à ma douleur présente, en m'efforçant de rêver aux amours passées ; soit que, lançant à fond de train mon cheval emporté à travers les^laines, je risquasse cent fois ma vie pour briser mon corps de fatigue, afin de détourner sur lui la fetigue de mon cerveau ; soit que je demandasse l'oubli à l'orgie étourdissante, buvant à
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larges traits le vin qui jamais ne valut une goutte de Teau du Létbé ; soit que, sur un seul coup de dés, j'exposasse ma fortune pour souffrir au moins d'une émotion qui ne fût pas celle que j'exécrais ; soit enfin qu'enseveli dans les rideaux de mon alcôve, je passasse toutes mes nuits à me désoler en évoquant les fantômes des êtres adorés que j'ai perdus ; jamais, ni dans le rêve, ni dans le danger, ni dans l'ivresse, ni dans le jeu, ni même dans le souvenir de ma mère morte, je ne pus parvenir à étouffer le serpent qui me dévorait le cœur. Avec moi , la vision fatale souriait aux amours de ma jeunesse; avec moi, elle cravachait mon cheval fpouvanté ; elle trempait , en ricanant , ses levres pâles dans mon verre ; dans le cornet de cuir, elle faisait sonner les dés; avec moi enfin, . elle rêvait à ma mère I Sur la surface de tous mes souvenirs , de toutes les scènes charmantes, émouvantes, terribles, que je reconstituais dans ma mémoire, s'accentuaient incessamment , soulevés du fond de mon âme, d'autres souvenirs, d'autres images qui les effaçaient Et il me fallait bien enfin me décider à les accueillir ces souvenirs abominables; à lea regarder en face ces images funestes ; car elles
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me violentaient. Vaincu par elles, enfin je les envisageais I
Alors c'était horrible, humiliant et douloureux I Celui-là seul qui aime peut se faire une vague idée de mes tortures. Tout était clair, net ; il n'y avait pas le plus faible doute à conserver. D'abord, je me représentais ma maîtresse, douce et blonde, élégamment parée, avec son air de surprise et de candeur, assise à l'angle du foyer, dans son salon ; ou bien à sa table, à la place d'honneur, en face de son mari, entourée de ses amis, de ses enfants. Toujours affable, elle avait pour chacun d'eux quelqu'une de ces attentions délicates qui sont la charmante expression de la grftce du cœur. Et c'était pour lui surtout , % dominateur, qu'elle se montrait gracieuse. Ne fallait-il pas prévenir les soupçons de cet homme si perspicace? Gomment avec lui ne pas se montrer toujours caressante? D'ailleurs, tous les deux ils prenaient une part égale de tant de choses communes : leurs intérêts, leurs enfants. Ils demeuraient ensemble enfin ; ils ne se quittaient pas ; ils se voyaient à toute heure, tristes ou gais. Et que d'épanchements naturels I II était, lui, le lion régnant sur cette existence adorable ! Et j'étais, moi, le loup craintif et pil*
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lard, à la prunelle ardente, au ventre essoufflé, qui, de temps à autre, au risque de mille dangers, en s'exposant à mille humiliations tiégradantes, aux coups de fouet, comme aux coups de fusil , lui dérobait dans l'ombre, en se cachant, pendant qu'il dormait! quelques restes de sa part.
Oh ! c'était bien cela qui m'humiliait I Mais voici maintenant ce qui me déchirait le cœur. Je ne pouvais pas parvenir à suspendre le travail incessant de mes évocations. Gomme avec plaisir, je les complétais en ruminant mes douleurs. La scène changeait alors, et je me représentais Fanny, le soir, seule avec lui, après le départ des enfants, dans la chambre close où le thé fumait dans les tasses, sous la lueur adoucie de la lampe, auprès du feu qui doucement bruissait dans les cendres chaudes. Alors , de ces mêmes yeux que j'aimais tant, elle le regardait. Elle causait avec lui , aimable , facile , parlant peu pour lui laisser le plaisir de parler, soumise comme il convient à la femme quand elle est belle et que le maître est fort. Et ne croyez pas que je m'arrêtasse à ces images d'une intimité si captivante 1 Ce n'était pas possible. Je les continuais, je les exagérais, que
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dis-je? je leur en adjoignais d'autres. Cela d'ailleurs devait être. Il était tard » la flamme agoniscdt dans l'âtre obscurci, la lampe mourante étouflait ses^ lueurs sous l'abat-jour, tous les bruits s'éteignaient dans la maison et dans la rue ; le pas du passant attardé , sur le pavé redevenu sonore, marquait l'heure du repos et du pl^dsir. D'ailleurs les valets étaient couchés, comme les enfants. Ils étaient donc seuls. Ils étaient époux I...
Quand j'en étais arrivé là, je devenais pâle. Dans le plus profond de mon âme, quelque chose se débattait et se mourait avec des convulsions de désespoir. Ces images , chaque nuit évoquées , me rendaient plus malheureux que si on eût frappé devant moi ma maltresse. Je me levais sur mon séant, je regardais l'heure à la pendule; et puis, j'éclatais de rire, comme un fou, ou bien, m'enveloppant la tète de mes deux bras, je m'enfouissais dans mon lit et je pleurais.
Le matin je m'éveillais de mon cauchemar, plus brisé que n'est le blessé par le tétanos ! Et toujours en me traînant à ma fenêtre pour aspirer un peu d'air pur, la même question venait éclore sur mes lèvres brûlantes, comme une fleur vénéneuse : — Pourquoi donc autrefois Ta-t-elle aimé ? Car elle Ta aimé, je l'ai appris ; elle s'est laissé enlever par lui à sa famille qui ne voulait pas s'allier à un homme sans fortune et sans position. Il s'est enrichi depuis, car il est énergique et patient. Il sait vouloir. Mais pourquoi donc l'a-t-elle aiméf Et surtout pourquoi m'aime-t-elle aujourd'hui? Nous sommes si différents l'un de l'autre ! .
Un jour enfin, à force de creuser cette pensée et d'en vanner les éclats dans ma cervelle, je crus que j'allais pénétrer la conduite de ma
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maltresse. En me rappelant combien elle était sensible aux caresses ; en me représentant les scènes les plus enivrantes de notre amour, et me comparant à son mari , je me sentis rougir, et quelque chose de plus acre que le dégoût, de plus amer que le mépris, de plus empoisonné que la haine, me monta du cœur aux lèvres, r— Cela ne m'explique pas pourquoi elle m'aime aujourd'hui, — me dis-je en secouant la tète. Alors l'analyse vint une fois de plus à mon aide, mais c'était pour me frapper lâchement d*un nouveau coup de couteau» — Elle m'aime pour changer, — me dis-je, avec amertume ; — pour satisfaire, par un contraire exagéré, un désir plus délicat , plus sentimental. A moins que ce ne soit, — ajoutai-je, sans songer d'abord à la cruauté de ma supposition,
— pour compléter son idéal
Mais alors, — m'écriai-je, en me dressant sur les pieds avec une indicible terreur, — je ne suis donc pour elle que la moitié d'un homme I Je n'emplis que la moitié d'un cœur I On m'a mesuré. On m'a trouvé incomplet 1 Je ne suis qu'une addition I Je ne suis qu'un complément I
Quelqaefoîs je m'échappais de chez moi comme d'une prison et j'allais égarer mes interminables rêveries dans la foule qui encombre les promenades. En me retrouvant au milieu de gens heureux, indifférents, affairés; en savourant, malgré moi, les premières effluves embaumées du printemps, je cessais de me croire aussi absolument misérable, et je qualifiais mes monstrueuses hallucinations d'enfantillages. — C'est la jalousie, me dîsais-je, — qui me rend absurde. Et rencontrant à chaque pas tant de femmes jeunes, élégantes, pendues aux bras de cavaliers qui , d'un air de fatigue, tournaient les yeux autour d'eux et leur parlaient à peine, j'ajoutais : — Combien de femmes habitent sous le même toit que leurs maris sans jamais les apercevoir I Après quatre ans de mé-
nage, le mari devient un ami; même pasi 11 existe pour tout le monde, hormis pour sa femme I....
Mais les doutes ne tardaient pas à me ressaisir, mille fois plus navrants, et je cherchais vainement à les chasser de mon esprit. Je me connaisssûs assez pour savoir que je ne pourrais jamais acquérir cet esprit d'accommodement de mon siècle qui permet à l'amant d'une femme de serrer la main de son mari , fût-41 son ami I D'ailleurs je ne voulais pas courtiser ce dominateur, ni me plier à son humeur, ni chercher à gagner sa confiance et son amitié, ni devenir pour lui l'honmie indispensable. Je présageais — si les soupçons devaient jamais l'assaillir — combien de platitudes il me faudrait faire, combien de mensonges inventer, combien d'humiliations et de dégoûts supporter pour les faire disparaître. Et je ne me sentais déjà que trop avili ! — Je n'irai pas plus loin , — me disais-je, — il n'y a déjà que trop de fange sur ma route 1
Plus fatigué, plus inquiet qu'au départ, je reprenais alors le chemin de ma maison. Les sourires du printemps me donnaient envie de pleurer. La tiédeur de l'atmosphère alourdis-
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sait mes pensées dans ma cervelle. Le spectacle et le tumulte de la foule, à la longue, me devenaient encore plus insupportables que le silence de ma solitude»
En échange de ces maux qui, pour être assourdis, n'en étaient pas moins cruels, je ne recevais aucune consolation. Mes plaisirs étaient fanés. Le doute avait souillé leurs fleurs nouvelles de son souffle impur. Mes sens étaient à peine apaisés que je sentais la main crochue de la misanthropie s'attacher inflexiblement à mon épaule. Le souvenir de celui que, dans la logique de ma passion, je nommais mon rival, comme le spectre de Fétemel châtiment, venait s'interposer entre ma maltresse et moi, avec une atroce ironie, pour empoisonner nos caresses. Je retrouvais sa trace dans les paroles, dans les gestes, dans les manières, dans les habitudes de la femme que j'adorais. Il s'était moulé dans ses bras qui m'étreignaient sur son cœur ; il s'était infiltré dans son sang
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qui circulait en flots désordonnés dans ses artères; il s'était empreint sur son visage absorbé, sur son front pâle, dans ses yeux morts; il m'embrassait, il soupirait avec elle Combien je les enviais alors tous mes amis abandonnés, qui s'étourdissaient entre eux, chaque jour, aux doux chocs des verres, au son brillant des pièces d'or remuées sur les tapis verts des tables de jeu, aux éclats de rires clairs des belles femmes licencieuses I Et tous les amants dédaignés qui , les bras ouverts et les yeux attendris, poursuivent en rêvant une ombre hautaine I Et même tous les amants séparés I — Aucun d'eux, — me disais-je piteusement, — souflrit-il jamais de son amour infertile, autant que je souffre, moi, de mon amour partagé? Atroce raillerie de la possession I quand tu ne nous blases pas sur tes faveurs, tu nous les souilles 1 ^
Enfin je me senUûs attristé par une sorte d'abaissement que venait de subir dans mon esprit, malgré moi, mon idole. Jusqu'alors j'avais eu un véritable culte pour elle ; elle éuût la réalisation de tout ce que je révais de plus angélique et de plus pur; et je m'étais habitué à voir en elle quelque chose de sacré que rien ne pouvait abaisser ni ternir. Miûs midntenant il me semblait que, volontairement, elle était descendue de l'autel où ma piété l'avait placée pour salir ses pieds au contact de la terre et se confondre dans la foule. C'était là, je le reconnus alors, le premier et le plus cruel effet de la jalousie qui commence toujours par nous verser, pour nous empoisonner les veines, un horrible mélange d'adoration, de haine» de fureur et de mépris.
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En peu de temps je compris que c'était désormais, entre Fanny et moi, un duel à mort. Une certaine grossièreté, s' élevant du fond de mon cœur, comme une bourbe, salissait toutes mes pensées ; le respect se mourait en moi ; j'avais des idées brutales de lutte; j'éprouvais le désir acerbe de châtier rudement cet être inoOensif et gracieux que j'aimais à en mourir! Je voulais le ravaler devant moi plus insolemment encore que son image n'était ravalée déjà dans ma mémoire. — Comment peut-elle se résoudre à cela 1 — me disais-je avec rage en me frappant le front de mes poings fermés. — Oh ! quelle exécrable raillerie que la pureté des femmes I Semble-t-il pas que les baisers sont des choses fugitives et qu'il ne reste rien
d'eux sur leurs lèvres quand elles les ont essuyées !
Enfin n'en pouvant plus, je commençai à faire partager à Fanny les tortures que jusqu'alors j'avais gardées pour moi seul. Les hommes ne savent pas souffrir longtemps, sans décharger lâchement le poids de leurs peines, sur ceux qu'ils aiment le plus.
— Tu savais que j'étais mariée ! — Ce fut là la raison suprême qu'elle opposa logiquement, d'un air timide, âmes prenûères plaintes, faibles encore. — Ne savais -tu point aussi que je pouvais avoir une âme délicate, — répondis-je, »— et ne pouvais-tu pas prévoir, en te donnant, les tourments que devait me causer ton amour 7
— Gomment vivez-vous ensemble? — lui dis-je après c^la, sans préambule, en faisant sur moi-même un très-grand effort Elle rougit Elle était offensée* — Nous ne devons pas parler de cela, Roger, — répondit-elle avec froideur.
Mais elle me vit si malheureux que, par pitié, elle parla, violentant ses sentiments les plus chastes. G'étût augmenter mon supplice.
Mais elle ne me dit pas tout Poussé par
04 FANIiY.
un besoin farouche de connaître l'étendue de mon malheur, voulant savoir, à tout prix, à quel point précis il s'arrêtait, je la pressai. Elle rougit encore de pudeur. Pour moi, j'étais blême et comme suffoqué. De la main elle me ferma la bouche. Nous restions muets. Elle me regarda longtemps. Je pleurais. Elle pleura. Buvant la coupe amère jusqu'à la dernière goutte de lie, enfin elle se déclara prête à me répondre.
Alors, avec un embarras que d'iibord je n'avais pas pu soupçonner ; avec une hésitation qui obscurcissait mes paroles et étouffait dans leur abondance la faible lueur de mon intention ; avec un trouble cruel, que doublait l'an-^ goisse des cœurs jaloux ; en nouant et brouillant ma pensée dans l'éche.veau des détours, des circonlocutions et des périphrases, comme si j'avais voulu retarder le moment de connaître ce que je redoutais d'entendre ; je l'interrogeai sur mille choses qui tendaient à me dévoiler leur existence intime. Elle me répondit d'un air simple, gênée elle-même autant que moi, mais surmontant courageusement la honte de cet interrogatoire inouï afin d'apaiser Tardeur de mes peines, et de me donner un exemple