‹ La vie parisienneChapitre 37 sur 50 · FAR NT · texte numérisé non relu

FAR NT

m'enfonçai sous le bois pour attacher mon cheval à une branche. Pnis je revins sur mes pas et je vis avec surprise que la grille du parc était toute grande ouverte. On honune en livrée se tenait auprès. Au bout de l'avenue, à l'angle de la maison , je vis briller les deux lanternes d'une voiture immobile. Ami-chemin entre la maison et la grille, un peu sur la gan^ che, au milieu d'une large pelouse, les vitraux de couleur du pavillon resplendissaient sous les rayons d'une lampe placée à l'intérieur.

— Que signifie tout cela? — me demandaije en marchant le long des murs pour retrouver la brèche par laquelle deux fois déjà j'avais passé. Mais j'eus à peine mis le pied dans le parc que je demeurai cloué en place. J'avais entendu des imprécations et des sanglots. C'était du pavillon, à vingt pas de moi, qu'ils partaient. Une sueur froide me couvrit tout le corns. Je frémissais comme les feuilles des arbustes sous lesquels je m'étais tapi.

En ce moment, la voiture qui attendait s'ébranla et courut au grand trot des chevaux vers la grille, le cocher obéissant sans doute à un appel que je n'avais pas entendu. Arrivée en face de moi^ elle s'arrêta, et le valet de pied

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ouvrit la portière. Les cris, les sanglots avaient cessé. Un homme sortit du pavillon et ferma la porte derrière lui. Je le reconnus. Qui pou<vaitrce être, d'ailleurs? Il s'installa sur les coussins, le valet monta sur le siège, le cocher toucha ses chevaux, le coupé s'ébranla de nouveau, dépassa la grille, roula sur la route sonore, et la grille fut refermée par l'homme en livrée qui se tenait auprès.

Aussitôt que cet homme, remontant vers la maison, se fut perdu sous leâ arbres, je m'a- * vançai brusquement , sans précaution. Mais, avant de tourner le bouton de la porte, je regardai à travers le vitrage. Au milieu du pavillon , il y avait une table ronde portant une lampe. Tout autour courait un large divan ; et sur ce divan, renversée en arrière, la face dans les deux mains, sanglotant à se déchirer le cœur, une femme en pleurs, ellel Fannyl c'était ellel J'entrai' vite, je tendis les bras, je me précipitai à deux genoux à ses pieds.

Elle ne m'eut pas plus tôt reconnu , qu'elle poussa un cri déchirant, me saisit la tète entre ses bras et m'étouflfa contre sa poitrine. Je ne pouvais ni parler, ni respirer. Elle me baisait les cheveux ; elle y epfouissait sa face s elle les

mordait pour s'empêcher de crier ; puîsr elle me relevait la tète, et je sentais ses pleurs me mouiller les joues pendant que ses lèvres frémissantes s'agitaient sur mes lèvres, et que ses mains douces, promenées sur mes épaules, sur mon cou, sur ma tète, palpitaient. Enfin elle se renversa avec moi en arrière, et là, brisée de douleur, elle détendit les bras et s'évanouit.

Je me relevai alors. Je ne comprenais rien ni à ce départ du mari, ni aux larmes de la femme. Je fis cependant tout ce que je pus pour la rappeler à la vie. La lampe s'était éteinte en tombant. M' avançant vers ma mat- C^sse à tâtons, j'arrachai les agrafes de sa robe et lui enlevai son corset , par lambeaux. Puis à force de caresses, de supplications, de prières; en lui serrant les mains dans les miennes, en la réchauffant de mon souflle, je parvins enfin à la ranimer. Elle poussa tout à coup un long soupir, et se releva soutenue par mes deux bras ; puis elle sembla réfléchir. Et des torrents de larmes lui jaillirent enfin des yeux, et elle se jeta sur moi avec tant d'abandon, en me montrant tant de peine, que je me sentis sangloter à mon tour en l'embrassant.

— Oh 1 Roger ! mon Roger 1 — s'écria-t-elle

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enfin, d'une voix entrecoupée, — Si tu savais combien je suis malheureuse 1 Console-rooi. Aime-moi. Secours-moi. Ohl que cela me fait de bien de pleurer sur ton cœur. Mon cher Roger 1

Les sanglots étouffèrent sa parole. Je la pressai de s'expliquer. Je ne comprenais rien encore à cette douleur, que traversaient comme des éclairs, des cris de révolte et d'indignation. — Ton mari sait donc tout? — lui dis-je. Elle secoua la tète. — Non, ce n'est pas cela ; mais je t'ai menti depuis un an ; je suis la plus malheureuse, la plus humiliée, la plus insultée des femmes. Le rebut, la honte, les dernières des femmes ne le sont pas plus que moi.

A ce cri qui s'échappait enfin de sa poitrine, je ne trouvai rien d'abord à opposer. Je demeurais stupide de surprise. La fureur me brisait les membres. Je ne trouvais rien à dire. Je ne savais qu'aller, venir sur moi-^mème et embrasser convulsivement ma maltresse en pleurs. Tout à coup un rayon de prévoyance lumineuse sillonna mon esprit. — Si je ne profite pas de cette occasion pour la confesser, — me dis-je, je ne saurai jamais rien. Une fois apaisée elle

ne parlera plus.

ta

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Cette pensée était juste. .Je fis bien d'écouter son inspiration. J'employai donc toute mon éloquence pour tirer de cette pauvre femme le secret que, pendant si longtemps, elle m'avait si bien caché. Je la pressai, je l'encourageai, je l'interrogeai, tout en me désolant sur sa douleur. Alors j'appris une navrante histoire, non tout d'un trait, mais en lui en arrachant les moindres détails, par fragments, car malgré son exaltation , tout en se laissant aller à tout dire, elle apportait de temps à autre des réticences dans les parties les plus délicates de son récit.

Alors s'éclaira pour moi tout ce qu'il y avait eu, jusqu'à présent, d'incompréhensible dans 8on existence et sa conduite.

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Son mari n'était pas Thomme dédaigneuse-ment bienveillant que je m'étais figuré. C'était un despote terrible. Femme, enfants, amis, domestiques, tous pliaient d* instinct devant son humeur, et se soumettaient passivement aux exigences de son caractère. Ce n'était pas par jalousie qu'il opprimait sa femme, c'était pour satisfaire un indomptable esprit de volonté. II n'y avait dans sa maison qu'une seule personne qui donnait le ton et sur laquelle devaient se modeler ingénieusement toutes les autres. 11 n'était pas un homme enfin, à son compte, mais une espèce de soleil qui éclairait, échauffait et communiauait la vie à tout ce qui l'entourait.

Aussi lorsqu'il vit sa femme, par moi conseillée, dévier insensiblemeat de la ligne de

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conduite qu'il lui avait triicée, il éprouva d'abord un sentiment de grande stupeur. Mais d'un froncement de ses sourcils il la fit immédiatement rentrer dans l'ordre. Cependant il ne chercha pas à pénétrer la cause de sa timide tentative d'affranchissement. Pour lui , toute femme était un être fantasque, conduit par des mobiles incompréhensibles et qu'on ne pouvait prendre au sérieux. Il n'avait donc pas enlevé Fanny et ne l'avait pas épousée par amour. Non. Il l'avait convoitée parce qu'elle était belle et qu'il voulait qu'une belle femme fit les honneurs de sa maison. Il l'avait enlevée parce qu'on la lui refusait. Il l'avait épousée parce qu'elle était riche, lui pauvre, et que, d'ailleurs, il voulait faire souche, tout en s' enrichissant.

Mais, la voyant soumise, il était plein d'égards. Il tenait à honneur de lui faire dépenser tous les ans le double du revenu qu'elle lui avait apporté, et même il lui faisait souvent de grands cadeaux pour montrer sa magnificence. II avait pour elle, en un mot, quelque chose de cette rudesse attentionnée qu'ont les cavaliers arabes pour leurs purs-sangs. Us les pansent eux-mêmes, d'une main, tenant de l'autre

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le fouet qui doit châtier le moindre écart. Pendant bien longtemps, dominée par cette volonté supérieure, Fanny se soumit passivement. Elle pensa par lui, elle agit par lui, elle vécut pour lui. Enfin, à force de résignation, elle obtint de son maître une apparence de li- Derté. Quelques jeunes gens, — à ce que je crus comprendre, — en j)rofitèrent pour faire une cour ouverte et très-assidue à cette charmante femme dont l'air de tranquillité décelait une si longue habitude de révolte intérieure et de maux inépanchés. Mais son mari ne s'en douta même pas. Le hasard seul fit tomber dans ses mains une lettre compromettante. La scène qui suivit cette découverte fut terrible. 11 n'y eut cependant ni éclats de voix, ni insyltes, ni brutalités dégradantes ; et, de même il n'y eut ni duel, ni explications, ni séparation forcée des deux imprudents qui eussent châtié irrémissiblement l'orgueil de l'époux, tout en le vengeant. Seulement l'intelligent époux annonça froidement à sa femme qu*il gardait la lettre. Et, depuis lors, toutes les fois qu'il surprenait chez elle le moindre désir d'affranchis- . sèment, il se servait de cette lettre pour la faire frémir et la soumettre. Dans ses mains, un

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cbiiTon de papier devint un couteau dont il aiguillonnait sa femme pour la faire marcher devant lui.

Cet homme était donc bien vil? Non pas, il était simplement très-orgueilleux. Eût-elle été mille fois plus explicite, cette lettre précieuse , il n*y aurait pas cru. Elle ne fut donc rien pour lui que la preuve d'un enfantillage dangereux qui, habilement exploitée, pouvait déguiser cet enfantillage sous les apparences du crime. Mais il ne crut jamais au crime. Car quel moyen d'y croire? Il n'était pas possible, par la seule raison que sa femme ne pouvait pas se montrer criminelle envers lui. Parce qu'elle était sa femme. Parce qu'il était lui. Aussi, tout en maugréant un peu de cet humiliant enfantillage, ne s'en montrait-il ni inquiet, ni malheureux. Et de tout son cœur de fer, il se remit à sa façon à aimer sa femme. Que dis-je? Après quinze années de mariage, il y avait encore bien des jours où il se conduisait avec elle en amoureux.

Mais l'arme restait une arme entre ses mains, et il s'en servait. D'abord, grâce à elle, il obtint de Fanny qu'elle ne verrait plus sa mère, qu'il . détestait parce qu'elle n'avait pas voulu Tac-

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cepter pour gendre de son plein gré. Ensuite, il exigea qu'elle fit nourrir ses enfants par une étrangère, sous prétexte que les soins de la maternité lui feraient perdre le goût des plaisirs du monde ; puis, sans la consulter et sans utilité visible , il vendit le château où elle était née, où elle avait passé sa jeunesse, dans le parc duquel étaient enterrés son père et ses deux frères. Enfin, grâce à cette lettre bienheu* reuse,il ne fut plus bientôt de contraintes qu'il ne lui imposât, de vexations qu'il ne lui fit endurer, mais sans méchanceté , mais tout en la comblant toujours de prévenances I Surtout devant le monde I Et la vie de Fanny devint un enfer dans lequel un impitoyable démon la torturait d'une main, tout en la caressant de l'autre.

C'était surtout lorsque Fanny résistait, lorsque ce qu'il exigeait d'elle devenait trop grave et froissait trop brutalement sa délicatesse ou sa fierté, qu'il se livrait à des emportements inouïs. Alors , — mais pour une heure seulement , — il perdait toute conscience de luimême. Il n'était plus cet homme poliment dédaigneux qui portait sur son visage les nuances les plusexquises de la supérioritédu caractère, et

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dont l'air aflable et ouvert semblait dire à tout le inonde : «Voyez combien peu je suis à craindre.» Il redevenait le lion qu'avait pétri la nature de ses mains calleuses et que l'éducation avait à peine dégrossi. Ses cheveux se dressaient sur son front comme une crinière. Ses yeux flambaient avec des reflets d'or en fusion. Ses narines gonflées soufflaient une haleine ardente. Sa bouche contractée s'ouvrait et montrait des dents admirables comme s'il eût voulu mordre. Ses poings se crispaient. Il était terrible. Et il y avait surtout une insulte dont il ne manquait jamais de souffleter sa victime. La lettre lui en fournissait le prétexte. Et c'était toujours la même insulte, le même mot infâme qui la marquait au front, comme un fer ronge, et qui la rabaissait, comme elle disait, au dernier rang de toutes les femmes. Mais le Sort, qui ne fait pas de compromis avec les passions et les caractères, s'acharnait parfois à lutter avec cet athlète. Des événements imprévus le frappaient ; des obstacles inouïs se dressaient sous ses pas. C'était alors qu'il était beau! Il ne blasphémait pas; il n'injuriait pas le Sort, parce qu'il savait que c'était bien inutile ; mais il se prenait corps à corps avec les événements et les obstacles, et,

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silencieusement, froidement, patiemment, il luttait. Il dominait le Sort, d'habitude. Lorsque sa fortune fut compromise, à force d'audace, il parvint à en ressaisir la meilleure pâli;, en abandonnant l'autre , comme une faveur dérisoire , aux créanciers , ses rivaux. Tout autre eût échoué à sa place , parce que nul autre ne pouvait vouloir comme lui. Mais un demi-succès ne suffisait pas à cet homme insatiable (f éclatants succès. Il avait décidé qu'il tirerait son navire des écueils sur lesquels il venait de s'enclouer. Il voulait sauver tout : la cargaison, les agrès, jusqu'au lest. Il avait juré de ne pas faire grâce à l'Océan d'un seul clou. Et maintenant, reposé de ses premiers efforts par huit jours de méditation, voilà qu'il repartait pour s'installer encore sur le lieu du naufrage, plus âpre , plus résolu que la première fois. Et c'était ce départ subit qui avait causé l'ignoble dispute dont j'avais été l'involontaire témoin.

n paratt qu'il avait annoncé, au dtner, en peu de mots , ses projets à sa femme. Il était calme , méditatif, presque affectueux. Il plaisanta Fanny sur son air de tristesse, causé, pensait-il , par la vie absurde des champs. Il joua avec ses enfants. 11 fut poli, comme toujours , avec les domestiques qui le servaient. Au dessert, il se leva, demanda un cigare, ralluma, et se dirigea vers le pavillon tenant Fanny sous le bras et lui disant des riens d'un air aimable. Comme les enfants les suivaient en se jouant sur la pelouse, il s'approcha d'eux, les embrassa, prit congé d*eux, et les pria aflectueusement d'aller jouer plus loin. Puis ils'assit sur le divan du pavillon dont la porte était ouverte , tout en achevant son cigare et buvant son café à petits coups. A la nuit close, un valet

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apporta la lampe. Il le pria de faire atteler son coupé. Jusqu'alors il n'avait absolument parlé que de banalités d'un air dégagé. Mais quand le valet fut parti , il se leva pour fermer la porte, tira tranquillement un papier timbré de sa poche, et dit à sa femme : — Ma chère, veuillez donc placer votre signature ici, à côté de la mienne , au bas de cette feuille. — Fanny prit la plume qu'il lui tendait, maïs avant d'écrire elle lui dit : — Quel est donc ce grimoire que je signe? — Rien qu'un acte de donation réciproque de tous nos biens, — répçndit-il. — Alors Fanny posa la plume sur làftble et lui demanda doucement quelques ex^ications sur l'usage qu'il en voulait faire. — Il fronça les sourcils et lui annonça que pour quelque temps il allait « reprendre les affaires « et qu'il lui fallait beaucoup d'argent. » — Ne sommes-nous donc pas assez riches? — fit-elle.

— Mais non. — Comptez-vous donc exposer

ma fortune ? — Sur ce mot, il la regarda en face et répondit froidement , conune par défi : — ^ Oui. — Alors je ne signerai pas cet acte, — ditelle, en pâlissant de son courage, — car je ne veux pas exposer le bien de nos enfants. C'est sur ce mot qu'éclata l'orage. Il fut bref.

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mais effrayant. En se voyant acculé par une impossibilité » le despote rngit de fureur. Pour la première fois de sa vie, il saisit le bras de sa femme « le serra pour l'obliger à signer, et le meurtrit. Elle supporta tout, ne répondit pas et ne pleura pas. Alors rassemblant à la hâte, dans sa mémoire, tous ses griefs passés, il Taccabla de mépris, de récriminations, d'injures. Et le même mot, comme un affront suprême, vint enfin éclater sur ses lèvres. C'est alors que Fanny pleura, sanglota et se décida à ûgner l'acte. Aussitôt il fut calmé, la remercia et voulut 1ht' prendre la main pour la baiser; msûs, lui Âontrant son bras meurtri, elljs lui dit : — Ce n'est pas pour cela , Dieu m'en est témoin, que je vous méprise, c'est pour la Iftcbeté de votre insult-e. — Là -dessus, il lui demanda pardon du bout des lèvres , l'appela enfant et mauvaise tète, l'embrassa malgré elle, appela son cocher et partit.

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Lorsque Fanny» cédant à mes sollicitatioQs, m'eut appris ces événements extraordinaires, — non pas dqfis Tordre que je viens de siû mais par frs^ments incohérents , entrei , d'éclats d'indignation; — lorsque je ne trouvai plus rien à lui demander et qu'elle demeura muette, n'ayant plus rien à m'apprendre, nous demeurâmes quelque temps à nous regarder en silence , à la lueur assombrie des étoiles , avec une stupeur craintive. Quelque chose de formidable venait de se lever entre nous, qui modifiait étrangement notre situation.

Néanmoins, je ne pus pas me livier sur-lechamp à la recherche des faits qui devaient forcément découler de cette confession surprenante. En voyant Fanny toute pâle encore, les cheveux défaits, les mains tremblantes, je ne

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la première fois, sa fiei

retrouver plus aimants

après une scène terribl'

nir; tout cela nous insj

soin d'épajicliemeiitmii

d'amertume, ni de dou

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les sourdes expressions de la colère. Le repentir d'avoir tant, si longtemps, et si noblement défendu contre mes attaques celui qui était le fardeau de sa vie, arrachait de sa bouche des cris d'une ironie implacable. L'irritation de l'insulte et l'indignation de l'abaissement immérité nouaient ses deux bras à mon cou plus énergiquement que ne l'avait jamais fait l'amour. En même temps le regret d'avoir rendu malheureux cet amant dont la seule présence était alors la plus tendre des consolations, comme la KJlus rapide et la plus sûre des vengeances, la faisait soumise et suppliante. Le souvenir de mon rival , présent entre nous , ajoutait une âpreté désespérante à ses baisers, comme une douceur infinie à mes caresses, et, en ce moment du moins où , sans parler, nous échangions tant de sensations et tant d'idées bien compréhensibles , Fanny était enfin , dans ma pensée, absolument et pour jamais aussi indissolublement attachée à moi que détachée \]2 lui.

Quand la parole nO' fureur qui couvait en sion. Je stupéfiai Fann prononçais des mots pas de suite. Une son commedeslamesdepoi ses que je prononçais, i poisons les plus corr l'impossibilité de la y que les maux de ma cesse se renouveler, et sies passées, et, plus le souvenir de nos disci

celui qui l'en a stigmatisé. Dans ma démence, il me semblait que Tamour de Fanny perdait d'autant plus de son piîx qu'elle était plus malheureuse , et , tout en rougissant de cette atroce pensée, je songeais à tuer et à donner ma vie pour elle. Mais Fanny, abattue maintenant, aimait mieux être consolée que vengée 1

Elle me reprit dans ses bras, et, chose étrange I ce fut elle qui me caressa pour m'apaiser.

Je passai la journée du lendemain à me répéter tout ce que j'avais appris. Pour la première fois depuis bien longtemps, je me sentais Tesprit allégé du doute. Un heureux avenir se déroulait enfin devant moi, après un passé si tourmenté, comme les vallées et les plaines tranquilles aux yeux du voyageur qui descend la pente escarpée des monts dangereux. L'espoir d'une existence calme me rafraîchissait l'âme comme la brise du soir qui* succède aux ardeurs de la journée, et j'étais tenté maintenant de me coucher de tout mon long au bord du sentier redevenu facile qui, doucement, s'abaissait sous mes pieds meurtris. La sérénité des jours, l'absence des inquiétudes, voilà ce qui m'attendait maintenant; je ne cesssds de me le dire, et mon âme ravie envoyait des

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élans de reconnaissance au hasard qui se lassait enfin de m'égarer.

L'image de Fanny, nécessairement, se mêlait à ce rêve. Elle était la compagne qui m'avait suivi à travers les abîmes de la passion. Autant que moi, elle avait souffert de la longueur des marches, de l'incertitude du but, des épines cachées sur lesquelles nous enfoncions nos pieds ensemble. La même douleur avait rougi nos yeux, échauffé nos haleines; en même temps nous avions eu soif du repos. Et, comme s'il avait fallu que le plus faible de nous deux souffrît plus que l'autre, pendant que Fanny m'encourageait à la résignation, et que, de ses mains tremblantes, elle essuyait sur mon front l'acre sueur du désespoir, elle me cachait des maux et des fatigues particulières qu'elle portait noblement pour ne pas m'en désespérer.

Mais maintenant ces maux que je venais de surprendre chez elle étaient apaisés. De longtemps ils ne pouvaient renaître. Délivrés tous deux du fantôme qui nous avait si cruellement poursuivis, nous pouvions enfin, livrés à nousmêmes, nous dédommager amplement de notre supplice et de nos terreurs. Comme deux fugitifs dont on a perdu la trace, qui s'en vont au

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bord des fontaines, à Tombre des bois mnets, secouer la poussière de leurs sandales, nous allions nous venger enfin du Sort stupide, en oubliant les tourments dont il nous avait accablés.

Ainsi, je rêvais chez moi, tout seul, en regardant la douce image de ma chère maltresse qui souriait entre mes mains, entourée, comme d'une auréole, de son cadre d'or. Ainsi, je me plaisais à disposer devant nous les étapes de notre avenir.

Jamais je n'avais caressé de plus cruelle illusion I

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Le premier jour où je revis Fanny fut un jour splendidel

Elle vint chez moi dès le matin, délicieuse* ment vêtue, comme pour célébrer dignement les noces de notre bonheur. Une robe en soie de couleur mauve, qui se mariait doucement à la fraîcheur de son teint, luisait sur sa taillo mince et tombait en miroitant sur ses pieds. Ses bras, à demi nus, jaillissaient des dentelles de ses manches, avec des reflets mats comme ceux de l'ivoire qui n'a pas été poli. On voyait pareillement sortir son cou blond , un peu ployé, de son corsage échancré sur la poitrine. Ses cheveux voltigeaient sur ses joues.

Aucun bruit ne troubla nos paroles, si ce n'est le timbre de la pendule que nous n'écoutions pas, et, de loin en loin, te roulement

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bniscpie et passager des voitures, ébranlant le pavé de la rue.

Une fois de plus, de nous seuls, nous causâmes. Â table, Fanny mangea peu, en souriant, comme pour demander pardon. Je me levais pour la servir et je Tembrassais en passant. Elle me versait à boire, de baut, avec gentillesse, et je suivais du regard la belle ligne de son bras qui s'enfonçait dans Tévasement ombreux de sa manche large. Jamais notre chambre ne nous avait paru aussi charmante. Il nous semblait que nous n*en dussions jamais sortir.

Elle se leva et fut s'asseoir au bord du divan. Je me plaçai à ses pieds sur un coussin, le coude sur son genou, et longtemps nous restâmes ainsi à nous regarder, sans rien dire. Une de ses mains enfoncée dans mes cheveux les soulevait par touffes et les démëkdt. Je baisais longuement son autre main que je tenais dans la mienne. — Ah I Fanny ! si tu n'étsûs pas mariée I — lui disais-je avec passion. Elle répondait : — Ah 1 Roger I si tu n'étais pas jaloux !

Je ne sais comment la journée se passa, mais elle passa biea vite! Nous nous regardions.

Nous nous embrassions. Nous allions d'une chambre à l'autre. Elle voulut apprendre l'histoire de ma vie. Je la lui contai : elle était bien simple. Elle versa des larmes en écoutant le récit de la mort de ma mère.

Pour la première fois depuis bien longtemps, calmes, heureux, nous nous sentîmes tout près ' l'un de l'autre. Cette atroce rancune de jalousie ne nous séparait plus. Nos épanchements furent absolus; de même fut absolue la tranquillité de nos âmes. Sans plier, nous portâmes en nous une telle somme de bonheur qu'elle eût fait la fortune de dix amants.

En comparant dans mon esprit cette journée exquise à toutes celles qui l'avaient précédée, je me rappelai subitement la cause qui , pendant près d'un an, nous avait rendus si malheureux. Une exclamation de fureur jaillit de mes lèvres, et, tout en m' apitoyant sur les maux de ma maltresse, si longtemps cachés, je ne pus m' empêcher de flétrir celui qui- les avait fait naître.

Alors je fus comme terrifié de voir Fanny froncer les sourcils et se mordre les lèvres. Une sensation rapide traversa son visage comme un silencieux éclair qui sillonne une nuée. Puis

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elle se remit à sourire, et sou front redevint calme comme le ciel d'un beau soir. Mais je cherchais à démêler la cause de cette sensation douloureuse, et quelque chose de confus s'élevant enfin dans ma mémoire, je devins triste e^ rêveur.

'^:Smi*tL^tri^.^:^ -■

Fanny me quitta sans paraître se douter de mon trouble. Quand elle fut partie, mille souvenirs, par flots pressés , comme une marée silencieuse, m'emplirent Tesprit. La conduite de Fanny me parut plus incompréhensible que jamais.

— Il faut qu'elle soit la plus bizarre de toutes les femmes ou la plus vile 1 — Et soudain je repassai rapidement dans ma mémoire tout ce que je connaissais d'elle. Mais, une fois de plus, je ne rencontrai que des contradictions dans son caractère. — Pourquoi défendre mon rival lorsque j'ignorais ses violences? Pourquoi l'accuser ensuite? Et pourquoi pâlir maintenant en m'entendant flétrir les actes de l'homme qui l'outrage? Oh ! se peut-il qu'une femme supporte de tels mépris, des vexations si dégra-

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dantes, et conserve la moindre affection pour rhomme qui la torture et l'abaisse! Énigme indéchiffrable! M'aime-t-elle? Aime-t-elle son mari ? Quel rapport y a-t-il donc entre ce mélange d'êtres, de sentiments, de calculs, de transactions, et Tamour^ cette passion absolue, intolérante, exclusive?

Ainsi je mêlais, je démêlais et j'assemblais tons les faits de notre existence commune, sans pouvoir débrouiller leur inextricable écheveau. Chacun d'eux, à son tour, comme une note^ bruissait à mon oreille ; et , telle; qu'une clameur sinistre, détonant par-dessus tout, revenait sans cesse^ cette parole de la conscience de Fanny qu'elle avait prononcée un jour et qui me mettait au supplice : — Je mentu^is si je disais que je n'ai pas d'affection pour IuL

Depuis lors, réengagé plus étroitement que jamais dans le filet des incertitudes, je n'éprouvai plus qu'un seul désir, celui de tirer de Fanny l'explication de son caractère, non plus en l'interrogeant, mais en la poussant à bout J'attaquai donc, à dessein, son mari devant elle ; et il était bien difficile qu'elle le défendit, car c'était seulement sur le fait de sa violence que je l'attaquais. D'abord, elle se contenta de demeurer silencieuse, levant les yeux au ciel parce que je la plaignais ; puis elle parut mécontente de l'âpreté de mes expressions. Soudain je vis ses joues se couvrir d'une teinte rose, ses lèvres se fermer et s'abaisser ses paupières, pendant que j'exaltais sa résignation pour mieux accabler celui qui s'en faisait un

Cette parole ne m'indigna ni ne me stupéfia : je l'attendais. Je souris avec amertume en l'entendant sortir des lèvres de ma maîtresse. Elle me regardait aller et venir dans la chambre. — C'est une dernière illusion qui s'envole! — m'écrjai-je enfin. Elle m'interrogea sur le sens de ces mots, mais je refusai de lui répondre. — Nous n'avons eu que trop de discussions depuis un an, — lui dis-je ; — à mon tour, je te supplie de ne pas l'occuper de ce qui se passe en moi. Aimons-nous tels que nous sommes. Nos désespoirs et nos résistances ne nous changeront pas.

Pendant l'absence de son mari, qui dura plus de six mois, il se fit de grands changements dans nos rapports. Je voyais Fanny presque chaque jour. Tous les deux nous abusions de sa liberté! Elle venait passer chez moi tout le temps dont elle pouvait disposer. Souvent nous prenions nos repas ensemble. Nous nous rencontrions, après cela, à la promenade et au théâtre. Nous nous donnions des rendez-vous dans les magasins. Là, sans avoir l'air de nous connaître, nous nous épiions du coin de Fœil et nous nous touchions du coude, en marchandant longuement des étoffes ou des bijoux. Et puis nous nous écrivions des lettres interminables; nous nous envoyions des bouquets.

Fanny m'accablait maintenant de prévenances, comme pour me dédommager des maux qu'elle m'avait causés. Elle trouvait pour moi

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ces délicates attentions que les femmes attendent des hommes et dont elles sont si vdénagères, qnand elles daignent les leur accorder. Elle baisait ma main, m'appelait son enfant chéri, se montrait soumise et veillait à ce que rien ne troublât la sérénité de ma vie. Mais jamais elle ne semblait s'abaisser en me traitant enfin comme un maître. Elle avait toute la dignité d'une reine en s' agenouillant devant moL Parfois, lorsque les beaux soirs de l'automne se faisaient plus embaumés et plus doux que ceux de l'été, nous nous échappions de la ville, comme, des oiseaux fatigués de la chaleur du jour. Adossés, cdte à côte, dans le fond d'une voiture fermée, lés mains unies, sans mot dire, nous allions au Bois, chercher un peu d'air, de silence et de solitude. Auprès de nous passaient les attelages rapides traînant dans la nuit de grandes calèches découvertes, pleines de femmes rieuses dont les voiles flottaient au vent. Nous écoutions crier les roues sur le sable, souffler les chevaux , claquer les fouets. Nous regardions se mouvoir entre les arbres les étoiles des lanternes, et se mirer dans l'eau morte des lacs les ombres épaisses des bouquets de pÛ3s. La lune, souvent mélancolique*

ne FANNT.

ment posée dans le ciel, comme une tache d'argent, éclairait de grands espaces semés de buissons d'où montaient, en rasant les herbes, des voiles de vapeur blanche. Enivrés par Todeur des chênes, par la mollesse des brouillards lumineux, nous descendions à l'angle d'un étroit sentier, et nous nous enfoncions sous l'arcade des arbres immobiles, marchant à petits pas, mieux perdus dans nos rêveries que ne l'étaient les verts feuillages dans l'ombre de la nuit douce. C'était un moment délicieux que celui où Fanny, comme fatiguée, se suspendait à mon bras et serrait mon épaule à son épaule. Nous ne disions rien , nous nous sentions vivre, nous nous écoutions respirer, et, comme nous étions réunis, nous trouvions une douceur étrange et calme dans notre silence, dans l'incertitude de nos pas.

Quelquefois cependant de légères discussions s'élevaient entre nous , — réminiscences atténuées de nos anciennes discordes. — Mais me prenant pour ce que j'étais, un enfant, Fanny, rieuse, ne semblait pas entendre mes reproches, ou bien me tourmentant le bras d'un air mutin : — Voyons, ne parlons plus de cela, puisque c'est pa&sé, — disait-elle.

PANNT. !77

De plus en plus elle pénétrait ma vie par tous ses côtés accessibles. Elle y entrait impérieusement, voulant tout connaître : le passé, le présent, et disposant à son gré de l'avenifi»* Sa pensée encombrait la mienne. Elle me donnait des conseils que je suivais aveuglément, comme des ordres. Elle dirigeait tout chez moi. Les meubles se mouvaient comme d'eux-mêmes pour se ranger aux places qu'elle avait désignées ; les tableaux changeaient de panneaux ; les glaces s'inclinaient, à son souhait, pour renvoyer partout son image. C'était un grand plaisir pour moi que de la voir disposer ainsi de tout ce qui m'appartenait. Ha maison, devenue la sienne, s'était comme féminisée. On n'y voyait plus sur les tables ni éperons, ni cravaches, ni boites h cigares; ni, sur les murs, de trophées d'armes écartelées ; mais il y avait des caisses de fleurs partout, de blanches mousselines traînant sur les tapis, des meubles de laque et de Boule, des boites à parfums. On ramassait sur les tapis de longues aiguilles et des brins de soie et de laine ; le dez et les ciseaux brillaient sur la cheminée.

Ces six mois furent comme une sorte d'entr*acte dans le drame de notre vie. Il ne nous

178 VANNT.

manquait rien pour être heureux, si ce n'est la conflance. Fanny se tenait toujours sur ses gardes, de peur d'être attaquée à l'improvisle, Ql moi je conservais dans mon cœur une cer taine rancune. Je ne pouvais me consoler de n! avoir jamais pu vaincre les scrupules de la femme que j'aimais.

J'en arrivai à ce point de faiblesse que je loi demandai des conseils pour le placement de ma fortune. Elle n'entendait rien du tout aux affaires, mais ses avis étsdent bons, parce qu'ils étaient toujours dictés par un esprit de méfiance toute féminine. Me m'avisai-je pas aussi de la consulter pour acheter des chevaux 7 Quant à mon costume , c'était elle qui déddait souverainement de la forme et des couleurs. Elle disposait mon linge elle-même , en riant et se dressant sur la pointe des pieds , tout le long des rayons des armoires , et l'entremêlait de sachets d'une odeur fine et douce qu'elle portait sur elle et que je ne pus jamais trouver nulle part. Enfin tous les instants de mes jour^* nées étaient comptés. Je ne faisais point un pas sans son aveu ; je n'achetais pas une paire de gants ou une cravate sans son conseil. Elle détermina le nombre de mes amis. Elle m'en

fit négliger trois dont les noms lui déplaisaient. Je trouvais tout cela ravissant. Elle m'avait ensorcelé. Je ne pouvais plus, pour quoi que ce fût, me passer d'elle.

Ma jalousie cependant n'était pas morte. Elle n* était même pas assoupie; seulement elle avait un peu changé d'objet. Depuis que le mari de ma maîtresse était absent, je ne pouvais souffrir d'un partage qui n'existait plus; mais je m'inquiétais des moindres sentiments que Fanny me laissait deviner. Hormis ses enfants et sa mère qu'elle voyait en cachette, je ne lui permettais d'aimer personne. Elle en haussait les épaules ; -elle en riait. Ainsi nous nous tyrannisions tous les deux.

Un jour, en enlevant son corsage, une lettre large et carrée, -- qui lui avait été remise au moment où elle sortait de chez elle, — jaillit de sa poitrine et fut tomber à mes pieds. Je la ramassai. Elle portait le timbre de Londres. Je regardai Fanny qui tendait la main en pâlissant

rANNT. ISI

pour la reprendre : — Ton mari t'écrit donc?

— lui dis-je en la lui donnant. — Quelle question ! — lit-elle. — Est-ce qu'il t'écrit souvent?

— ajoutai-je après un moment de silence pendant lequel je sentais les ongles de mon ancienne fureur m'ellleurer l'esprit. — Mais... oui, — dit-elle; — toutes les semaines. — Pourquoi t'écrit-ilî — contiuuai-je, — puisque vous vous êtes quittés sur une discussion d'une telle violence, qu'elle doit & jamûa séparer vos cœurs.

Fanny me regarda avec étonneraent et resta pensive. Cependant, comme j'attendws une réponse, elle reprit : — Tu t'étonnes toujours des choses les plus simples. N'est-il pas naturel que mon mari m'entretienne de ses alTaires et me parle de ses enfants? — C'est juste, je n'y avais pas songé, — murmurai-je. Nous parlâmes d'autres choses; mais, à part moi, je rélécliissais beaucoup.

— Est-ce que tu réponds aux lettres de ton mari? — lui dis-je enfin. Fanny redevint paie, lit'sita encore et donna quelques légers signes d'impatience. Puis elle prit un air indifférent. ■ — Je réponds le plus rarement possible. — Ah! et, dis-moi, que lui écris-tu 7 — Je ne sais.

Je lui écris froidement. Nous parlons d'affaires. Cela n'est guère intéressaDt. — A mon tour, je me sentis embarrassé, mais ne pouvant plus me contenir : — Comment donc l'idée de me montrer les lettres de ton raari ne t'est-elle janiiûs venue? — Roger 1 Roger I • — s'écria-t-elle, en souriant avec contrainte, — je croîs que tu deviens fou. Une femme peut-elle confier à personne, à celui qu'elle aime surtout, le secret des afiaires de son mari?

— C'est encore juste, — murmurai-je.

Fanny voulut, sur-le-champ, profiter de l'avantage qu'elle venait d'obtenir : — Je serais bien heureuse, — dit-elle', — de pouvoir te montrer ces lettres qui t'occupenttant. Elles te prouveraient que tu as tort de rien craindre. Apprends donc, esprit soupçonneux, qu'on ne peut être moins unis que mon mari et moi oe le sommes.

— Vraiment!

— Comment peux-tu supposer le contraire, depuis que je t'ai confié mes chagrins?

— Autrefois, tu me confiais également le secret de vos affaires de famille; ne l'oublie pas, Fanny.

— Olil c'estbien différent, aujourd'hui!

— Pourquoi cela?

— Parce que... je m'entends.

Là-tlessus je réfléchis de nouveau. Nous nous

regardions tous deus, elle haussant les épaules et levant les mains en l'air avec une e^firesàon de pitié, moi redevenu sombre comme lamorL Enfin, en me mettant à marcher, car je ne pouvais tenir en place : — Si tu dis vrai, Fanny, que ne me montres-tu les lettres que tu lui adresses?

— Ce n'est pas possible. Qui lirait les unes comprendrait les autres.

— Cependant, je voudras bien connaître le ton (le tes lettres. Que ne lui écris-tu sur-lechamp, ici même? Tu lui parleras de tout, hormis de ce que tu ne veux pas me lasser pénétrer. Je mettrai la lettre à la poste moimôme. Je t'en supplie, Fanny, puisque tu es sûre de toi, donne-moi cette preuve de confiance pour me rassurer, car je souffre beaucoup.

Mais elle répondit encore : — Ce n'est pas possible, — et elle prit un air oiîensé.

Alors, moi, je donnai un libre cours à la rage qui me dévorût le cœur. — Que lui écris-tu donc, que tu ne veux pas que je le sache 7 As-tu

184 FANNT.

juré de me faire mourir? Parle, si tu as une ombre de pitié dans Tâme? Tu me tortures méchamment, comme un bourreau.

Elle se leva et me dit doucement en me prenant la main : — Roger, je ne voudrais pas te faire de la peine.

— Ehl — répondis-je en blêmissant « — peux-tu m'en faire davantage? Va. Tu es une femme à deux visages et tu ne m*as jamais aimé.

Elle se jeta à mon cou , sur cette parole injuste, mais, en dépit des baisers dont elle étouffait ma bouche , je continuais à parler :

— Comment tes lettres pourraient-elles me faire de la peine, puisque, depuis cette horrible dispute, vous êtes brouillés?

— Sois donc raisonnable; une femme peutelle rester brouillée avec son mari ?

— Quoi donc! — m*écriai-je en me délivrant brusquement de ses bras , — tu lui as donc pardonné?

— Pas précisément, — fît-elle en se laissant tomber sur un siège : — mais il m'a bien fallu agréer ses excuses. Cette fois, cependant, je n'oublierai plus les outrages passés, sois-en certain.

FANNT. 185

— Tu lui as pardonné 1 tu lui as pardonné ! — Ainsi je m'exclamais en me tenant debout devant elle qui me regardait avec stupeur. —Tu n'as donc aucune dignité? Tu ne sens donc pas les injures? Tu es donc lâche? Tu l'aimes donc? Tu m'as donc menti? Ahl je n'aurais jamais cru cela de toi I

Elle restait muette ; je repris : -— Pourquoi, dis-moi, pendant si longtemps, m'as-tu caché qu il t'insultait?

— Je ne voulais pas le déshonorer, — répondit-elle. — Si tu avais un peu plus d'expérience, tu ne t'étonnerais nullement Ce ce qui arrive. Au surplus, je ne veux plus parler de cela. Cela ne regarde que moi. Qu'il te suffise de savoir que s'il ne me laisse guère de liberté et si ses emportements lui font dire des choses indignes , il les regrette toujours quand sa colère est passée. Je t'assure que tu le juges mal. Dans le premier moment d'indignation, j'ai pu exagérer les faits

— Tais-toi 1 m*écriai-je, — si tu as une pudeur, tais-toi ! Il est une chose dont tu ne pavais pas te douter, c'est qu'à mesure que tu parles, je ne sais quel sentiment empoisonné se débat en moi, avec mon amour. N'ajoute

FANNT.

pas un mot. J'accepte encore cela, parce que je suis vil, parce que je suis lâche , parce que je t'aime trop, parce que je ne peux pas m* empêcher de t' aimer ; mais sache bien ceci : c'est que tu ne pouvais pas me faire plus de mal. Oh! je t'en supplie, n'ajoute pas un mot! — Et je m'étais jeté à genoux devant elle ; — celasserait aussi par trop cruel de te mépriser.

LU

Toutes les fois que Fanny et moi nous avions eu quelques-unes de ces discussions déplorables, nous nous quittions froidement et, elle partie , je demeurais des jours entiers à rediscuter avec son souvenir, en moi-même. Je répétais mes attaques et ses arguments , et je cherchais vainement à pénétrer la cause secrète de sa conduite. J'étais trop jeune et trop inexpérimenté ; je la jugeais mal. Cette nature complexe, qui portait dans son caractère plusieurs caractères différents , me paraissait devoir envisager les choses absolument comme moi. Je ne savais pas alors que les mots: sentiment, amour, délicatesse,, jalousie, et tant d'autres I représentaient pour elle certaines idées et d'autres idées pour moi-même ; j'ignorais que ce qui m'eût coûté, ne lui coûtait pas ; et que sa

bonne intention lui suffisait toujours pour s'absoudre d'un fait , quel qu'il fût. Enfin , je ne tenais aucun compte de sa faiblesse I Depuis j'ai appris à la connaître.

Plus je faisais d'efforts pour détacher Fanny de son mari, plus je serrais leurs liens distendus par quinze années d'existence commune. Fanny me plaignait, intérieurement, mais je devais lui être à charge. J'avais bien le sentiment que je l'obsédais, mais je ne pouvais m' empêcher de la forcer derrière chaque retranchement où elle s'établissait pour me tenir tête. Je ne me doutais même pas que , pour atteindre mon but, le seul moyen était de changer de tactique. Personne ne m'avait appris qu'il fallait cacher ma jalousie comme la cause principale qui devait détacher de moi ma maîtresse. Que dis-je ! Je voyais dans les marques de cette jalousie des preuves d'un amour qui devait la toucher I II eût été plus simple cependant de lui faire la vie si paisible qu'elle n'eût pu s'empêcher d'établir îles comparaisons — toujours à mon avantage — entre les deux hommes de qui elle dépendait. Il eût été bien plus simple aussi de ne pas l'aimer!

Aimait-elle son mari? Je ne le crois pas, je

PANNY. 189

ne l'ai jamais cru. Elle devait avoir pour lui quelque chose de ce sentiment banal qui résulte de riiabitude et plaît aux âmes tralfquilles , parce qu'il continue naturellement les choses et ne fatigue pas l'esprit à changer. Puis elle se sentait touchée de voir ce despote s'humaniser devant elle ; et elle éprouvait une sorte de satisfaction à recevoir des caresses delà môme main qui la châtiait souvent avec rudesse. Cela ne provenait pas chez elle d'une lâcheté, ni d'une bassesse innée de l'esprit , mais d'une certaine lassitude du caractère, explicable à son âge. Enfin Fanny n'avait certainement pas une âme virile ni même peut-être une âme très-noble , car elle aimait mieux ruser que combattre , et elle préférait s'avilir en se partageant que troubler sa vie , mais elle avait une âme équitable. Elle pensait sans doute racheter, à ses propres yeux , sa tromperie conjugale par une soumission complète. C'était en quelque sorte dédommager son mari que d'endurer les écarts de son caractère. Dana quels bas-fonds, dans quels abîmes, dans quels mélanges de choses innommables, la probité, cette perle rare, va-t-elle se cacher?

Cependant il me fallut accepter la concession nouvelle du rapprochement des deux époux. Mais de concession en concession, maintenant, s en allait en pleurant toute mon estime. Je me soumettais, comme l'esclave qui ne peut pas résister, avec des cris de rage sourde et d'immenses désirs de vengeance. Ah! siFanny avait su qu'elle devait seule s'accuser de mon abominable vengeance 1

Enragé de ne pouvoir vaincre Topiniâtreté de son caractère, je la trahis. Je demandai à la débauche de tuer mon amour avec ma jalousie. Je me souillai volontairement, sciemment, au contact des lèvres impures de la luxure stupide. Chaque soir, froidement, comme un voleur qui s'embusque au coin d'une rue, je m'établis, en riant affreusement de moi-même, dans l'infâme repaire où je comptais, à force de volonté, assouvir ma soif de vengeance. En souriant amèrement encore, comme les traîtres qui songent à la confiance de leurs dupes, je portai avec moi dans les bras de ma maîtresse le hideux souvenir des créatures dégradées dont les vaines

caresses n'avaient pu lasser ma rancune ; et ainsi je trouvai moyen de commettre avec moi Fanny, sans qu'elle s'en doutât, -et de la plonger avec moi dans les mêmes exécrables souillures.

Mais j'élais mille fois plus honteux au retour que je n'avais été aveuglé de fureur au départ. Je me tordais les poings dans les rues et je m'arracliais les cheveux de désespoir. Plus jaloux, plus épris, plus étroitement lié, mal vengé, châtié moi-même et par moi-même, je me sentais accablé par le sentiment profond de l'inutilité de mes elTorts. Je ne sais quel dégoût physique me montait aux lèvres. Je me fais^s horreur. J'errms toute la nuit, au hasard, comme un malheureux sans asile, espérant vaincre par la fatigue de mon corps le tourment de mon cerveau. Accoudé sur le pwapet des ponts, je regardais tourbillonner au-dessous de moi l'onde noire de la Seine, moins sombre et moins fangeuse que les pensées qui se mouvaient dans mon esprit désespéré. Je piétinais dans les boues comme pour elTacer sous des souillures palpables l'impalpable mais réelle souillure qui, maintenant, salissait mon amour. Et toujours, devant moi, glissant

FANiNY.

comme un fantôme dans les ombres qui coupaient la longueur des rues, je voyais l'image de ma maîtresse, avec son air calme, son front tranquille, ses yeux surpris, qui semblait vouloir m'irriter encore en me forçant à m' occuper d'elle, alors que je me demandais si je n'allais pas enfin me tuer pour l'oublier. Oh! l'horrible état qui ne laissait ni repos ni trêve à mes angoisses! qui m'excitait et m'accablait! qui, plongeant dans le dégoût mon désespoir, flétrissait ma jalousie sans l'apaiser 1

Un certain fonds de courage me soutenait pendant. Les luttes que je me livrais à moimême me tenaient en haleine. J'étais résolu à chercher le remède de mon mal jusqu'à ce que je le trouvasse, et décidé, si je ne le trouvais pas, à tenter quelque entreprise désespérée, pour enlever Fanny, malgré elle. On ne connaît pas assez les ravages qu'une idée fixe peut faire dans un cerveau. Insensiblement elle vous amène à envisager avec bonheur les choses qui révolteraient les consciences les moins timorées.

Après avoir mûrement réfléchi, je me décidai au pénible sacrifice de la dernière concession. J'étais connue un malade qui, comprenant enfin qu'il ne peut guérir, pactise avec son mal et s'arrange de manière à souffrir

le moins possible pendant le reste de ses jours. Je te pardonne tout, — dis-je à ma mattresse, — je ne te parlerai plus de nos éternels sujets de discorde ; je n'examinerai plus ta conduite ; je ne sonderai plus tes sentiments ; je te permets tout, j'accepte tout, hors cet abominable partage qui m'a tant fait souffrir et qui n'a que trop duré. Je n'eu veux plus, j'aime mieux te savoir malheureuse; j'aime mieux te voir morte; j'aime mieux mourir. Sois loyale avec moi, je t'en supplie, — ajoutai-je avec tristesse, — car cela me fait un mal affreux de douter de toi.

— Ëh bien , il n'y aura plus jamais de partage,— répondit Fanoy en me serrant la main ; — ne t'inquiète plus, ne souffre, plus. Au retour de mon mari, je profiterai du prétexte de ses dernières insultes pour lui imposer mes conditions. Je vivrai totalement séparée de lui, dans sa maison. Et ce sera pour la vie. Ainsi, sois rassuré, Roger, sois enCm heureux. 11 n'a pas dépendu de moi que lu ne le fusses plus tôt.

— Tu me rends la vie I — dis-je, en me jetant k ses pieds et les embrassant de mes deux bras.

— Cfier enfant I

tois, tu crois devoir i juro encore de m'avc de Iraliison entre no qtiejejure? — dit-el sourit de nouveau, n jura.

depuis lors je me s Ma jalousie demeura venir d'un rêve qui temps à autre. Je red i^apparut large et bell

Cest pourquoi le retour du mari ne me causa d'autre ennui que celui qui devait résulter de la fréquence moins grande de mes entrevues avec sa femme. L'été était revenu; Fanny habitait de nouveau sa maison de campagne, et je la voyais quelquefois le soir, dans le pavillon du parc, et plus souvent, chez moi, à Paris, lorsqu'elle avait trouvé quelque prétexte

pour passer une journée en ville. Elle paraissait un peu plus libre que par le passé, — du moins prolongeait-elle souvent ses visites; — mais elle semblait, plus que jamais, soucieuse et préoccupée. J'attribuais son trouble aux ennuis' que devait lui susciter le respect de sa parole. Je pensais que de nouvelles discussions, de nouveaux tourments la rendaient malheureuse, et, la plaignant de tout mon cœur, je Tencou-

, ^„.,,uii je UC

Macnjiduiledo la f,,.

in<.'i,L où ji: nnvaiH j vclle, — en l'atlribi respect de son senne pris un fait qui me jamais dans une mer Depuis que j'avais prit, je vivais d'une amis m'étaient reveni à eux. De nouveau, je Un jour, à ma gran( des propos quasi scai compte du mari de m dernier voyage en Ang il s'était amouraclié d' de débuter au Tliéâtrc tirée du théâirp. .>t -tr

FAMNT. 199

Fanny, mais brune comme le sont les filles du Nord, avec un beau teint rosé et de fins cheveux de soie qui se déroulaient languissamment en longues boucles jusqu'à la naissance de sa poitrine.

Ravi de cette nouvelle, je me promis naïvement d'en faire part à Fanny, afin de la fortifier dans sa résistance et de lui fournir un terrible argument contre notre ennemi, s'il continuait à la tourmenter. Mais une nouvelle surprise m'attendait, qui devait dépasser toutes les autres d'une prodigieuse hauteur. Fanny, comme tant d'autres femmes, tout en trom pant son mari, ne voulait pas qu'il la trompât. Irritée de mon air triomphant, elle ne crut ni à la réalité de l'histoire, ni à la sincérité de ma justification. — Ou vous avez été dupe d'un mensonge, — me dit-elle, — • ou vous avez forgé ce conte, à plaisir, pour me tourmenter. Ce que vous me dites me fait une grande peine. Je suis tellement froissée de la grossièreté de vos sentiments, que, quoi que vous fassiez maintenant, je ne pourrai plus vous pardonner. Sachez que mon mari m'aime toujours. Le chajgrin qu'il éprouve ne me le montre que trop. Je tiens loyalement le ser-

...biuc ^jiis i luee ae i gcs. Faiiiiy me iiio |iarl;ui1 de n sa sasci arraché, de ntaprélei âe l'inlidélité bien r détestais. Dans ma pe reuse d'apprendre qu s'éloignait d'elle, co temps, s'était éloignéi des actions de grâce ; tais contre une sourdf vement oITensé, des avaient, k mes yeux, 1 la jalousie. C'était à ei

De nouveaux soupçons me vinrent à Tesprit, Ils étaient mille fois plus cruels que tous ceux qui, précédemment, m'avaient fait souffrir. Mais cette fois il ne me fut pas facile de les accepter docilement. La méfiance venait de se glisser dans mon cœur comme une .vipère, et le germe du poison qu'elle y avait déposé circulait dans toutes mes veines. Ma jalousie plus ardente, en se réveillant, se transforma* La seule excuse qui pouvait un peu l'apaiser était à jamais anéantie. Ce n'était plus de partage maintenant, mais de la plus lâche trahison que j'accusais ma maltresse. A tout prix alors, je résolus d'éclaîrcir mes doutes. Je ne dis rien à Fanny, je ne parus soupçonner rien. Mon visage mentit comme ma parole. Comédien parfait, j'affectai la plus grande liberté d'esprit, pendant que la mort habitait mon cœur.

Pour la première fois de ma vie, j'agis en homme. Je fis par moi-même et par moi seul tout ce qu'il fallait pour découvrir la vérité. J'achetai, sous un nom supposé, la maison de campagne contiguë à celle de Fanny. Je m'y installai secrètement. Tout le jour, tapi derrière mes volets, j'écoutais les moindres bruits qui montaient de la maison voisine, et je regardais tous les êtres qui franchissaient le seuil de sa porte, comme si je me fusse attendu à voir quelque étranger venir me dérober la femme qui était mon bonheur. La nuit, je me glissais à travers la clôture d'arbustes qui séparait nos deux parcs et j'errais sous les fenêtres de Fanny, comme un voleur qui étudie la demeure où il a résolu de s'introduire. J'appris ainsi à connaître toutes les habitudes de la famille que j'espionnais. Les heures du lever, des repas, du coucher, me devinrent familières. Je voyais le matin les domestiques ouvrir lea portes et les fenêtres, et j'entendais le bruit des meubles dérangés pour approprier leschamJbres et le salon. Vers huit heures, le maître descen* (lait fumer dans le parc, où il retrouvait ses enfants. A neuf heures Fanny paraissidi enfin en négligé de campagne. Elle faisait quelques

tours de promenade avec eux. A onze heures tintait la cloche du déjeuner. A midi le coupé attendait à la porte. Le mari Sortait et ne rentrait plus qu'à sept heures pour dîner. Souvent, pendant l'après-midi, je voyais ma maltresse, assise au pied d'un arbre énorme qui couvrait d'ombre une grande place, causer avec ses enfants, lire ou s'occuper à quelque travail d'aiguille. Elle recevait de nombreuses visites. De trois à six heures, quand le temps était beau, ce n'était, autour de la pelouse, qu'une longue file d'équipages dont les chevaux piaffaient dans le sable, à l'ombre des arbres, en secouant leur mors, pendant que des groupes de jeunes femmes et de cavaliers, assis sur des chaises de bambou, causaient, riaient et buvaient des boissons à la glace. Tout ce monde partait vers le soir, les hommes caracolant aux portières ou réunis derrière les voitures, fumant des cigares et s' acheminant au petit pas. Fanny faisait les honneurs de chez elle avec une grâce charmante ; elle changeait souvent de toilette, et je voyais bien, de ma fenêtre, que les femmes surtout s'occupaient fort de ses délicieux ajustements. Pour elle, elle n'y prenait pas garde, comme si elle eût toujours été parée sans s'en

i-t:ii(rai[.

Les jours 011 F; l'aris, elle iiioiiLiii mari. — Lequel de — me

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PANNY.

jours, Aboyant que mon espionnage ne m'apprenait rien, je me lassai d'un aussi futile espionnage. A peine avais- je acquis le droit de supposer que Fanny tenait sa parole parce que son mari, tout en se promenant avec elle, paraissait exclusivement occupé de ses enfants. La fréquence des visites qu'elle recevait, d'ailleurs, m'empêchait de la voir livrée à ellemême, autant que je l'eusse voulu. Je résolus de m' introduire dans sa maison, sans qu'elle le sût. Elle était devenue avec moi d'une froideur inquiétante. Elle était distraite. Souvent, avec une insupportable émotion, je la voyais de loin, lorsqu'elle se croyait seule, se laisser tomber sur un banc et cacher sous son mouchoir son visage baigné de larmes. En huit jours mes soupçons avaieat centuplé.

Ce fut par une b exécution l'horrible vait décider de ma qu'il était, mais il les éloiJes répai)dai ciel. J'ouvris la de éUge de ma uiaisi Fanny ; j'assujettis j'enjambai la rampt du balcon de la mt pied sur la dalle du jambai la barre d'aj O'ahnriî io rr.^i'.; :

PANNY. Î07

de la maison. En me baissant sur les genoux, je m'aperçus d'abord que cette fenêtre n'était pas complètement fermée. Les bords des deux vantaux posés l'un sur l'autre se touchaient, mais laissaient passer entre eux un mince filet de jour. Deux rideaux de mousseline blanche, tendus devant les vitres, me laissaient voir

toute la chambre à travers une teinte laiteuse et douce qui estompait un peu les objets.

Je me rappelle tout encore. Au fond de la chambre il y avait un grand lit ouvert surmonté d' une couronne d'ébène sculptée d'où pendaient des rideaux d'étoffe brune qui se détachaient sur la blancheur des draps. Devant le lit, un tapis étroit ; à droite , une commode ; près de la cheminée , un large siège de cuir à dossier très-élevé. Que sais- je? Je crois qu'il y avait encore d'autres meubles, mais je ne les regardai pas.

Je ne vis d'abord personne dans la chambre. Une grosse lampe de cuivre, coiffée de son abat-jour vert, l'éclairait inégalement, rabattant la clarté sur le parquet et laissant le plafond dans l'obscurité. Le lit se trouvait ainsi coupé dans le sens de sa longueur par la zone de lumière. Conune je me penchais sur la vitre

208 PANNT.

pour voir s'il était occupé, une ombre passant lentement entre la lampe et la fenêtre se pro* jeta sur les rideaux blancs. Mon cœnr battit plus fort. Je m'aplatis au ras de la dalle en me reculant un peu.

Je le reconnus. C'était lui; je le vois encore. Le vent tiède de la nuit d'août soupirait autour de moi dans les feuillages; un oiseau chantait dans un buisson ; des odeurs de baume montaient du sol : mais je ne voyais, je ne devinais, je ne sentais que lui. Tendant le cou pour appliquer mon œil dans l'entre-bàillement de la fenêtre, je le regardais avec une muette stupeur, comme s'il eût été extraordinaire pour moi de le voir debout dans une chambre de sa maison. Il avait les pieds nus dans de larges sandales de maroquin jaune; un pantalon de flanelle blanche très-lâche était sanglé sur ses reins. Le buste découvert, le col rabattu, les manches de sa chemise roulées jusqu'aux coudes , il allait et venait par la chambre , fumant un cigare, remontant sa montre, se regardant au miroir et s' étirant les bras. Il s'assit enfin sur le grand siège de cuir, croisa sa jambe sur son genou, et, la balançant un peu, laissa tomber sa sandale.

FANNT. 209

Longuement je le regardai. Il méditait. De ma place je voyais parfaitement la plante de son pied nu relevé à la hauteur de men œil, et son bras musculeux étendu sur le bras du siège de cuir. L'autre bras allait et venait de son genou vers son visage pendant qu'il portait à ses lèvres le cigare dont l'odorante fumée s'exhalait vers moi.

Tout à coup il tourna la tête vers une porte placée au pied du lit que je n'avais pas vue encore. Cette porte s'était ouverte, et, dans l'encadrement obscur qu'elle découpa au fond de la chambre, je vis, en doutant de ma raison, une forme vague éclairée de face par un bougeoir qu'elle tenait à la main.

Puissances du ciel I c'était elle 1 Dieu bon ! Tu ne me foudroyas pas au moment où je l'aperçus. Elle entra lentement, posa son bougeoir allumé sur la commode, et, traversant toute la pièce dans le sens de sa longueur, elle se dirigea vers lui qui la regardait tranquillement et ne se levait pas.

Elle était à demi vêtue de ce nonchalant costume que je lui avais vu quelquefois porter le matin, lorsqu'elle faisait avec ses enfants un tour de parc en sortant du lit. C'était une robe

roiKies et s allaissj toiillrs sur sa ninj, sot] air t'k'njvl dt' | Mais que veiiait-i.

à cette heiue? qui le souvenir de son e nue sur le seuil? E pas se douter qu'e!

que.par leiDonde, I elle, à l'excppiion i devant elle, avec ur gardait.

Une lueur d'espoi ce ne fut qu'une luei et sur mes mains, pc nissait la vitre, je ; comme si la dalle e

PANNT. SU

un dernier coup de cognée. Cependant j'entendis des paroles, et, réunissant toutes mes forces, je me relevai sur les genoux et sur les poings.

Alors je vis qu'elle allait et venait lentement par la cbambre comme une personne qui se sent chez elle. Elle touchait vaguement, d'un air distrait, aux objets déposés sur les meubles, ainsi qu'elle avait fait souvent chez moi. Son mari la regardait toujours. Ils causaient, mais j'étais trop ému pour entendre rien qu'un léger murmure. Elle tournait autour de lui , calme et perfide, avec ses yeux doux et bleus, son air de simplicité vague. Par moments, elle souriait à demi d'un sourire pâle. Cela me parut quelque chose de forcé que ce sourire qui détendait ses lèvres et n'éclairait pas son regard. Elle n'était ni soucieuse, ni rêveuse, ni émue. Elle était parfaitement à son aise, naturelle encore et toujours tranquille. Elle savait si bien que ce qu'il y avait de plus attractif en elle, c'était son irritante tranquillité.

A son tour, son mari se mit à sourire. Je vis ses dents blanches briller. 11 paraissait se défendre avec bonhomie contre une accusation qu'elle énonçait, non. pas avec colère, mais

reparti s'alluma :

[lassait pncore (k

pied nu de sa ro

posa ]e pied h tei

tirant tranquillemt

résistât, il la fit a;

C'ept alors que j

mes joues, sur ma

cieusemeiit les lai

vaient retenir mcf

tout enfin; je voyai

ne voulusse pas voi

pas un rêve, quoiqi

puis pas exprimer 0

meilleur de moi-mé

sait de mal de regai

rais s'abandonner i

FAWNY. tî3

comme la pureté de son profil, comme l'expression de ses yeux bleus. Pour lui , la retenant de son bras coudé sur sa taille, il caressait nonchalamment sa joue de sa main libre. Enfin elle posa son bras ployé sur son épaule et se tourna paresseusement vers lui. Je la vis alors par derrière; ses cheveux roulaient sur son dos, et sa robe s'étalait sur le parquet avec une impudeur splendide. 0 l'exécrable créature, pleine de grâce et d'abandon, qui s'affaissait sur cette épaule virile 1 *

— Cela n'est pas possible 1 criait ma conscience; — cela ne sera pasl — Maïs, approchant sa bouche épaisse de sa joue pure, l'autre l'embrassa, et, tout bas, lui dit quelques mots à l'oreille. Elle fit non, sans rougir, plusieurs fois, de la tête. Il insista en souriant, par politesse. Et elle, en résistant, peu à peu elle s'abandonnait I Cruelle femme! comme elle prolongeait mon supplice 1 Leur débat muet dura quelque temps. Je ne sais comment il se fit que sa ceinture se dénoua soudain et roula dans les plis de sa robe. Je pleurais toujours. Elle se leva enfin; cette femme de rayons et de fleurs, et, d'un seul mouvement des bras et des épaules, elle fit glisser sa robe à terre sur ses pieds. Je

fois je l'avais vue i joiios avec mes oi l'avait suivie.

Et pas d'arme eu tement l'égorger, la dans les entrailtes Tout son sang n'eu abominable torture qui voit le lion pos m'étais dressé sur fenêtre, et, les ong la face en sueur, a hoquets, avec des ti dans la chambre san rible. Et je criais : soit pas I je ne le vei cillant, furieux, horE

PANNY.

nais enfin à voir. J'essayai d'avancer; je ne le pouvais plus; quelque chose de puissant qui voulait me punir m'avait cloué les talons sur la dalle, et cela me faisait éclater de rire. Horreur ! moi qui assistais à cela, comme si j'étais devenu fou, j'y prenais un plaisir sans nom dans les langues humaines. J'essayai encore d'avancer, car j'avais entendu des soupirs, et je voulais savoir de laquelle de ces bouches ils s'exhalaient. D'un prodigieux effort de tous mes muscles , je

parvins à détacher mon épaulfe de la muraille et je fis encore un pas ; mais tout mon sang refluant soudain dans mon cœur gonflé, je perdis r équilibre et je tombai comme une masse sur le balcon.

QuandjQ revins J et fermée. Je promi sans pouvoir les f; balcon dans sa Jo tout élait fermé, to me tenait. A tout \ femme que j'exécrai sens, avec mon àan comment pénétrer j par les deux mains tomber dans le jard de la maison, pesant les forcer; maisj'éta

nous, ne s'est pas écroulé! — Tout à coup^f© me relevai, et, sans plus penser à rien, je m'élançai à travers la nuit, rapide, comme si j'avais eu des assassins sur ma trace. Je parcourus tout le parc; je franchis la clôture, je coupai la route, j'entrai dans les champs, et, tout droit, toujours courant, tête nue, pleurant et parlant tout seul, je m'élançai comme un malheureux daim qui traîne après soi la meute féroce attachée par les crocs à ses flancs.

Où j'allais? je ne le savais pas. Je fuyais ce spectacle. Je me sauvais à toutes jambes, le plus loin possible, pour ne plus voir l'image affreuse qui était restée dans mes yeux. Trahi 1 trahi ! criais-je à perte d'haleine pour m'exciter à courir. Je tombais dans des trous. Je me relevais meurtri, couvert de sueur et de fange, et me remettais en route, au hasard, dans une obscurité effrayante. Je me lançais à corps perdu dans les haies d'épines ; j'y laissais des lambeaux de mes vêtements et je passais. Des branches invisibles m'arrêtaient soudain en me frappant la poitrine ; des broussailles me fouettaient la face et les épaules; je m'arrêtais en pleurant; puis je continuais à marcher vite. C'est ainsi que je traversai les rues désertes des

eût été entrain ronde iniiiii'Hsc je courais eiicoi encore. — 0 ms savais combien , Tout à coup l'eau. Devant n noir qui glissait de droite à gauci

reflet d'argent si blait un énorme Un* vançai en trébuc nappes d'eau du de marcher. Une Je regardai le ciel

autour de mes pieds tremblants. Enfin ne pouvant plus attendre, abîmé d'émotion et de fatigue, en murmurant un nom, en sanglotant comme une femme, je m'affaissai sur moimême et roulai dans l'eau qui courait vite en clapotant, dans sa marche obscure.

Après cela, je ne sais plus ce qui se passa. Un froid horrible m'avait englouti. Des sifflements déchiraient mes oreilles. J'étouffais. Plusieurs fois je me dressai sur les genoux, emporté toujours par le poids des eaux. Enfin j'oubliai tout; je crus mourir.

Quand je me retrouvai vivant, j'étais dans mon lit, la tête en feu. J'ouvris des yeux hagards. Tous mes membres tremblaient. Une fièvre horrible me secouait le corps, de la nuque jusqu'aux orteils. Auprès de moi, deux amis me regardaient. Je parlai. Ils hochèrent la tète. Un homme vint et me toucha le bras. 11 haussa les épaules et partit. Je me remis à trembler dans mes draps. Gela dura pinceurs jours.

J'appris depuis que des pécheurs m'avaient

FAKNY. Î2I

VU gisant le matin, au bord de la Seine, les pieds dans l'eau, la tête renversée dans la vase, évanoui. Ils me fouillèrent, trouvèrent une lettre dans mon portefeuille et me ramenèrent chez moi, à Paris. En route j'avais le délire. On me crut fou. Je l'étais.

CependantFanny, qui ne sav^t rien et s'étonnait de ne pas me voir, vint unViatin; mds mon valet, en pleurant, l'arrêta sur le seuil, et lui conta ce qu'il savait. — Il a voulu se noyer — lui dit-il, — et maintenant il est fou. — Mais elle ne voulut pas croire au suicide et supplia pour entrer. Ce jour-là, une fatigue sans nom, qui ressemble à celle des cadavres abattus dans leurs cercueils, me tenait cloué sur le dos, les bras étendus-, les yeux ouverts. Tout à coup, j'aperçus, dans l'encadrement de la porte qui s'ouvrait au pied de mon lit, une forme humaine qui se tenait debout et n'osait pas avaacei". Je ne sus d'abord quelle femme c'était qui venait ainsi me voir, — moi moribond, — parée d'étolTes d'été si élégantes et si fraîches, avec des bracelets aux bras et des fleurs à son chapeau ; et je r rassemblé le visai'e et les

pour les empêcher de s'écarter. Mes ssxna s'étaient levés et se tenaient au fond de la chambre , afin de respecter^ autant qu'il était possible , un secret qui ne voulait pas être pénétré. La femme cependant s'avança vers moi et j'entendis les froissements de sa robe. Elle se pencha sur mon lit^ et, des deux mains, souleva son iFoile. Gela me rafraîchit l'âme de voir se pencher ainsi sur ma face ce frsds visage pétri de grâces et comme parfumé de santé. — Fanny I — m'écriai -je tout à coup, en levant les deux bras. Elle s'aflaissa en sanglotant sur md poitrine. Mais la mémoire m'était revenue avec la connaissance , et , la frappant au front de ' mes poings fermés, je la détachai de moi en m'écriant comme un furieux : — Va-t'en d'ici 1 — Elle crut que j'étais fou encore et se détourna en pleurant; mais, retrouvant un reste de foixe dans ma colère, je la frappai encore à l'épaule, et, m'élançant de mon lit , je m'abattis sur elle et roulai k terre à ses pieds.

Quand la raison me revint, je suppliû mes gardiens à mains jointes de ne plus laisser pénétrer cette femme chez moi. Mais ue pouvant rien soupçonner de ce qui était arrivé, et croyant toujours à ma folie, elle revint tous les jours , — On me l'a dit depuis, — et tous les jours, en se tordant les mains, elle demandait k me voir. — Le médecin l'a défendu — répondait mon valet inflexible. Alors elle olTrùt de l'or et des bijoux. Mais quand elle avait enfin compris que sa vue pouvait me tuer, elle s'en allait en priant Dieu de me guérir et lui offrait sa vie en échange de la mienne. Je ne savais rien de cela alors. Les jours se passaient , et , pour mon malheur, grâce aux bons soins dont j'étais entouré, peu à peu la vie afiluùt en moi, chassant la fièvre.

Au bout de six semaines j'étais en pleine convalescence. Déjà mes amis m'avaient quitté. Plusieurs fois mon valet me demanda si je voulais enfin recevoir cette personne qui paraissait tant m' aimer et dont la vue, un jour, m'avait fait tant de mal. Mais, toujours en secouant la tête je m'écriais : — Je te chasse, si tu la laisses pénétrer ici. — Cependant, peu à peu, le désir de la voir une fois encore s'installa en moi et devint enfin un irrésistible besoin. Je fis causer mon serviteur inquiet, qui ne comprenait rien à ma froideur. 11 m'apprit tout ce que j'ignorais encore : elle venait chaque jour, et il ne savait plus que lui dire pour l'empêcher d'entrer. — Si elle vient aujourd'hui, — murmurai-je tout à coup, en rougissant, — je la recevrai.

Je me sentais ému comme si quelque funeste

espérance voulait essayer de renaître en moi. Abattu par la maladie, je ne conservais presque plus de colère, mais une douleur intense m'avait envahi , et je croyais , — tant j'éprouvais de dégoût de tout ! — que je ne pourrais plus vivre. Je ne songeais à la nuit horrible où la trahison s'était levée devant moi que comme à un mauvais rêve. J'aimais toujours et je méprisais en même temps la femme gracieuse et perfide dont l'image ne me quittait pas. J'attendais quelque chose de confus qui devait tout terminer.

Enfoncé dans un grand fauteuil, auprès de ma fenêtre , les yeux fermés , je couunençais à repasser dans mon esprit ce que je voulais dire à l'infidèle, lorsque je me sentis prendre la main , et des pleurs avec des baisers sur ma main se mêlèrent. J'ouvris les yeux. A genoux, à mes pieds, pâle, mais belle encore, trop belle! elle se tenait, me regardant avec une éloquente tendresse. Un parfum montait d'elle à moi. Nous ne parlions pas. Je me mis à pleurer.

Elle se leva, m'entourant maternellement la tête de ses deux bras nus et m'embrassant le front et les cheveux. Je me laissai faire , parce

£26 FANIIT.

qu'il me semblait doux de recevoir ces* caresses que j'avais le droit de recevoir tant que je n aurais pas parlé. C'est pourquoi je ne parlais pas. Enfin, comme je pleurais toujours et ne l'embrassais pas, elle me dit : — Ton amour s'en est-il allé, Roger?

— Pas encore, — répondis-je en me cachant le visage des deux mains. Mais elle ne comprit' pas et se tint debout devant moi, inquiète.

Je la regardai. J'étais surpris. — Je t'en supplie, Fanny, dis-moi que c'est un rêve, ou que je suis fou. Dis-moi que je ne dois pas te balr, car cela me fait trop de mal.

Elle ne rougit pas. Elle ne pâlit pas. Vraie comme la lumière, se croyant peut-être ellemême , elle me caressa doucement ; elle semblait étonnée.

Mais, réunissant toutes mes forces, je soulevai sa taille charmante dans mes bras et la fis asseoir en face de moi. — Je sais tout, — lui dis-je.

— Quoi ? Que sais-tu?

— J'ai tout vu.

— Mais quoi ?

— Pourquoi m'as-tu trahi ? — m*écrîai-je ; — tu n'as pas cédé, car ce n'est pas lui qui est

fc'ifhl

allé à toî, maïs toi à lui; c'est toi qui, changeant bassement de rôle, es allée chez lui pour le séduire.

Elle ne pâlit pas encore, et voulut parler. Mais la tenant sous mon regard, sans colère, froid comme l'acier, je continuai : — Faut-il te dire tout? Je m^ méfiais de toi. J'achetai la maison qui touche à la tienne, à Chaville...

Ici elle pâlit, et dit : — Eh bien?

— Une nuit, nuit horrible! il y avait déjà quinze jours que vainement je t'épiais. Au risque de ma vie, je parvins à m'introduire sur le balcon de ta maison. Je ne sais l'heure qu'il était. A genoux, derrière la vitre de la chambre de ton mari, je le vis. Je voyais tout, comme je te vois. Il était seul. Tu entras...

— Cela n'est pas ! — s'écria-t-elle en blêmissant plus affreusement encore. Elle avait l'air d'une morte assise sur une chaise, en face de moi.

— Faut-îl continuer? — ajoutai- je. — Tu portais une robe de cachemire bleu. Tu avais les cheveux défaits, et l'on voyait briller la peau blanche de ta poitrine. Tes* pieds jouaient dans tes mules de satin et de dentelles. Tes bras étaient nus. Tranquille comme toujours, mOme

238 FAriNT.

au moment où tu te parjures, tu ne maudis pas celui que tu venais assouvir, car tu as deux cœurs. Oh I Fanny ! tu aimes deux hommes, moi et lui.

EUe'secoua la tête rapidement, et d'une voix basse : — Cela n'est pas ! cela n'est pas I Tu ne me connais pas !

— Faut-il continuer? — ajoutm-je. — Tu lui reprochas sa trahison, qui est très-réelle. Il se défendit en souriant. Tu passas cent fois devant lui, car tu voulais le fasciner, sans qu'il s'en doutât, avec ton air de pudeur. Et tu réussis parfaitement, car il t'attira sur son cœur, et comme tu ne pensais pas à moi qui agonisais en assistant à cela, tu te laissas aller sur ses genoux...

— Assez! — cria -t- elle. Puis elle resta muette, à me regarder. Elle paraissait horriblement souffrir, mais elle ne pleurait pas. Ses prunelles se dilataient affreusement et ses lèvres sèches frémissaient. Je baissai les yeux par pitié pour elle. J'ajoutai cependant : — Sache que je suis resté là, moi qui t'adorais, et il paraît que la honte et la douleur ne tuent pas, car j*ai tout vu, et je ne suis pas mort.

Comme deux statues qui se font pendant aux

nlaJt^

FaNNY. , 229

deux bords des tombes, nous étions immobiles à nous regarder. Enfin elle dit : — Je dois vous faire horreur?

— Oui.

Elle se tordit les mains. Elle se levst. Elle tendit les mains au ciel. Enfin elle se jeta sur moi, comme sur une proie, et me serrant dans ses bras, à m'étouffer, affaissée sur mes genoux, contre ma poitrine, elle chercha mes lèvres e*t dit : — Eh bien ! je t'adore toujours !

Mais, en me relevant, je la rejetai à terre, et elle y resta.. Abîmée sur mes pieds, comme la Madeleine, les cheveux défaits, les bras noués autour de mes genoux, avec une abondance de larmes, elle criait : — Grâce! Pardon! Je n'avais pas la tête à moi ! J'étais folle ! mais je t'aime toujours! Aie pitié de moi! — Et elle me promit de se soumettre à tout ce que j'exigerais. Elle-même, elle proposa de fuir. — Tuemoi plutôt que de me repousser. Écrase-moi sous tes pieds. J'ai eu tort , mais ne me chasse pas. Je t'aime. Tu me déchires le cœur.

Je la relevai et la fis asseoir. Elle avait honte maintenant et se cachait le visage, mais je me sentais sans pitié. Ma fureur s'était allumée au récit que j'avais fait de mon supplice. Je la

laissai donc là , cette femme doDt la superbe m'avait si longtemps imposé. Elle voulait cependant me violenter, et tendait les deux bras vers moi ; mais, d'un geste, je les lui rejetais sur la face. — Sache que je t'exècre et que je t'adore, — lui disais-je. — C'est là mon cbâtimcnt, car j*ai pris la femme d'un autre et je mérite d'être puni. Tu n'es plus rien pour moi qu'une souillure. Tu es une idole abattue dans la fange. Je t'ai vue, toi si pudique d'attitude, avec ton visage céleste et tes yeux d'enfant ; je t'ai vue, grotesque et hideuse, te tordre et crier comme la louve sous les morsures du chien ; tais-toi I tu as fait pis que les créatures auxquelles cet homme affreux te compare : elles ne mentent pas , celles-là I

— Mais il est mon mari! — dit-elle.

— N'as-tii pas de conscience? Réponds avec franchise, s'il est vrai que tu sois un être intelligent et qu'une pensée ait dirigé ton action funeste. Qui te forçait à l'aller trouver?

Elle fil un immense effort, et, d'une voix saccadée, répondit : — Je voyais qu'il se détachait de moi. Je n'ai pas d'amour pour lui puisque je t'aime, mais je tiens à luK N'est-ce pas naturel ? Partagée entre le désir de con-

FANNT. 231

server son affection et la crainte d'être obligée de lui montrer une affection semblable, je veux le retenir lorsqu'il s'éloigne, et, quand il se rapproche, j'essaye en vain de lui échapper. J'ai cédé au devoir. Je craignais qu'il me quittât. La pensée de mes enfants abandonnés avec moi m'a rendue folle. Pardonne -moi. Cette femme qu'il a connue à Londres est la cause de tout. J'ai besoin de calme, ménage-moi. J'ai eu tort, car je t'aime, mais je ne suis qu'une femme. Et tu ne connais pas les femmes. Tu ne sais pas ce qu'il y a souvent d'honnêteté dans leurs trahisons.

— Et ton serment î — ra'écriai-je.

De nouveau elle se tordit les mains.

— Tu mens quand tu dis que tu as cédé à ton devoir. Tu n'as cédé qu'à l'orgueil. Gela te chagrinait de te voir quittée par cet homme que tu n'aimes pas, qui ne t'aime pas, qui t'opprime, qui te méprise et t'insulte. N'as-tu pas cédé aussi à la soif d'un abominable plaisir? Je te dis que j'sd tout entendu.

En ce moment nous nous regardâmes. Elle devint pgurpre, voulut fuir, revint vers moi et retomba sur les genoux : — Si tu savais combien je me déteste I Je voudrais arracher mon

238 FANNT.

cœur de mon corps. Mon cœur est pur. Il m*eût toujours suffi de te voir, de t* écouter, de te sentir auprès de moi. C'est parce que je t*aime, que tu es le seul être qui ne soit pas un homme^ pour moi. Je n'aime, au monde, rien que toi. Tu es ma vie. . •

— Tu m'aimes ! — m'écriai-je avec rage. ^ Mais comment m'aimes-tu? Au-dessus de moi, dans ton cœur si pur, il y a les vaines considérations du monde, des raisons de société, de plates habitudes ; il y a ton mari. Ne parle pas de tes enfants ! D'ailleurs qu'est-ce qu'un amour qui ne connaît pas la vertu des sacrifices? qui recule devant quoi que ce soit? qui^st limité? qui a des bornes? qui n'est pas un abandon absolu de la personne, de toutes ses pensées, de toutes ses affections, de tous ses devoirs, de toutes ses vertus? Se perdre pour l'être qu'on aime, détruire l'honneur et la sécurité (le son avenir, aller, pour lui , jusqu'au crime, et se torturer l'esprit à chercher des preuves plus hautes encore, n'est-ce pas la plus radieuse attestation de la passion exclusive, intolérante et superbe? L'amour, tu ne t'en es jamaisidoutée, ne songe à rien et ne se réserve rien en dehors de lui-même. Renégat sublime, il marche sur

PANNY. 233

les choses les plus saintes, puisant dans le bonheur qu il invente et qu'il donne la justification de son impassibilité. Mais toi ! femme des dévouements mesquins, des vertus étroites, des devoirs pâles, tu traites tout cela de folie. C'est trop haut pour toi ; tu n'y peux rien voir. Ce que tu aimes au-dessus de tout, c'est ta maison, c'est ton bien-être, c'est le luxe qui t'environne; c'est la fausse estime du monde, qui ne se soucie pas plus de toi que de personne ; ce sont les plus banales des relations : un tas de choses imbéciles ! Tu m'aimes , distu? Mais supporterais-tu l'abandon du monde? Je t'ai offert toute ma fortune; avec bonheur, de moi-même, je t'aurais tout donné; pour toi j'aurais volé les pauvres. Eh bieni» accepterais-tu la moindre gêne pour me rendre heiî^ reux? N'outrage donc plus l'amour, cette passion souveraine qui ne veut pas qu'une autre voix que la sienne murmure autour de son trône. Parce que tu t'es donnée, tu crois aimer? Va, j'ai tout vu, te dis-je. Tu étais avec lui comme avec moi. Il ne t'a pas plus coûté de passer de mes bras dans les siens que d'une robe dans une autre.

Elle se leva enfin désespérée et voulut paria.

234 FAIfllY.

tir. Mais je la retins, la poussai mx fond de la chambre, et, m' adossant contre la porte, les bras croisés : — Tu entendras toutl — iii*écriai-je. Et alors je me rois à haleter ; et, ne trouvant plus rien à lui dire, je la menaçai des poings, en trépignant et en criant; et elle me regardait de . côté avec une indicible terreur. Enfin, les paroles, une fois de plos, jaillirent de ma bouche : — Jamais je n'ai cru en toi. Je sentais si bien que tu me trompais, qu'à mon tour, — malheureux que je suis I — j*ai voulu souiller notre amour. Apprends-le donc si tu ne t'en es pas doutée ; moi qui t'adorais, je t'ai trompée avec les plus viles des femmes. Mais elle ne me crut pas, et, attribuant sans doute ce q^ie je lui disais à l'impuissance de la Kireur, elle fit un geste de dénégation [superbe. Écrasé de douleur, malgré moi, ma voix se fit alors douce et suppliante; toute ma colère tomba sous le poids de la pitié. — Sache donc, — murmurai-je en joignant les mains, — qud je t'aimais à la fois comme une mère, comme une femme et comme un enfant. Toute la piété, le respect, la tendresse qui peuvent se résomer en amour dans un cœur ; toutes ces choses dé* licieuses, trop touchantes pour n'être pas di-

FANNT. «35

vines» je les éprouvais pour toi, depuis le premier jour où je te vis passer dans ta grâce, dans ton calme suave, dans ta beauté. Apprends que je t'adorais pieusement ; que je ne songeais qu'à toi ; que tu habitais en moi comm» une seconde âme ; que je souffrais plus de tes maux que des miens; que, pour 't'ôter un doute de l'esprit, j'aurais en riant donné ma vie que je n'aimais que parce qu'elle te causait quelque plaisir. Vois, je pleure. De toi, j'aimais tout : tes enfants, ta mère, ta maison, tes gens ; les écarts irritants de ton caractère, tes dentelles et tes robes. Je crois que je l'aimais aussi, /tii, parce que son image, dans mon esprit, se mêlait sans cesse à la tienne. Jamais je n'aimai ma mère comme toi. Je l'aurais abalidônnée -. pour toi, avec tout ce que je vénère. Tu étais mon espoir étemel, mon plus doux bien, la parfaite image des choses pures. . .

— Grâce! — fit-elle en retombant à genoux. . ^

— Eh bien, Fanny, tu as pourtant marché sur ce respect, sur cet amour incomparable. Tu as marché sur mon cœur...

— Grâce ! — fit-elle encore.

— Comme le bœuf impassible qui écrase

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