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des dégoûts que peut surmonter la femme qui aime, quand celui qu'elle aime est malheureux.
Et ce fut alors pour moi comme une succession monstrueuse de caresses et de coups ; un mélange sans nom de baumes et de poisons; une association horrible de mortifications et de glorifications. Le fait exécrable qu'elle né s'appartenait pas restait dans son intégrité, mais toutes les consolations éplorées qui pouvaient diminuer par leurs flatteuses caresses ce qu'il avait de corrosif et d'humiliant, elle me les prodigua, à pleines mains, épiant craintivement sur mon visage l'effet des paroles embarrassées, mais compréhensibles, qu elle prononçait. A une dernière question, plus brutale que toutes les autres que je lui adressai brusquement, 'û y eut en elle une si superbe explosion de révolte, que je me p\(éci-* pitai à ses pieds pour implorer mon pardon. Jé devais la croire. J'avais été trop loin dans les suppositions de ma jalousie. Si Fanny se par^ tageait, elle ne pouvait penser au partage sans horreur.
Certes! Si je l'avais moins aimée j'aurais pu me sentir exalté par cet aveu cruel qu'elle ac-
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<:ompagnidt de tant de consolations, par ]es larmes qui ruisselaient sur son visage pendant qu'elle me montrait la plaie saignante de sa vie ; j'aurais pu être fier et reconnaissant, au moins touché de tant de douleur et d'humiliation; mais je n'avais qu'une seule préoccupa^ tion dans l'esprit qui m'enlevait à moi-même. En dehors d'elle je ne comprenais plus rien et ne songeais plus à rien. Je ne sus donc trouver aucune, bonne parole pour lui répondre et me contentai de montrer quelques craintes pour son repos. — Ton mari doit se méfier, te voyant changée; car tu l'as aimé autrefois. A cette monstruosité, elle haussa les épaules, sans essuyer ses larmes. — 0 Roger I Roger ! — me dit-elle, — le malheur c'est que tu n'es et ne seras jamais qu'un enfant. Tu écoutes sans comprendre. Est-ce que nos maris songent à nous? Quelle femme prendrait un amant, si son mari lui donnait ce qu'un amant donne? Non pas seulement des soins, des prévenances, des attentions, de l'amitié ; mais un peu de ce baume qui est l'essence de toute notre vie : un peu d'amour I
Cette pénible discussion fit grandir Fanny dans mon estime, mais elle ne me consola pas. Que m'importait au fond la nuance imperceptible de l'intention I Le fait restait , brutal. Maintenant je me reprochais la curiosité de ma jalousie, qui m'avait enlevé jusqu'à l'ombre du doute que, par moments, je caressais encore.
L'effet des dernières paroles de Fanny ne pouvait donc atténuer ma douleur. Sous sa pression brûlante, je ne songeais qu'à vaincre ce qui était invincible. J'épiais le regard de ma mattresse, comme pour apprécier ses forces, avant de l'attaquer de nouveau. Mais nos yeux s'étant rencontrés, nous ne pûmes pas résister plus longtemps à nous-mêmes. Toute idée de lutte disparut de mon esprit; tout désir de résistance
s'envola de son cœur; et l'étreinte qui nous unit était si forte qu'une fois de plus, sans arrière-pensée, nous goûtâmes une minute de véritable bonheur.
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Fanny devait souffrir autant que moi de cette confession étrange que je lui avais arrachée, mais elle était tellement impersonnelle qu'à partir de ce jour où je lui laissai voir tous mes maux, elle me cacha subitement tous les siens, et, comme pour m'inviter gracieusement à mar triser les emportements de mon caractère, elle ne m'apporta plus jamais que des sourires. Pauvre femme ! elle me venait trouver par des temps affreux, et sa plus pressante préoccupation devait être de forger les mensonges qui légitimaient son absence pendant deux heures, chaque semaine. Maintenant elle bravait les giboulées du printemps comme elle avait affronté les neiges de l'hiver. Elle ne parlait même jamais des ennuis que, nécessairement, elle devait supporter pour arracher quelques heures de liberté à l'étroit esclavage de la famille.
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Elle liait doucement de sa toilette mouillée en retirant ses gants à grand'peine , relevant ses cheveux débouclés et présentant au feu le bout de ses bottines fumantes. Elle était fière de se trouver enfin chez moi après s'être exposée à tant de dangers, heureuse de n'avoir pas été rencontrée, contente lorsqu'elle me voyait un peu moins triste. Les obstacles à vaincre , le secret à conserver, l'estime du monde à ménager, le souci de mon repos ; tout cela l'empêchait de sentir la fatigue. — Il n'est pas de bonheur complet, — me disait-elle, avec un soupir, de sa voix la plus tendre, — tous les deux nous payons au chagrin l'intérêt de notre amour, mais cet amour est si bon que l'intérêt que le chagrin perçoit sur lui ne me semble pas usuraire.
Elle n'aigrissait jamais nos discussions; jamais la première elle ne parlait de ses devoirs qui étaient beaucoup pour elle et dont elle m'avait secrètement sacrifié la meilleure part. Elle devinait, avec son merveilleux instinct de femme, qu'elle ne pouvait pas me parler de ses devoirs sans irriter mon orgueil, et elle respectait mon orgueil comme une chose dont la blessure devait me faire souffrir. Jamais, non
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plus, je ne surpris chez elle le plus faible soupçon de remords. Mais en éprouvait-elle?...
Que de soins I — me disais-je quand j'étais seul, — elle doit être obligée de prendre pour dissimuler notre amour I Que d'inventions I que de calculs I que de ruses I pour parvenir à éviter toute discussion sur ses absences I Que de concessions, j*)ur n'être pas découverte! Elle risque tant ! La pauvre femme I Elle a tant à perdre I Et moi si peu! Âhl je suis un bien mauvais homme de la tourmenter.
Elle me traitait gentiment en enfiemt, et, franchement, je le méritais bien. Que de choses de sa vie je sentais qu'elle me cachait, de peur de me faire de la peine I
Je ne voulais jamais comprendre qu*il y avait des jours où il lui était complètement impossible de sortir, et qu'il suffisait delà plus banale visite pour la retenir chez elle. Je la soupçonnais alors de calculs abominables, ^affirmais qu'elle m'avait menti. Je pensais qu'elle puisait des excitations et des fatigues dans le partage qu'elle disait détester. Je la haïssais. — Vous me faites pitié ! — murmurait-elle, lorsque je lui avais laissé voir les horreurs de mon infirme pensée.
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Quelquefois cepeDdaut, en oubliant à demi mes douleurs personnelles pour descendre dans les profondeurs de ma conscience, je me disais : Lorsque je l'ai bien torturée, quand elle sort d'ici, en larmes, l'esprit éperdu, le cœur brisé, en se demandant si elle me retrouvera jamais en vie, comment fait-elle là-bas pour déguiser les tourments qui la rongent, pour se masquer le visage de son air habituel de tranquillité, pour redevenir la femme souriante que je connais? Est-ce à force de caresses qu'elle prévient les soupçons d'un mari difficile à tromper? Ah ! comme je sens bien qu'elle doit pleurer avec ses enfants! Ils lui coûtent tant d'efforts douloureux I Et comme je sens bien aussi qu'ils devinent le secret de ses larmes ! Et comme il est certain que , semblables à elle , aussi bons, aussi discrets, de leurs petites mains ils les étanchent et ne les trahissent pas !
Elle souffrait horriblement. Avec chagrin, je la voyais pâlir. J'observais, sans le lui dire, le cercle noir qui marbrait le tour de ses yeux . affaiblis et donnait à ses regards une étrange expression de pitié; j'observais ses lèvres contractées et les plis qui, maintenant, de son front, remontaient se perdre sous ses cheveux
(le soie, comme les symboles visibles de pensées douloureuses; je m'apitoyais enfin sur cet air d'abandon qui alanguissait devant moi toute sa personne. Devant moi seulement elle détendait la rigidité de son maintien et je le lui pardon^ nais bien : elle devait être si fatiguée de son rôle de femme heureuse !
Elle eût été si fière de pouvoir tout avouer et vivre ouvertement avec moi sans honte ! — Ne me quitte pas 1 — me disait-elle parfois; — tu m'es nécessaire comme la lumière I — Souvent aussi elle ajoutait : — Ce qui me prouve que je t'aime c'est que j'aime tout de toi, jusqu'à ton doux égoïsme, jusqu'à ta colère, jusqu'à tes sublimes injustices 1
Après cela elle devenait subitement silencieuse, comme si quelque funèbre pensée qu'elle n'osait avouer l'eût harcelée sans relâche. Je la regardais. Elle secouait la tête. Enfin , en se tor dant les mains : — Trahir 1 toujours trahir I s'écriait-elle. — Voilà la chose horrible qui empoisonne tout, jusqu'à l'idée de mon bonheur. Je suis la créature la plus misérable. Dieu ne m'a pas donné la force, et, toute ma vie, je porterai la peine d£ ma faiblesse. J'ai toujours vécu autrement que je ne voulais vivre ; toujours été
à côté de ce que je voulais faire. Trahir ! mon Dieu 1 combien je me déteste !
Je la saisissais alors dans mes bras pour la rassurer ; mais je ne trouvais rien à lui répondre. — De qui veut-elle parler? — me disais-je assez sottement.
Ce ne pouvait être que du fait de la trahison ; mais je la connaissais mal encore , et, rapportant à moi les paroles échappées de sa conscience, je me sentais hei|reux et fier.
Tout cela me touchait parfois jusqu'aux larmes. Alors , je prenais des résolutions courageuses. — Gardons pour nous tous les maux,— me disais-je, — et ne lui donnons que des consolations.— Par pitié , j'oubliais donc un moment mes chagrins; je secouais les lassitudes de ma rêverie pesante, pour me livrer aux emportements les plus ardents de la passion ; je me refaisais doux et tendre, plus soumis, plus affectueux que le chien fidèle qui rencontre , après longtemps , le regard du maître adoré ; je versais à grands flots, à ma chère mîiltresse, le vin doux de la louange ; et je devenais futile et loquace, effleurant, en lui parlant, vingt sujets à la fois, riant à pleine gorge , évitant bien surtout de prononcer un mot qui eût un rap-
port indirect avec le sujet habituel de mes tourments. Mais ce rôle héroïque, dont je m'acquittais mal , ne la trompait pas. Elle me regardait avec stupeur. En hochant la tête, elle m'écoutait. Avait-elle la conscience que le jour où je n'aurais plus de jalousie, ce serait que je n'aurais plus d'amour?
Mais ces accès d'héroïsme ne pouvaient pas durer longtemps chez moi. En soupirant, comme une personne allégée d'un grand poids^elle me voyait reprendre mon air morose*
Je finis , à ma grande honte , par accepter . tacitement cette situation. Mais il y avait désormais entre nous, et pour jamais, quelque chose qui ne pouvait pas s* effacer : une pensée unique et constante qui , mutuellement, tourmentait nos cœurs. Nous fermions nos lèvres pour l'empêcher de jaillir , mais nous la sentions toujours présente, en nous-mêmes, comme une douleur aiguë qui, parfois , nous arrachait des impréciKtions. Alors un seul cri suffisait pour amener une explosion soudaine , et moi surtout, j'oubliais les résolutions de mon orgueil pour donner un libre cours au chagrin qui me dévorait. Je ne voulais pas parler de mon rival, mais j'en parlais sans cesse. Son nom me déchirait la mémoire et se tordaii comme un aspic entre mes dents. A peine était-il prononcé, qu'à sa suite mille questions
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brûlantes se pressaient tumultueusement dans raa bouche. Je voulais le connaître mieux encore. Je voulais savoir tout ce qu il était , tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait. Fanny alors tlevenait sérieuse; elle méditait longuement avant de me répondre, afin de ne pas se couper ou se démentir, puis elle donnait des signes d'impatience et fronçait les sourcils. Les hommes sont insatiables, — disait-elle, à ^a grande surprise. — Ne peux-tu donc te contenter d'être aimé? Pourquoi t'occupes- tu sans cesse de ce qui se fait chez moi?
Après ces discussions je la quittais triste, et, "'iit jours plus tard , j'attendais sa venue , '^rieux, exaspéré par la rancune, la bouche P'eine de sarcasmes, décidé à rompre brutale- • ^ent avec elle. Mais à sa seule vue toute ma ^^'ère s'exhalait de moi comme une fumée, je ^^e jetais à ses pieds et Tétreignaîs convulsivement sur mon cœur.
''ien ne me surprenait davantage et ne m'ir- ^^^'^it plus fort que la docilité avec laquelle elle ^ Soumettait à tout, sans murmurer. L'ab- ^^% les obstacles, les empùchements ne pâlissaient rien lui faire. Me voir, ne pas me ^^^^ c'était tout un. Sou visage conservait son
calme. Elle prenait des poses dé victime et ne disait mot, — Et si je me tuais? — m*écriai-je un jour; — elle haussa les épaules. — Et si quelque accident que nous ne pouvons prévoir nous séparait? — Que veux-tu I — fit-elle. Après cela, elle se mit à pleurer.
Ne pouvant passer ma vie auprès d'elle, j'aurais au moins voulu gouverner sa vie, afin que ses moindres inspirations ne lui vinssent que de moi. Elle comprenait bien mon intention ^ et elle s'en montrait touchée ; mais elle ne me cédait jamais sur le point délicat dont elle avait fait un point d'honneur. — Je suis obligée de subir la position que le sort m'a faite,— disait-elle; — à quoi bon chercher à pénétrer ses secrets? ïu t'affliges si je parle ; tu t'affliges si je me tais; tâche donc, mon cher Roger, d'oublier ces suji^ts de tristesse. Je les oublie bien, moi, lorsque je viens ici.
Tu es trop exclusif! — disait-elle encore parfois, moitié souriante et moitié boudeuse : — à t'entendre, je ne devrais rien aimer que toi.
Cependant toujours poussé par mon idée fixe, et n'admettant pas qu'elle pût avoir une volonté devant la mienne, je rusai avec elle, en m' adressant exclusivement à sa pitié , et j'en
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arrivai enfin à ce point de bassesse que , par désespoir de me sentir seul à souffrir, j'employai toute mon influence pour exiger de cette malheureuse femme qu'elle suivît une ligne de conduite tout opposée à celle que lui avait tracée son mari. Je savais bien , en agissant ainsi, que sa maison, jusqu'alors paisible, allait devenir un enfer, et j'y comptais! Pendant quelques jours, par lassitude, elle suivit docilement mes conseils, et alors elle se trouva placée entre ses deux maîtres comme le fer amolli par la chaleur, entre Tenclume et le marteau. Tous les deux, sans relâche, nous meurtrissions son cœur. Enfin , poussée par le tourment et aussi par une sorte d'esprit de droiture , elle me dit : — Roger, tu me conseilles bien mal , car tu me fais troubler son repos. — Je demeurai consterné, et cessai d'employer ce nouveau genre de torture, parce que c'était pour moi une mortification cruelle de la voir s'ériger en défenseur de son mari. Fanny semblait fatiguée, d'ailleurs, de ces débats humiliants et pénibles. — J'ai peur de l'ennuyer, — me dis-je un jour.
Mais, dans mes accès les plus violents de jalousie, j'enrageais de lui retrouver, sur le visage, son air pudique. Elle le conservait toujours, même dans les enivrements les plus fous du plaisir. Cela, à la longue, devenait irritant. J'avais beau la dépraver, pour chercher à étouffer mon amour dans les cendres de la satiété, elle restait toujours la même. Il y avait deux âmes bien difféj-entes qui s'exhalaient de ses lèvres et de ses regards. La première était celle d'une Phryné absorbée et sérieuse, nourrie des plus fines primeurs comme des épices les plus corrosives de la passion qui, de temps à autre, r,e signalait par un étrange et vague sourire, ta seconde était celle d'un ange immaculé. Ah ! ses regards I Cette expression de surprise qui luisait perpétuellement dans ses yeux bleus, bien ouverts, sous ses paupières mobiles et dé-
tachées. Je sens qu'ils me suivent encore, qu'ils me ravissent encore ! Je les sens toujours là, posés sur les miens! Ils m'interrogent, ils me fascinent 1 Est-ce que je n'oublierai jamais ses yeux?...
Elle avait quelquefois, dans le port de sa tête, dans son attitude, dans sa démarche, un je ne sais quoi qui révélait des appétits d'un sensualisme profond et décidé, et même quelque chose de ce monstrueux parti pris de partage, qui la ravalait tant à mes yeux. Soudain, sur un seul mot, elle se métamorphosait et l'on croyait voir devant soi un autre être. — Quelle femme es-tu donc? — lui dis-je après une discussion dans laquelle elle m'avait montré les sentiments les plus opposés. Elle leva le front et me regarda de ses yeux clairs et tranquilles ; mais une émotion intérieure gonflait ses narines et rougissait faiblement ses joues. — Je ne puis vivre sans aimer, — répondit-elle lentement. — Je ne puis vivre sans être aimée. Mes qualités, mes défauts, sont des choses secondaires ; ils appartiennent à toutes les femmes. Mais ce qui est à moi seule, c'est ma passion. — Et, avec une exaltation loiale, elle ajouta : u Me comprends-tu?»
L'été vint à la suite de ces nombreuses et pénibles discussions. Chaque année Fanny passait cette saison à la campagne, aux environs de Paris. Un jour, elle vint m' annoncer en rougissant la triste nouvelle du départ, mais je refusai nettement de me soumettre à l'absence.
— Nous nous écrirons, — me dit-elle. Cette résignation m'exaspéra. Je ne sais ce que je lui répondis, je l'ai oublié, mais je me souviens que je combattis sa résolution avec l'énergie du désespoir. Je versai tant de larmes, j'étais si inquiet, si malheureux, qu'elle se laissa émouvoir. En me serrant dans ses bras, elle me répéta mille fois qu'elle consentait à adopter les moyens que je trouverais. — Sois prudent! Ne me compromets pas surtout I
— disait-elle entre deux baisers, en s'en allant.
Huit jours après, je m'acheminais dans la direction de Chaville. C'était au bord de la grande route de Versailles que se trouvait sa maison. Quand j'entendis minuit sonner aux horloges lointaines, j'escaladai le mur et m'avançai vers un pavillon dont elle m'avait indiqué la place. A vingt pas, comme je me tenais à couvert sous l'ombre des arbres, je vis une forme grise, immobile. C'était elle. Je courus à elle. Elle m'entraîna. Je refermai la porte. Nous étions sans lumière. — Ne parle pas, — me dit-elle à l'oreille, avec une agitation extraordinaire ; — depuis trois jours il est soucieux ; )1 est triste ; il doit avoir des soupçons.
C'était là une variante nouvelle dans le chagrin de mon existence, sur laquelle je n'avais pas compté. — Écoute ceci, — murmurat-elle d'une voix saccadée par la terreur : — il ne faut pas qu'il se doute; il ne faut pas qu'il sache ; je ne le veux pas. Tu es homme, c'est à toi de m'indiquer la conduite que je dois tenir. Parle, et, si tu dois parler de sacrifice, ne crains pas, je suis forte. — Et, comme elle se sentait défaillir, tout en me voyant éperdu de douleur : — J'avais oublié , ^ me dit-elle amèrement, — que tu n'es toi-
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même qu'un enfant. Pardonne-moi de l'avoir parlé en homme.
— Fanny, — lui dis-je sérieusement en l'attirant pour la faire asseoir auprès de moi, — je ne suis peut-être qu'un enfant, mais j'ai le courage d'un homme. Surpris à Timproviste par cette affreuse nouvelle, je ne sais qu'inventer; mais puisque tu es si forte, décide toimême ce que nous devons faire; je m'y soumettrai. Faut -il te quitter? Dis -le. Par la mémoire de ma mère, si tu le veux, tu ne me reverras jamais, quand même tu me chercherais par toute la terre.
— Je ne veux pas que tu meures 1 — dit-elle d'une voix sourde en se levant et frappant du pied. Puis elle me saisit la tête à deux mains et m'embrassa convulsivement sur les lèvres. Mais un bruit de pas qui criaient sur le sable nous fit taire. En nous tenant par la taille, nous nous penchâmes sur la vitre pour voir qui marchait ainf i dans le parc à cette heure. C'était LUI 1 Je hc reconnus à la carrure de ses épaules, à ses cheveux grisonnants qui voltigeaient au ve^it sur son front nu. Il s'avançait parallèlement au pavillon, sur l'allée large et découverte, inondée des clartés de la lune qui tombaient d'à-
plomb sur lui. 11 marchait à pas comptés, les bras derrière le dos, la tête basse, les traits distendus, comme un homme qui traîne après lui quelque lourde pensée. Il passa devant nous et s'enfonça sous les grands arbres.
Je fus obligé de soutenir dans mes bras la malheureuse femme , car ses genoux ne pouvaient pi us la porter. — - Rassure-toi, ma chérie,
— lui dis-je, — ton mari n'a pas de soupçons. n est préoccupé, mais rien en lui ne révèle l'inquiétude fiévreuse des jaloux. Je le saig bien, moi qui me suis observé. — Le crois-tu?
— s'écria-t-elle, avec un flot d'espoir qui la faisait tressaillir. — J'en suis certain. Maintenant quittons-nous. Je reviendrai dans huit jours. Observe-le bien d'ici là. Je ne sais ce qui l'inquiète , mais moi que tu nommes toujours un enfant, je te dis ceci : ton mari n'est pas jaloux.
Quand elle fut partie , je me lançai , à corps perdu, à la poursuite du promeneur nocturne, le l'aperçus de nouveau au détour d'une allée. Comme la première fois il paâsa devant moi , sans m' apercevoir, toujours sombre , toujours méditant. Je cherchais à surprendre quelque parole involontaire qui m'eût révélé la cause de sa rêverie. Mais il avait la bouche close et le front impassible. Remontant vers la maison, il doubla le pas. Sur le seuil, il s'arrêta, regarda le ciel étoile avec un sérieux effrayant, et tendit les deux bras vers lui comme si s'était exhalée de son cœur quelque menaçante prière. — Il est donc malheureux aussi 1 — m'écriai-je mentalement.
Je passai les huit jours suivants dans une angoisse inexprimable. Je ne pouvais tenir en place. Les craintes, les soupçons me montaient à flots pressés, comme des vapeurs d'ivresse, dans le cerveau 1 Et c'était à lui seul que je pensais ! Quelque chose de persistant et de convaincu me disait que j'étais menacé de perdre ma maltresse; l'image d'une séparation violente se dressait devant moi comme un spectre. Je ne savais comment allier cette sorte
de prévision avec la certitude que son mari ne se doutait de rien, mais cette prévision s'affirmait si bien que je dus la considérer comme un avertissement du ciel.
Le huitième jour, à l'heure habituelle, je me mis en route, mais cette fois, je ne songeais pas à attendre l'heure indiquée, ni à me cacher
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pour m'introduîre chez ma maltresse. Non, J'allais droit devant moi avec la violence et la rectitude d'un boulet, bien résolu à la chercher jusque dans sa chambre , si je ne la trouvais pas au pavillon. Craignant tout, sans pouvoir définir le sujet de mes craintes , j'éperonnais mon cheval qui s'allongeait au ras du sol, tour à tour rassemblé et distendu comme un grand arc tourmenté par des mains fébriles. La lune éclairait de travers la route silencieuse que je suivais, la zébrait de rubans d'argent et semblait se tourner mélancoliquement vers moi pour me suivre de ses blancs regards. Les arbres défilaient à mes côtés , rapides et noirs comme des fantômes périileusement entraînés dans une ronde. Les chiens qui dormaient dans les cours s'élançaient en aboyant sous les portes au bruit désordonné des fers de mon cheval s'abattant sur le pavé I Et le vent qui me fouettait le visage murmurait à mes oreilles des paroles excitantes. Tout me poussait et me faisait pressentir quelque drame dans lequel j'allais avoir à jouer un rôle. Je m'armais pour ce rôle , bien décidé à ne pas succomber sans lutter de toutes les forces que le désespoir, depuis longtemps, m'avait données. Combien
j'étais exagéré dans mon attente comme dans mes préparations! Mon esprit enthousiaste ne rêvait que combats surhumains, désintéressement farouche, efforts héroïques 1 Hélas! et
c'était le dénoûment le plus vulgaire qui m'attendait I
Je fus surpris, en francliis Fanny assise au bord d'une ; J'étais en avance de plus d'ui gnis aussitôt que son mari rentré. Mais dès quelle ni'apt devant de moi, sans se cacliei naturel que je m'introduisis:
chemin des malfaiteurs. Je lui avait l'air soucieux à son tour Qu' est-il donc arrivé? — lui i nant sous les arbres. — Tu r^son , Roger, — répondit-e n'est pas jaloux. Il a plus que
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matin il est parti pour en sauver quelques aébris, s'il en est temps encore. H faut qu'il soit bien inquiet, — ajouta-t-elle avec un soupir, -^ car jamais il ne m'a laissé voir tant d'expansion.
Je ne trouvai pas un seul mot à répondre à cette nouvelle désolante qui , cependant , nous soulageait tous les deux d'un si grand poids. J'étais abasourdi comme un homme qui vient de recevoir un coup violent à la tète. Des sarcasmes me montaient aux lèvres, mais je ne les laissuis pas passer. — Tu ne réponds rien, mon ami , — me dit-elle. — Que répondre? — m'écriai-je, perdant toute conscience de ma brutalité ; — je te plains, si tu tiens beaucoup au luxe dont tu vas être privée ; je te plains, surtout pour tes enfants, mais... — Mais? — fit-elle. — Mais je ne puis pas te plaindre d'avoir été menacée de me perdre et de te trouver aujourd'hui plus libre de m' aimer que jamais I
Elle leva les deux mains en l'air, comme pour attester le ciel, avec une expression de pitié. — Ne parlons donc jamais de moi , — dit-elle doucement, — je ne serai jamais pour toi qu'un livre fermé.
Nous marchâmes, après cela, sous les arbres.
lentement, sans nous donner le bras et sans prononcer un mot , pendant près d'une demiheure. Enfin, elle s'arrêta devant moi, me prit les deux mains et me dit d'une voix soumise : — Pourquoi ne parles- tu plus, Roger? — Je n'aurais rien de consolant à te dire. — Pourquoi? — Parce que moi-même, peut-être, j'ai besoin d'être consolé. — Que t'arrive-t-il donc? — Rien. — De nouveau, nous nous remîmes à marcher, au hasard, entre les arbres, sans parler, elle se courbant sous les branches, moi soulevant les branches pour la faire passer.
— Vous allez voir maintenant que nous allons souffrir de ses peines 1 — m'écriai-je tout à coup. — Cela doit être, — répondit-elle tranquillement. La fin de notre entrevue fut attristée par ce début que je n'avais pu prévoir. La pensée de Fanny était autre part. La mienne, malgré moi , également. Et je ne pouvais cependant me défendre d'une sorte de joie inquiète, à l'idée d'un événement qui pouvait la détacher à jamais de son mari. — Qui sait, — me disais-je, — si sa iniine ne fera pas ce que ma douleur n'a pu faire I
A partir de ce jour, nous ne nous revîmes plus qu'à Paris. Il était facile à Fanny de s'absenter, maintenant qu'elle ne devait plus rendre compte à personne de ses absences. Ainsi nous reprîmes notre existence d'autrefois. Mais ce que j'avais prévu se réalisait avec une rigueur désespérante. Ce n'était plus seulement la pensée de Fanny, c'était sa vie elle-même qui était autre part. Je le sentais de plus en plus. Notre tranquillité, nos plaisirs, nos épanchements, nos joies dépendaient absolument des lettres que lui écrivait son mari. Si le courrier manquait, elle était distraite et ne m' écoutait pas. Quand elle avait reçu le n^atin une lettre inquiétante, elle était préoccupée et silencieuse. Quand la lettre était rassuiante, c'était en elle
une explosion soudaine d'amour et de gaieté. Mais cette gaieté me faisait beaucoup plus de mal que sa tristesse, et cet amour dont l'explosion maintenant était subordonnée à quelque chose qui ne venait pas de lui-même me révoltait. Glacé devant son inquiétude, muet devant sa tristesse, irrité devant Ba gaieté, je me refusais énergiquement à recevoir le contre-coup dea. nouvelles qui la préoccupaient tant ; et je m'apercevais qu'elle ne se désolait plus ou qu'elle ne paraissait plus se soucier de mon humeur. Et cela me désespérait.
Enfin, las de me voir ainsi lié à mon rival par la femme qui , se partageant équitablement entre nous, donnait toutes ses pensées à celui de nous qu'elle jugeait avoir le plus pressant besoin de ses sympathies; indigné de souffrir de ses peines, et d'attendre anxieusement ses joies qui, seules maintenant pouvaient fertiliser les miennes ; poussé par le chagrin , par la jalousie, par le malheur, je résolus de tenter un suprême effort pour recouvrer le repos en la détachant de lui. Depuis longtemps je couvais, dans ma pensée, le désir d'exiger de Fanny le plus grand des sacrifices qu'elle pût me faire, mais, retenu par la crainte vague d'un
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refus aussi mortifiant que douloureux, je reculais de jour en jour le moment de le lui demander. Une occasion se présenta. Ce fut elle qui me la fournit.
* — Une femme qui ne s'appartient pas, — me dit-elle un jour en faisant un brusque retour sur elle-même et me regardant avec compassion, — ne peut aimer sans rendre son amant le plus malheureux des hommes. Plus je m'observe, Roger, plus je sens que, souvent, malgré moi , je dois te faire bien souffrir.
Touché de ce début , je répondis en balbutiant : — Notre liaison , cependant , pourrait être heureuse.
— Oui, — fit-elle avec amertume; — il n'y a de trop entre nous que l'amour. C'est là le châtiment secret d'une telle liaison. Elle ne pout durer qu'à la condition d'être banale, et elle doit révolter alors un cœur fier et délicat. Étroite et profonde, il faut qu'elle devienne son supplice.
Elle soupira; je répondis : — J'irai plus loin que toi, Fanny. Un amant, n'eût-il qu'un caprice pour sa maîtresse, doit souffrir encore d'un partage qui révolte tous les sentiments humains. L'amour-propre, comme l'amour, a ses jalousies, ses pudeurs, ses tortures. Uu amant, de quelque façon qu'il aime, connaît toujours l'existence du mari. Plus heureux, d'habitude, le mari ne connaît pas celle ^le l'amant.
— C'est aller un peu loin, — fit-elle à voix basse ; puis, en haussant les épaules, elle leva les yeux au ciel, et s'écria : — Qu'est-ce, mon Dieu ! que l'amour-propre?
Charmé de trouver enfin Fanny dans une telle disposition d'esprit, je parvins à m* enhardir. Je lui pris la main , et, me tenant debout devant elle, pendant qu'elle me regardait avec bonté : — Si tu voulais, cependant 1 — lui dis-je avec l'expression de la prière.
Elle rougit sur-le-champ, comprenant qu'elle s'était trop avancée. — Que veux-tu me faire entendre?
Je n'osais plus parler. Mais elle me devina sans doute, car elle me serra tendrement la main, soupira encore et s'écria : — Enfant I
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Je secouais la tête. — Quitte- moi ! — fit-elle tout à coup, d'une voix brève, — peut-être guériras-tu? Je ne puis te rendre heureux. Marietoi 1 — Elle était anéantie de douleur.
Je repoussai rudement sa main et la regardai avec colère , sur ce mot qui me parut une bravade. Mais elle était si navrée que je n'eus pas le courage de la pousser à bout, et je murmurai des lèvres : — Tu sais bien que cela n'est pas possible.
— Je t'ai donné, — reprit -elle, — tout ce que je pouvais puiser d'affection dans mon cœur, et c'est toi qui m'en punis 1
Elle était offensée ; il me fallut l'apaiser et m'engager à me soumettre ; mais elle me gardait rancune.
— Que puis -je donc faire de plus, cependant? — s'écria-t-elle.
— Si tu m'aimes , comme je le crois, — répondis-je, — ton devoir est tout tracé.
Elle rougit encore ; elle avait compris. — Mon devoir! mon devoir 1 Tu es bien imprudent, Roger, de prononcer un tel mot. Est-ce que tu ne sais pas que mon devoir le plus strict m'ordonne de ne pas quitter la maison que je gouverne?
— Ah! Fannyl — m'écriai -je, — quelle
plate chose tu opposes pour me blesser, à ma personne I
— La maison, — reprit-elle en baissant les yeux , — est le poste d'honneur confié à la femme. La femme qui se respecte ne le quitte jamais.
Je voulus l'interrompre , mais elle continua', tout à coup apaisée, et me regardant avec tendresse : — Raisonne donc un peu, cher enfant ; une femme peut>elle abandonner sa famille honorable sans perdre sa propre estime î Peutelle s'affranchir ouvertement de tous ses devoirs sans tomber aux yeux du monde dans la foule des femmes perdues ?
— Ce sont de bien tristes, considérations que celles du monde, — répondis -je, — quand tu les places en regard de ma vie.
Nous restâmes silencieux quelques minutes. Enfin elle reprit : — Si je suivais les conseils que tu te contentes de me laisser deviner, parce que tu es trop honnête homme pour me les donner ouvertement, tu ne pourrais pas t' empêcher, quelque jour, de m'en faire repentir.
Je voulus attester, mais elle me coupa la parole : — Pouvons -nous donc supprimer le passé? Et n'es -tu pas jaloux même du passé?
100 FANNT.
Oh ! je ne t'en veux pas ! — ajouta-t-elle en se levant et me jetant un bras au cou, pendant qu'elle posait sa main sur ma poitrine et fixait tendrement ses yeux bleus sur les miens. — A ta place, crois -le bien, je serais jalouse de même... Que n'as-tu résisté! — s'écria-t-elle enfin en se laissant tomber sur un siège et cachant son visage dans ses mains ; — que ne t'es- tu éloigné, quand il en était temps encore!
— Il n'était déjà plus temps, Fanny, tu le sais bien , le jour même où , pour la première fois, devant moi je t'ai vue passer.
Elle se leva de nouveau sur cette parole et m'embrassa avec un muet emportement. Sans bouger, rêveur, je me laissais faire. Enfin : — L'amour, Fanny, peut consoler bien des peines^ effacer bien des humiliations, remplacer biea des affections. Que sont, dis-moi, l'estime du monde, les tranquilles sentiments de la famille, auprès de l'absorption d'une existence par une autre existence ? La vie est-elle donc si longue que nous puissions consentir à la sacrifier à tant de choses banales? Et d'ailleurs à quoi bon? Qui nous en sait gré?
— Roger ! Roger ! — disait - elle, — quelle étrange morale I — Mais je continuai :
FANNT. 101
— Ne te sens - tu donc pas fatiguée de rougir, de trembler, de te cacher? N'as-tu pas enfin honte de la honte? Et cela ne te met-il pas le cœur en révolte d'attendre , d'attendre encore, d'attendre toujours, pour m'apporter les baisers avides dont ma bouche est affamée? Quoi ! dans tout l'espace d'une année parve-^ nons-nous, à grand' peina, à passer cent heure^^ ensemble , et c'est là le bonheur dont nous devons nous contenter? Encore si ce bonheur était pur, sans mélange, absolu I Mais tu ne peux pas m'écouter sans tjue le souvenir de tes inquiétudes, des dangers que tu cours, de mes propres tourments, ne te fasse pâlir; et moi, malheureux que je suis ! je ne puis une seule fois t'embrasser sans qu'un spectre aussitôt...
— Je t'en supplie, — s'écria-t-elle tout à coup, — si tu m'aimes, ne me dis pas que tu es malheureux, car cela me fait mourir.
— Cependant, — continuai -je en la regardant, attendri, — si tu voulais 1 il ne serait pas au monde d'existence comparable à la nôtre. Ce que je te demande, c'est d'être enfin chargé seul de te faire la vie paisible ; d'être seul à m' occuper de toi, à préparer, à adoucir sous tes pas le sentier de l'avenir; seul à t' aimer ; ce
lot FA.NNT.
que je désire, c'est de devenir pour toi le moyen et le but du bonheur ; c'est de prendre pour moi toutes tes peines, et de te donner en échange tous mes rêves, tous mes plaisirs, toutes mes félicités. C'est d'être à la fois ton enfant, ton amant, ton père, réunissant sur ta
4 tête chérie les affections les plus douces et les plus sûres. C'est de concentrer sur toi aussi
^ien les souvenirs du passé que les félicités du présent et les souhaits de l'avenir, de sorte que tu deviennes enfin tout pour moi et qu'il n'y ait plus rien dans ma vie qui ne soit inspiré de toimême , qui ne découle de toi , qui ne soit toi I Si tu voulais!... N'est-il pas des pays où, librement, ceux que le sort a séparés et que l'amour assemble peuvent enfin goûter ce repos particulier qui résulte de la plénitude du bonheur et qui est la vie? Bien souvent, dans mes rêves, je me figure que nous nous sommes volontairement exilés dans l'immensité de quelque solitude où, sous un ciel toujours bleu, à l'ombre des arbres toujours verts, au bord d'une mer toujours paisible, sur des tapis de mousse toujours en fleurs, nous nous savourons nousmêmes, comme si notre double existence n'était plus rien qu'un palpable souvenir. Quel mal-
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heur, là, pourrait nous frapper ? quelle inquiétude nous émouvoir? quel soupçon nous atteindre? quelle jalousie nous attrister dans la félicité des jours toujours semblables? Si tu voulais 1... Ne serait-ce donc rien pour moi que de fétreindre sans cesse comme un doux enfant câlin ; de chercher sans cesse à rencontrer sous tes paupières le regard attendri de tes yeux bleus ; d'écouter longuement se jouer ton haleine entre tes lèvres ; de dormir la bouche collée à ton épaule , la main posée dans ta mam ; de te regarder, tous les jours, te mouvoir, aller, venir devant moi, plus belle, plus calme, plus gracieuse que le rêve des jeunes filles? Écoute encore : ne serait-ce donc rien pour toi que la pensée que tu m'as sacrifié tous les préjugés qui parent le cœur des femmes? que tu m'as tiré de Fabîme de chagrin au fond duquel, depuis si longtemps , je me débats ; et qu'enfin , à toi seule, tu m'as donné plus de bonheur que nul homme, ici-bas, n'en peut souhaiter? Ah! Fanny ! jamais plus, en pleurant, je ne dirais: Je t'aime I si tu voulais !
Fanny était suspendue à mes lèvres. Ivre de plaisir, elle buvait mes paroles. La tête penchée sur l'épaule, les bras pendants, les pau-
pières abaissées, elle les écoutait comme une musique lointaine dont on ne veut rien perdre, abîmée dans une rêverie profonde qui réunissait toutes les sensations et tous les accablements. Ses narines roses se gonflaient; sa bouche murmurait de suaves réponses inintelligibles ; un doux tremblement agitait ses mains et faisait courir sur sa peau des frissons rapides. Enfin, elle se leva, n'en pouvant plus et vint s affaisser sur mon cœur. Là je sentis ses larmes couler sur mon cou qu'elle embrassait. Ah ! la délicieuse étreinte 1
— Ne parlons plus jamais de cela! — ditelle enfin, avec une expression désespérée en relevant le visage et me serrant le front de la main. — Cela me fait trop de mal. Cher Roger, le sacrifice que tu veux faire est égal à celui que tu me demandes. Le bonheur que dépeint ta bouche persuasive est le plus beau rêve qui puisse jamais m'enchanter ; mais il n'est qu'un rêve, hélas! 0 mon Roger! aimons-nous, adorons-nous ! mais, par pitié pour moi, ne me parle plus ainsi 1
Je ne me tins pas pour vaincu par ce cri de désespoir qui me révélait à la fois tant d'aspirations ardentes et de maux cachés. L'un ni Vautre, dans cette discussion affectueuse, nous n'avions employé nos véritables ai^umenta. Â demi satisfait d'avoir posé la question suprême de ma vie devant celle qui devait la résoudre, je résolus de la laisser réfléchir pour l'y habituer peu à peu. J'attendaid une occasion plus favorable pour recommencer la lutte et achever mon ennemie adorée. Elle ne tarda pas à se présenter. Elle était terrible, imprévue, et ne me laissait d'autre alternative que de vaincre |es derniers scrupules de ma maltresse ou de la perdre pour jamais.
Un jour Fanny me parut préoccupée. Elle parlait vite et beaucoup de choses banales, comme si elle avait voulu étouffer une chose trop sérieuse. Je me gardai de l'interroger et ne parus point m'apercevoir de son trouble. Ses caresses furent vives, les miennes aussi, mais nos esprits et nos volontés n'y avsdeut point de part. Il y eut un moment où tous les deux nous nous sentîmes à bout de paroles oiseuses. Elle avait la tête renversée en arrière sur mon bras, et moi, penché sur son visage, je le contemplais avec une muette anxiété. Sa respiration étouffée montait à ses lèvres en longs soupirs ; ses paupières se baissaient devant mes regards interrogateurs ; elle détournait les yeux et rougissait.
Je lui pris la main sans mot dire. Elle la serra
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PANNT. 107
avec une force fébrile. — Parle donc, au nom du Ciel! — m'écriai-je. Je me sentais pâle. Se fêtant soudain la face dans ma poitrine, elle ra'étreignit convulsivement entre ses bras.
Obscurci par mille réticences confuses, le récit cruel s'échappa enfin de sa bouche. Mais, dès le premier mot qu'elle prononça, je compris tout. Le matin même, son mari lui avait fait entendre, dans une lettre fort expansive, qu'il serait probablement obligé de s'établir en Angleterre pendant plusieurs années. — Dans ce cas, — ajoutait-il, — elle devrait envoyer les atnés de ses enfants au collège et venir le rejoindre immédiatement avec le plus jeune.
Je demeurai atterré. J'étais indigné contre ma maîtresse du courage qu'elle avait enfin trouvé pour prononcer les abominables paroles de séparation. Mais je dissimulai les angoisses qui me déchiraient le cœur et ne laissai voir sur mon visage que les traces d'une douleur profonde. Saisissant Fanny dans mes bras, je m'écriai : — Cela ne sera pas, Fanny, je le jure, car c'est m' arracher le cœur que me séparer de toi.
— Que faire? mon Dieu I — disait-elle en se tordant les mains.
— Nous aimer 1 — répondis-je avec exaltation, — nous aimer de toutes nos forces, el puiser une ressource dans F horrible nécessité 1
— Une ressource 1 — fit-elle; mais je T interrompis.
— Fanny, ce moment est solennel; il ne s'agit plus des subtiles considérations du monde et des jalousies du passé; il s'agit de vivre ou de mourir. Devant Dieu, je t'engage ma vie, \eux-tu me donner la tienne ?
Elle se jeta dans mes bras, disant encore : — Que faire î
— Nous enfuir si loin tous les deux, que personne ne nous retrouve jamais.
Sur ce mot, nous nous tûmes. Fanny se dé« tacha lentement de mes bras, me posa les deux mains sur les épaules et me regarda.
Je baissais les yeux, maintenant, craignant sa colère. Mais combien je la connaissais mal I Elle ne put me montrer que de la pitié. Cruellement partagée entre son amour et le devoir qui lui désignait sa place auprès du chef de famille luttant seul dans l'exil pour défendre sa fortune, elle me témoigna plus de douleur que n'en peut contenir une âme sans se rompre. Elle savait bien que je devais horriblement souffrir en songeant au terme prochain d'une liaison si chère, mais elle comprenait aussi qu'elle ne pouvait pas ne pas obéir à cette voix qui l'appelait. Et cela l'aoeablait d'un mal sans nom de sentir qu'elle allait me perdre et qu'elle était, une fois de plus, la seule cause de mes maux.
— Mes enfants 1 — s'écria-t-elle enfin, en pâlissant, avec une expression déchirante. Et elle se pendait à mon cou et me regardait toujours dans les yeux : — Mes pauvres enfants ! si jeunes ! Y penses-tu*? Toi qui es bon, toi qui m'aimes, peux-tu me demander de les quitter I
Je compris immédiatement, à Témotion qui me ravageait le cœur, que tout ce que j'allais tenter désormais était inutile. Malgré ma résistance, je sentais une sourde protestation me monter des entrailles avec des cris d'indignation. Moi-même, en secret, je ne voulais déjà plus de ce monstmeux abandon des enfants par la mère, ni même peut-être du lâche abandon de l'époux malheureux par sa femme que j'adorais.
Mais, Tavouerai-je? ce n'était pas tant le désir de passer ma vie auprès de ma maltresse qui me poussait encore à la lutte ; c'était l'idée fixe de faire cesser ce partage que j'exécrais. Qu'un moment de franchise absolue m'absolve des maux que je causai I Je sentis, en pressant Fanny de nou^<^u, que je soufiiais moins par la certitude de la perdre que par l'idée qu'elle allait retrouver son mari. Et, avec une horreur de moi-même qui était une douleur nouvelle
FANNT. • 111
à ajouter à tant d'autres, je nie dis : -— Main* tenant j'ai plus de jalousie que d'amour!
Pendant ce temps, un peu plus tranquillement, mais toujours avec une grande doupeur, elle s'était appuyée sur le coude, tournée vers moi, et discutait toute seule. J6 me remis à l'écouter.
— Si j'ossûs, si je ne craignais de te faire de la peine...
— Parle ! car je suis résolu à tout entendre. Aucune chose, aujourd'hui, ne peut me rendre plus malheureux que je ne suis.
Ce furent de fiévreuses caresses. Enfin, en pâlissant, elle dit : — Eh bien ! je ne me sens pas l'horrible courage de le ruiner. Sa seiQe ressource aujourd'hui est dans ma fortune.. •
— Eh I n'est-ce que celai — m'écriai-jci ~ abandonne -lui tout ce que tu possèdes* Ne suis-je point assez riche pour nous deux 7
Mais elle secouait la tète. — Ce n'est pas celai ce n'est pas celai
Je la regardai ; elle éisii confuse et cherchait de vagues paroles pour dégiiser sa pensée. Elle continua enfin, d'une voix basse, comme si elle se reprochait ce qu'elle allait dire : — Comment le condamner à la solitude en ee mo«
ment surtout où il lutte pour moi, comme pour lui 1 Jamais, volontairement, il ne m'a causé la moindre peine. U aime en moi la compagne de quinze années de sa vie, là mère de ses trois enfants.. ••
— Pourquoi doncTas-tu trompé? — lui dis-je en la regardant en face, abîmé de colère et de douleur; mais elle m'écrasa d'un seul mot : — Parce que je t'aimais 1 — Et, avec ime expression de fierté qui la grandissait au-dessus d'elle-même, elle ajouta : — Mais ce n'était pas à toi, Roger, à me reprocher ma trahison.
Ainsi, tous les coups que je lui portais étaient immédiatement suivis d'une riposte vigoureuse, mais je ne pouvais me lasser de l'attaquer. — Et si nous étions découverts! — m*écriai-je, avec la certitude que ce dernier coup était difficile à parer. Elle me regarda fixement, connue si elle eût pensé que j'avais l'intention de la dénoncer pour la posséder peut-être à l'aide de ce moyen infâme; elle me regarda longtemps et elle dit : — U serait bien malheureux!
Je détournai la tête ; elle m'acheva : — Il se dirait en se tordant les mains : Ces enfants
Mais je lui fermai la bouche, et, en frissonnant, je la regardai. Son visage était couvert
de pleurs. Malgré mon trouble, j'admirai son impersonnalité qu'elle étendait noblement jusque sur moi-même. Elle ne songeait qu'à la victime! — Et quQ ferait-il? — murmurai-je. En se cachant la face dans les mains, elle répondit d'une voix sourde : — Il me pardonnerait peut-être
— Sommes -nous assez punis 1 — ajoutât-elle, en sanglotant, un peu plus tard. — Si j'obéis à mon devoir, je t'abandonne ; si je ne lui obéis pas, je me déshonore. De tous les côtés je ne vois que du mal, je ne fais que du mal. Malheureuse par toi, par lui, par l'idée de mes enfants, par moi-même, je n'ai même pas la ressource de mourir pour vous rendre à tous le repos. Mon Dieu ! qui m'avez donné un cœur, n'était-ce donc pas pour consoler ceux que j'aime, et faut-il donc que je ne puisse pas enfouir dans ce cœur, comme de chers trésors, tous leurs maux I
Ainsi, dans le demi-jour de l'alcôve, sur les dentelles du mol oreiller, les bras noués, les
têtes réunies, nous pleurions Qui aurait
voulu le croire que, depuis bien longtemps déjà, se passaient toujours ainsi nos entrevues!
Depuis ce jour funeste, je compris que je no devais plus jamais espérer quoi que ce fût de notre amour, et nous vécûmes, dès lors, dans Tattente pénible de ce qu'un autre devait décider. Mais comme si le sort avait résolu de ne nous rien épargner, la solution, chaque jour attendue et redoutée, n'arrivait pas. Les lettres maintenant n'effrayaient plus elle seule. C'était moi qui les souhaitais, demandais à les connaître, et formais des vœux ardents pour le succès de celui qui ne luttait pas assez énergiquement à mon gré. Cependant, pour donner quelque courage à la malheureuse femme, j'exagérais ma confiance et je vantais tour à tour l'habileté bien connue, la fermeté de caractère et la puissance de volonté de son mari. J'affirmais qu'il relèverait sa fortune, qu'il obtiendrait justice et qu'il retrouverait le repos si bien
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mérité I Toutes mes espérances reposaient maintenant sur lui ; je ne pensais donc plus qu'à lui, je me passionnais pour lui. Que disje I Le bonheur le plus inespéré que j'entrevoyais vaguement dans mes rêves et que je soubaitsds de toute Tardeur du désespoir aux abois, c'était le retour de mon rival qui devait rejeter la femme que j'adorais dans ses brasi Que ne piiis-je l'aider I — me disais-je ; — mais à quoi suis-je bon? — Et je regrettais bien amèrement maintenant l'imbécile pudeur qui m*avait fait refuser de franchir le seuil de sa maison. — Si j'avais eu moins d'orgueil farouche, si je n'avais pas voulu me rehau^er en me singularisant par une délicatesse affectée qui, à mes propres yeux, ne me lavait pas de mon action ; si, comme eussent fait tant d'autres* à ma place, j'étais devenu l'ami de l'homme dont je dérobais la femme; rachetant enfin aujourd'hui la faible part rachetable de mes actes, je pourrais trouver quelque apaisement à mes chagrins. Mais j'avais toujours eu moins de bon sens que d'orgueil, et combien m'accablait aujourd'hui l'idée que , par ma faute , dans ce désastre où chacun, héroïquement, faisait son devoir, je ne me sentais bon à rien.
lie
En opposant ces subtilités à ma conscience» je ne m'abusais pas sur leur faiblesse. Mais comme un homme qui se noie se cramponne aux herbes flottantes sans espérer de se sauver, je m'appuyais sur ma propre douleur, je m'accusais des fautes que je n'avais pas commises, je dénaturais mes sentiments et ma conduite dans ce qu'ils avaient d'honorable, parce que je ne savais plus que faire pour retrouver un peu d'espoir.
Fanny me venait voir maintenant comme un malade incurable qu'on s'étonne, à chaque visite, de surprendre encore en vie. Elle ne trouvait plus rien à me dire pour me donner du courage ; elle en avait tant besoin pour ellemême 1 Si les nouvelles étaient bonnes , elle soupirait ; elle pleurait lorsqu'elles étaient mauvaises. Un jour où elle avait développé, devant moi, dans toute sa terrible longueur, la chaîne pesante des misères les plus secrètes qu'elle entrevoyait, — terrifiée de ne pas se sentir assez forte pour la porter, — je rompis le silence tout à coup, et, simplement, je fis l'offre de toute ma fortune pour dégager l'honneur de son mari qui maintenant, comme un dernier et horrible enjeu, venait d'être jeté sur le tapis vert du hasard. Mais, même devant ce nouveau dés-
astre superposé sur rancien, si écrasant qu'il le faisait disparaître, elle resta ce qu'elle devait être : — C'est un malheur de notre situation,
— rae dit-elle, avec une sévérité extraordinaire.
— Ob ! Roger, plus que jamais je t'adore 1 mais je ne suis pas libre, et c'est parce que je t'adore que tu es le seul homme dont je ne puis rien accepter.
Le sort cessa enfin de la frapper. Coup sur coup, maintenant, les lettres devenaient de plus en plus rassurantes, et déjà il ne s'agissait plus de l'honneur, ni de la misère, ni même de la iéparation que nous avions tant redoutée. Tout au plus la perte de la moitié de sa fortune pouvait préoccuper Fanny. Elle redevint alors calme et souriante ; mais moi, comme uif misérable qui a deux plaies à panser, je sentis immédiatement se réveiller, plus ardente que jamais, ma jalousie. Le mari de ma maîtresse allait revenir, et son retour tant désiré jadis, je ne l'envisageais plus qu'avec une horreur insurmontable. Je souhaitais sa mort. Je redevins enfin sombre, soupçonneux, interrogateur; et nos luttes recommencèrent.
L'idée ne m'était jamais venue jusqu'alora de rompre avec ma maîtresse ; mais en nous voyant de nouveau aux prises , elle m' apparut tout à coup, fulgurante comme un éclair. Et je sentis avec elle se glisser dans mon cœur la suave caresse de l'espoir. Mais cet espoir, hélas I ne dura pas plus d'une seconde. Malgré moi, avec des frissonnements d'horreur, je me hâtai de chasser l'idée de mon affranchissement.
Un jour, après une discussion dans laquelle, une fois de plus, j'avais exposé à ses yeux mes angoisses nouvelles, Fanny vint d'ellemême au-devant d'une pensée que je n'avais jamais osé lui laisser voir. — J'ai manqué d'habileté,— me dit-elle; — j'aurais dû te déguiser toute ma vie. Si improbables qu'aient été les choses que je t'eusse dites, tu les aurais crues, parce que tu avais intérêt à lès croire. J'ai manqué d'habileté, — répétait-elle, — mais je n'ai jamais su mentir.
Cet aveu fut pour moi comme une révélation subite. Je supposai immédiatement que, de même que tant d'autres femmes, elle s'enorgueillissait du bonheur, cachait vaniteusement ses chagrins comme des vices, et, malheureuse,
voulait qu'on la crût heureuse. Ce soupçon
jâ
FANNT.
m'agita pendant huit jours, mais l'espoir qu'il m'avait remis dans le cœur ne pouvait vivre. J'adjurai Fanny, en lui facilitant les moyens de se démentir, de ne me rien cacher de sa vie. Avec une surprise qui me parut bien réelle, elle confirma froidemeni ses paroles et me rendit mon désespoir.
Cependant le terme désigné par son mari pour son retour se rapprochait. Il me semblait que ce jour-là devait être celui de notre rupturcf et de ma mort. L'idée du partage, maintenant, m'inspirait un insurmontable dégoût. Cent fois je résolus de m'ezpliquer avec Fanny sur ce sujet horrible, mais je n'osai pas. Elle paraissait véritablement renaître; elle était plus tendre et plus soumise que jamais. En même temps elle se faisait plus expansive; et comme dans ces derniers temps nous avions beaucoup parlé de mille choses qui la concernaient, elle continuait imprudemment à m'entretenir des moindres incidents de sa vie. C'est ce qui devsdt un jour nous replacer en face l'un de l'autre dans l'attitude menaçante de deux ennemis.
124 PANNY.
Je ne sais comment cela se fit, ni lequel de nous deux fut la cause de la scène atroce qui devait suivre ; mais je me rappelle que Fanny était sur le point de me quitter et que nous étions debout tous les deux. Elle venait de nouer les rubans de son chapeau devant la glace posée au-dessus de la cheminée contre laquelle j'étais adossé ; ses épaules étaient enveloppées de son châle, et, tout en cherchant du regard son mouchoir qu elle avait déposé sur un guéridon, elle achevait de boutonner ses gants. Nous conninuions en termes demi-affectueux et familiers une discussion engagée sur elle-même et sur son mari; nous étions calmes tous les deux, lorsqu'il lui échappa de prononcer une parole qui glaça le sang dans mes veines :
— Je mentirais, — murmura-t-elle, — ai je disais que je n'ai pas d'affection pour lui.
Elle n'eut pas plus tôt réfléchi à la cruauté de ces mots , d'autant plus imprudents qu'ils étaient inutiles, qu'elle se repentit de les avoir prononcés. Elle vint à moi sans rien ajouter et sans les démentir, écarta son châle pour me passer le bras autour du cou, me caressa la joue de sa main libre et se dressa sur la pointe des pieds pour m'erobrasser. Ses regards étaient
doux et demandaient pardon pour la cruauté de sa bouche.
— Vous autres femmes, — lui dis-je amèrement, en la forçant lentement à se détacher de ma poitrine, — vous n'avez aucune délicatesse dans le cœur.
Elle rougit, se fit plus douce, plus insinuante, et se rapprocha pour essayer encore de m' embrasser.
Mais je tendis le bras et la tenant à distance, la main fixée à son épaule, d'une voix basse, tremblante de fureur, je lui dis :
— Depuis quelques jours vous parlez trop de votre mari; vous le vantez trop. Oubliezvous donc que ce n'est plus lui, maintenant, qui est à plaindre?
Elle me prit la main, la serra énergiquement pendant que, les lèvres fermées, ne sachant que dire, elle me regardait avec une tendresse suppliante.
Mais ma colère s'aggravait à mesure que je voyais s'accentuer son repentir, et je continuai :
— Vous faites d'autant mieux de l'aimer que, plus que personne, il mérite votre estime.
Elle prévit alors qu elle ne parviendrait pas
à me calmer. Ne sachant plus que faire, elle ne
t£C FAHNT.
releva pas cette phrase à double entente, dénoua tranquillement les rubans de son chapeau, posa son chapeau et son chàle sar le lit et s'assit dans un fauteuil en face de moi. Le coude gauche appuyé sur le bras de son siège, la joue posée dans le creux de sa main, les regards flottants devant elle, elle resta là, dans sa posture habituelle. Plus belle que jamais, avec ses bras merveilleux, dont la blancheur ombrée de duvet se détachait sur sa robe de soie noire, avec ses grands gants de peau de Suède qui lui montaient au-dessus des poignets, avec son cou flexible et penché, son teint mat et ses cheveux blonds follement bouclés sur son front pur, elle ressemblait à quelque beau portndt de Rubens. Ses petits pieds réunis et posés à terre, tout à plat, passaient sous le bord de sa robe. Son bras droit étendu sur elle s'enfonçait dans les plis sombres de la soie, et sa main à demi fermée restait immobile comme une maia de marbre»
Lorsque le désastre de son mari fut connu du public, j'avais appris qu'il courait à Paris des propos déshonorants sur son compte. Il était riche et fier ; il avait donc beaucoup d'ennemis. Ces propos devaient être calomnieux, car ils ne sortaient que de lèvres envieuses. Je ne les démentis pas, par prudence, mais je les recueillis. Je ne me doutais pas, cependant, qu'un jour je me servirais d'eux pour me venger.
Exaspéré par la fureur, j'attendais qu'un mot, me provoquant de nouveau, servît d'excuse à ma cruauté. Mais elle se gardait bien de parler, devinant que j'interpréterais dans le sens de ma colère tout ce qu'elle pourrait dire. Nous restions donc là, tous deux, immobiles, silencieux,
elle, attendant le coup de grâce, moi, réunissant toutes mes forces pour frapper.
Enfin, je me décidai, et, dans une seule phrase acérée comme un glaive, attaquant l'honneur de mon rival dans ce qu'il avait de plus sacré, je répétai les infamies auxquelles je ne croyais pas. La riposte fut prompte et terrible.
— C'est mal agir! — s'écria-t-elle en se levant, hors d'elle-même, les joues empourprées, avec une expression de colère et de révolte qui me stupéfia. — Je ne veux pas qu'on touche à l'honneur du chef de famille I Je ne veux pas qu'on déshonore celui dont je porte le nom I Et c'est parce que je l'ai trompé, parce que j'ai souillé cette part de son honneur qu'il m'avait remise, que je ne soufirirai pas qu'on touche à l'autre; vous surtout !
— Vous devriez rougir! — s'écria-t-elle encore.— Quand même vous croiriez à ces calomnies, c'est à vous de les défendre avec moi... puisque avec moi...
Elle s'interrompit. Je restais muet; elle reprit : — Vous parlez de l'indélicatesse du cœur des femmes ; je parlerai, moi, de l'oi^eil des hommes. Ce n'est pas seulement l'amour des
femmes qu'il vous faut pour en faire une litière à vos pieds : c'est tout ce qu'elles chérissent, tout ce qu'elles respectent : l'estime du monde, leur famille, leurs enfants; le repos, jusqu'à l'honneur de leur époux. Il vous faut tout pour le rompre, pour le ridiculiser. Ah 1 je suis hien punie d'avoir cru que je pouvais impunément vous aimer I J'ai été prudente ; aussi, ce n'est pas mon mari outragé qui châtie ma faute, mais, — châtiment mille fois plus cruel I — c'est mon amour. Je mérite ma peine, et c'est vous qui me punissez I
Je restais muet encore ; elle continua ainsi, la bouche pleine de sarcasmes : — Vous ressemblez à tous les autres I Vous n'avez que de l'oi^ueil I Vous ne savez pas aimer !
Cette fois, avec trouble, je répondis : — Ne suis-je donc pas excusable de l'attaquer?
— Attaquez -le donc en homme I s'écriat-elle ; — vous qui avez tant de sujets de le braver I
— Par le ciell c'est ce que Je ferai ! — Et, sur ce mot, exaspéré à mon tour, les yeux pleins de sang, les dents serrées, je m'avançai vers elle, mais elle m'arrêta à trois pas d'un regard glacé que je na lui aVus jamais vu dans les
yeux. Puis, leDtemeat, s'envelopp&iit de Km chftie, de la tète aux pieds, comme ooe pt^ tresse antique, sombre, farouche, désespérée, elle laissa tomber sur moi un Douvean r^;ud de mépris et disparut
— Que faire pour l'apaiser? — Telle fut la lâche question que je me posai dès le lendemain, en m' éveillant. Et je lui écrivis une longue lettre si soumise que je ne pus la relire sans honte. Je déchirai cette lettre « j'en commençai une autre 9 mais son style était si acerbe qu'il devait exaspérer celle que je voulais toucher. Je n'achevai pas cette lettre et passai une heure à me promener de long en large , dans ma chambre , en me tordant les mains. Mes idées de rupture immédiate se réveillèrent , puis elles s'assoupirent. Ma fureur avec ma jalousie se ralluma, puis elle s'éteignit. Je comprenais enfin que l'acte auquel j'avais voulu pousser Fanny était un crime qui, tout en consommant irrémédiablement le malheur de toute une famille, devait nous rendre à jamais
malheureux. Cela m'épouvantait de songer que, si elle m'avait écouté, pendant toute notre existence seraient venues se placer entre elle et moi, les images de ses enfants abandonnés. Mais, en même temps, je n'avsds pas la force de m'affranchir. Je m'étais habitué à mes peines ; je n'osais pas les troquer contre des peines inconnues. Il faut avoir été, comme moi , le but des affections et des tendresses, le cœur qui incessamment réglait les mouvements d'un autre cœur, pour pouvoir se représenter les horreurs de la solitude qui suit une séparation. Je délirais de douleur et de rage. Enfin je m'attendris en regardant le portrait de ma maîtresse. — Que m*a-t-elle fait, après tout? — me demandai-je. Je versai quelques larmes, et, sans rien décider, je m'habillai et je sortis.
n pouvait être huit heures ; la chaleur des dcmiers jours du mois d'août empourprait le ciel chargé. Les ombres, comme des linceuls épars, descendaient avec la brume lourde à travers les arbres de la grande avenue des
Champs-Elysées. Les passants se hâtaient pour éviter Torage qui grondait sourdement au loin. Les brillantes étoiles des lanternes , çà et là , couraient, se croisaient et disparaissaient. Des nuages de poussière soulevée par le vent montaient devant moi et masquaient l'espace. A mi-chemin , à peu près entre le Rond-Point et r Arc-de-triomphe, jç m'arrêtai.
C'était là. Je m'adossai à un arbre, je levai le front et je regardai. A mes j)ieds s'abaissait le passage des voitures qui conduisait de la grande porte à l'avenue. Au-dessus de la porto
ISi FANlfT.
les quatre fenêtres du salon étalent entr*ouvertes. Une seule lampe , sans doute , éclairait la pièce , car la lueur qui glissait sur les vitres brillait à peine comme une douteuse clarté. Aucune ombre ne passait entre la lampe et les vitres. — La maison est vide , — me dis-je , — et cependant Fanny n'est pas à Ghaville, puisque le salon est éclairé.
L'orage en ce moment gronda plus fort. La foudre tomba. Une trombe de vent rugit dans le feuillage des ormes de l'avenue » soulevant des tourbillons de feuilles et de sable. Je vis alors l'ombre d'un homme s'avancer derrière la première fenêtre à ma gauche , et la fermejr. Il ferma, un peu plus tard , les trois autres. Puis la faible lueur qui éclairait le salon jaillit sur les vitres, plus rouge et plus vive; une seconde lampe était allumée.
Après cela, plus rien. L'avenue déserte, l'orage dans le ciel devenu tout noir, moi, debout sous mon arbre, et le salon vide, avec ses quatre fenêtres flambantes^ Onze heures sonnèrent à l'horloge d'une église voisine.
Tout à coup, un grincement de roues rapides mordant le sable cria à mon côté. J'aVais fait quelques pas au hasard , sans savoir pourquoi.
— Gare I gare t cria une voix irritée. Je me jetai sur le bord du passage. Un coupé vide passa d'abord pliant et rebondissant sur ses essieux par l'effet de la secousse ; puis une grande berline de voyage attelée de quatre chevaux de poste tourna brusquement sur elle-même, pendant que les deux battants de la porte cocbère se renversaient à droite et à gauche, en dedans. Je jetai un r^ard effaré dans la berline. Au fond était adossé un bomme ; c'étut lui , je le reconnus. A son cdté une femme qui lui parlidtt c'étùt elle. Confondus avec eux , sur leurs genoux, dans leurs bras, trois enfants à tète blonde. Ce fut une vision rapide. Je ne sus s'ils m'aperçurent; la berline s'était engouffrée sous l'arc béant de la porte , et d^à roulaient sur leurs gonds les nërent, en retoi bruit lugubre e garer pour l^ss en maître dans
— Que ne m'a-t-il écrasé sous ses roues ! — m'écriai-je la mort dans Tâme, en m' éloignant ^t marchant au hasard comme un homme ivre. Une voiture de place passait, je m'y jetîû. — Où faut-il vous conduire? — dit le cocher.en s'enveloppant de son manteau. — Où tu voudras, au Bois, où tu voudras. — Et je me sentis soudain emporté loin de ce lieu funeste.
La pluie ruissela bientôt sur les glaces relevées. A la lueur des éclairs, rencogné dans un angle de la voiture, les bras croisés, la joue adossée au drap du panneau, je voyais, de côté, s'écheveler les arbres tourmentés par les rafales. De temps à autre, rebondissaient dans l'air les éclats de la foudre. — Est-ce que cet ojage ne va pas les terrifier! — m'écriai-je.
Je ne sais plus combien de temps je passai à
blasphémer, à me déchirer la poitiine de mes ongles, à pleurer, eofermé dans ce coffre roulant, qui courait vite à travers les arbres du Bois, h. la lueur empourpi-ée des éclairs. J'étouffais. J'abaissai les glaces, et la pluie tooiba par nappes sur mon visage et sur mes mains. Je m'accotai quelque temps sur le rebord de la portière, la face couchée sur mes bras. Une sensation de froid horrible me s^sit. J'avais la fièvre. — Faut-il rentrer? — me disait, de temps en temps, le cocher fatigué d'un tel voyage. — Rentre, — dis-je enfin, fatigué moi-même. Il ralentit le pas de son cheval, la voiture tourna sur elle-inëme et recommença à rouler.
L'aube se levait tout en larmes dans un cîel mal essuyé, lorsque, relevant le front, je reconnus une maison sur le bord de la route. C'était la sienne. Tous les volets étaient fermés ; les lumières éteintes. Seule, une lueur rougeâtre excessivement affaiblie, qui semblait celle que dégagent les ouvertures d'une veilleuse, brillait comme un point entre deux lames de persîenne, à la dernière fenêtre de droite, dans une chambre à côté du salon. Je me penchai longtemps sur Tappui de la portière pour regarder ce point rouge et mourant. Mais je ne pleurais plus. J*étais calme, j'étais glacé, abîmé de fatigue. — Dort-elle enfin maintenant ?— me demandai-je en m'éloignant.
Je passai les premiers jours qai suivirent cette nuit horrible dans un état d'accablement dont rien ne put me tirer. J'attendais un je ne sais quoi qui devait terminer ma vie et mes maux. — Cela ne pent pourtant pas finir ainsi I — me disais-je. 'Vingt fois par jour je sonnais pour demander mes lettres, mais je ne décachetais même pas celles que mon domesUque m'apportait. Il me suffisait de regarder l'écriture des adresses. Rien ne me venait de Fanny. Jlme semblait qu'elle était morte. J'avais peur. Je doutais de ma raison.
Le huitième jour après notre dernière entrevue, j'eus comme un pressentiment que j'allais la voir. Je préparai tout ce que je voulais lui dire. Hétas I hélas ! je me sentais tûdcu ; je voulais demander pardon ; je TouUis déclarer