‹ La vie parisienne sous la République de 1848Chapitre 11 sur 28 · BULLIER · texte numérisé non relu

BULLIER

Directeur du Prado (1) et de la Closerle des Litas. Carrefour de l'Observatoire, à l'issue du Luxembourg. »

Ce régime a subi bien des attaques, mais son éternel honneur, dans les siècles futurs, sera d'avoir été approuvé par BuUier.

Près de la Gloserie des Lilas, au n" 28 du boulevard Montparnasse, la Grande Chaumièie (où on avait pour la première fois dansé le cancan, où, en 1845, une polka inaugurée par Mme Louvinier-Grétry, maîtresse de danse, fit fureur) voyait sa vogue décroître chaque jour. 11 y avait bal les lundi, jeudi, samedi et le dimanche. L'entrée coûtait 2 francs le samedi, 1 franc les autres joui-s. Les étudiants y venaient de moins en moins. En 1853, la Grande Chaumière ferma, pour devenir une fabrique de boutons.

Rendez-vous d'un public plus élégant, la salle Sainte-Cécile, où le chef d'orchestre Rubner fit exécuter à cette époque la polka Sainte- Gécile, était située dans la rue de la Ghaussée-d'Antin (au n° 49 bis), de même que le Casino Paganini

(1 Le Pi-ido, bal d'hiver, s'ou' rait sur le passage du même nom, près du palais de justice.

(au n" 11) qui avait la prétention de remplacer l'ancien Tivoli, et où on donnait tous les mardis, jeudis, samedis et dimanches, des bals, des concerts, des « grandes fêtes champêtres «, avec un orchestre aérien [sic] de cinquante musiciens dirigés alternativement par Tolbecque et J. Rivière.

La salle Valentino rue Saint-Honoré) se rapprochait par le genre de ses soirées dansantes et musicales, les mardis, samedis et dimanches, par le prix relativement élevé, 2 francs, qu'elle faisait payer, de la salle Sainte-Cécile, et du Ranelagh, qui, le jeudi, attirait en 1849, lorsque la vie mondaine commençait à reprendre, les grandes lorettes et les étrangers de distinction.

Le Wdii.r/tall, rue de la Douane, 18, était un bal populaire, comme le C/tàteau-rouge (l)qai se transformait tour à tour en salle de danse, salle de concert, salle de banquet, salle de réunion, et auquel la Coiniiinnc de Prt/v'.v faisait, à l'occasion de sa réouverture, le dimanche 7 mai, cette réclame (2) :

ft De nouveaux embellissements ajoutent au charme de ce vaste jardin qui n'a pas cessé de jouir des faveurs du public, et qui les justifiera

(1) Le Chnl^au-Rouge était situé au n" 4 de la rue du Chùleau-Moulin.

(2) Dans son numéro du J mai is-t8.

encore cette année par la magnificence de ses fêtes. Le Château-Rouge offre, on le sait, la réunion de tous les plaisirs champêtres. L'orchestre, composé de 60 musiciens, dirigé par Mari, compte dans son sein l'élite de nos principaux artistes. Les feux d'artifice qui terminent chaque soirée excitent toujours la curiosité de la foule ; enfin de nouveaux règlements permettront à l'administration de varier; comme elle l'entendra, son programme, et plus d'une surprise en résultera pour la société brillante qui se presse chaque été dans cet établissement en vogue. »

Le nombre des musiciens n'ayant pas diminué (et on peut craindre, d'ailleurs, qu'il ne diminue jamais) les concerts étaient fréquents.

On en donna un, le 25 février 1849, à 3 ou 4 francs la place, avec les œuvres du compositeur Félix Blangini (i), dans la salle du Casino des Arts, boulevard Montmartre, 12, dont le journal de Proudhon, le Peuple, disait ([uelques jours plus tard (2) :

« Cette charmante petite bonbonnière est décidément le rendez-vous de la fashion qui vient, chaque soir, applaudir MM. lieymann, Forestier,

(Il Félix Blangini était mort à Paris, en L'^41. Ce concert fut une sorte dhommage posthume que lui rendirent ses anciens élèves.

(2) Le 4 mars.

-2^1f> LA VIK r\HISIKNNK

Triebat, Scheittman, Jaucourt, Mohr et Blancou, soliste aux Italiens. L'orchestre, composé de 48 musiciens, sera dirigé par Rousselle. Les frères Lj'onnet sont en possession de la faveur du public. » Los frères Lyonnet n'avaient pas mis longtemps pour être en possession des faveurs du public. Ils venaient à peine de débuter dans des « goguettes » et ils avaient dix-sept ans.

En avril et mai 1849, Mme Marie Pleyel se fit entendre dans trois concerts : à la salle Erard, où elle joua la Sicilienne, de Ravina (1) ; à la Salle Sainte-Cécile, où elle exécuta des fantaisies sur Nornia et la Tarentelle ; à la Salle Herz, où, avec Mlle Marie Mira, elle joua un duo à deux pianos sur des motifs des Puritains, de Bellini (2).

Un de ces concerts de Mme Marie Pleyel, le second, avait été organisé par \^ Société de V union musicale, fondée au début de l'année 1849 et qui rendit aux artistes de très grands services. Elle avait déjà pris l'initiative d'un concert qui attira le 18 février, dans la salle Sainte-Cécile, tous les amateurs de Paris, et dans le ])rogramme duquel je note: la symphonie en la de Beethoven, un concerto de Reis , pour piano, exécuté par Mlle Guénéo, un air du Crocia/o, de ^'erdi, chanté par

(l) Henri Ravina, pianiste français.'né à Bordeaux, en 1817. (2j V. dans la Presse (7 mai 1849) un compte rendu de ces concerts de Mme Marie Pleyel par Théophile Gautier.

\.\ IlL'i:. LKS PllO.ME.NAUES 'H~

Mme Mebert-Massy, un concerto de Viotti, pour violon, par M. Seanger, de l'ouverture de Montana et Stéphanie (1), de Berton.

L'année suivante, en l'évrier, dans le concert vocal que donna, dans la salle du Conservatoire, Mme Sontag (2), comtesse Rossi, elle chanta après l'ouverture du Proniélhée de Beethoven, le duo de Linda (3), avec Calzolari, et un air à^lphigénie en Tau ride, de Gluck.

l^e Jardin f/V/Zce/" fut utilisé à plusieurs reprises pour des fêtes de charité, notamment, le 29 mai 1849, pour une grande fête de nuit au profit des pauvres honteux de Paris. Le 24 décembre 1848, il y avait eu à Toccasion de la fête de rEo^alité,un concert dont le Peuple annonce, la veille, le programme :

« Dans cette patriotique réunion, c|ui aura lieu dimanche 24 décembre, à. 7 heures précises du soir, au Jardin d hiver, sera donné un grand concert vocal et instrumental, oîi seront entendus des

(1) Opérette en trois actes, paroles de Defaure, musique de Berton, jouée pour la première fois à l'Opéra-Comique le 15 avril 17yy.

(2) Née en 1805 à Coblentz, elle fil ses débuts à Paris, le 15 juin 1S26, au Théâtre-Italien, dans le Barbier. Mariée secrètement avec le comte Rossi, en 1829, elle renonça à la scène en 1.S30. Des revers de fortune l'obligèrent en 1848 à y remonter. Elle mourut en 1854.

(3) Linda di Chamonnis, opéra en trois actes de Rossi, musique de Donizetti ; joué dabord au Théâtre de la Cour à Vienne, en 1842, et la même année, le 17 novembre, à Paris, au Théâtre-Italien.

<î!"28 lA ME PARISIENNE

(■liaiits nulionaux européens, exécutés par les sociétés étrangères et par les corpoiations chorales (le Paris au nombre de 300 chanteurs... Voici le programme :

L'orchestre, composé de 80 musiciens, exécutera l'ouverture de la Muette, d'Auber; quadrille de Musard; une grande s^^mphonie.

Les Allemands, au nombre de 30, sous la direction du citoyen Muller, exécuteront des chants nationaux allemands.

La société chonde de Paris, au nombre de 120, sous la direction du citoyen Lévy, chantera le Vengeur, paroles de Lebrun.

« Les Enfants de Lutèce, au nombre de 70, sous la direction du citoyen Gaubert, chanteront : le ConibaL naval, VEnrôlement volontaire, Vépisode de 92, par Saint-Julien.

Les Céciliens, au nombre de 50, sous la direction du citoyen Claudel, chanteront : la Blouse, d'.V. Varney, le TrionipJie du Peuple, par Laurent.

Les Montagnards parisiens, au nombre de 40, dirigés par le citoyen Edmond Duot, chanteront : le Chant des Travailleurs, de Laurent Riller [sic).

La citoyenne Nautier chantera : le Xoël d'Adolphe Adam.

La citoyenne Ricci : la cavatinc du Barbier de Se ville.

La citoyenne Simon : la Fille du transpoi-tc, de •**

Le citoyen Chazot : les Adieu.v du Martyr, par Antonio Guilbert.

Le citoyen Henri : Appel à la bienfaisance par*"

Un orchestre et un chœur rustique accompagneront un duo chanté par hi citoyenne Ricci et le citoyen Henri.

Le Noël du paysan, fête de V Egalité par Pierre Dupont.

Huit voix à l'unisson chanteront : le Chant des Ouvriers, de Pierre Dupont, avec chœur au refrain.

Le citoyen Hennké LéAy, solo de violoncelle : le septuor final de Lucie, de Donizetti.

Le citoyen Léon Magnus : les Fleurs d'Espagne, solo de flûte composé et exécuté par lui.

L'orchestre et toutes les corporations présentes exécuteront la Marche républicaine d'Adolphe Adam, la Marseillaise et le Chant du départ.

L'orchestre sera dirigé par le citoyen \'illain.

Le piano sera tenu par le citoyen Rœcker. »

Des concerts à demi-populaires avaient lieu régulièrement dans la salle de la Fraternité, rue Martel, n" 9, et dans la salle Yalentino (concerts

:^3Ô La vik i'aiusiennE

Saiiit-llouoré), où le prix trontrée, les mercredis et vendredis soirs, était de i fr. 50.

A la même époque, c'est-à-dire au printemps de l'année 1841), débutaient les bals et les concerts du })arc d'Enghien.

Grâce à ses eaux thermales et à son lac, minuscule mais charmant, Enghien devenait un des coins les plus fréquentés de la banlieue parisienne. Les villas, imitations des chalets de la Suisse, y étaient déjà nombreuses. On y trouvait de très bons restaurants, parmi lesquels celui des Quatre- Pavillons.

(( Enghieu, écrivait Eugène Guinot (1), a du monde toute la semaine ; mais il y a deux grands jours, 2 jours solennels, le dimanche et le mercredi. Le dimanche est le jour de tout le monde, le mercredi est le jour du beau monde...

A la chute du jour, la foule se porte vers le parc, où l'appelle le retentissement de l'orchestre, où l'attire l'éclat des illuminations étincelantes.

De longues allées, d'épais bosquets, de l'eau, des fleurs, des statues, une admirable salle de danse, un vaste emplacement où sont réunis des jeux de toute espèce, voilà ce qu'on trouve au parc d'Enghien.

La salle des jeux est toujours pleine d'ama-

(1) Enijliicn cl lu vallée de M nilinoreiicy. Pans. lf>.")3, p. 37.

Bî' s

LA RUE. LES IMIOMENADES 'l'-VA

teurs ainsi que le tir au pistolet (1) situé à l'écart.

Dans la salle de bal, décorée avec goût, se pressent toutes les célébrités des bals champêtres, toutes les illustrations de l'été. On y voit régulièrjment figurer à chaque fête les danseurs renommés et les reines de la polka... Les concerts devront y être aussi brillants (pie les bals, et on le comprendra aisément quand on saura que M. Haumann, le célèbre violon, règne au parc d'Enghien et qu'il est là en qualité de propriétaire de l'entreprise et de directeur suprême des fêtes.

Le lac se prête aussi au divertissement de la foule. Sur cette magnifique pièce d'eau navigue une flottille de légères embarcations, gondoles vénitiennes.glissant doucement sur l'onde paisible, au bruit des chansons. Mais ce n'est pas seulement l'attrait de la promenade et de la pêche à la ligne que le parc d'Enghien offre aux amateurs, c'est aussi le spectacle des fêtes nautiques, des joutes, des combats navals et des représentations dramatiques dans l'Ile... »

On ne jouait pas seulement à Enghien, on jouait dans tout Paris. Le Palais-Royal, quoiqu'il fût devenu National, n'avait pas vu diminuer le nombre de ses tripots. Les journaux se plaignaient que, par suite d'une interprétation trop large et

(1) Tenu par Devisnies.

234 LA VIE PAUISIENiNE

trop libérale d'un décret du 28 juillet 1848 sur Je droit de réunion, on n'os.^t pas sévir contre une multitude de cercles, politiques par l'étiquette, mais qui n'étaient en réalité que des maisons de jeu (i).

« Ces jours sombres où furent brisées presque complètement en France toutes les relations sociales... » C'est ainsi que lord Normanby caractérise, au point de vue de la vie mondaine, cette période (2), et un autre témoin, le docteur Paumiès de la Saboutie, explique pourquoi, dans la classe moyenne, chacun, se sentant menacé et craignant une ruine complète, n'eut d'autre préoccupation que de réduire au minimum ses dépenses.

« Le crédit disparut rapidement, l'argent devint rare. Le mouvement des affaires s'arrêta subitement : négociants, avocats, médecins, propriétaires, artistes, fonctionnaires publics destitués, le désastre fut complet, personne n'y échappa. On renvoya les clercs, les commis, les employés. On A'endit voitures et chevaux, on se réduisit à la plus stricte économie. On fit argent de tout.

(1) Un dernier détail ^iir' la vie de la rue pendant cette période. La promenade du b(L'ur fieras fut supprimée en 184î>. Elle fut rétablie en 1851. Ce bieuf i,M-as de 1851 s'appelait Liberté. Il prenait bien son temps !

(2) (/«(.' Année île révolution, t. I, p. 11(1,

Gomme tant d'autres, j'allai à la Monnaie apporter quelques pièces d'argenterie pour les vendre; il y avait queue, et, bien qu'on l'ùt expédié promptement, j'attendis 2 heures que mon tour vint. Il était 'A heures de l'après-midi : les divers articles achetés dans la journée formaient un tas considérable, composé de couverts, plats, cafetières, vases de toutes formes, dont quelques-uns d'un travail précieux. Chaque jour l'affluence était la même.. .

Froment -Meurice me disait qu'à cette époque lui et ses confrères de Paris se trouvèrent dans une gêne si grande qu'ils furent obligés de fondre la presque totalité de leurs magasins. Des ser- A'ices complets à peine terminés, des vases, des coupes magnifiques, tout fut impitoyablement jeté dans le creuset (1). »

La classe moyenne, condamnée par les événements à économiser le plus possible, la classe la [)lus riche, qui, aux époques troublées, ne sait pas se défendre et ne sait que filer (ou mourir) s'étant iM'fugiée en province, on imagine facilement quelle pouvait être, dans ces conditions, la vie mondaine.

Il n'y avait guère qu'un salon qui n'eût pas fermé ses portes, celui de Mme Ancelot. Des om-

(1) Souvenirs il'un Mcdcriii de l'uris.

hies inquiètes y apparaissaient. On y causait encore. On y disait encore des vers. Un des familiers, et le })lus célèbre, Beyle, était mort en 1842, mais Tocqueville, Mérimée, Buchon, Delacroix, Alexandre Weill, venaient assez régulièrement chez cette Muse quinquagénaire. Le salon de Mme Ancelot ne rappelait en rien ceux du dixhuitième siècle. L'Amour s'y lut ennuyé. On eût t'ait de son carquois une écritoire. Le salon de Mme Ancelot n'était qu'une Académie au rabais.

Les gens de lettres qui le fréquentaient n'aimaient guère, en général, le nouveau régime, trop porté à sacrifier l'élite intellectuelle à une démocratie à la fois obtuse et jalouse.

Chateaubriand était mort, le 4 juillet 1848, dans l'indifférence universelle. Depuis quelque temps il ne pouvait plus sortir de sa chambre où sa femme, prenant une revanche impatiemment attendue, le gardait enfin près d'elle, le gardait mourant, alors qu'il lui avait échappé toute sa vie.

La plupart des journaux ou des revues littéraires, atteints par la crise, agonisaient, ne payaient plus ou payaient mal leurs collaborateurs. Les livres né se vendaient pas. Ce commerce de luxe, comme les autres, périclitait.

Prenons un exemple, celui de Théophile Gautier. Sous le tyran, je veux dire sous Louis-Phi-

lippe, ses affaires commençaient à prospérer. Il s'était installé dans un petit hôtel. de la rue Byron aux Champs-Elysées. 11 avait signé des traités avantageux. Il pouvait, quoiqu'il eût beaucoup de talent, regarder l'avenir avec confiance. La Révolution vint. Peut-être le naïf l'avait-il désirée! Elle démolit tout, elle compromit tout. Les éditeurs reculèrent, épouvantés, devant le flot populaire. Les libraires perdirent leur clientèle. Les traités n'eurent plus aucune valeur, et Théophile Gautier se vit réduit à son feuilleton dramatique de la Presse, qui lui rapportait juste de quoi vivre.

La considération qu'avait, ou plutôt que n'avait pas, le Gouvernement, en 1848, pour les écrivains, un autre exemple, celui d'Alfred de Musset, va nous le montrer.

Par la protection du duc d'Orléans, son condisciple au collège Henri-IV, Alfred de Musset avait été nommé, en 1838, Bibliothécaire du ministère de l'Intérieur, avec des appointements de trois mille francs. En 1845, il avait été décoré non pas comme poète, mais comme bibliothécaire, ou, pour mieux dire, on avait décoré le poète par-dessus le marché.

Le 5 mai 18'i8, étaient signés par Ledni-Ivolli'i deux arrêtés, quon dissimula autant qu'on h- pul. Le premier révoquait de ses fonctions de bibliothécaire du ministre de rintéricur, « le citoyen

i'68 LA VIE PARISIENNE

Allreil du Musset ». Le second le remplaçail par le citoyen Marie Augiei", qui était, par hasard, un rédacteur de la lié forme.

Plusieurs journaux, le C/iaiïvari, VAriiste^ la Patrie.^ etc., protestèrent (1) contre cette mesure odieuse sous laquelle se cachait un nouvel acte de favoritisme, ajouté à tant d'autres. Alexandre Dumas fit appel a Lamartine, qui garda un silence prudent, et il publia dans la France nouvelle, le 16 juin, ces lignes indignées : « Nos gouvernants ne savent donc pas qu'il y a une royauté que ni émeute, ni barricade, ni révolution, ni république ne changeront, c'est la royauté du génie. »

Le 19 juin, Alfred de Musset écrivait au rédacteur un chef de la Patrie (2) :

« Je lis dans votre journal qu'on avait annoncé par erreur que j'étais destitué de ma place de bibliothécaire, et que le ministre i^Ledru-RoUin) a fait démentir ce bruit. Voici, à ce sujet, la lettre ([ue j'ai reçue, il y a un mois :

« Citoyen, J'ai le regret de vous annoncer que, par un ar-

(1) Ces protestations furent si nombreuses que Marie Aubier n'osa pas prendre possession de son poste.

(2) ConYsponrfa/iPc (1827-1857). Paris, 11»07, p. 242.

rèté du 5 mai courant, le ministre vous a admis à faire valoir vos droits à la retraite.

« Salut et fraternité (i).

Le i^ecrélaire yénéral.

« Carteret. »

Cette lettre, vous le voyez, est aussi claire que laconique.

Quant aux droits à la retraite, il faudrait que j'eusse été nommé bibliothécaire à l'âge où j'apprenais à lire. Veuillez croire, du reste, ^lonsieur que je n'aurais jamais songé à entretenir le public d'une chose de si peu d'importance, si je n'étais profondément touché des marques d'intérêt et de bienveillance que j'ai reçues de la presse à cette occasion. »

A ces marques d'intérêt et de bienveillance, rxA.cadémie française voulut s'associer, mais elle s'y prit maladroitement. Le 17 août 1848, elle attribua à un poète déjà célèbre un prix de 1.300 francs fondé par le comte de Maillé La Tour-Landry pour ft uu jeune écrivain, digne d'encouragement ». Le 20 août, Alfred de Musset envoya ces 1.300 francs au National qui avait ouvert une souscription en faveur des victimes de l'insurrection de juin.

(1, En 1853, Alfred de Musset fut nommé, par un arrêté du ministre Forloul, bibliothécaire du ministère de l'Instruction publiriuc.

Une aventure du même genre, moins connue mais aussi significative, arriva à la même époque à Sainte-Beuve.

Son nom avait figuré sur une liste de fonds secrets publiée par la Revue rétrospective, de Taschereau, en req-ard d'une somme de 100 francs. Ses adversaires, parmi lesquels l'aigre philologue Génin, prétendirent quiJ s'était vendu, pas très cher, au gouvernement de Louis-Philippe.

Sainte-Beuve finit par découvrir que ces cent francs représentaient les frais d'une réparation faite à une cheminée de son appartement du palais Mazarin, oîi il était bibliothécaire depuis 1840.

Il se plaignit à Grémieux, qui était alors garde des sceaux.

« Je demande, lui écrivit-il, à votre justice qu'on veuille bien m'aider à obtenir un éclaircissement de cet odieux mvstère... Veuillez me fournir les moyens d'arriver à expliquer complètement et à dévoiler l'infamie dont je me trouve atteint, moi qui ai toujours vécu à l'écart, ne demandant rien au pouvoir, tout entier à l'étude et aux lettres. »

Le vieux singe dont ou avait fuit un ministre ne daigna pas lui répondre. Irrité par l'attitude du Gouvernement, il donna sa démission de bibliothécaire.

Ce Gouvernement, s'il méprisait les écrivains,

qui le lui rendaient bien, s'intéressa aux artistes, et ce fut terrible.

On nomma Jeanron (1) directeur des Musées, et Garraud directeur des Beaux- Arts. Ce Garraud mit au concours « la composition de la figure symbolique de la République »; 700 peintres prirent part à ce concours, et tout ce que le poncif peut donner s'étala à cette occasion. Garraud ne conserva pas longtemps ses fonctions. On s'aperçut qu'en sa qualité de sculpteur, il ne pouvait pas être directeur des Beaux- Arts. On le remplaça, le 5 avril 1848, par Charles Blanc, qui n'était pas sculpteur, et qui était le frère de Louis Blanc.

Dès le 24 février, Ledru-RoUin avait signé un arrêté fixant au 15 mars l'ouverture du Salon. En même temps il soumettait l'admission des tableaux ou sculptures à une sorte de suffrage universel. Le résultat fut aussi démocratique et aussi révolutionnaire qu'on l'espérait. Jamais il n'y eut autant de croûtes et de navets qu'au Salon de 1848, mais le « principe électif » était sauvé.

Des écrivains, des artistes, qu'on les méprisât, qu'on les protégeât, la République pouvait, à la rigueur, s'en passer. On avait dans le gouvernement un poète : il suffisait. Et même plusieurs de

(1) Peintre de troisième ordre, mais bon républicain et ami de LedruRollin.

ses collègues estimaient qu'il était de trop. Bien qu'il eût pris la précaution de peindre ses ailes en rouge, il déparait la collection.

Mais le roulement de l'argent, qui se produisait, naguère, sous Finlaine monarchie, on s'en passait difficilement, et de moins en moins. Que le luxe est une nécessité sociale, que les pauvres vivent des plaisirs des riches, il fallait bien se résigner à l'admettre, en face d'une si générale et si navrante misère. Comment les remplacer ou en provoquer le retour? Comment rassurer ces petits commerces ({ue le luxe entretient et que ruinait la Répul)li([uei' En donnant des fêtes officielles, des bals, des concerts, on faisant sortir des barricades le Paris aimable et gai, le Paris charmant et jouisseur, que tant de Parisiens regrettaient.

Pour ressusciter les élégances d'autrefois, compter sur Mme Crémieux ou sur Mme Flocon, ou sur ranci'on courtier eu liquides Caussidière ou sur le citoyeu-ouvrier Albert, c'était, je le suppose, s'exposer à des déceptions. Parmi les maîtres du jour, un seul était capable do l'essayer sinon d'y réussir. On l'a beaucoup calomnié, mais je le considère comme le plus intéressant de la bande. Il était, au fond, si peu démocrate!

Il y avait chez Marrast, car c'est de lui, on Ta deviné, <[u'il s'agil, du Moi'uy et du Briand. Je

Armand Marrast.

h\ nUK. — I.ES l'UOMKNVDKS 245

ne pense pas le diminuer en faisant cette constatation. Paresseux, nonchalant, sceptique, loin de prendre au sérieux le parti auquel il semblait appartenir, il ne se prenait pas au sérieux lui-même et ce que son passé et son entourage et les circonstances l'obligeaient à dire, il avait trop d'esprit pour y croire. Sous la casaque du Montagnard perçait l'élégance, un peu lourde, du Muscadin, un peu vieilli. Les immortels principes ne l'intéressaient guère, bien qu'il ne voulût pas en convenir. Il aimait les fines causeries, les bons dîners, les jolies toilettes. Il aimait le faste (1). Il aimait le plaisir. Il aimait les femmes, un peu trop sans doute, mais c'est en les aimant trop qu'un politicien évite de devenir ou un pion ou un sectaire.

« M. Marrast, écrivait Daniel Stern, n'était point un ambitieux. Ses vues ne portaient ni si haut ni si loin. C'était un homme désireux de parvenir. 11 souhaitait le pouvoir et la richesse, non pour élever son nom ou grandir sa vie, mais pour se procurer des jouissances plus nombreuses. »

Le haineux lUauqui, mille fois plus dangereux, l'appelait « le Marquis de la République » et

(Il Des journaux royalistes raccusèrenl d'avoir pris au g.irde-meuble pour sa tille alors en bas âge le berceau que la ville Ij Paris avjil fait exécuter pour le comte de Paris

Reybaud disait en parlant de lui (1): « Nous avons un président dameret. »

Il avait été, en effet, élu président de la Constituante, à la place de Sénard, et il avait eu aussitôt l'idée de donner des fêtes dans le nouvel hôtel présidentiel qu'on Amenait d'achever.

La première eut lieu le 3 août 1848. Dès qu'elle fut annoncée, il s'éleva dans le clan des purs, des démocrates à tète de bois, un lonar cri d'indig^nation. Une trentaine de membres de la Montagne renvoyèrent leurs invitations. .Iules Gouache, ré dacteur à la W' for me, publia une brochure qui fit grand biuit, les Violons de M. Mciirast.

Ces protestations, ces attitudes de Gâtons en carton-pàte, ne nuisirent en rien au succès de la fête.

Il y eut un diner de 60 couverts, bal et concert.

Au diner assistaient des hommes de tous les partis, le comte d'Argout, Berryer, Dupont de lEure, Edgar Quinet, Portalis, Kecurt, le ministre des Affaires étrangères, Bastide, l'ambassadeur d'Angleterre, lord Normanby, le général Gavaignac, le lieutenant-colonel Gharras, le marquis de La Rochejaquelein, David d'Angers, plusieurs membres de l'Institut.

(1) Dans son Jérôme l'ulurut à lu rfchcrclie de la meillfurf des népiihliqiies, qui fut publié en 1848.

Cet oubli momentané des classements et des passions politiques du jour se révélait aussi dans le bal que Marrast avait voulu aussi mondain et en quelque sorte aussi peu « républicain » que possible. On y voyait à côté d'I'^tienne Arago, de J. Hetzel, secrétaire général des Affaires étrangères, de Louis Perrée, directeur du Siècle, Du pin, Paul de Musset, Amédée Achard, le général Lamoricière, le sculpteur Préault, le compositeur Fromenthal Halévy.

Parmi les femmes, très nombreuses mais qui, à cause des journées de juin, encore trop récentes, ne portaient ni fleurs ni diamants, les plus remarquées étaient Mme Armand Marrast, née Fitz-Clarence, une Anglaise aux yeux bleus, aux cheveux châtains, grande, mince et frêle, « une figure de Keepsake » disait-on ; suivant une mode assez généralement adoptée par les femmes à cette époque, elle avait recouvert ses cheveux de poudre de riz (1) ; ^Ime Odier, qui épousa le gé-

(1) Un journal, l'Opinion publique, écrivait en novembre 1848 : << Il n'est bruit, [)armi les femmes qui assistent aux soirées de la présidence, que du fait suivant : deux peintres et deux statuaires ont été appelés par M. Marrast, afin de s'enlcndre avec M"* Marrast sur le j^enre de coiffure quelle dovia adopter à la prochaine soirée de la présidciice en l'honneur du vote de la Constitution. Après un débat fort grave, fort sérieux, auquel l'érudition antique et moderne n a pas fait faute, l'opinion de M. Clesinger, le statuaire, a été adoptée. M°" M irrust aura les cheveux poudrés ; deux grosses bou-

néral Cavaignac ; Mlle de Saint-Albin, qui épousa Achille Juhinal et à qui Lamartine avait dédié ces vers :

Je n'ai fait qu'entrevoir un moment ton visage ; Mon œil, depuis ce temps, reste ébloui de toi. Je plains le flot limpide où se peint ton image : Il la péril en fuyant, je l'emporte avec moi.

Après le concert, oij des morceaux des opéras de Rossini, de Bellini, de Sacchini, d'Auber, de Félicien David, avaient été interprétés par les principaux artistes du temps, Poultier, ténor à l'Opéra, Alizard, Grimm, Mme Damoreau-Cinti, une quête an profit des a ictimes de 4a guerre civile produisit 1.750 francs. Ainsi se termina par un geste démocratique une fête à laquelle on reprochait, dans les milieux populaires, de ressembler un peu trop à celles de la monarchie.

Mais l'impulsioa était donnée. Elle fut suivie. Le 15 janvier ISiO, le préfet de la Seine, Berger, donnait un bal dans l'ancienne salle du Trône. Peu à peu l'horizon s'eclaircissait, mais il avait fallu passer, comme on va le voir dans la seconde partie de ce volume, par de terribles épreuves.

clés se (iétacheronf du chignon et tomberont sur ses épaules délicates. Sur le devant, les cheveux seront lisses jusqu'à la hauteur des tempes, où ils se détarheront en petites boucles, dette coilTure ressemble à celle que portait Mme Dubarry dans les derniers jours du règne de Louis XV. »

Les CJiamps-Elysées dans les premiers jours de juin 18^8 {!).

« La République avait traiisTormé les Champs- Elysées comme toute* choses ; Paris, qui du même coup. Amenait d'envoyer à l'Assemblée M. Tliiers et M. Lagrange ; Paris, toujours plein de contrastes, ici raisonnable, là communiste, offrait dans les Champs-Elysées le plus parfait échantillon de République démocratique.

Les saltimbanques, ces comédiens ordinaires du peuple, et leurs spectacles ambulants qui jadis n'avaient permission de ne s'étaler qu'aux jours fériés, les physiciens, les alcides, les phénomènes, les étalagistes de tous genres avaient pris, sans autorisation aucune de ^L le maire, possession entière et permanente du Cours-la-Reine, du carré Marigny, des abords du Rond-Point et même de la grande allée.

Les Champs-Elysées offraient Taspect d'une

1) .litiiriit;:< illiiulrccs de la Rêvoluliun de iS'iS, p. 38L

ville (le toile peinte, où s'élevait une cité étrange, qui hier n'existait pas, et dont les habitants étaient accourus de tous les côtés de la France...

Dans cette ville fantastique on ne pouvait faire un pas sans tomber en exlase. Tous les sens étaient charmés à la lois. Tandis ([ue l'odorat était doucement chatouillé par les parlums incomparables des cuisines ambulantes et des fritures en plein vent, l'œil ébloui s'étendait sur une immense suite de tableaux-affiches représentant au naturelles plus curieuses merA^eilIes du globe, et l'oreille se dilatait au son de vingt grosses caisses appuyées par autant de trompettes ou de trombones, sur les notes graves ou éclatantes desquelles se détachaient comme une aérienne dentelle les folles gammes chromatiques de la perçante clarinette. Ici on courait la bague sur des pur-sang de bois, les seuls que nous ayons encore; plus loin, l'escarpolette vous tendait les bras de ses fauteuils ou vous embrassait de ses filets ; sous cette tente, on se livrait à un repas champêtre ; là-bas, on arrachait des dents; partout la joie était à son comble.

Hélas! il on faut coiivenii", c'était une joi(> mélancolique... c'était le désœuA' rement cl le manque de travail qui peuplaient les Champs- Elysées...

Tel était le contre-coup de la crise financière

que les saltimbanques, bien que jouissant, par la modicité de leurs prix, de la faveur qui abandonne les théâtres proprement dits, avaient dû néanmoins abaisser singulièrement ces prix, de tout temps fort modestes, pour attirer à eux des visiteurs dont le nombre diminuait de jour en jour.

La République avait fait surgir des prima donna au justaucorps de satin et de velours, roucoulant des romances devant un certain nombre de jeunes défenseurs de la patrie en tuniques bleues et en képis, pour la plupart gardes mobiles. Il n'y avait pas jusqu'au théâtre de Guignol qui ne se fût fait révolutionnaire. Le théâtre de Guignol faisait à Paris l'office du Pulcinello en Italie ; il ne se gênait aucunement pour donner des coups de patte au pouvoir ; le commissaire du Gouvernement provisoire était berné, sifflé et roué de coups, aux grands applaudissements des spectateurs, auxquels 'venait de temps en temps se mêler un public en redingote et en habit, victime du nouveau Gouvernement, qui se trouvait presque vengé par ces plaisanteries j)i>liti([ues.

Mais ce qui caractérisait mieux que nous ne saurions le dire la misère des temps, c'était l'absence de toute élégance et de toute toilette dans cette classique promenade de la toilette et de l'élégance. Qu'étaient devenues ces deux longues files de calèches, de tilburys et de colimaçons frin-

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