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LA FOIRE AUX IDÉES

TjCs aut(Hirs dramatiques, (jui ni' savaient pas encore ce que leur réservait le changement de régime, et qui d'ailleurs partageaient, au débuL l'emballement nalicmal — ils ne le partagèrent pas long temps ! • — avaient cru devoir, par un(! démarche solennelle, se rallier au nouveau (iouvernement. C'était la mode du jour: il fallait, aAec plus ou moins de conviction, s'y conformer. Généralement, on était très convaincu.

Rnrhcl cli.-uilanl \ji MurscUlai

« Le dimanche 5 mars, raconte Théodore Muret (1) une assemblée générale des Auteurs et Compositeurs dramatiques était réunie dans le foyer de l'Ambigu pour discuter les intérêts de l'association, au milieu du travail universel qui s'opérait. A l'issue do la séance, il lut décidé de se rendre immédiatement à T Hôtel de Ville, pour porter uni! adhésion de ])lus an (iouvernemimt provisoire.

La réunion, qui pouvait se composer de quatre-vingts à cent membres, se mit en marche. Elle avait en tète l'honorable président, ^L Lebrun (2), membre de l'Académie française, et qui, en sa qualité de ci-devant pair de France, pouvait bien être tout au plus un l'épublicain du surlendemain, (^uand nous débouchâmes sur la place de l'Hôtel-de-Ville, les troupes qui stationnaient en permanence pour voir passer les nombreuses manifestations durent se demander quel était ce corps d'état, d'une apparence au-dessus de la classe populaire et dont plusieurs membres portaient le ruban de la Léi^ion d'honneur, un ou deux même la rosette. Nous entrâmes à THùtel de Ville. Au rez-de-chaussée bivouaquaient les

(1) LUisloire /mr le Thé<Ure. Paris, 186ô, t. III, p. 308.

[2'\ Pierre LeJjruo, riç à Paris le 29 décembre 1785. Avant de devenir réiuihlicain, il avail été, avec la même sincérité, bonapartiste et royaliste.

montagnards à pied ou à cheval qui en formaient la garde et fournissaient le service d'estafettes. Leur blouse et leur écharpe rouge composaient une tenue beaucoup plus farouche à la vue que menaçante en réalité, car ces gens-là n'étaient pas, au demeurant, plus féroces que d'autres* Quand nous eûmes monté l'escalier, on nous introduisit dans un salon où l'un des membres du Gouvernement, M. Crémieux, vint nous recevoir, et M. Lebrun s'exprima en ces termes :

« Citoyens du Gouvernement provisoire, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, qui, dès 1829, a pris pour devise: U?iis et libres, vient faire acte d'adhésion et offrir son concours au Gouvernement provisoire de la République française. »

M. Crémieux répondit en ces termes :

« Citoyens, je suis tout à la fois bien ému et bien flatté de me trouver aujourd'hui à l'Hôtel de Ville, au moment où la réunion des auteurs et compositeurs dramatiques sV présente et chacun des membres du Gouvernement provisoire se féliciterait d'avoir à vous répondre. Je n'ai pas besoin de vous dire que le Gouvernement provisoire de la République doit prendre à l'état des lettres en France, à sa prospérité, à sa grandeur, pour laquelle vous travaillez si bien, l'intérêt le plus vif et le plus soutenu. Il n'a pas besoin de

s'en occuper lui-même : c'est vous qui faites ce qu'il faut, et quand on a en France de pareils répondants de l'état des lettres et de leur sort présent et futur, la République peut être tranquille, son sort ne faillira pas. Sous la monarchie pure comme sous la monarchie tempérée qui nous escamotait une à une toutes nos libertés, vous seul vous appeliez encore la république des lettres. Prenez avec ardeur et avec le dévouement du cœur qui appartient à nos écrivains le parti delà République ; propagez-en les beaux et nobles principes. Dites éloquemment à ce peuple, qui mérite si bien la République, qui nous donne, à chaque jour de péril pour la liberté, de si beaux exemples de courage, dites-lui, dans la langue sublime et harmonieuse qui vous appartient, qu'il n'est rien de plus grand, rien de plus beau que son patriotisme ardent et généreux, devant lequel s'évanouit le soin de leurs intérêts privés, oubliés devant la sainte image de la Patrie. Que vos travaux, que vos chants se réveillent et s'animent en faveur de la liberté, si puissante et si protectrice, et de cette patrie française, si grande et si belle. Messieurs, la France, illustre dans la guerre par tant de prodiges, n'est pas moins illustre par les sciences, les arts et les lettres ; toutes les nations la saluent dans ses grands écrivains comme dans ses fameux capitaines. Voua

êtes les héritiers des grands nomB de notre littérature : laissez-moi vous dire que vos enfants seront aussi les héritiers de grands noms, et auront à soutenir avec gloire le poids des vôtres» comme vous soutenez avec gloire le poids des anciens (1). »

Après cette allocution, plusieurs des membres à la réunion échangèrent quelques paroles avec M. Crémieux. L'un d'eux exprima la ferme assurance que la censure, réglée sous les barricades de février comme elle était restée sous celle de juillet, était, pour cette fois, enterrée d'une manière bien définitive. L'honoi'able membre du Gouvernement en donna l'assurance la plus formelle, et l'on se retira fort satisfait de l'entrevue. »

Quelques mois plus tard, entre ces auteurs dramatiques, si satisfaits du discours de Crémieux, et les réformateurs, ou plutôt les démolisseurs de 1848, la guerre commençait, une guerre dans laquelle il y eut des A-aincus et des morts, et quicontribua, beaucoup ]>his qu'on ne le cn)irait, au triomphe de la réaction.

Les théâtres, [jendant le soulèvement de Paris, n'avaient fermé que deux jours. Quand ils rou-

(1) « Nous donnons lalloculion improvisée de M. Crémieux telle quelle se trouve dans un join-nal du temps, recueillie, comme elle put l'être, à la volée. » ^.\o/.' de M. ;)/(»»■/.)

vrirent après la lutte, ce fut pour donner des représentations au bénéliee des blessés.

On commença naturellement par jouer des pièces républicaines ou populaires. C'est ainsi (pi'à la Porte-Saint-Martin fut repris, le 20 février, en matinée gi-atuite, un drame de Félix l'yat, qui avait eu beaucoup de succès, le Chiffonnier^ avec Frederick Lemaitre dans le principal l'Ole, créé par lui et pour lui. Au Gymnase, le 4 mars, un vaudeville-revue en un acte, les Filles de la Liberté, de Jules Cordier Eléonore de Vaulabelle) et Glairvillc, saluait, avec un enthousiasme un peu factice, l'avènement de la République et la chute de la monarchie.

En général ces pièces ne se montraient pas trop agressives. On ne peut guère citer comme excei>tion que Pierrot ministre, par un pair de France sans ouvrage (Nadar, qui avait alors vingt-neuf ans), joué aux Funambules, en mars, et dont les principaux personnages étaient Pierrot (Guizot), Robert Macaire (Louis-Philippe) et Arlequin (le Peuple).

Le 6 mars, au Théâtre de la République ^Théâtre- Français) (1), Rachel, pour la première fois, chantait la Maneillaise et nous verrons, à propos dune représentation plus mémorable et qui fut un

1) L'Upéra avait pris à la même époque le nom de Tliéàtre de in .\alion.

grand événement dramatique, comment elle la chantait.

La Révolution de 1789, que celle de 1848 s'efforça d'imiter sur quelques points, convaincue que l'art dramatique, bien dirigé, bien surveillé, pouvait républicaniser les masses, avait voulu le leur rendre plus abordable. Le 22 janvier 1794, un décret attribuait au ministre de l'Intérieur une somme de 100.000 francs, pour être distribuée, en tenant compte de leur importance, aux vingt théâtres de Paris, en compensation des quatre représentations gratuites que chacun de ces théâtres était obligé de donner.

Cette idée de représentations gratuites parut très démocratique à Ledru-Rollin. Il prit un arrêté destiné à les organiser, arrêté que publia le Moniteur dans son numéro du 25 mars 1848 :

« Le Ministre de l'Intérikir,

Considérant que, si l'Etat doit au peuple le travail qui le fait vivre, il doit aussi encourager tous les efforts tendant à le faire participer aux jouissances morales qui élèvent l'âme ;

Considérant que les représentations des chefsd'œuvre de la scène française ne peuvent que développer les bons et nobles sentiments ;

Sur l'offre faite par le citoyen Lockroy, com-

Madeleine Brohan.

missaire du Gouvernement près le Théâtre de la République ;

Vu le rapport du directeur des Beaux-Arts, arrête :

Le commissaire du Gouvernement près le Théâtre de la République est autorisé à donner gratuitement et à des époques rapprochées des représentations nationales ;

Ces représentations seront composées des ouvrages des maîtres de la scène française, interprétés par l'élite des artistes du théâtre. Dans les entr'actes, des masses musicales exécuteront des airs et des chants nationaux.

La salle sera divisée en stalles numérotées ; chaque stalle aura son billet.

Ces billets seront envoyés par portion égale et par coupons de deux places aux douze municipalités à Paris, à l'Hôtel de Ville et à la Préfecture de police, pour les distribuer dans les ateliers, les clubs, les écoles, aux citoyens les plus pauvres. Là, ils seront tirés au sort. »

De toutes ces représentations offertes au peuple, la plus importante fut celle du Théâtre- Français, le 7 août. La plupart des membres du Gouvernement provisoire, Dupont de l'Eure, Lamartine, Ledru-Rollin, Louis Blanc, Armand Marrast, etc., y assistaient. On joua Horace, ci cette pièce de George Sand, le Roi «//e/irf, dans laquelle

Molière était présenté comme un démocrate.

Le piiljlie avait salué de ses applaudissements, de ses acclamations, le Chant du départ^ mais il espérait, et attendait mieux.

« Après la chute du rideau, quelques voix isolées d'abord, et auxquelles la salle entière a bientôt joint la sienne, se sont élevées pour demander la Marseillaise ! En effet, le bruit avait couru que Mlle Rachel devait chanter l'hymne révolutionnaire ; mais Texécutioud'un pareil morceau semblait tellement en dehors des habitudes tragiques de la jeune actrice, que l'on ne savait trop si l'on devait ajouter foi à ces rumeurs.

Au bout de quelques minutes, la toile s'est relevée, et Camille a paru, débarrassée du péplum romain, droite et grande dans sa tunique blanche, et s'est avancée jusqu'à la rampe d'un pas lent et majestueux. Nous n'avons rien vu de plus terrible et de plus saisissant que son entrée, et la salle frissonnait d'épouvante, avant que l'actrice eût j)roféré une seule dos puissantes paroles. Ce masque d'une livide pâleur, ce regard noir de souffrance et de révolte luisant dans une orbite sanglante, ces sourcils tordus en serpents, ces lèvres aux coins abaissés, contenant dans leur pli superbe l'ouragan des menaces, et prêtes, comme dit Shakespeare, à sonner la trompette des malédictions ; ces narines passionnément gonflées

comme'pour aspirer l'air libre au sortir de la fétide atmosphère des bastilles ont produit un effet extraordinaire ; c'était d'une grâce terrible et d'une beauté sinistre qui inspirait l'effroi et Tadmiration.

Quand l'actrice, comme une statue qui se piète sur son socle, a redressé sa haute taille, fait ondoN-er le contour de sa hanche sous l'abondance des plis de sa haute tunique, et levé son bras avec un geste d'une violence tranquille qui l'a mis à un jusqu'à l'épaule par le repli de la manche, il a semblé à tout le monde que Némésis, la lente déesse, se dégageait subitement d'un bloc de marbre grec, sculptée par un statuaire invisible ; alors, d'une voix irritée, stridente et monotone comme un tocsin, elle a commencé la première strophe :

Allons, enfants de la Patrie!...

Elle ne chantait pas, elle ne récitait pas ; c'était une t;spèce de déclamation dans le goût des mélopé'^s antiques, où le vers, tantôt marche avec ses pieds, tantôt vole avec ses ailes, une musique mystérieuse, étrange, échappant aux notes du compositeur, qui ressemble au chant de Kouget de 1 Isle et qui ne le reproduit pas.

Cet hymne, si mâle pourtant et d'un si grand jet musical, Mlle Kachel a trouvé nioven de le rendre

plus énergique, plus fort, plus farouche et plus formidable, par l'âpreté incisive, les grondements rancuniers et les éclats métalliques de sa diction.

Elle a eu des attitudes, des gestes et des airs de tête admirablement expressifs, selon le sens de chaque stance. Comme elle redressait fièrement son col, libre enfin du joug, et comme sa nuque rétive secouait bien le joug de l'oppresseur qui l'avait tenue si longtemps courbée ! Quels trésors de haine amassée et quelle soif de vengeance se trahissaient dans ses mains crispées, dans ses nerfs tressaillant sous l'immobilité froide d'une résolution implacable ! Et avec quelle effusion attendrie, et comme fondue en pleurs à l'idée sainte de la patrie, s'est-elle agenouillée et noyée dans les plis tricolores du drapeau symbolique. Cette pose vraiment sublime a fait éclater la salle en transports d'enthousiasme ; les bravos, les battements de mains, les trépignements ont retenti de toutes parts comme des tonnerres i^i)... »

Des représentations gratuites, c'était un moyen insuffisant pour remédier à la crise qui n'avait pas tardé à sévir sur les théâtres, comme sur tous les commerces de luxe. Quelques acteurs. Bocage, Frederick Lemaitre, etc., s'obstinaient à faire figure de bons républicains, même sur la scène, mais la

(Ij Ttiéopiiile Gautier. — Fouillelon de /« y'/vss<' du20 mars ISiS. (le feuilleton est antérieur, comme on voit, à la repré-

plupart (les auteurs dramatiques qui, faute de débouchés, n'arrivaient pas à caser leurs œuvres, se montraient de moins en moins favorables à ce régime ruineux.

Le Vaudeville était en faillite. L'Opéra avait fermé. Après les journées de juin, la situation empira. Il y eut un relâche général et prolongé pour cause d'émeute. Paris ne songeait guère à s'amuser. La première salle de spectacle qui rouvrit fut V Hippodrome (1), le 2 juillet. \Ji\e des dernières fut le Théâtre-Français, le 19 juillet. L'Assemblée constituante avait voté, le 17 juillet, un secours trop nécessaire, de 680.000 francs, qui fut réparti entre les divers théâtres de Paris, depuis l'Opéra qui reçut 170.000 francs jusqu'au théâtre Lazary qui eut pour sa part 4.000 francs.

Les salles continuaient à être à peu près vides,

sentation gratuite du 7 avril. Je le cite tout de même parce qu'il pourrait également s'y rapporter et parce qu'il montre admirablement ce qu'était la Marseillaise chantée, en 1848, par Rachel.

« L'énergie surabotidante de l'actrice a obtenu un triomphe complet et produit un effet saisissant et irrésistible lors même qu'on eût partagé aussi peu que l'artiste elle-même et on ne peut, je crois, rien dire de plus, les sentiments exprimés par ces vers, déclamés plutôt (jue chantés. » Lovd NoRM\MiY (qui assistait à cette représentation), Une Année de révolution, t. I, p. 302.

(1) 11 avait été fondé le 1") novembre 1747 dans la salle du Cirque Ulympiijue. Il rouvrit, en 1801, dans l'ancienne salle du Théàlre-lUsIoriiiae, et prit, le 12 avril 18.">2, le nom de Théâtre-Lyrique .

et, dans une revue, les Parades de nos pères, jouée le 6 octobre 1848, au Palais-lloyal (1), les acteurs, Dumanoir, Clairville, et Jules Gordier, n'avaient que trop raison de dire,^ en faisant. allusion à un impôt récemment créé :

Moins heureux que l'État, nul théâtre aujourd'hui Ne peut par ses efforts, ses farces ou ses crimes, Tirer des spectateurs quarante-cinq centimes.

La politique, cette politique révolutionnaire, ruinait les auteurs dramatiques. Ils se vengèrent, et du même coup ils réussirent à attirer de nouveau le public, en attaquant, interprètes passionnés du mécontement des classes bourgeoises, les idées socialistes et ceux qui les représentaient.

« Les théâtres, écrivait dans le numéro du 1" mars 1849 un rédacteur du Mois, semblent sur le point de sortir de leur longue détresse. Quelques-uns sont, chaque soir, visités par une foule qui leur rappelle les beaux jours; mais ils ont tous un lourd arriéré à solder... Le Vaudeville a attaché le grelot, et, depuis, pas une petite scène qui ne se soit donné le plaisir de tympaniser nos révolutionnaires. Les théâtres ont rencontré un double avantage, de laisser un libre cours à leurs rancunes, en même temps qu'ils exploitent une excellente veine, car le public savoure tous

(1) Il était redoveiiii le '/7i<'<//r<'-'l/ii/i /<(»>■/<•/•.

les traits, tous les couplets ayant quelque goût de réaction ».

Déjà, le Vaudeville. avait donné, en juin 1848, pour railler le mouvement féministe, le Club des maris et le Club des femmes, par Claii'ville..

A la même époque, une farce en un acte de Lefranc et Labiche, le Club champenois^ joué au Palais-Royal, mettait en scène le citoyen Farouchot, une sorte de petit proconsul révolutionnaire, secrétaire du sous-commissaire de la République dans un des arrondissements de Paris ; — l'économiste Grand- Bagout, qui affirmait que « Thomme doit vivre en se reposant », et qui prêchait d'exemple — et un candidat ouvrier, Jean-Louis, dit Corinthien, un jeune bourgeois, très élégamment vêtu, qui, accusé, dans une réunion publique, de ne pas être un ouvrier, répondait avec assurance : « Si fait, citoyens, mon père était ouvrier — ouvrier notaire. Moi-même j'ai été ouvrier — ouvrier référendaire à la Cour des comptes... »

Les journées de juin provoquèrent des pièces en faveur de la garde mobile, qui s'était distinguée dans la lutte, et entre autres, aux Variétés, le 7 août 1848, Un Petit de la Mobile, par Clairville et Vaulabelle.

Cette sanglante émeute avait été une terrible leçon de choses, et les idées d'ordre commen-

çaient à prévaloir. On en trouvait l'expression au théâtre.

Le 28 octobre 1848, le Vaudeville donnait une « folie socialiste en 3 actes et 7 tableaux » qui devait avoir un énorme succès, la Propriété^ c'est le vol, de Clairville et Vaulabelle.

Le premier acte se passait au Paradis terrestre entre. Adam 'c'était l'acteur Ambroise), le premier propriétaire, et Prudent, le Serpent, un serpent à lunettes, joué par Delaunoy, qui s'était lait la tête de Proudhon. Adam devenait M. Bonichon, tout en restant propriétaire. En février 1848, avec d'autres bourgeois de son espèce, il banquetait en l'honneur de la réforme et criait : « A bas Guizot ! » mais lorsque le serpent venait leur annoncer la proclamation de la République, ils accueillaient la nouvelle sans enthousiasme, et manifestaient leur joie très relative en chantant en chœur sur des airs d'enterrement.

Nous voici maintenant en 1852, et les deux auteurs ne se doutaient pas qu'à ce moment-là la République n'existerait plus, ou serait à la veille de ne plus exister. Le Droit au Travail règne, et Adam Bonichon s'en aperçoit à ses dépens. Un vitrier casse toutes les vitres de son appartement pour les remplacer. Un cocher l'introduit de force dans son fiacre et lui réclame, sans aménité, quatre heures de voiture. Un dentiste lui arrache

Eugène Sue.

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des dents dont il n'avait pas le moindre désir de se séparer, et des couturiers apportent à Mlle Eve Bonichon (Mlle Octave), qui ne s'en plaint pas trop, vingt-cinq robes.

En 1853 — autre tableau — la Propriété est abolie et remplacée par la Bourse d'échanges (la Banque d'échanges de Proudhon), où les marchandises, avec cours forcé, se substituent au numéraire. Bonichon, qui a grand faim, a réussi à se procurer un pâté et se dispose à le dévorer. Survient le Serpent qui désire ou plutôt qui veut échanger ce pâté contre une vieille casquette. Refus indigné de Bonichon. On. le traduit devant un tribunal, et comme il s'est imprudemment donné comme propriétaire, il est condamné — et encore avec des circonstances atténuantes, son avocat ayant plaidé la folie — à porter une redingote de coupe bourgeoise, sur le dos de laquelle est écrit le mot : Propriétaire, et à finir ses jours dans une maison d'aliénés.

En 1854, Paris est détruit. Sur l'emplacement de la Bourse et des rues qui l'entourent, s'étenduu désert dans lequel le Serpent, transformé en chasseur, poursuit un gibier qui est Bonichon. Celuici est frappé à mort — mais au dernier tableau, qui n'est plus un tableau de chasse, il ressuscite, redevient homme, et, en compagnies d'autres propriétaires, est transporté au Paradis. Débarrassé

de ses lunettes socialistes, qui Tempèchaient de voir les choses comme elles sont, le Serpent se repent, obtient sa grâce, et se réconcilie, solennellement, avec la Propriété.

Telle est cette pièce, qui est beaucoup moins chargée qu'elle ne parait, et qu'il faut rapprocher, pour en goûvter toute la saveur, des caricatures de Cham.

« Dans son livre, A travers une Révolution (1), Alfred Darimon, qui était en 1849 un des rédacteurs du Peuple et un des plus fidèles disciples de Proudhon, a publié à propos des incidents qui suivirent les premières représentations de la Propriété, c'est le vol, quelques pages très renseignées et du plus vif intérêt. C'est un témoin qui parle :

^( Dans les premiers jours de décembre 1848, ditil, M. Armand Marrast, président de l'Assemblée nationale, avait fait appeler Proudhon à son fauteuil, et voici à peu près le colloque qui s'était établi entre eux :

Le Présidejnt. — Vous savez qu'on joue en ce moment au A'audeville, sous le titre de la Propriété, c'est le vol, emprunté à un de vos ouvrages, une pièce où vous êtes représenté avec votre masque.

Proudhon. — Je n'en sais rien. Je vous ferai

(1) A travers une dévolution, 1847-1855. Paris, 1884, pp. 123 et suiv.

remarquer que pas un de mes ouvrage ne porte pour titre : la Propriété^ c'est le vol.

Le Président. — Raisons déplus alors pour que vous approuviez ma démarche. M. Dufaure et moi, nous avons cru devoir intervenir à cause de votre caractère de représentant du peuple. Nous avons considéré cette pièce comme uhe atteinte à l'inviolabilité de la représentation nationale, et nous avons au préalable interdit à l'acteur de prendre votre ressemblance.

Proudhon. — Selon moi, vous avez eu tort; mes idées appartiennent à la critique, et je n'interviendrai que dans le cas où ma vie privée serait en jeu.

Le Président. — Pour la dignité de l'Assemblée nationale, nous ne pouvons tolérer de pareilles attaques contre un de ses membres.

Proudhon. — Tout ce que je puis vous recommander, c'est de ne pas vous rendre plus ridicule que moi dans cette affaire. »

Proudhon ne s'était plus occupé de cette conversation : c'est par les journaux qu'il avait appris que la Commission des théâtres avait été convoquée au ministère de l'Intérieur, à l'effet d'examiner si M. Dufaure était suffisamment autorisé par les lois en vigueur à interdire la représentation au Vaudeville de la pièce : la Propriété, c'est le vol. La Commission ayant, disait-on, répondu

négativement ; il avait été décidé qu'on demanderait à l'Assemblée nationale un décret contenant des dispositions répressives.

L'Evénement^ journal de Victor Hugo, en enregistrant cette nouvelle, avait insinué que c'était là le résultat d'un traité d'alliance conclu entre Prou* dhon et le général Cavaignac : « M. Proudhon, avait-il dit, en faisant allusion à un article paru dans le Peuple du 3 décembre, donne sa voix à M. Cavaignac, M. Cavaignac donne à M. Proudhon la censure. »

Le Peuple avait opposé à cette insinuation perfide ces quelques lignes dédaigneuses :

« Vienne la discussion, et M. Hugo trouvera dans M. Proudhon un défenseur de la liberté des théâtres. »

Nous avions été aux renseignements sur les projets attribués au Gouvernement, et nous avions appris que tout s'était borné à une entrevue que M. Armant Marrast avait eue avec les auteurs du vaudeville : La Propriété^ c'est le vol, pour les engager à modifier certaines phrases où ils parlaient de Proudhon et de ses doctrines en termes peu respectueux.

Dans le courant de décembre, le journal de Delescluze, la Révolution démocratique et sociale, avaitlancé contre Proudhon une attaque furibonde, dans laquelle on lisait: « M. Proudhon a été mis

en vaudeville ; il alimente le Charivari, et s'en honore, comme bien on pense, mais tous ces coups de grosse caisse ne suffiront pas à le rendre intéressant à nos yeux. »

—, Il faut cependant, s'était écrié Proudhon, que j'aie le cœur net de cette pièce dont tout le monde parle et que je ne .connais pas.

Justement, nous venions d'ouvrir nos rangs à un rédacteur du Charivari : M. Taxile Delord, à qui nous avions confié la direction du feuilleton théâtral.

— Est-ce qu'on ne pourrait pas, lui dis-jc un jour, procurer à Proudhon les moyens de voir la pièce du Vaudeville sans l'exposera être remarqué du public.

Le lendemain, nous avions leçu un coupon de baignoire avec un mot très aimable de M. Clairville, un des auteurs de la pièce.

Avec beaucoup de tact, on avait fait choix d'une baignoire fort obscure, située derrière les derniers rangs du parterre. On avait môme pris le soin de ne pas l'éclairer, de sorte qu'il était impossible de savoir par qui elle était occupée.

Proudhon s'est beaucoup plus attaché au jeu des acteurs qu'à la pièce en elle-même.

Quand le rideau s'est levé sur le décor représentant le Paradis terrestre, il a été moins frappé des charmes opulents de Mme Octave que du décolleté de son costume.

— Ce n'est pas là du tliéâtre, a t-il dit, c'est de la pornographie. Nous en viendrons comme les Romains de la décadence à crier aux actrices : Niidae ! Nu cl se !

Néanmoins, l'apparition de la tête de serpent entre les branches de Tarbre de la science, du bien et du mal, l'a fait rire de bon cœur. C'est le masque réussi de Proudhon avec ses lunettes et ses favoris.

— Comment ces màtins-là, dit-il, s'y prennentils pour attraper si bien la ressemblance ? Je gage que ce monsieur ne m'a jamais vu de près. Et cependant, c'est ça! c'est bien ça!

L'acte de la Banque d'échange n'a pas déridé Proudhon ! Il l'a écouté avec une grande attention ; puis, quand le rideau est tombé, il nous a dit:

— C'est inepte. Quand on fait la caricature d'une idée, il faut, du moins, qu'on puisse la reconnaître. Qui admettra jamais que j'aie eu la pensée absurde de faire retourner le monde civilisé au troc en nature, à ce mode d'échange primitif, qu'on retrouve à peine chez les peuples sauvages ? Si M. Clairville m'avait consulté, je lui aurais donné des indications utiles, et il n'aurait pas écrit cet acte qui fait véritablement tort à son intelligence. Ce n'est pas comique, parce que ce n'est pas vrai.

Le décor du dernier acte représente Paris con-

verti en désert, le socialisme ayant détruit toute civilisation. Deux voyageurs se promènent mélancoliquement sur la scène. « Ce marais, dit l'un, était autrefois les Tuileries ; la Bourse s'élevait où nous voyons cette forêt. — Si ma mémoire est bonne, répond l'autre, il me semble que la Bourse était déjà quelque chose comme une forêt — de Bondy, murmure le parterre.

— Voilà delà bonne comédie, s'est écrié Proudhon, en riant aux éclats.

Sa gaieté a redoublé quand il a vu arriver l'acteur chargé d'être son sosie, ayant en bandoulière la boite du marchand de mort-aux-rats, et portant, accrochés à une longue gaule, une douzaine de propriétaires se balançant au bout d'une ficelle.

— Si toute la pièce avait été sur ce ton-là, a dit Proudhon, elle aurait été excellente. Mais je crains que nos auteurs comiques n'y entendent plus rien. Pour peu que les choses aillent du même pas, on ne se donnera plus la peine d'écrire des pièces; on se contentera de simples exhibitions.

Mme Octave fait tort aux auteurs ; on n'écoute pas le dialogue. On se contente de contempler la belle femme.

Par une sorte d'ironie du sort, les bureaux de la Banque du Peuple, cette Banque que Clairville a tant raillée dans la Propriété, cest le vol, se sont établis rue du Faubourg-Saint-Denis,

•290 L\ VIE PAUISIENNE

n" 25, dans la même maison où demeure le spirituel vaudevilliste.

Un journal, en faisant part au public de cette circonstance, a inséré l'inepte article que voici :

« Les employés de M. Proudhon, qui sont des socialistes barbus, crépus et moustachus, ont voulu faire un très mauvais parti à M. Clairville, sous prétexte qu'il avait voulu ridiculiser leur patron. En apprenant cela, M. Proudhon est entré dans une grande colère et a chassé deux de ses employés. Quant à M. Clairville, il a été si effrayé de cette scène démocratique et sociale que ses amis ni la police n'ont pu parvenir à le faire rentrer chez lui. 11 loge chez un ami, M.Siraudin, et aujourd'hui M. Proudhon a écrit à M. Clairville qu'il n'avait plus rien à craindre. « Mes chiens enragés ont été battus {sic). Signé : P.-J. Proudhon, banquier. »

M. Clairville a écrit au Peuple la lettre suivante qui prouve qu'il est un homme de cœur en même temps qu'un homme d'esprit :

« Monsieur le Rédacteur,

Je vous serais bien reconnaissant si vous vouliez bleu lu'aidtir à rectifier l'étrange historiette racontée par un journal sérieux au sujet de M. Proudhon et de moi.

Dans ce récit, une seule chose est vraie, à savoir que je loge dans une maison où M. Proudhon a établi les bureaux de la Banque du Peuple. Le reste est une mauvaise plaisanterie.

Je n ai pas quitté mon domicile pour me soustraire aux prétendues menaces qui m'auraient été faites par les socialistes employés à la banque de M. Proudhon, socialistes barbus^ crépus et moustachus.

M. Proudhon, que j'ai l'honneur de connaître, ne m'a pas écrit.

Il n'a pas eu l'occasion et ne pouvant avoir la pensée, comme on l'affirme, de me venger en battant les terribles socialistes, les chiens enragés qui ne m'ont jamais montré les dents et que j'ai tout lieu de croire les meilleures gens du monde, si j'en juge autant par leurs habitudes polies que par les formes douces et bienveillantes de M. Proudhon, leur illustre maître et mon excellent voisin.

Agréez, etc.

Clair VILLE. »

Proudhon a été fort touché de cette lettre. « Voilà qui me désarme. J'avais envie de saisir la première occasion de jouer, moi aussi, à M. Clairville quelque tour de mon métier. J'y renonce complètement. »

•292 LA VIE l'AlUSlENNE

Dans une revue de la Porte Saint-Martin, les Marrons cV Inde, de Théodore Muret et Cogniard frères, on se moquait assez finement des Montagnards de Gaussidière, du pittoresque de leur costume, de leurs manières bizarres. Le principal personnage était le bourgeois Tremblotin, dont le nom indique le caractère, et qui exprimait ainsi ses craintes à un autre bourgeois, Marronnard :

TREMBI.OTIN

... Sur le coup de cinq heures... observez un peu dans les cafés... Vous remarquerez des individus qui prennent une liqueur verte... ils disent que c'est de l'absinthe. . Allons donc ! c'est un signe de ralliement, Monsieur. Ce sont des carlistes... pas autre chose.

MA.RRONARD

Ça dépend de la manière de voir.

TREMBLOTIN

Ça dépend de la manière de boire... Epiez-les bien, vous verrez qu'ils ont une manière de lever le coude qui n'est pas naturelle.

MARRONNARD

Vous croyez ?

TREMBLOTIN

Lt quand vient la nuit... Les lumières! Vous

voyez des croisées qui sont éclairées, et d'autres qui ne le sont pas.

MVRRONNARD

Ça me parait assez naturel.

TREMBLOTIN

C'est une façon de correspondre d'un quartier à un autre, Monsieur !... Mais tout cela ne serait rien, si Paris n'était pas miné.

M.VRRONNARD

Miné !

TREMBLOTIN

Foide Tremblotin... oui, Monsieur... le faubourg Saint-Germain... miné!... l'obélisque... miné!... les tours de Notre-Dame... minées!... La porte Saint-Martin, la porte Saint- Denis, minées !... Paris, aujourd'hui, est bâti sur d'innombrables pétards... Et tenez, là, là, où nous sommes, il y a peut-être cinquante paquets de pétards ! Toute la France est minée !

MARRONNARD

Diantre !... Je m'explique maintenant votre mine bouleversée... Comment, là, sous nous, il y a des pétards ! Savez-vous, Monsieur Tremblotin, que votre frayeur commence à me gagner !...

TREMBLOTIN

11 y a de quoi, et je vous engage à faire aussi votre malle, et à filer avec nous !

MARRONNARD

Où ça? en Prusse ?

TREMBLOTIN

Plus souvent !... La Prusse est en pleine ébullition... On commence à miner la Prusse.

MARRONNARD

En Autriche ?

TRE.MBLOTIN .

Allons donc !... l'Autriche.. . pire qu'ici ! l'Autriche ! triple mine ! . . .

MARRO.XNARD

L'Italie ?

TREMBLOTIN

Y pensez-Tous ? Il y a trente-trois révolutions en Italie... Toute l'Italie est minée... sans compter le volcan.

MARRONNARD

Mais alors, autant vaudrait rester ici.

TREMBLOTIN

11 n'y a qu'une lie déserte qui puisse mettre, aujourd'hui, à l'abri des révolutions... et je vais en chercher une... »

De toutes ces pièces à tendances politiques, aucune n'eut plus de succès que la Foi/v ati.r Idées, de Leuven et Bruns\vick.

La foire aux Idées, dont le sous-titre était

« Journal. vaudeville », se divisa entre quatre pièces, qui formèrent ensuite quatre brochures, dans le genre des Guêpes, se faisant suite et portant la date du 16 janvier, 22 mars, 23 juin et 13 octobre 1849 1). On reproduisait dans chaque numéro des professions de foi burlesques qui avaient été placées, le soir à la représentation, sous les yeux des spectateurs :

« NOMMONS CHAPONEL !

Il veut que chaque citoyen ait le droit de fabriquer pendant quinze ans, les billets de banque nécessaires à ses besoins.

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