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LES MONTAGNARDS

Presque en même temps , Caussidière et Sobrier, le 24 février, Lucien de la Hodde, le lendemain ou le surlendemain, s'étaient installés à la Préfecture de police. Sobrier n'y resta que trois jours. Quant rp,c«. à Lucien de la Hodde, Caussidière qui ne l'aimait guère, sans le connaître encore suffisamment, trouva assez vite le moyen de s'en débarrasser.

Lucien de la Hodde s'était nommé lui-même secrétaire général, à la place de M. Pinel ([ui venait d'abandonner ses fonctions.

■ PermeUrz-niOi , nnniMCnf Ir pfcî»l.« i bon , voyons le billard d «bord

Or, une dizaine d'années avant la Révolution de février, et alors qu'il débutait, rédacteur obscur et intermittent de la Presse, dans le journalisme, il avait, le 24 mars 1838, sollicité du préfet de police une place de mouchard. Cette demande, signée de son nom, Caussidière la découvrit dans les archives, et il découvrit également les rapports signés d'un pseudonyme, « Pierre », que le pseudo-républicain, très renseigné sur les sociétés secrètes et sur les adversaires du Gouvernement, avait très régulièrement envoyés.

Le 14 mars 1848, Caussidière, sans lui dire de quoi il s'agissait, fit venir de la Hodde dans son cabinet. Là, celui-ci se trouva devant une sorte de tribunal d'honneur présidé par Grandménil et composé de Tiphaine, Charles Rouvenat, Albert, Chenu, etc. On l'accusa. 11 nia tout d'abord, mais il fut bientôt obligé d'avouer, quand la demande qu'il avait faite, le 24 mars 1838, fut placée sous ses yeux. On l'engagea à se tuer, mais c'était assez mal le connaître. Les gens de cette espèce ne se tuent pas. Sous la menace d'être livré aux Montagnards de Caussidière, qui l'auraient fusillé avec le plus vif plaisir, il reconnut par écrit qu'il était l'auteur de tous les rapports signés Pierre.

Incarcéré à la Conciergerie, il fut mis en li.

berté quelques jours après la retraite de Caussidière qui n'eut pas, depuis ce jugement du 14 mars, d'ennemi plus acharné. Il se rélugia en Angleterre et y rédigea un journal dans lequel il attaquait violemment la République de 1848 et qui avait pour titre le Bossu. Je ne puis que répéter au moment où ce personnage rentre dans l'ombre ce que je disais dans un précédent chapitre. C'était un malhonnête homme, mais il savait beaucoup de choses.

Celui qui le démasqua était né à Lyon, vers 1809, d'une famille d'ouvriei'S, et avait été lui-même, jusqu'en 1834, ouvrier à Lyon et à Saint-Etienne. Au mois d'avril 1834, il prit part aux soulèvements qui éclatèrent dans ces deux villes, et la Cour de Paris le condamna à la détention perpétuelle. Enfermé à la prison du Mont Saint-Michel, il s'évada, mais un de ses compagnons qui s'évadait avec lui se cassa la jambe, en arrivant à la dernière marche d'un des escaliers de l'abbaye. Il ne voulut pas l'abandonner et réintégra son cachot. Ceci peut déjà donner une idée de l'homme.

En 1837, le ministère Mole accorda une amnistie, et Caussidière fut un de ceux auxquels on rendit la liberté.

Comme on le pense bien, il n'en sut aucun gré au Gouvernement. Généreux et passionné, il était aussi incapable d'un acte sciemment violent ou

injuste, que d'un raisonnement calme, réfléchi, impartial. Il avait le culte du peuple et la haine instinctive, aveugle, de la monarchie. Ce mot de République, sous lequel peuvent se cacher tant d'abus, lui semblait contenir tout le bonheur du genre humain. Quoiqu'il n'en convienne pas dans ses Mémoires, il dut voir à quel point il s'était trompé.

Tous ceux qui l'ont jugé le constatent : il était à la fois vulgaire et fin, fin par un don imprévu de la nature, vulgaire par son origine et son éducation. Il y avait en lui de la gaité lourde, bruyante, de la gaité d'ouvrier, de compagnon, qui dissimulait parfois, mais sans les amoindrir, des qualités très réelles d'administrateur, de chef politique, de connaisseur d'hommes. Avec d'autres opinions et à une autre époque, il aurait mieux donné sa mesure.

Il reste, malgré tout, sym.pathique — peut-être parce qu'il fut très probe — et, chose curieuse, sympathique, même dans les appréciations de ses adversaires, même, je crois, dans ce portrait de lui par de la Hodde (1), d'où se dégage une impression de vérité :

« Avant M. Lagrange, et à la même époque que M. Beaune, était arrivé à Paris, une sorte de

(l) Histoire des Sociétés secrètes.... |i. 34n.

géant, au cou de taureau, aux épaules énormes, offrant, sur une face percée de deux petits yeux intelligents, une expression de bonhomie cauteleuse (1), il se nonimait Marc Caussidière, et avait fait partie de la catégorie de Saint-Etienne dans le procès d'avril. Fils d'un ancien soldat, sans fortune, il était entré tout jeune dans un atelier de dessin pour la rubannerie et a^ait acquis une certaine habileté dans cette profession. On assure que, déjvà plein d'industrie, il vendait simultanément ses dessins à des fabricants suisses et français (2)... Alors — je parle de la fin de la Restauration — la doctrine démocratique et sociale et le drapeau rouge n'étaient ])as encore inventés, mais on n'en faisait pas moins de la besogne anarchique sous le couvert de la Qiarte. Le patriotisme de M. Caussidière tenait à son âge, il était un peu romanesque. La guerre de Tindé-

(1) Comparez le porlrait tracé i)ar Louis Blanc: « ... un homme aux membres herculéens, au cou de taureau et à la laille gigantesque, rendue plus remarquable encore par la petitesse de la tète ; avec cela des manières dune aménité parfaite, un son de voix très doux, un extéj'ieur plein de bonhomie et, en même temps, un regard dont rêclat à demi voilé révélait à l'observateur attentit un mélange extraordinaire de souplesse et d'énergie, d'élans excentriques et de prudence, de finesse et de ron^deur. » lli^loire de lu Tiévoliition (/<,• /SW..., t. X, p. 293. En somme, dans ces deux portraitss 1 un idéalisé, l'autre caricatural, on reconnaît assez aisément le même homme, — le même brave homme.

(2) Ce détail est probablement inventé de toutes i>ièces.

pendance grecque ayant éclaté, beaucoup de jeunes gens, qui avaient besoin de faire du bruit, saluèrent avec transport un conflit qui mettait plusieurs nations aux prises. Le dessinateur et quelques-uns de ses camarades, MM. Tiphaine et Vignes entre autres, furent du nombre. Ils résolurent de marcher au secours de la liberté hellénique; seulement au lieu de s'enrôler dans quelque régiment, comme le commun des défenseurs de la Grèce, ils s'y prirent de la manière suivante. Une société pantagruélique, dont ils étaient les créateurs, existait dans le pays sous le nom de société des Fours-à-chaux ; son but n'avait rien de terrible, il tendait à développer les facultés d'ingurgitation et à perfectionner l'art de la forte plaisanterie. Les récipiendaires subissaient des épreuves consistant à avaler des doses extraordinaires de n'importe quoi; cet exercice terminé, un membre apparaissait avec une énorme seringue de vétérinaire et complétait, d'une façon qu'il est inutile de décrire, la cérémonie d'admission.

Il fut convenu que les principaux membres de la Société marcheraient à la délivrance des Grecs, non pas en simples citoyens, mais comme représenbints de la très honorable compagnie, M. Gaussidière fut nommé grand-maitre de l'expédition ; M. Tiphaine, fournisseur général; M. Vignes, aumônier, ainsi de suite. Le corps d'armée, état-

major et soldats, se composait d'une douzaine d'individus. Ils se mirent en route sans argent, maraudèrent à droite et à gauche et finirent par arriver à Marseille, lieu de réunion de l'armée libératrice. Là, ils se présentèrent au colonel Fabvier, à qui ils l'irent part de leur généreuse résolution ; ce dernier, à ce ([u'il })ariut, n'apprécia pas très convenablement ce renfort. L'air et la façon hétéroclites du Fonrà-cliaux lui parurent suspects, il les remercia, les assurant que la Grèce saurait se passer d'eux.

Tel fut le début politique de ^I. Caussidière ; il témoigne d'un caractère porté à la haute facétie... ». Les hautes facéties de ce genre, ajouterons-nous, sont assez rares chez ceux qui craignent d'attraper quelque mauvais coup. L'anecdote, quoi que puisse en penser Lucien de la Hodde, est flatteuse pour le futur préfet de police.

Membre de plusieurs sociétés secrètes, ou son éloquence familière et sa verve narquoise plaisaient a un public peu exigeant en matière d'art oratoire, commis-voyageur, placier infatigable et persuasif de la Réforme, Caussidière avait joué un rùle assez actif, pendant cette longue lutte de douze à quinze années, pour ne pas être oublié le lendemain de la victoire. Du reste, il était de ceux qui se laissent difficilement oublier. Après le refus de Beaune, et sur la désignation de

celui-ci et de Flocon, on le mit à la Préfecture de police. Il y fit, c'est une justice à lui rendre, beaucoup plus de bien que de mal.

«... Sous son administration, écrivait dans ses Mémoires [1] l'ancien chef delà sûreté Canler, personne ne fut révoqué à la préfecture et chacun put y conserver sa position. Il y a plus; pendant longtemps, les sergents de ville durent se cacher pour échapper à certaines menaces de vengeance, et, cependant, ils furent toujours intégralement payés. Aussi, je ne crois pas qu'aucun agent de la police, soit chef, soit subalterne, ait eu à se plaindre de Caussidière. Il est vrai qu'il lui eût été totalement impossible de faire de la police sérieuse avec les hommes qui l'entouraient (2) : mais il faut aussi tenir compte de la résistance qu'il sut opposer aux observations de ce même entourage, qui, chaque jour,

(1) Bruxelles, 1S(;2, p. 311.

(2 Le plus célèbre l'ut Pornin, bon ivrogne qui promenait sa jambe de bois de cabaret en cabaret (surtout à V Association des Marchands de vin, rue Jean-Hobert ) et chez le(iuel l'alcool parait avoir singulièreuierit exalté les opinions politiques. Plus tard, il mit un ()eu d'eau dans son vin, mais au moral seulement.

Sur Poriun et la police à cette époque, on peut lire les trois brochures de Cmenl, publiées en 1850 et 1851 : les Montagnards, les (Conspirateurs, les l^hevaliers de la liépubliiiue roiuje, cellesdede la Ilodde, et celle de Miot (ou plutôt de Lubatti, ex-oflicier île 1 état-major de la garde républicaine, et de

l'engageait à chasser lous ces anciens satellites du tyran. »

Le 29 février, après avoir exercé ses fonctions pendant cinq jours sans titre officiel, il avait été nommé délégué au département de la police, et, le 17 mars, préfet de police.

Dès son installation à la préfecture, le 24 février, il avait rédigé cette proclamation qui fut affichée sur les murs de Paris, et que signa aussi Sobrier, qui partageait encore avec lui les fonctions de délégué :

(f Au nom du peuple souverain.

Citoyens,

Un Gouvernement provisoire vient d'être installé; il est composé, de par la volonté du peuple, des citovens F. Arasfo, Louis Blanc, Marie, Lamartiue, Flocon, Ledru-Rollin, Recurt, Marrast, Albert, ouvrier mécanicien.

Pour veiller à l'exécution des mesures qui seront prises par le Ciouvernement, la volonté du peuple a aussi choisi, pour ses délégués au département de la police, les citoyens Caussidière et Sobrier.

Caslera, rédacteur en chef du Corrcspomhmt de Paris) Réponse aux deux libelles de C lie nu et de lu IJodde (1850).

l*ornin a publié lui-môme: la \'érité sur la Préfecture de police pendant Vadministralion de Caussidière. Pans, 1850.

La même volonté souveraine du peuple a désigné le citoyen Etienne Arago à la direction générale des postes.

Comme première exécution des ordres du Gouvernement provisoire, il est ordonné à tous les boulangers et fournisseurs de vivres, de tenir leurs magasins ouverts à tous ceux qui en auraient besoin.

Il est expressément i-(K^ommandé au peuple de ne point quitter ses armes, ses positions, ni son attitude révolutionnaire. Il a été trop souvent trompé par la trahison; il importe de ne pas laisser la possibilité à d'aussi criminels et d'aussi terribles attentats.

Pour satisfaire au vœu général du peuple souverain, le Gouvernement provisoire a décidé et effectué, avec l'aide de la garde nationale, la mise en liberté de tous nos frères détenus politiques, mais en même temps, il a conservé dans les prisons, toujours avec l'assistance on ne peut pins honorable de la garde nationale, les détenus constitués en prison pour crimes ou délits contre les personnes et les propriétés.

Les familles des citoyens morts ou blessés pour la défense des droits du peuple sou\'«rain sont invitées à faire parvenir, aussitôt que possible, aux délégués du département de la police, les noms des victimes de leur dévouement à la

chose publique, aPiu qu'il soit pourvu aux ])es(jiiis les plus pressants.

Les délégués au département de la })olice, Gaussidière et Sobrier. »

Dans l'état de crise que l'on traversait alors, Gaussidière voulait et devait se montrer énergique, surtout à l'égard d'un personnel qu'il tenait à conserver, ne pouvant, sans de grades inconvénients, le remplacer, mais dont le républicanisme, de fraîche date, lui semblait médiocre.

Le jour même de son installation — c'est luimême qui le raconte dans ses 'Mémoires ■ — après avoir invité ses chefs de division à redoubler de zèle, il avait ajouter : « Si quelqu'un de vous se rend coupable de trahison, il sera fusillé sur-lechamp dans la cour de la préfecture. » Jamais bureaucrates, sauf peut être en 1793, n'avaient entendu pareil langage.

Le 3 avril 1848, il adressait cette allocution à ses commissaires de police :

« Vous manquez tous d'énergie dans vos fonctions ; ce n'est pas comme cela que j entends que la police se fasse ; vous êtes encore trop bourgeois; A'os bourgeois ne font aucun don patriotique pour subvenir aux; besoins du peuple ; il n'y a que les ouAriers (jui apportent le salaire de

la journée quils gagnent à la sueur de leur front; dites bien à votre stupide bourgeoisie et à la garde nationale, que s'ils ont le malheur de songer à la plus petite réaction, on n'aura pas (ou nous n'aurons pas) besoin d'avoir recours à des coups de fusil ; mais, avec une boite d'allumettes chimiques, nous incendierons Paris, et il ne restera pas pierre sur pierre : Paris périrait plutôt que la République (i). »

S'il laissait un peu trop, parfois, comme en cette occasion, parler l'esprit de parti, Gaussidière donnait l'exemple du zèle et de la conscience professionnelle.

Tous les jours il travaillait, dans son cabinet, jusqu'à minuit. Il montait ensuite à cheval, et, de minuit à quatre heures du matin, il parcourait les quartiers populaires où l'on pouvait redouter des troubles (2).

Les difficultés qu'il avait à vaincre étaient d'autant plus grandes que l'argent manquait. Le budget de la police, pour Tannée 1848, s'élevait à 11.139.538 francs, avec une somme supplémentaire de 22.500 francs par mois allouée au

(1) Procès de la Haute-Cour de Bourges. Affaire du 15 mai. .\cle daccusation du procureur général près la Haule-Cour. Baroche (d'après le témoignage du témoin Trouessard). «^

(2) Réponse aux deux libelles : les Con<piriitciirs el la JVaissance de la République, de Chenu et Delahodde..., pai' Jlles Miot, re' présentant du peuple. Paris, 1850, p. 22.

préfet et représentant les fonds secrets. Ce budget était insuffisant pendant une période de révolution. Caussidière ne reçut et ne réclama aucun crédit extraordinaire. Il fit une police au rabais avec des moyens di; fortune.

Une de ses premières préoccupations avait été de former, sans trop de frais, un nouveau corps de sergents de ville, puisque les anciens sergents de ville, dans la crainte d'être assommés, n'osaient plus reparaître à la préfecture de police, d'où les avaient chassés, de même que les gardes municipaux, l'émeute triomphante (1).

Ce nouveau corps, il le composa d'ouvriers

(1) « Lorsque j'entrai, dit Caussidière dans ses Mémoires, dans la cour principale de la préfecture (le 24 février), accompagné de Sobrier et de Calmique, tout était désordre et confusion. La terre était jonchée de casques, de selles de chevaux et de divers objets d'équipements militaires ; deux mille sept cents hommes environ, garde municipale et troupe de ligne, venaient d'évacuer l'enceinte de la préfecture. Une compagnie de la 11' légion présentait seule quelque apparence d'ordre militaire. C'étaient les ofliciers de cette compagnie qui avaient ablenu la retraite de la garde municipale et de la ligne. Un grand nombre de citoyens, plus ou moins armés, et encore dans l'ivresse d'un succès obtenu sans effusion de sang {sic), se promenaient dans les cours, aux cris de : Vive la liberté ! Vive la République! et au chant de la Mameillaise. »

Les anciens sergents de ville à (|ui, nous l'avons vu, on maintint leur solde, reprirent, après le 15 mai. leur service, mais en bourgeois, avec une plaque attachée sur le bras gauche et portant cette inscription : Préfecture de police.

sans travail, signalés par leur rôle pendant les journées de février.

Les titres exigés étaient, avec le certificat de combattant de février — ou de détenu politique — un congé et un certificat de bonne conduite, constatant que le candidat était ancien soldat.

Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'une bonne recommandation dispensa souvent de tout autre titre.

Les Montagnards, — c'est le nom qu'on donna à ces nouveaux sergents de ville, — formèrent quatre compagnies qui comptèrent ensemble GOO hommes et s'élevèrent jusqu'à 2.700 hommes. Une partie de ce corps devint \?i garde répahlicaine.

Un assez triste sire (1), Chenu, qui a consacré aux Montagnards une de ses brochures, prétend qu'il eut le premier Tidée de la formation de ce corps, et c'est fort possible.

« Je me rendis, dit-il, à la Préfecture en toute hâte, et je la trouvai gardée par des gardes nationaux. L'adjudant-major Caron s'avança vers moi et me dit :

« Vous pouvez vous retirer, mon ami, on n'a

(1) Déserleur el escroc, daprès Cacssidière dans ses Mémoires, mais Chenu s'en esl défendu. En tout cas, il eut ses entrées à la préfecture de police et y joua un rôle important.

328 LA vif: parisienne

pas besoin de vous ici, la garde nationale est assez nombreuse pour faire le service. »

Je regardai avec plus d'attention cette prétendue garde nationale. Mais ce sont tous mouchards et sergents de ville déguisés ! Caussidière n'est pas en sûreté avec ces gens-là; et repoussant Caron, j'entrai dans la préfecture malgré lui.

Je rangeai mes hommes dans la cour, et je montai chez Caussidière. Je le trouvai dans le cabinet du secrétaire-général, assis dans un fauteuil et causant avec Sobrier et plusieurs employés de la Préfecture.

« J'ai à te parler, lui dis-je, mais à toi seul. »

Nous passâmes dans un cabinet et je lui fis part de mes remarques sur les gardiens auxquels était confiée la garde de la Préfecture.

<( J'ai peu de monde, ajoutai-je, et dans le cas d'une attaque imprévue, je ne serais pas assez fort pour les repousser. »

« Tu vas, me dit-il, convoquer immédiatement les chefs de groupes et les chefs de barricades sur lesquels nous pouvons compter. Il n'y a pas de temps à perdre. Je vais t'en donner l'ordre par écrit, ce sera mon premier acte de pouvoir. »

Nous rentrâmes alors, Caussidière prit une pliune et écrivit: « Le capitaine Chenu est autorisé à former une garde pour le service de la préfecture de police et à enrôler les citoyens qui se présen-

teront pour en l'aire partie. » Signé: Caussidière, et au bas le cacliet do la Préfecture.

J'écrivis aussit(')t à tous ceux: qu'il m'avait désignés...

Quand vint le jour (le 25 février), je vis arriver successivement les chefs de groupes avec leurs hommes, mais sans armes pour la plupart, preuve évidente que les vieux de la vieille n'avaient pas tous combattu.

Je Fis part de cette circonstance à Caussidière.

— Je vais leur faire donner des armes, me ditil, cherche leur un lieu convenable pour les caserner dans la Préfecture.

Je me mis aussitôt en devoir d'exécuter cet ordre, et je les envoyai occuper le poste des anciens sergents de ville où j'avais été si indignement traité autrefois.

Un instant après, je les vis revenir en courant.

— Où allez-vous ? leur dis-je.

— Le poste est occupé par une nichée de sergents de ville, me dit Devaisse; ils dorment tranquillement, et nous allons chercher de quoi les réveiller et les mettre à la porte. Ils s'armèrent donc de tout ce qui leur tomba sous la main, de baguettes de fusil, de fourreaux de sabres, de courroies qu'ils doublèrent, et de manches à balai ; puis mes gaillards, qui tous avaient eu à se plain-

330 LA VIE PAKISIENNE

dre plus ou moins de l'insolence et de la bruUilité des dormeurs, tombèrent sur eux à bras raccourcis, et pendant plus d'une demi-heure leur infligèrent une si rude correction, que quelques-uns en furent longtemps malades. Aux cris qu'ils poussaient j'accourus, et ne parvins qu'avec peine à me faire ouvrir la porte que les Montagnards, car ils prenaient déjà ce nom, avaient eu la précaution de tenir fermée en dedans...

Une fois maîtres delà place, dont ils venaient de relever la garnison avec tant de courtoisie, nos Montagnards se parèrent orgueilleusement des dépouilles des vaincus, et pendant longtemps on les vit se promener dans la cour de la Préfecture, l'épée au coté, le manteau sur l'épaule, et le chef orné du bicorne autrefois si redouté de la plupart d'entre eux.

Dès qu'ils se furent installés dans ce poste, je leur recommandai l'ordre et la discipline ; je leur promis des armes, des rations, et une solde convenable. <t Vous prendrez, leur dis-je, le titre de première compagnie des Montagnards. Quant à ma compagnie, comme elle est composée exclusivement de combattants, elle prendra celui de compagnie du 24 février. Je vais aller occuper avec elle le poste qui se trouve sous la première voûte; je pense que les hôtes qui Ihabitaient ont dû disparaître en toute hâte en apprenant la manière

LA PREltCTURE DE POLICE 331

dont VOUS avez traité leurs camarades (1)-.- » Porniii affirme ou laisse entendre qu'ils ne touchèrent jamais aucune solde (2). En réalité, à partir du 1" avril, ils reçurent, quel que fût leur grade ;^3), deux francs ving-t-cinq par jour.

Quelque-uns d'entre eux, à en croire Chenu, surent sans trop de peine augmenter cette so!di ou y suppléer :

« Il y avait toujours au bureau de la Commission des récompenses nationales, des bons signés en blanc par le président, et les citoyens Montagnards, ainsi que les détenus politiques, y avaient leurs entrées libres. Ils considéraient les sommes produites par les souscriptions au profit des blessés de février comme leur appartenant de plein droit. Qu'avaient fait ces derniers, disaient-ils? Ils avaient, il est vrai, combattu et renversé La monarchie, mais ils n'avaient pas souffert, comme eux, pendant dix-huit ans, pour la cause de la liberté. C'était donc bien à eux, les vieux champions de la République, que cet argent devai± revenir. Aussi prenaient-ils ces bons sans scrupule, et s'inserivaient-ils, qui pour cinquante, qui

(1) Les Montagnards. Paris, 1850, pp. 83-95.

(2) La Vt'rilé sur la Préfeclare de police pendant l'admittistralion de Causs^idihi-e.... Paris, 1850, p. 41.

(3) Tous les grades, jusqu'à celui de capitaine ioclusivement, élaient donnés à l'élection.

pour cent Irancs. Puis ils passaient, à l'Hôtel de Ville, chez le caissier qui payait. Le pauvre Albert, s'étant aperçu de ces malversations, en pleura de honte et de colère (1). »

Ils portaient un uniforme très simpliTié : un chapeau pointu à larges ailes, qui leur fit donner, dans le peuple, le surnom de Calabrais (2), une cravate et une ceinture rougv. On y ajouta plus tard une blouse bleue. Des souliers et des bottes furent distribués par l'ordre du préfet de police à ceux qui en manquaient et à qui il était souvent arrivé de monter la garde en sabots.

Louis Hlanc, qui était allé, un soir de février, à la Préfecture de police, admirait beaucoup ces Montagnards, qu'il avait trouvés, « en train de fumer, ou étendus sur des lits de camp, et jurant « d'une façon très militaire ». Il notait en termes sympathiques « leur physionomie énergique, joviale et franche... un air de bonne humeur et de bonté rude » ([u'il comparait « aux regards fauves, à l'allure louche » des sergents de ville, pendant le règne de Louis-Philippe ÇS).

On doit reconnaître que ces ^lontagnards rendirent de réels services et qu'en définitive mieux

(1) Cuii.NU, les (Jonspiralcurs. I'ari.<, ISJO, j). 117.

(2) Le Petit homme rowje. Painpblel hebdomadaire. X" 5 (mai 1848).

(3) Histoire de la Kcmlulion de IS'iS, I. I, pp. 2;il-2il2.

valait avoir une police formée à la hâte et un \)en fantaisiste que ne pas en avoir du tout.Gaussidière pouvait, sans trop se vanter, affirmer qu'il avait fait de Tordre avec du désordre — - c'est-à-dire qu'il avait, en les embrigadant, en leur donnant une solde et un uniforme, transformé des émeutiers en gardiens de la paix;.

Mais ne risquait-on pas de les voir revenir, tôt ou tard — et c'est là ce qui se produisit — à leurs anciennes habitudes ? Etait-on bien assuré qu'ils ne conservaient pas, dans leurs nouvelles fonctions, une insurmontable antipathie pour les bourgeois qu'on les chargeait de protéger ?

Si grands que fussent leur bonne volonté, leur dévouement, il manquait à ces ouvriers dont on avait fait, du jour au lendemain, sans aucun stage, sans aucune préparation, des sergents de ville, la connaissance du métier de policier, l'âme même du policier qui n'est pas seulement, lui, chien de garde mais chien de chasse. Kt ce n'étaient certes pas les anciens sergents de ville, suspects, désarmés, qui pouvaient, pour les aider, déployer des qualités, une compétence, une expérience dont on se défiait, parce qu'ils les avaient mises naguère au service? du roi.

Paris, grâce aux Montagnards, grâce à eux non pas uniquement mais en grande partie, pour ne rien exagérer, n'avait plus son aspect révolution-

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naire de ville soulevée et l'rémissante, mais il était plus que jamais encombré de filous et d'escarpes.

D'ailleurs, et Caussidière lui-même, dans le passage qu'on lira plus loin, est obligé de Tavouer, des éléments mauvais s'étaient, introduits dans ce corps composé au début, en majorité, d'honnêtes gens, et qui, désormais, au lieu d'un secours, menaçait d'être un danger.

Le moment était venu — et tout le monde, excepté eux, le comprit — où il devenait nécessaire, pour recourir à une police professionnelle, de licencier et de renvoyer dans leurs foyers ces hommes à chapeau pointu et k ceinture rouge, qui ne tenaient nullement à abandonner leur solde et à renoncer à leur uniforme (1).

Ce ne fut pas une opération facile.

« Il fallait inviter les Montagnards licenciés à abandonner la caserne Saint-\'ictor où ils étaient casernes, et à se retirer où ils pourraient.

La plu})art étaient pères de famille et aA'aient perdu leur état. Le pouvoir exécutif, sachant leur

(1) Ils formaient, à l'époque où on les licencia, trois compagnies :

1" compagnie. — Capitaine: Brousse; lieutenant : Parent.

2" compagnie. — Capitaine: Lénn [)eroy ; lieutenant : .lolivet.

3* compagnie. — Cai)ilaine: Desouche; lieutenant: Jacques.

LA PREFECTURE DE POLICE liSii

position malheureuse, avait accordé qu'ils toucheraient encore leur solde pendant dix jours...

J'envoyai Crevot auprès d'eux. Cet ami joignait l'esprit d'ordre à la fermeté de caractère ; son patriotisme éprouvé l'avait fait accepter avec plaisir par les Montagnards. Aussi, depuis qu'ils s'étaient épurés en renvoj'ant quatre-vingts des leurs, avaient-ils repris la discipline d'un corps armé et une conduite irréprochable.

Lorsque mon émissaire arriva près de la caserne Saint-^'ictor, elle était cernée par la garde nationale qui voulait expulser de force les Montagnards, mais toutefois sans oser pénétrer dans l'intérieur.

Crevot revint, avec un officier de la garde nationale, m'informer de ce qui se passait. J'invitai cet officier à faire retirer la garde nationale et à laisser sortir librement les Montagnards. Presque tous avaient leurs fusils, depuis le 24 février, et voulaient les garder, sauf à les déposer dans leurs mairies, s'ils en recevaient l'ordre.

Il fut convenu que les Montagnards sortiraient six par six, avec leurs armes, et sans qu'on les inquiétât.

Sur mon ordre écrit, les Montagnards s'exécutèrent comme il avait été dit, seulement au lieu de leur assurer une retraite paisible, la garde nationale qui stationnait dans les rues adjacentes,

arracha les armes à plusieurs d'entre eux ; ils furent vexés et maltraités, quelques-uns même arrêtés.

Ainsi a été dissoute cette garde des féroces Montagnards qui, pendant près de trois mois, ne frappèrent ni ne tuèrent personne, et tirent un rude service contre les voleurs et les fauteurs de désordres.

Leur seul tort fut d'avoir introduit, au bout d'un certain temps, parmi cette troupe d'élite, des homme tarés de toutes les polices; c'est alors qu'on leur souffla de mauvais desseins et l'esprit de turbulence.

Personne cependant n'a eu à s'en plaindre que moi (l)--- »

On peut, dans une certaine mesure, et sans méconnaître ses bonnes intentions et ses qualités incontestables, porter sur Caussidière le même jugement que sur ses Montagnarde. Seulement chez lui l'esprit de turbulence était remplacé par l'esprit de parti.

Le politicien faisait tort au policier. Le policier, quelque désireux qu'il fût de se tenir à la hauteur de ses fonctions, n'oubliait pas assez les admirations, les antipathies, les préjugés, les rancunes du politicien, de l'ami de Ledru-Rollin, de

(1) Mémoires de Caussidière.

l'ancien conspirateur, qui, à la préfecture, continuait à conspirer.

Ses théories sociales, son idéal républicain, ne correspondaient plus à ceux des modérés qui, instruits par les événements et désireux de mettre fin à l'anarchie, se préparaient à lutter contre les clubs, à museler la presse jacobine, à fermer les ateliers nationaux, et, de plus en plus, à faire machine en arrière.

Le 16 mai 1848, il donna, ou on lui imposa, sa démission. Il fut une des victimes de l'émeute du 15 mai, provoquée par ses amis et que lui-même il favorisa.

Du 18 mai 1848 au 8 novembre 1849, quatre préfets de police se succédèrent :

Trouvé- Chauvel (avec OReilly, ancien condamné politique, comme secrétaire général), le 18 mai 1848;

Ducoux, le 19 juillet ;

Gervais de Caen, le 14 octobre ;

Le colonel de gendarmerie Rebillot, le 20 décembre.

Chef de la police municipale sous le colonel Rebillot, Garlier lui succéda le 8 novembre 1849.

« Garlier, dit Gaussidière dans ses Mémoires^ est de la vieille école, c'est-à-dire de la police de provocation. Sa mission principale consiste à laisser des agents parmi les mécontents d'un parti,

surtout chez les républicains, pour les pousser aux moyens extrêmes et préparer des journées (1). » Les nouvelles tendances de la police, Carlier les indiqua clairement dans une « [)roclamation » qui porte la date du 10 novembre 1849.

« Habitants de Paris,

La haute confiance du président de la République vient de m'ap])eler à la Prélecture de police.

Ce sera pour moi un éternel honneur d'avoir été jugé digne de seconder, dans ces Fonctions délicates, la grande et franche politique inaugurée par les actes et les déclarations du chef de Tl^tat.

Je viens demaud'-r à mes concitoyens leur concours et leur appui, en leur promettant mon zèle et mon énergie.

Les hommes paisibles de toutes classes ne peuvent voir en moi qu'un ami ; je suis, je serai toujours, je ne dis pas l'ennemi, mais l'adversaire courageux et infatigable des perturbateurs, chefs et instruments.

(1) « Son premier soin, en jirennnt les rênes de la police, fut de se créer un service politique qui lui permit de savoir tout ce qui se faisait et se disait dans les ciuhs. les sociétés secrètes, et jusque chez certains représentants. Pour atteindre ce but, il se créa, au poids de l'or, des agents secrets dont il prit un certain nombre parmi des chefs ou des orateurs de clubs, des journalistes dont les discours et les écrits avaient souvent glacé delTroi le cieur des honnêtes gens. » Ca>lek, Mémoires, p. 34.5.

LA PREFECTURE DE POLICE 3c9

Protection à la religion, au travail, à la famille, à la propriété, aux bonnes intentions, au repentir même. Vigilance et rigueur contre le socialisme, l'immoralité, le désordre, les mauvaises publications, l'endurcissement des factieux.

Gardes nationaux, chefs d'industrie, pères de famille, commerçants, travailleurs, aidez vousmêmes à l'accomplissement de ma mission. Il appartient à l'initiative des bons citoyens de faciliter l'action des lois et de l'autorité. La discipline intérieure des familles et des ateliers est le plus puissant auxiliaire de la police de l'Etat. Notre cause est la même : vous voulez un pouvoir protecteur, nous voulons une liberté snge. La modération, appuyée sur la force, domptera, n'en doutez pas, les mauvaises passions. Les jours les plus rudes sont passés ; mais il ne faut pas s'endormir sur les premiers succès. Rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose à faire pour l'ordre et la sécurité.

Habitants de Paris,

Il s'agit aujourd'hui d'une ligue sociale contre le socialisme ; c'est la cause de toutes les familles, de tous les intérêts. Ranimons, par la sécurité publique, la confiance privée ; rendons de l'avenir à trmtes les existences par la stabilité des institutions fidèlement respectées, mais fermement ap-

pliquées. C'est entre nous tous une assurance mutuelle ; nous avons donc droit de compter les uns sur les autres; comptez sur moi.

Paris, le 10 novembre d840.

Le Préfet de police^ P. Gablier. »

Les temps étaient bien changés. La police et la Révolution allaient faire désormais un assez mauvais ménage. Garlier (auquel succéda le 2 décembre 1851, M de Maupas) (1), c'était déjà un préfet de police du second Empire.

(1) Carlier avait donné sa démission Je 27 octobre. Le 22 janvier 1852, on créa un ministère de la Police générale dont M. de Maupas fut le premier titulaire.

Les journées de février avaient fait surgir une multitude de journaux dont la plupart pourvus de titres bizarres, rédigés par des fous ou des demi-fous, n'eurent qu'une existence très éphémère (1).

Dans cette première catégorie, qui n'est pas la moins intéressante, se rangent :

Le Joufiial du Diable, qui avait ses bureaux au 34 de la rue Notre-Dame-des- Victoires ;

Le Mdyeu.x-, qui ne vécut que cin([ jours, du 17 au 22 juin 1848 ;

La Mère MicJiel, gazette des vieilles portières (août 1848) ;

(1) Même en 1^48 on commençait à les reclieiclicr. Il existait sur les boulevards et dans les passages des bureaux spéciaux où on les vendait aux collectionneurs, et jusqu'à 5 ou 6 francs le numéro.

Si"! LA VIK l'VniSlKNNK

Le Pays(ni du Danube, hebdomadaire, rédigé par Prosper Poitevin, rue Sugei-, 9;

Le Petit Homme rouge ;

M. Pipelet ;

Le Républicain lyrique, journal à l'usage des chanteurs ;

Le Robespierre ;

Les Saltimbanques ;

Le Scorpion politique en vers, par Bouché de Cl 11 II vi ;

Sparlarus ;

La Tarentule, revue critique des actes sérieux, des utopies, des excentricités et des bévues de nos hommes d'b^tat ;

JS Evvnldil répiiblicdiii , (pii uvail la forme dun éventail un seul numéro, le P'' avril 1848).

La Piopagande républicaine, qui parut le 23 mars 1848, avec un rédacteui' unique, J.-J. Danduran, et dont le feuilleton intitulé : Du (' /u'istianisme et de la Démocratie était dédié à « Mme Victoria Cobourg, reine et papesse d'Angleterre ».

Le Bonheur ])ublic et général ou les Confessions (Cun Montagnai-il du S avril au 25 mai 1848) par le citoyen Béjot, rue Sainl-Antoine, 143, qui avait trouvé ce moyen ingénieux de résoudre la question sociale : « Les personnes ayant 800 franco de rev(Miu abandonneront les trois ((iiai'ts de leur

pension à la masse; celles ayant 400 francs aliandonnei'ont deux quarts, et celles ayant 20(> Trancs le quart ; celles ayant 1200 francs, le tout. » C'est

Le magasin de journaux sur la voie publique.

un système très net et très franc d'impôt proportionnel.

Le C/irisI i-rpublicdiii , rue du Petit-Lion-Saiut- Sauveur, 10.

Ce journal, (jui devait paraître le jeudi et le dimanche et qui n'eut que cinq numéros, du 8 au

25 juin 1848, était rédigé par le citoyen Declergues et administré par le citoyen Redel. C'est du moins ce qu'annonçait, en ces termes, le premier numéro : « Dans les circonstances difficiles, où nous nous trouvons, où toutes nos vieilles croyances ne sont plus bonnes qu'à jeter au panier, c'est répondre au besoin de la République, en général et des républicains en particulier, que d'inventer une religion nouvelle, plus en harmonie avec le nouvel étçit de choses qu'a produit le 24 février. Le citoyen Declergues fait savoir au public qu'il vient d'inventer le Christ républicain '^breveté sans garantie du gouvernement). Toutes les personnes qui veulent s'associer à l'exploitation et prendre part aux bénéfices sont priés de s'adresser au citoyen Ridel, administrateur ». Dans un autre numéro, le Christ républicain conjurait le Christ de soustraire l'humanité au pouvoir de « la bête qui règne sur les sept collines et de la domination de la femme qui fornique avec tous les monarques ». Ce Christ républicain était résolument anticlérical. Il demandait qu'on châtrât tous les prêtres « depuis le dernier curé de village jusqu'au pape ».

A côté du Bulletin de la République, créé par Ledru-Rollin, pour défendre le (lOuvernement provisoire et dont chaque numéro était contresigné tous les deux jours par un de ses membres (il

.lOURNAUX 345

compta, comme on sait, (ycorge Sand parmi sescollaborateurs"), chaque personnalité politique un peu en vue avait fondé son journal pour y exposer ses théories.

Lamennais avait le Peuple constituant, qui commença à paraître (rue Montmartre, 54), le 1er mars 1848 et disparut à son 134" numéro.

Proudhon avait le Représentant du Peuple, journal quotidien des travailleurs (rue J .-J . Rousseau, 8j et qui deviendra le Peuple, une des feuilles les mieux faites du temps.

Raspail avait l'Ami du Peuple en 18^8 (du 27 février au 14 mai, avec une interruption du 28 février au 12 mars. Son titre évoquait de tels souvenirs que le premier numéro fut brûlé solennellement par les étudiants sur la place Saint- Michel. Raspail, effrayé, ne fit reparaître son journal que le 12 mars suivant.) Dans un de ses articles, Raspail attaquait, sans le nommer, Pagnerre, éditeur et secrétaire du Gouvernement provisoire : « Pendant que l'exploitant dort, disait-il, sous des lambris dorés, le génie exploité (Lamennais, qui avait publié plusieurs volumes chez Pagnerre) souffre à l'insu de tous, ne sachant pas, le matin, comment il dînera le soir, ni la veille, par quel habit il remplacera le lendemain son habit trempé de pluie et couvert de boue.

L'exploitant est un des chefs de la Répuljli<{ue, l'exploité n'en est qu'une des gloires. »

Alexandre Dumas, qui si; prenait pour un homme d'Etat, avait le Mois (i).

George Sand avait publié, le 9 avril 1848, la Cause du Peuple, qui mourut de mort subite, mais elle collabora assez régulièrement non seulement au Bulletin de la République mais à la Vraie République, dont les bureaux se trouvaient rue Goquillière, 12 tei\ et dont le rédacteur en chef était Thoré. » La Vraie République, écrivait Pierre Leroux (2), dont le titre porte notre nom uni à ceux de nos amis Barbes et Thoré, et à celui de la femme illustre qu'aujourd'hui l'envie a'oudrait, à force d'outrages, faire repentir de son génie et de tous les dons qu'elle a reçus de Dieu. »

Sobrier était le directeur et le rédacteur en chef de la Coniniune de Paris, qui vécut du 9 mars au 8 juin. La Commune de Paris, où écrivirent quelque peu George Sand et Eugène Sue et qui publia en feuilleton, l'Histoire patriotique des arbres de la Liberté, par l'abbé Grégoire, donna parfois des vers, par exemple (dans son n" du 2 mai) cette pièce qu'elle appelle un petit chefd'œuvre et dont l'auteur ctail un jeune ouvrier typographe.

,1) Qu'on appelait assez généralement le Moi.

(2) Projet de Constitution... {Extrait dex journau.r), p. 143.

Ce jeune typo racontait qu'il avait vu eu rrve la Liberté :

A mon chevet elle se pose.

Et là, berçant mon doux sommeil,

Sa douce voix me dit : « Repose,

Je te prépare un doux réveil.

Enlanl, je viens sécher tes larmes.

Gi-andis avant la puberté,

Mais au réveil, cours vite aux ai'mes

Et combats pour la liberté 1 »

Mère, sur une barricade, .le la défendais noblement, Quand survint une fusillade Qui me frappe mortellement.

Mais dans ses bras elle m'enlève, Me montrant la postérité — Bonne mère, là finit mon rève(l), En mourant pour la liberté.

A la Commune de Paris se rattachent une vingtaine de feuilles dont les titres et la tendance, en 1848, rappelaient 1793 : le Club des Jacobins ^ |cr ]Njo 14 niai. Il terminait son manifeste par ces mots : « Fraternité aujourd'hui ou justice demain ») ; le Bonnet Rouge, Joui-iial des Suns-Cu- Lottes ( rédigé par un ouvrier-littérateur Constant Hilbey) ; la Montagne 'y^ N" 4 mai. Elle avait pris pour épigraphe le fameux mot de Siéyès, en le modifiant un peu : « Qua été le peuple ? ... Rien.

(l) C'était un rêve un peu long. [| a un pied de trop.

Que doit-il être ? ... Tout. » ; le Tribunal Révolutionnaire ; le Vieux Cordelier de 18'i8 (l»"" N" le 18 mai) ; le Vieux Cordelier, drapeau du peuple (1" N" 19 mai) ; le Nouveau Cordelier ( rédigé par Alexandre Weil ) ; la Guillotine, par un vieux jacobin ( feuille plus fantaisiste que violente) qui parut en mai, in-folio et n'eut qu'un numéro. Elle était signée Olusi-Lippephi, anagramme de Louis-Philippe. Au-dessous du titre, un portrait de Louis- Philippe portait sur la poitrine un tatouage qui représentait une guillotine, avec, d'un côté : « 1793. Tout le monde y passera >», et, de l'autre côté : « 1848. Personne n'y passera (1). »

Le plus violent de tous ces journaux, d'un jacobinisme attardé, qui épouvantait les bourgeois, fut peut-être le Père Duchêne ("2). On en jugera par cet article.

(1) Une autre Guillolme, qui n'eut aussi qu'un seul numéro, parut en juillet.

(2) Avec ce sous-titre: Gawtlc de la Révohtlion. Bureaux: rue Montorgueil, '62. Il paraissait deux fois et, depuis le 10 avril, trois fois la semaine et se vendait beaucoup. Son gérant était un certain Thuillier. Un journal rival, la Mère Duchêne (rédigé par Vermasse dit « Mitraille ») prétendait que ce Thuillieravaitpas.se en cour d'assises pour banqueroute frauduleuse.

11 y a eu d'autres journaux portant des titres empruntés à celui d'Héberl : le Vrai Père Diicln'nc, le Pelit-lils ilii Père Puchêne (réactionnaire!, les Lunetles du l'ère Duchêne et même le Perdu-Chêne (recueil de chansons).

JOURNAUX 3i9

« Marat au Père Ducliêne.

Mon vieux,

Oublions nos vieilles haines et serrons nos rangs. Mille tonnerres ! Je suis content de te revoir. Tu essuies les verres de tes lunettes, tu te frottes les yeux: eh bien! oui, c'est moi, Marat, ô viédase ! ne me connais-tu pas ?

Que te dirai-] e ? on m'a envoyé des sombres bords (comme disait ce pauvre M. Chénier) pour savoir au juste ce que l'on fait ici. Quant à moi, tu te rappelles mon histoire : envové ad patres par les plus jolies mains du monde, je me suis marié là-bas. Oui, vraiment, et tu ne devinerais jamais avec qui? ... avec Charlotte Corday... oui, mon vieux, avec celle qui... enfin, suffit: cela a été sa punition et ma récompense. Je lui ai fait trois filles, elles sont parmi vous : ils [sic] s'appellent liberté, égalité, fraternité. Nous nous aimons comme deux tourtereaux. Enfin, nous faisons voir à ce pauvre M. de Florian que tout ce qu'il a écrit sur le tendre amour, c'est de la gnognotte.

Corbleu ! cela va mal. Comment diable avezvous été chercher des républicains à l'eau de rose : des hommes froids comme le souvenir du dernier roi des Français. Eh toi, viédase, j'ai peine à te

reconnaitre ; tu es devenu doux comme les mesures du Gouvernement provisoire. Allons, un peu d'énergie, aux grands maux les grands remèdes. Astu peur de la censure? Elle n'existe plus. Dis-leur donc ce que tu penses à tous ces gaillards-là. Dis à celui-ci : Vous êtes un républicain pâle et froid comme votre figure. A celui-là : Ton journal remplace admirablement celui du gros Bertin. A cet autre : Tu n'es pas à la hauteur des grands événements qui vont se dérouler devant nous. Toi, tu avais promis d'appuyer la régence. — Toi, tu as refusé ton concours à de botmes et de grandes actions : toi, ministre de l'Intérieur, est-il vrai ijue tu distribues, avec une grande profusion, des fonds secrets à de vils agents ? Tu es bon républicain, pourtant : pourquoi as-tu laissé surprendie ton patriotisme si éclairé ? D'où vient le choix malheureux que tu as fait, en envoyant dans les provinces tant de misérables agents ? On ne peut pas suspecter pourtant ton ardent républicanisme. Tu es, pour moi, l'homme à la personnification de la nouvelle et glorieuse République Française. Sois plus

circonspect à l'avenir

Adieu, viédase. je ne sais pas pourquoi, mais j'espère. Mon cœur s'épanouit ; je porterai là-bas des bonnes nouvelles: je leur dirai (pie le Français n'a pas dégénéré, que si nous avons succombé, en leur traçant la route, notre sang n'a pas été

stérile. Si cela ne va pas (ce qu'à Dieu ne plaise) je serai à tes côtés et gare dessous. Salut et fraternité

Marat. »

A ce même groupe des journaux rouges appartiennent VAimable faubourien, d'Alfred Delvau. journal de la canaille iilmi^^T\&. canaille, disaient ses crieurs, vendus par la canaille, et achetés par la canaille (1) », le Pilori deR. Barré et Yanmale qui terminait ainsi une biographie-réquisitoire de Thiers : « Arrêt : Louis-Adolpho Thiers, né à Marseille, le 26 germinal an VI (16 avril 1797) est condamné à l'exposition publique et à la flétrissure morale, comme s'étant rendu coupable des délits ci-dessus mentionnés. » — et le Diable boiteux, rédigé, du l""" au 25 juin, par Charles Tondeur avec ce sous-titre « pamphlet de la République rouge ».

Le parti de la République modérée, le parti de l'ordre n'avait que huit ou dix journaux, mais c'étaient des journaux sérieux, solides, soutenus, surtout en province, par une nombreuse clientèle.

En tête venait la Presse, qui se vendit jusqu'à soixante-quinze mille exemplaires, chiffre énorme pour l'époque. Elle était dirigée par Emile de

(1) L' Aimable Faubourien parut du 1" au 24 juin.

Girardin, habile logicien, polémiste redoutable (1) et qui savait, aussi avide d'argent et d'honneurs que léger de scrupules, dissimulersousl'apparente préoccupation des intérêts publics, l'unique souci de ses intérêts particuliers. 11 ne ménageait guère les hommes au pouvoir. Il les ménageait si peu qu'un beau soir, le 30 mars 1848, vers 8 heures, trois à quatre cents républicains vinrent, sous prétexte de lui demander des explications, assiéger les bureaux de son journal. Des délégués désignés par ces manifestants furent reçus par lui, et il réussit à leur prouver qu'il était un excellent démocrate. La petite émeute n'eut pas, à part quelques vitres cassées, de suites graves.

La Liberlé, V Assemblée nationale, fondée le 29 février, connurent aussi de forts tirages et exercèrent une très réelle influence.

U Evénement, dont les bureaux étaient situés boulevard Montmartre, 10, paraissait avec cette épigraphe de ^'ictor Hugo :

« Haine vigoureuse à l'anarchie, tendre et profond amour du peuple. »

(1) « Le journal qui, i,n';'ice à l'acUvitc de son administration et à la rudesse de sa poiéinique, se répandit le plus dans Paris, fut la Presse, de M. Giiardin {sic). On se rappelle la guerre violente ijuil lit à la révolution, avec un«^ ioiriciue et une clairvoyance si perfides, attaquant la Képublique dans les faux républicains, et la rendant responsable des* vices d'un Gouvernement incapable ou traître. » Mémoires de Caussidière, t. I, p. 168.

Hippolyle Cogniard, auteur dramatique.

JOURiNAUX 355

Dans une brochure publiée en 1848 et pleine de détails curieux et amusants (1), Petit de Baroncourt a consacré une notice de quelques lignes à ce journal :

(' WEvéncnienl , dit-il, annoncé à l'avance par des affiches placardées sur les murs, ce qui est un luxe en ce moment-ci, a paru le mardi l'^'" août (1848 . Il appartient à la droite de l'assemblée nationale, et déclare ouvertement que la République sera sauvée, le jour où elle sera dirigée par. les républicains du lendemain. On disait cette feuille placée sous la direction de M. Victor Hugo maisce bruit a été démenti publiquement par l'auteur des Orient aies. Yi' Evénement a ouvert ses colonnes à la queue du romantisme, aux derniers débris de l'art chevelu : c'est Tinfirmerie, l'hôtel des Invalides, de l'école de la Fantaisie. On remarque parmi les collaborateurs, Paul Meurice et Théophile Gautier, feuilletonniste que la suspension (provisoire) de la Presse laissait sans ouvrage, inventeur du galbe, du mot cliocnosopJie, de la tapisserie appliquée à la littérature et de mille autres hardiesses qui ont enrichi la langue française. Citons encore un séide du maître, l'enfant terrible du romantisme, le descendant du célè-

(1) Physionomie de la Presse ou Catalogue complet des nouveaux journaux qui ont para depuis le 2^i février jusqu'au 20 aoù<, par un r.liilTonnier (Pitit de Baroxcourt). Paris, 1848, p. 63,

bre sculptenr Milo qui fit la \'énus de ce nom (1) : chacun a deviné l'infortuné Vacquerie, le père de Tragaldabas. En résumé les mauvaises langues disent que ce journal, malgré tout le bruit qu'il a fait, est un événement qui n'aura pas grande portée. »

Les mauvaises langues se trompaient, car cette feuille futnonseulementunedesmieuxfaitesdecette époque, mais aussi une de celles qui contribuèrent le plus à discréditer les théories révolutionnaires.

Le Bien public, d'abord fondé à Màcon par Lamartine, s'était tj'ansporté à Paris (rue Neuve-des- Mathurins), où il eut pour rédacteur en chef Eugène Pelletan.

Un écrivain qui ne manquait pas de talent mais dont le talent se dépensa dans des besognes inférieures, Paul Féval, était rédacteur en chef de V Avenir National, journal des libertés civiles, politiques et religieuses , dont le premier numéro parut le 4 juin 1848.

Le Conciliateur, qui, fondé le 9 juin, s'était d'abord appelé les Nouvelles, du Jour, et devint le Spectateur républicain, avait parmi ses collaborateurs, sous la direction de Louis Jourdan, Théophile Lavallée, Ponsard , Emile Augier, Taxile Delord, et Gustave Planche.

(1) Il y a là sans doute une allusion à quelque bévue de Vacquerie.

Evidemment ces noms , et ceux de Théophile Gautier, de Vacquerie, d'Eugène Pelletan, sans parler de celui de Victor Hugo, ont une autre signification et représentent un autre idéal que les noms des citoyens Bejot, Declergues ou Thuillier.

Les journaux bonapartistes (1) étaient peu nombreux. En voici la liste à peu près complèie :

Le Napoléonien (rédacteur en chef : J. E. Bérard. Premier numéro, le L) juin. Il ne vécut ([ue ([iiel([ues jours .

Le Napoléon républicain, rue Monhnai'tre, 70. (H parut du 12 au 27 juin, e't fat sus[H'iidu à cette époque. Son principal rédacteur était Mai'cel Deschamps.)

Le Petit Caporal, journal de la jeune et de la vieille garde, rue Saint-Louis, 4(1.

Le Bonapartiste fondé le 14 juin, il ne vécut qu'une semaine). Il racontait, dans son premier numéro, l'aventure d'un aigle, <( échappé sans doute du jardin des plantes, qui est allé s'abattre sur une maison de la rue de Rivoli, le jour où l'on attendait l'arrivée du prince Louis à la Chambre. »

'. (\) Bonaparlisle^i d'opinioti et (J't'li(]iit'tte. La |)liipail des journaux républicains, tout en conservant leur lilre. sentirent leur républicanisme décroître à mesure ([u'augmentaient les chances de Louis-Napoléon d'arriver au pouvoir. Quand il y. fut arrivé, il n'y eut plus guère que des journaux bonapartistes.

La Redingote grise, iplace de l'Ecole, IG, avec un nouveau gérant, Simon Jade, c'était une continuation déguisée du Napoléon républicain. Son premier numéro parut le 17 juin 1848.

Presse royaliste, presse satirique: il était difficile, en 1848, de les distinguer. Gela tenait à l'existence, pendant cette période, dune bande de joyeux compagnons, qui n'avaient pas les mêmes opinions politiques, mais s'unissaient pour railler un régime qui prêtait — et largement — au ridicule, ou pour signaler des abus, aussi nombreux, aussi odieux que sous la monarchie.

Ainsi la France républicaine, peu suspecte cependant de tendances réactionnaires , écrivait : « M. Charles Blanc vient d'être nommé directeur des Beaux-Arts avec des appointements plus qu'honorables. Nous sommes enchanté de voir M. Louis Blanc organiser le travail dans sa famille. «

Cette petite note, s'il en eut connaissance, ne dut pas plaire beaucoup à Louis Blanc. Les pires attaques contre Louis-Philip})e lui avaient paru sans doute très légitimes, très naturelles, mais le Charivari ayant effleuré de ses railleries le Gouvernement provisoire et l'infaillibilité populaire, il adressa au directeur de ce journal, Altaroche, cette protestation indignée, datée du 20 avril: ^1)

(l) Celte lettre a fait partie île la collpction d'Autographes d'Kdouard Dcntu.

JOUHNAUX 359

« Je ne puis m'empêcher de vous écrire pour vous exprimer l'étonnement où nous jettent, mes collègues et moi, les injustes attaques du Charivari. V'ous ignorez certainement ce qui en est. Déjà j'ai été obligé d'intervenir énergiquement auprès d'un grand nombre d'ouvriers, qui, à propos d'un article dirigé contre moi, voulaient aller briser les presses du Charivari. Car rien ne serait plus déplorable, à mes yeux, que de pareils attentats dirigés contre la liberté de la pensée. Toujours est-il que le peuple est indigné de voir récompenser par les mêmes sarcasmes, lancés il y a deux mois contre la royauté, des républicains qui ne recueillent de leur zèle à servir les intérêts de tous que d'accablantes fatigues et d'affreux périls.

Je m'empresse, mon cher ami, de vous écrire à ce sujet, bien convaincu que vous n'avez, pour faire cesser cet état de choses, qu'à en être informé. »

Dans un journal fantaisiste, dont les opinions politiques restaient très indécises et qui était une manière de Charivari , donnant , comme cette feuille, dans chaque numéro, une caricature, dans \e Diable rose, qui servait de supplément à l'/nf/ependant, on lisait :

i« — Qu'est-ce que la République ?

La République ?... C'est jusqu'à j)résent la sub-

3(i0 LA VIE PARISIENNE

stilution de riiicapacité orgueilleuse à la vanité incapable; c'est le remplacement de ceux qui avaient rempli leurs poches aux dépens du trésor public par des gens dont les poches sont vides et qui tiennent à les remplir de la même manière. »

Le rédacteur en chef du Diable rose, Emile de la BédoUière, était un « libéral » mais les principaux collaborateurs des journaux dont il nous reste à parler, Villemessant, Xavier de Montépin, Jouvin, Balathier de Bragelonne, René de Rovigo, Alphonse de Galonné, le marquis de Fondras, étaient des royalistes convaincus.

La première feuille satirique qu'ils fondèrent, le 9 avril 1(S48, rue des Bons-Enfants, numéro 3, avec Xavier de Montépin pour rédacteur en chef, ce fut le CdiKird — et voici comment, dans son premier numéro, il annonça son titre:

« Le Canard ! — Ce journal a pris ce titre auguste, Pour annoncer d'un mot. dun mot candide et juste, La place que, parmi d'innombrables écrits, Il veut trouver au sein des journaux de Paris. 11 hésita longtemps. — Au moment de paraître, Il se disait tout bas qu'il vaudrait mieux peul-tMre, Narguant la haute presse au format caoutchou, Adopter le prénom de : La Feuille de chou. Puis, pariuslants, cédant à la folle bouffée D'une vanité sotte et bien vite étouffée. Le Canard murmurait qu'il fallait à tout prix, Se proclamer d'abord VÉcho des gens d'esprit 1

JOURNAUX Sfil

Canard aristocrate, en ton instinct inique,

Tu ne songeais donc point que la chose publique

Vit rie légalité, qui ne souffrirait pas

Que l'esprit sur les sots voulût avoir le pas ?

Au reste, cet orgueil — comme un Ilot qui se brise

Et retombe écumeux, repoussé par la brise —

Dura peu. Le journal qucn vos mains le hasard

A jeté, rencontra ce titre : le Canard,

Et des oiseaux d'eau douce, aux navets si fidèles.

Sachant garder le nom, il gardera les ailes... »

Dans son 6"^ numéro, il formulait aussi sa profession de foi — de foi de canard.

ha. Canard croit à la liberté, Le Ca/iard croit à la fraternité.

Mais, hélas ! l'Egalité lui paraît un mythe. En effi4, si tous les Français étaient égaux, Ils auraient tous assez d'esprit et assez d'argent pour

[ s'abonner au Canard].

Or, ils ne le font pas.

Donc, concluez. »

Quand ils ont trop d'esprit, les canards meurent jeunes. Celui de Xavier de Montépin n'eut que onze numéros. Le onze juin, il se réunit au Lampion.

Le Lampion avait été fondé par Villemessant, rue Croix-des-Petits-Cliamps, 33, le 28 mai. Il fut suspendu le 21 août.

Au moins égal par la verve au Canard, ce journal avait pour spécialité de se moquer des

3fi2 LA. VIE PARISIENNE

hommes au pouvoir, et notamment de PMocon, « ce grand ministre de TAgriculture qui prend les céréales pour les nymphes de la déesse Cérès. » (Numéro du 31 mai).

Il ne fallait lui demander, pas plus qu'aux feuilles révolutionnaires, ni justice ni impartialité. Il usa et abusa du droit de calomnier ses adversaires.

« L;\ fut inventée la fameuse purée d'ananas, délices des membres du Gouvernement provisoire; là on fit voler à M. Marrast le berceau du comte de Paris pour l'usage du Fils de M. Marrast; là on découvrit, si j'ai bonne mémoire, que le plus beau cachemire de la duchesse d'Orléans servait de nappe à M. Louis Blanc; là, à toute heure, on tint boutique ouverte de toutes sortes d'invectives sans frein. Les femmes mêmes, qui sûrement n'avaient rien à faire avec les fureurs de partis, ne furent pas épargnées par cette grossière licence...

Il y a dans le répertoire de l'éditeur du Lampion deux mots dont je no voudrais pas être l'auteur pour tout l'esprit de Voltaire. C'était en juin 1848. Une bande d'hommes désarmés passait escortée d'un régiment delà ligne, et suivie d'une voiture remplie des fusils des insurgés : Voilà les fourchettes du Père Duc/tesne, dit amèrement l'auteur du Lampion, en voyant passer les mal-

heureux. Le soir même, sous le titre Variétés^ le Lampion contenait ces lignes : « On a trouvé sur le cadavre d'un socialiste le billet démocratique que voici: « Bon pour trois daines du faubourg Saint-Geriuain ». Et pendant ce temps le sang coulait à flot dans les quatre quartiers de Paris (1). »

Le Canard et le Lampion furent continués par la Chronique de Paris (\m, avec Villemessant et René de Rovigo, comme rédacteurs en chef, dura de janvier 1850 à septembre 1852. Un de ses articles les plus amusants, si on peut appeler cela un article, indique de la manière suivante, les domiciles politiques d'un certain nombre de personnalités en vue :

Victor Hugo rue du Paon.

Isaac Crkmieux rue des Singes, n" t, ci-devant rue Jean-Beausire.

Gkkpi'o rue aux Fèves, hôtel du Pied

Humide.

Bedeau rue du Tourniquet.

Cavaignac rue Montorgueil.

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