CITOYENS, NOMMONS GALIFRON
Il est fondateur des Bains chauds socialistes. L'établissement ne possède qu'une baignoire ; mais une ficelle sépare les sexes.
VIVE TRIFOLILLARD !
Il est totalement inconnu ; sans famille, sans amis, sans fortune et sans les vêtements nécessaires. Il ne craint pas de se montrer à nu. »
Une des scènes les plus amusantes de la Foire au.v idées, et qui correspondait le mieux aux préoccupations du public, était celle du premier numéro [W janvier 1849) dans laquelle le com-
(l) Entre les deux premiers et les deu.v derniers numéros, les élections avaient eu lieu.
père, Caprice, et la commère, l'Idée,, écoutaient les plaintes du bourgeois Capital, encore sous le coup de la terreur qu'il venait d'éprouver, mais qui commençait à se rassurer un peu (1).
CAPRICE
Qui êtes-vous, monsieur?
CAPITAL
Je me nomme Capital... Ah ! madame, j'ai été
vigoureusement attaqué, traqué et sur le point
d'être détraqué.
l'idée
Mais vous devez reprendre confiance ?...
CAPITAL
Ça vient doucement, mais enfin je crois que ça vient, ça me rassure.
CAPRICE
Oui, vous êtes plus calme; mais convenez que vous aviez eu une fameuse frayeur.
(1) Dans la Foire aux Idées comme dans la Propriété, c'est le Vol, les théories de Proudhon étaient tournées en ridicule. Caprice consacrait à la Banque du Peuple ou Banque d'éi'hanges ce couplet :
Ces llnanciers ont un syslème
Qui doit fair' le bien général :
Ils ferm'ronl, grâce à leur problème,
La banqu' de France et l'hôpital.
Ils n'ont pas besoin d'un' grand' caisse,
Pour les fonds qu'ils front circuler,
Il leur faut seul'ment — et ça presse —
Un' gross' caiss' pour les appeler...
CAPITAL
Que voulez-vous?... c'est dans ma nature.
J'ai peur quand quelqu'un me regarde, J'ai peur quand on crie au voleur, J'ai peur quand on crie à la garde, Quand le peuple chante, j'ai peur ! Ce sentiment, par sa puissance, Agit tellement sur mon cœur.
Que j'ai toujours, dans ma prudence, Peur de n'avoir pas assez peur.
Et il y avait de quoi... je possède pas mal de moellons...
CAPRICE
Des millions ?
CAPITAL
Non, des moellons... avec portes et fenêtres. Eh bien, je vous donne en mille à deviner comment deux de mes locataires m'ont payé ? En billets!...
l'idée
Vraiment !
CAPITAL
Vous savez, madame, que nous sommes en république?...
l'idée Pour toujours...
CAPRICE, faisant une pi rouet Le.
A perpétuité !
CAPITAL
Eh bien! quand me soldera-t-il, ce débiteur séditieux ? Celui-ci, voyez... (// lui montre un billet.) Fin république...
CAPRICE
Vous êtes fumé !...
CAPITAL
Et cet autre... lisez... Il s'engage à me payer au dixième président prochain... Si je calcule bien, ça me remet...
CAPRICE
Ah ! mon Dieu !
Jusqu'à présent la statistique
Par des calculs à peu près sûrs
Connaît ce que la République Mange de blé, de fruits plus ou moins mûrs.
On sait la quantité réelle Des gigots qu'elle croque tous les ans
Mais nul ne sait encore ce qu'elle
Consommera de présidents.
CAPITAL
C'est égal... maintenant que j'ai un peu moins la fièvre, je vais faire pétitions sur pétitions...
l'ii>ée Et que demanderez-A^ous ?
CAPITAL
Voici...
CAPRICE
Qu'est-ce que vous réclamerez ?
CAPITAL
Voilà... Je veux qu'il y ait un corps de garde dans chaque boutique, qu'on vous demande un passeport pour traverser la rue, que les Petites Affiches soient censurées, et que, pour porter un parapluie, on soit obligé de prendre un port d'armes... Vous voyez que je fais de grandes concessions; mais, je le répète, il faut des bornes, des règlements...
Je veux, même dans ma famille,
Qu'un décret vienne régler tout,
Qu'il fixe l'heure où je m'habille, Pour mon dîner, quel sera mon ragoût.
Je veux, si l'amour me réclame, Sans un permis ne pouvoir me lancer, Je veux enfin, pour entrer chez ma femme.
Qu'on m'impose un laisser-passer.
CAPRICE
Ça pourrait nuire à la population... »
La Foire aux idées neut pas seulement beaucoup de succès : son influence sur l'esprit public fut très grande.
Pendant la même année 1849, on joua, dans tous les théâtres, des pièces nettement réactionnaires qui se proposaient le même but : discréditer les théories socialistes, le régime républicain, et
préparer le retour de Tordre. Je ne citerai que celles qui eurent le plus de vogue.
Au Gymnase, le 26 février, les Grenouilles qui demandent un roi^ par Clairville, Eléonore de Vaulabelle et Arthur de Beauplan.
Au Gymnase également, en mars, la Danse des Ecus, par Marc Fournier, Henry de Kock, et Desvergers. Les principaux personnages étaient : Banque d'Echange (Proudhon) et Phalanstère (Considérant). La pièce fut interdite après la deuxième représentation. Les auteurs furent obligés de changer les noms qui parurent trop transparents. Banque d'échange devint Erostrate et Phalanstère Songe-Creux,
Aux Variétés, le 21 août, les Caméléons ou Soixante ans en soixante minutes, par Clairville, Dumanoir et Bourdon.
Au Vaudeville, le 28 décembre, Paris sans impôts, par Clairville et Vaulabelle (1).
Une loi du 30 juillet 1850, votée sur la demande du ministre de T Intérieur, Baroche, par 352 voix contre 194, rétablit la censure. Dans les derniers mois de 1851, elle interdit la représentation d'une pièce : les Effrayés, qui avait pour
(1) Une des dernières pièces à tendances antisocialistes fut celle de Clairville, les Escargots sympathiques, jouée au Théàtre-Montausier le 17 novembre 1850, et qui raillait les bizarres essais de télégrapbie sans (il que faisait Allix. à l'aide d'escargots qu'il qualiliait de sympathiques.
but de rassurer les classes moyennes, les propriétaires, les capitalistes, les « Tremblotins ». —
L'acleur Ariial.
Mais c'était désormais inutile. La République était déïinitivement Viiiucuc, vaincue par ses pio-
près fautes beaucoup plus que par les attaques de ses ennemis. Pour en arriver là, il avait fallu une accumulation d'excès, qui furent tantôt favorisés, tantôt réprimés ou désavoués par la Préfecture de police, et que nous étudierons plus spécialement dans les chapitres sur les Journaux, les Clubs, les Ateliers nationaux et les Journées de juin.
APPENDICE Petite Chronique des Théâtres de 18k8 à 1852.
Buloz, administrateur du Théâtre-Français (qui devient Théâtre de la République) donne sa démission. Simon, dit Lockroy, est nommé à sa place avec le titre de commissaire du Gouvernement. Lockroy, destitué bientôt après, est remplacé par Edmond Seveste, auquel succède Bazennerie.
Début de Delaunay. dans le rôle de Dorante, du Menteur.
Début de Mlle Nathalie (1) dans le rôle de Césarine, delà Camaraderie de Scribe (15novembre).
Arsène Houssaye est nommé administrateur du Théâtre-Français.
(1) « Oui faux talent à fausse natte allie », disait, quelques années plus tard. Théodore de Banville.
Nestor Ro([iicpluii devient seul directeur de l'Opéra.
Eu janvier, mort de Joanny, ancien sociétaire du Théâtre-Français.
6 février : — A l'Opéra, dans le Prophète, débuts de Roger et de Mme Viardot (1).
12 mai. — A l'Opéra-Comique, début de Mlle Marie Cabel, dans le rôle de Georgette du Val d'Andorre.
W mai. — Mort de Mlle Dorval (2).
21 mai. — Au Théâtre-Italien, représentation de retraite de Mlle Georges.
21 Juin. — L'Opéra Bouffe français, créé par quelques artistes du Théâtre-Lyrique, après la fermeture de cette scène, s'installe dans la salle du Théâtre-Beaumarchais. Il n'y restera que
(1) Dans son numi'>ro du 18 février, le Peuple publie ce coinmn^iquédu Théâtre-Séraphin, installé au Palais National, 121, et qui jouait tous les soirs à 7 heures et demie, et le jeudi et le dimanche à îJ heures :
« Le directeur de ce petit théâtre a Ihonneul* die'tiréveilir ses grands et petits abonnés qu'il vient d'ajouter ài^es embellissements quantité de choses nouvelles. Ses scènes variées et danses de cai'actère, ses exercises de la jblite chienne Flora, ses charmantes pièces-l'éeries montées à grands frais, son délicieux château des fleurs où se chantent les romances et chansonnettes les plus nouvelles, ses remarquables points de vue, animés par plus de deux cents pièces mécaniques, son polyorama et chromatrope, attirent toujours la foule. »
(2) Une actrice du Théâlre-Krançais, qu'on avait essayé d'opposer à Mllt> Mars, Mlle .Manie, meurt aussi cette année.
quelques semaines, jusqu'à sa disparition, le 28 août.
8 septembre. — Au Théâtre-Français, début de Delphine Fix dans le rôle d'Abigail du Verre d'eau, de Scribe.
i^"" novembre. — Ouverture du Théâtre-Italien, avec / CapuletU a Moiitecchi, de Bellini (direcrection Ronconi) (1).
ik décembre. — Retraite de Duprez.
24 juin. — Mort de Mlle Gavaudan.
G septembre. — Au Théâtre du Palais-Royal, début (à six ans) de Céline Montaland, dans la Fille bien gardée., de Labiche et Marc Michel.
i4 septembre. — Mort de Mlle Saint- Aubin, actrice de l'Opéra-Gomique.
21 décembre. — Mort de Perlet.
Got devient sociétaire du Théâtre-Français (2).
(1) Principaux artistes: Lablaclie, Ronconi, Moriani, Morelli, Lucchesi, Mme Ronconi, Mlle dAngri, qui débuta ce jour-là, où parut pour la dernière fois Mme Persiani.
(2) En janvier 1850, au Théâtre-Français, dans le Legs et le Jeu de V Amour et du Hasard, débute Madeleine Brohan.
« C'est une belle jeune lille, grande, bien faite, à formes d'éphèbe, avec quelque chose d'éclatant, d'agressif et de dominateur dans toute sa personrie. Le geste est superbe, r(i;il flamboie, la bouche étincelle, la joue brûle comme une grenade : nulle timidité, nul embarras ; la grâce est âpre, la beauté crue comme un fruit vert ; le charme a quelque chose d'imi)érieux ; on concevrait ainsi la jeune reine volontaire et fantos<|ue d'une de ces cours impossibles, o ù
Mare Fournier, directeur de la Porte-Saint- Martin.
Retraite de Ligier, de Menjaud et d'Anaïs Aubert.
8 avril. — Au Théâtre-Italien, début de Sophie Cruvclli dans Ernani, de Verdi.
Début de Mlle Favart, au Théâtre-Français.
Début de Lafontaine, au Gymnase.
Début de Brasseur, au Palais-Royal, le 19 août, à la première représentation du Misanthrope et l'Auvergnat, de Labiche, Lubize et Siraudin.
Principales pièces jouées pendant cette période (1).
7 avril. — Théâtre-Français : // fnul qu'une porte soit ouverte ou fermée
(d'ALFRED DE MuSSEt).
Mai. — Théâtre-Historique : In Marâtre
(de Balzac).
•25 juin. — Théâtre-Français : // ne faut jurer de rien
(d'ALKHKIi DI. MlSSKT).
les poètes ont dénoué tant d'intrigues et noué tant de mariages. » (Théophile Galtieu, feuilleton de la Presse du 20 janvier 1850.) (1) Exception faite pour les pièces de cirtoustance.
18 août. — Tliéàtre-Historique : le Chandelier
(d'ÂLFRED DE MuSSET).
:2[ novembre. — Tliéâtre-Français : André del Sarte
(d'ALFRED DE MlSSEt).
2"2 février. — Théâtre-Français : Loiiison
(d'ÀLFRED DE MuSSET).
\A avril. — Tliéàtre-Fraiiçais : Adrienne Lecouvreur
(de Scribe et Legouvé).
IG avril. — Opéra : le Prophète
(de Meyerbeer, par de Scribe).
'ii novembre. — Variétés : la Vie de Bohême
(d'HENRi Mlrger et Théodore Barrière).
23 mais. — Théâtre-Français : Charlotte Corday
(de PONSARD).
() avril. — Porte-Saint-Martin : Toussaint Louverture
(de Lamartine).
\A juin. — Théâtre-Français : les Caprices de Marianne
(d'ÀLFRED de MlSSÇT).
23 août. — Gymnase : Mercadet
(de Balzac).
iHo'2 "2 février. — Vaudeville : la Dame aux Camélias
(d'ALEXANDRE DcMAS fils).
Racliel et le Comité (V administration de la Comédie-Française.
Le Constitutionnel publiait, le 14 octobre 1849, cette lettre que venait de lui adresser Rachel :
« Monsieur le rédacteur,
« Voudriez-vous accorder à une artiste, qu'on voudrait rendre coupable aux yeux du public, le refuge de votre publicité.
« J'ai donné, très sérieusement et très régulièrement, ma démission de sociétaire du Théâtre- Français. Le comité le reconnaît, et M. Semestre en témoigne par écrit, dans une lettre qu'il m'a adressée le 12 octobre 1849, il y a deux jours. Et •cependant, sans autre forme de procès^ l'affiche àw riiéàtre-Français lu "annonce pour niai"di dans Adrienne Lecouvreur.
<( Je me suis décidée depuis longtemps à une retraite prématurée et douloureuse, et j'ai rempli religieusement toutes les conditions qui m'étaient imposées pour recouvrer ma liberté. Je ne puis donc comprendre que le comité dispose de moi, et trompe le public sciemment. C'est contre cette tromperie du comité et de l'affiche que je veux réclamer. Il y a là, pour moi, un devoir à remplir vis-à-vis du public, qui a bien voulu encourager d'une si indulgente protection quelques espérances de talent, et récompenser tous mes efforts avec tant de persévérance et tant d'éclat.
« On n'a pas craint de dire que ma retraite cachait des vues intéressées, et qu'à des camarades je demandais la bourse ou la vie. Voici un fait pour réponse : à tous les aspirants à la direction du Théâtre-Français qui sont venus m'offrir une surenchère de traitement et d'avantages, j'ai répondu que, pour faciliter une combinaison favorable aux intérêts de la Comédie-Française, je consentirais plutôt à une réduction. Je quitte cette scène aimée, pour un motif plus digne, plus sérieux : c'est que je crois ([ue des comédiens qui s'administrent entre eux, arrivent trop difficilement à cette concorde si indispensable à leurs propres études, aux progrès de l'art et à la fortune du- Théâtre.
« Il faut que j'en aie bien fait l'épreuve pour re-
noncer à cette vie d'applaudissements que le public '4 biei> voulu nie faire, et que la vie la plus heureuse ne saurait remplacer.
« Agréez, etc..
« Rachel. »
Quelques jours après, le même journal insérait c^tte réjjonse du Comité d'administration de la Comédie-Frauçaise :
« Nous nous félicitons d'apprendre que Mlle Racô.el, en vue de faciliter une combinaison favorable au:: intérêts de la Coipédie-Française, offre à ses futiws directeurs une réduction sur ses appointements. Cette préoccupation est d'un heureux augure ; c'est une résolution inattendue, qui ne sera pas un des moindres bienfaits de celle qui est promise à notre scène.
« Mais si nous pouvions adresser un conseil à ce futur directeur, nous l'engagerions à ne point profiter des œuvres généreuses de Mlle Rachel et à essayer seulement d'obtenir un service régulier.
« Nous protestons hautepient contre l'étrange imputation du défaut de concorde. Unis par nos in^iérêts, nous le sommes plus encore par des sentiments d'amitié qui rendent le travail et le devoir faciles.
« Mlle Rachel détermine le jour où elle jouera, choisit ses rôles, fixe le nombre considérable d'en-
trées de loges, de billets gratuits, qui lui sont accordés les jours où la recette ne nous permet pas d'en solliciter un seul. Son nom, placé sur l'affiche comme ne l'a jamais été celui de Talma, comme celui de Mlle Mars le fut seulement dans les dernières années d'une carrière si longue et si brillante, témoigne assez de notre déférence et du rang auquel nous la plaçons parmi nous.
« Non, non, ce n'est pas le manque d'égards, ce n'est pas le défaut de concorde qui détermine Mlle Rachel à quitter cette scène aimée ^ sur laquelle elle trouva, si jeune encore, toutes les voies aplanies, un beau répertoire, de grands succès, des camarades dévoués jusqu'à l'abnégation, et la fortune la plus considérable que jamais artiste ait réalisée. Mlle Rachel ne peut oublier, d'ailleurs, qu'elle allégua d'autres motifs, lorsqu'il y a un an elle a adressé à ceux qu'elle appelait alors ses chers camarades la première lettre dans laquelle elle annonçait l'intention et e.tpr-imait le regret d'êtte forcée de se séparer d'eux.
« Veuillez, etc.
« Les membres du Comité d'administration à la Comédie-Française :
« Samson, Régnier, Maillart, Geoffroy, Ligier, Provost, Beauvallet. »