LA VIE I>AU1S1K>NK
gants qui naguère se succédaient sans interruption, sous les yeux des promeneurs, de la place de la Concorde au Rond-Point, et jusque par delà l'Arc de Triomphe dans les avenues du Bois de Boulogne ? On n'en voyait plus aucune trace ; c'était à peine, si de loin en loin, apparaissait quelque modeste voiture de maître, et l'événement était si rare qu'il faisait sensation et piquait la curiosité. On se demandait quel était ce riche audacieux, ce banquier non encore en faillite, ou ce propriétaire dont on payait les termes, ou bien encore cette Aspasie assez heureuse ou assez belle pour captiver un Alcibiade. Qui osait ainsi rouler carrosse, alors que lomnibus était le seul véhicule des plus honnêtes citoyens ?
Puisque nous en sommes sur ce chapitre, nous donnerons un tableau aussi exact que possible des Champs-Elysées républicains...
Voici le fauteuil biifij mètre à côté du dynamomètre, il a peu de succès, et c'est en vain qu'il tend ses accotoirs aux promeneurs. Tout le monde a beaucoup maigri depuis la révolution de février, et l'on n'aime pas à constater de gaieté de cœur sa propre déperdition de substance. MM. Caussidière et Ledru-Rollin, rares exceptions, auraient pu seuls se donner ce plaisir.
Un tir (i idrbalèle^ entre tous ceux qui se partagent les francs-arihers nationaux, mérite une
mention spéciale. Si quelque maladroit vient à frapper le but, on voit une Judith lever soudain son sabre et trancher la tête d'ilolopherne. Tenant le sac classique, la servante, en costume de lai» tière des environs de Paris, est un excellent per* sonnage...
Voici le cartomancien populaire qui prédit le passé, le présent, l'avenir... et même le futur! C'est le prophète de la petite propriété : moyen* nant cinq centimes il fait le petit jeu à toutes les personnes qui veulent bien tirer une carte et leur Iwurse. Quant aux Rothschild et aux receveurs généraux de la Société, qui éprouveraient le besoin de se renseigner plus à fond sur l'avenir et le futur, ils sont invités à entrer chez le marchand de vin le plus voisin, et là, moyennant cinquante centimes, une somme énorme aujourd'hui, un homme bien mis leur montre avec des cartes propres \e grand /eu, dans une suite de révélations et de pronostications pantagruéliques proportionnées à l'importance des capitaux aventiu'és...
Plus loin, c'est une exhibition de jeunes tableaux vivants. Le travail était confié à une douzaine d'enfants dont le doyen pouvait bien avoir quatorze ans. Le jour, les jeunes tableaux, vêtus de tuniques blanches, montés sur de longues échasses, ef précédés d'un fifre, distribuent eux-mêmes sur la promenade le programme des poses plastiques
qu'ils doivent exécuter le soir. . . Entre autres sujets païens ou bibliques, la troupe de statues enfantines représentait la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Avant que la toile se levât sur le dernier tableau, l'imprésario croyait devoir adresser à la foule cette allocution:
« Mesdames et Messieurs, si quelqu'un de l'honorable société, trompé par l'immobilité surprenante de ces jeunes enfants, pouvait supposer que l'on a abusé de sa confiance et nous faisait l'injure de croire à l'existence de mannequins, je me flatte que dans un instant il reviendra de son erreur. Je prie seulement la compagnie d'être bien attentive, car nous lui ménageons une surprise. »
Ce discours enflammant la curiosité, tous les regards sa fixent avec une avidité inquiète sur le rideau, qui, s'écartant, laisse voir, pour tableau final, la Mise au tombeau du Seigneur. Les poses sont irréprochables ; ce sont bien là de vraies statues, un peu grêles, mais c'est de l'art chrétien. Tout à coup, à un signal donné, Jésus-Christ, la Vierge, Nicodème, saint Jean, Joseph d'Arimathie et toutes les saintes femmes se lèvent et exécutent sur le théâtre une furieuse Saltarelle en poussant des //on.' Itou! à percer le tympan. Ce dénouement inattendu, qui terrasse les incrédules, ayant un grand succès d'hihirité, le directeur sai-
sit habilement l'occasion pour risquer la motion suivante :
« Mesdames et Messieurs, ne quittez pas a'OS places. On va faire une quête pour les jeunes enfants : ils n'ont que ce profit (et encore l'ontils?). Seulement, vous êtes priés de ne pas donner de pièces de cinq francs : ils les refuseraient!... »
Il y avait aussi la parade politique. Nous citons celle-ci, dont nous avons été témoin ; elle avait lieu entre un pitre" et un compère, devant la baraque d'un phénomène quelconque. Elle vaut la peine d'être recueillie.
Le pitre, en costume de queue-rouge, qui vient, comme toujours, de se voir jeter au nez la porte de son vingtième maître et est véhémentement menacé de coucher à la belle étoile, fait confidence de son anxiété au public et cherche, comme de raison, de l'emploi. C'est la personnification assez exacte de la condition de domestique sous la démocratie actuelle.
Le compère l'aborde en ces termes :
— Vous clu'rchez une place, mou ami ?
— Oh oui ! monsieur, poui'riez-vous m'en indiquer une par hasard ?
— Certainement ; j'en connais une belle, pas bii'M loin d'ici.
— Laquelle ?
— La place de la Concorde.
— Mauvais farceur !
— Comment? (Il lui donne un coup de pied.) -^ Aïe ! aie !
— Mais plaisanterie à part, je puis vous en indiquer une très bonne.
— Où cela ?
— Dans une fameuse maison, chez le prince Tirtintirkoff.
— Chez un prince ! On disait qu'il n'y avait plus de [)rinces !
— C'est un conte ! — Une jolie place... il n'y a rien à faire du tout,
— Quelle chance! c'est moi qui ferai tout l'ouvrage. (Il gambade en gesticulant.)
— Ne vous remuez donc pas comme ça. Vous êtes trop vif, mon cher. (Il lui donne un soufflet.) Si vous continuez je vous donne un soufflet.
— Tiens, tiens, tiens, et celui-là, donc?
— C'est un que je vous devais.Vous dites donc, mon cher, ([ue vous désireriez entrer chez le prince Tirtintirkoff. Mais, d'abord, ètes-vous bien fainéant ?
— Si je le suis ! Vous ne m'avez donc jias vu avec mon fusil de munition?
— Et où cela?
— Dans la dernière revt>lulion.
— Vous vouliez détruire les tyians ! Vous êtes républicain de la veille?
VPPKiNDICE 259
— Pas du tout. Je cherchais tout bonnement, pour le tuer, ce misérable, ce scélérat, ce conspirateur...
— Qui cela ?
— Celui qui a inAcnté l'ouvi-age.
— C'est à merveille. Mais avez-vous des certil'icats de l'ainéantise?
— Si j'en ai ! Un l)oisseau, rien que ça !
— Voilà qui est bien. Mais continuons votre examen. Etes -vous un jeunt' homme à faire douze repas par jour ? C'est l'ordinaire de la maison.
— J'en ferai ving-t-quatre, s'il le faut.
— Non, non, douze, pas davantage. Les temps sont durs. Il faut savoir s'imposer quelques privations. Ainsi, voilà reni[)loi de votre journée: le matin, en sortant du lit, vous vous mettez à déjeuner tout de suite; sans perdre une minute...
— A la fourc4iette ?
— Comment donc ! A propos de fourchette, supposons que la vôtre vienne à vous échapper des mains et qu'elle tombe sous la table ; comment ferez-vous ?
— Cen'eslpasmalin: jemaugeraiavecmesdoigts.
— Fi donc ! ce n'est pas cela du tout. Vous oubliez que vous êtes chez le prince Tirtintirkoff ! Vous sonnerez, vous appellcM^ez votre maître et vous lui direz : « Faites moi le plaisir, mon cher, de m(.' ramasser ma fourchette. »
— Je n'oserai jamais!
— Pourquoi donc, le prince est un représentant?
— Eh bien ?
— C'est un valet du peuple.
L'interrogatoire continue sur ce ton. Il est
interrompu par l'apparition d'un troisième personnage en habit noir et cravate blanche, vrai physique d'ancien notaire, qui, faisant un salut au public, s'exprime en ces termes choisis :
« Messieurs et dames, nous avons l'honneur de vous inviter à venir honorer do votre visite deux des plus étonnants phénomènes ci-inclus (Frappant sur le tableau qui décore la toile) que la terre nUiit jamais produits. Ce sont deux jeunes gens : la demoiselle et le frère, — nés en Angleterre tous les deux. — La demoiselle, qui est âgée de vingt-cinq ans, est ornée, depuis l'âge de dix-sept, de cette superbe barbe noire que vous lui voyez au menton, tandis que, par une surprenante bizarrerie de la nature, son jeune frère est porteur d'une barbe aussi blanche que les cheveux d'un albinos. (Avec onction.) Messieurs et dames, très souvent les annonces sont mensongères ! Mais nous n'avons qu'une chose à dire : Venez, venez contempler par vos yeux les deux phénomènes britanniques. — ]Mais combien, me direz-vous, combien cela nous coùtera-t-il ? — Messieurs, uniquement — remarquez bien ceci, — uniquement
pour vous donner le droit de vous dire que vous avez laissé quelque chose en sortant, il sera perçu à la porte la modique rétribution de cinq centimes par personne 1 »
Remarquez l'artifice de cette rédaction ; quelle admirable entente du caractère français, toujours empressé d'accomplir, au prix des plus rudes sacrifices et même au prix de cinq centimes, la conquête d'un nouveau droit ! Aussi la foule s'élancet-elle sur l'escalier qui conduit dans l'intérieur de la tente, comme à l'assaut d'une barricade.
C'est égal, Bilboquet avait raison de le dire: Ucift drcti)mti(jiie est dans le marasme. On parlait d'une députation de saltimbanques qui se rendrait à la Commission executive, pour la menacer de suspendre ses spectacles démocratiques, si cette dernière ne venait pas, par une subvention, au secours de la parade aux abois.
Tout cela était fort triste; et, par un contraste vraiment singulier, les Champs-Elysées n'avaient jamais été plus touffus ni plus verdoyants, l'air plus pur, le ciel plus radieux, la nature plus luxuriante, les senteurs de l'acacia et du tilleul plus suaves, plus balsamiques et mieux faites pour calmer l'appareil nerveux dévasté par tant et de si rudes secousses, que depuis l'invasion de spleen et du paupérisme, sous les ombrages de cette belle promenade... »