‹ La vie parisienneChapitre 8 sur 50 · LES AMOURS A DISTANCE · texte numérisé non relu

LES AMOURS A DISTANCE

On compte bien des manières d*aimer.

Mais toutes ces manières diverses n'ont qu'un même but : la possession.

Il y a des gens qui aiment sans yiser à ce but : ce sont ceux qui aiment à distance. C'est une classe nombreuse et bien originale dans ses voluptés.

Cette classe se subdivise à l'infini. Nous avons d'abord les adorateurs d'actrices, qui se fanent, s'étiolent, s^abrutissent dans l'admiration d'une femme de théâtre, et dont la passion ne dépasse jamais les quinquets de la rampe. Cet amour les prend dans leur stalle et les quitte à la fin du spectacle. Ils

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no s'approchent jamais de Tidole, et se contentent de l'aimer de loin, le soir, sans jamais chercher à la voir le jour, lui parler, lui écrire. Ils Taiment comme femme de théâtre, et non comme femme, ce qui est loin d*étre la même chose.

Dans le monde, dans les concerts, dans les bals, dans les salles de spectacle^ on rencontre aussi le fmsemr dœU. Le faiieur dœil n'a pas de prétention positive et précise. U promène sur toutes les femmes son regard de vautour amoureux ; ses yeux sont illuminés d'un feu de charbon de terre ; il a toujours l'air d'un Européen lâché dans un sérail ; sa prunelle s'abaisse, se relève comme le soufiSet d'un accordéon. Pourtant, aucune femme n'est le point de mire de cette fusillade de regards. C'est au sexe entier qu'il en veut. Il fait tœil^ et voilà tout. Il aime à distance, et se contenue de ridée qu'on lui trouve de beaux yeux.

Le iorseur procède par d'autres moyens. Le taneur fait Tindifférent, le myope, le distrait, ne regarde personne, et emprunte tous y^s effets à son torse, toujours bardé d'une cravate à gros nœuds et d'un gilet bien étudié. Le torseur projette sa poitrine sur le devant d'une loge ou dans les embrasures de portes d'un salon, ou dans l'intervalle de deux rideaux de croisée.

Tandis que dans le monde les amoureux positifs se faufilent dans les groupes de femmes, parlent à Voix

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basse, se font donner des petites fleurs ou des coups d'éventail, ramassent des moachoirs et des mots qui tombait, les amoureux à distance, le faiseur éFœil^ le torseur^ ceux qui posent pour le regard ou pour le gi-let, se tiennent, comme nous le disions, dans les croisées ou les embrasures de portes, d*où ils aiment, sans rien dire, quelqu'un qui s'en aperçoit et n'est pas censé le savoir.

Une remarque en passant : Au thé&tre, le torseur chauve ne va Jamais à l'orchestre : c'est au balcon toujours qu'il expose ses nœuds de cravate et va ca * cher son crâne.

Dans un ordre d'idées et d'habitudes inférieures, qui n'est pas frappé de la multiplicité des suiveurs?

Le mtwur est un type parisien. Quelle femme étant sortie seule, le soir ou le jour, n'a pas à raconter, en rentrant chez elle, les angoisses que lui a causées l'ob* stination d'un suiveur \

Le suiveur est très-drôle à observer et à suivre. Suivez un suiveur dans ses évolutions. Une femme passe devant lui et réjouit sa vue par une tournure quelconque, par un développement de crinoline : le suiveur accélère son pas, dépasse sa victime, et se retourne bientôt pour juger de la beauté de l'objet de sa poursuite. Si l'objet est laid (ce qui est fréquent), Ze suiveur ralentit sa marche, lit des écriteaux, des

enseignes, et se laisse dépasser à son toar pour chercher mieux.

Si l'objet est beau (ce qui est rare), le suiveur compose son allure, se canibre, marche, sur la pointe des pieds, ajuste son chapeau, fredonne un air, regarde dans les boutiques pour attendre, passe, repasse, traverse la rue, envoie des regards de flamme, et continue ainsi son service d'escorte jusqu'au domicile de l'objet. Pendant dix minutes, il se poste dans la rue, regarde les fenêtres, et ne quitte qu'à regret la place où la vision s'est évanouie.

C'est surtout par les temps de pluie que le suiveur abonde et se passionne. Tous ces mollets que la malpropreté des rues contraint à se produire, tous ces bas blancs qui luttent contre les éclaboussures, lui révèlent des beautés de jambes invisibles par le beau temps, et le suiveur s'enhardit à lâcher des compliments, quelquefois sa carte ou des lettres au crayon toutes faites.

Le Musée, qui n'est plus depuis longtemps une exposition de peinture, est un champ ouvert aux filous qui veulent se compléter des douzaines de mouchoirs,

et aux suiveurs qui cherchent aventure.

Là, le suiveur est dans son élément : il coudoie doucement, il effleure les châles, et lit tout haut dans son livret pour rendre service aux curieuses qui s'arrêtent devant un tableau dont elles ignorent le sujet.

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Tout cela se fait sans but, sans mauyaise intention de troubler.des familles et des ménages, mais uniquement pour suivre^ pour aimer à distance.

En somme, l'adorateur d*actrices, le fauteur i'onl^ le torseur^ le suiveur , se contentent de préliminaires, d'espérances, et ne tiennent pas aux réalités.

Us préfèrent les moyens au but, l'aTcnture à la possession. Ce n*est pas de la timidité, c'est de l'imagination, c*est la recherche de l'infini.

LE PETIT MENAGES

Jamais, à aucune époque, il n'y eut moins qu'aujourd'hui de vertus intérieures, de vertus de famille :

Tout ce qu'on donnait à des aflfections intimes, à des devoirs domestiques, on le reporte sur des ambitions insensées et tout extérieures.

Les mœurs privées et surtout les sentiments privés sont corrompus et viciés; mais les mœurs publiques ont mmlleure apparence. Il y a moins d'honnêles gens, et plus de gens moraux;

G*est-à-dire qu'au temps des plus intolérables tracasseries religieuses on ne compta jamais plus d'hommes soumis à l'opinion de certains autres?

On craignait un peu Dieu; on ne craint plus que la publicité.

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On aime bien plutôt vivre en paix avec des jour naux qa'on redoute, avec des électeurs dont on a besoin, qu'on ne cherchait à mériter l'absolution d'un confesseur commode.

La Charte a fait plus d'hypocrites que TÉglise.

Parlons des actrices.

Le temps est loin où mademoiselle Glotilde, la célèbre danseuse de l'Opéra, adorée par le brillant Pignatelli comte d'Egmont, et par Tamiral espagnol Mazaredo, dépensait quinze cent mille francs par an.

D'abord, qui est-ce qui a encore et qui est*ce qui donnerait à présent quinze cent mille francs?

L'hypocrisie publique n'encourage que Tusure qui se cache et ne pardonne plus à la prodigalité qui se montre.

Ce qui fait que Fart dramatique marche à sa perte.

Au produit modestement rétribué d'un talent remarquable, une actrice ajoutait jadis le produit d'un Anglais follement riche ou d'un général qui avait fait fortune.

Aujourd'hui, ce sont les théâtres qui payent les actrices, comme d'anciens Anglais, comme d'anciens généraux; tous les entrepreneurs s'y ruineront; c*est pourquoi l'art dramatique marche à sa perte.

En attendant, voici ce qui se passe :

A défaut de gens riches, ou prodigues, ou indé« pendants de l'opinion des chambres et des journaux.

*e Vjh?.

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i*actrice s'arrange une vie d'épargne et de lésine, un intérieur de prose et d'ennui, et.se livre aux tristes et froids détails du pot-au-feu.

Elle se marie.

Au lieu de rêver un grand état de maison, de riches toilettes, elle abaisse ses regards sur les charmes d'un petit ménage maussade, mais légitime, et l'époux qu'eUe choisit, c'est celui qui vocalise le matin avec elle, qui se poignarde le soir pour elle, qui bat des entrechats dans ses jambes, avec qui elle a l'habitude de vivre, de travailler, de voyager; avec qui elle con» fond sa voix, son haleine, qu'elle embrasse,' qu'elle tutoie. Elle épouse un acteur, un chanteur, un danseur, ou un chef d'orchestre.

Tous deux vivent dans leur coque, utilisent leurs mères mutuelles, soit par la cuisine, soit par les raccommodages, rançonnent leurs directeurs, courent la province, ramassent des gros sous, qu'ils placent à la caisse d'épargne^ prennent du ventre et font souche d'huissiers ou d'avocats.

Ou bien, ellenesemarie pas.

Elle écoute son cœur; son cœur lui dit :

Tiens, voilà un honune de lettres, spirituel, il n'a pas d'argent.

Tiens, voilà un jeune homme du monde, élégant, Dien né; il n'a d'argent que ce qu'il lui en faut pour payer la sialle d'où il te lorgne.

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Tiens, Toilà un homme d'affaires, un spéculateur; il ne possède que son cabriolet.

Tiens, voilà un journaliste, un vaudevilliste, ce que tu voudras, tu as le choix; tu peux les aimer : lea ruiner, non.

Et elle aime.

Commence alors un petit ménage illégitime. Pour ces unions les deux dots sont n^i^lées : deux cœurs.

C'est effrayant comme on s'aime i à la différence des liaisons d'autrefois, qui consistaient en visites attendues, et dont les conventions étaient d'une part beaucoup d'argent, de l'autre peu d'amour; on se voit sans cesse, on ne se quitte pas, on se voit trop, et Ton arrête ainsi ses conditions : de l'amour tous les jours; de l'argent quelquefois.

U époux de ce petit ménage s'identifie avec la profession de son épouse; et, à l'inverse de ce qui se passait quand l'actrice devenait, par les sacrifices fastueux de son protecteur, en quelque sorte une grande dame.

C'est lui, au contraire, qui devient acteur, plus acteur même que Tactrice à qui son existence est liée.

Quand elle est sur les planches, il respire pour elle,

parle pour elle, l'accompagne du regard, la soufQe

quand la mémoire lui manque, s'émeut, s'agite, frissonne, passe du froid au chaud, du rouge au pâle, et

joue tout seul, sans interlocuteur, un drame intime

et réel.

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