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NE CRIEZ PLUS : A BAS LES COMMUNISTES

Chanson.

Air : De Philoctèle.

« Quoi ! désormais tout penseur est suspect !

Pourquoi ces cris et cette rage impie?

N'avons-nous pas chacun notre utopie

Qui de chacun mérite le respect !

Ah ! combattez vos penchants égoïstes

Parles élans de la fraternité.

Au nom de l'ordre et de la liberté,

Ne criez plus : A bas les Communistes !

Pourquoi ces mots seraient-ils odieux :

Égalité, Communisme, Espérance, Quand chaque jour de l'horizon s'élance Pour tout vivant un soleil radieux?

Ah ! croyez-moi, les cruels anarchistes Ne sont pas ceux que vous persécutez.

O vous, surtout, pauvres déshérités.

Ne criez plus : A bas les Communistes !

Quand des chrétiens réunis au saint lieu S'agenouillait la lamille pressée.

Communiant dans la même pensée, Grands et petits s'écriaient : Cloire à Dieu I Frères, le ciel ouvre aux socialistes Sa nef d'azur pour des rites nouveaux ; Pas d'intérêts, pas de cultes rivaux :

Ne criez plus : A bas les Communistes !

Amis, la ferre a-t-elle pour les uns

Des fruits, des fleurs — des ronces pour les autres?

D'un saint travail devenons les apôtres :

Tous les produits à tous seront communs.

Rassurez-vous, esprits sombres et tristes;

La nuit s'envole, espérons un beau jour.

Si vous brûlez d'un fraternel amour.

Ne criez plus : A bas les Communistes (1) I »

Le Club de V Egalité s'était ouvert, le 4 mars, dans la rue du Bac, et, le 29 mars, le Club de V Abbaye, dans l'ancienne abbaye de St-Germain-des- Prés. Ce dernier club avait placé dans la salle de ses réunions un tronc destiné à recevoir les offrandes volontaires de ses membres. La somme ainsi recueillie fut envoyée au Gouvernement provisoire.

(1) Le Club du Prado fut fermé par un arrêté de Ledru-Rollin, le 23 mai 1848, le même jour que le (Jlub de la Révolution ou Club /?a>po(7.

38t LA VIE PAIUSIK.NNE

Elle sélevait à un franc vingt-cinq centimes.

he Club de la barrière du Maine, i'ondé Chaussée dn Maine, en mars 1848, avec le lieutenant de Barbes , Flotte, comme président honoraire et Gorat, comme président effectif, était presque entièrement composé de cuisiniers. Nous avons déjà remarqué à quel point la chaleur communicative des fourneaux pouvait influencer les opinions politiques.

Gomme condamné politique ii833}, l'ex-baron de Richemont, Hébert, fils de Louis XVI, à l'en croire, faisait partie de cette association démocratique et culinaire, et, le 22 mars 1848, il lisait à la tribune cette profession de foi :

« Plusieurs électeurs m'engagent à me présenter comme candidat aux prochaines élections, et m'offrent pour cet effet leur concours et leurs voix. Sensible à cette marque de leur estime, j'accepte avec gratitude, dans la conviction que je ne resterai pas au-dessous de mon mandat.

J'ai servi ma patrie sous la République juscjuau jour où celle-ci fut sabrée par qui lui devait tout... Depuis cette époque, j'ai vécu dans la retraite et l'oubli. Homme de juillet 1830 et de février 1848, je suis fier d'appartenir à la nation héroïque ([ui vient d'obtenir la Liberté, l'Egalité et la Fraternité, que le législateur des chrétiens avait prèchées et sanctifiées.

Je voterai pour les Membres du Gouvernemeat provisoire. La Trauee, et la capitale en particulier, leur doivent la plus grande reconnaissance pour les prodiges qu'ils ont opérés en "faveur de l'Etat, évidemment préservé parleurs soins etleur énergie de Tanarchie et de la guerre civile.

Indépendant par position, je consacrerai l'allocation accordée pour frais de représentation à l'acquit de la dette contractée envers les caisses d'épargne, fonds (jue le pouvoir immoral, cupide et déprédateur, qui vient d'être ignominieusement expulsé, aA'ait détourné au mépris de tout ce qu'il y a de plus sacré, des misères toujours croissantes et qui avaient justement alarmé la conscience et la probité publique.

L'ex-baron de Richemont

Coiiduinné politique en IS3'i. »

Le Club des Antonins (rue ÎNIoreau, faubourg Saint- Antoine) ouvert en mars 1848, avait pour président Delacollonge, connu par ses opinions révolutionnaires.

Là les ouvriers dominaient. ((Ce club était le plus abominable de tous les clubs rouges de Paris. Nous avons plusieurs fois entendu dire près de nous lors du désarmement du faubourg Saint-Antoine, que la bannière sur la([uelle des insurgés avaient écrit ces mots : (( Sucées ■' viol , pillage. — Insuccès :

meurtre et incendiey), sortait du Club des Antonins (1). »

On peut encore citer parmi les clubs rouges où s'organisèrent avec le plus de passion les journées de juin :

Le Club de la Belle Moissonneuse, ainsi nommé par ce qu'il se réunissait chez un marchand de vins à la barrière d'Ivry, A la Belle Moissonneuse (2); quelques-uns des futurs meurtriers du général Bréa, et entre autres, Choppart et les frères Vappreaux, en faisaient partie.

Le Club des Blessés de février;

Le Club des Blessés et Combattants delà barricade Saint-Merry, fondé par Kerseausie;

Le Club du Château du Brouillard, k'Slontmartre ;

Le Club des Condamnés politiques, rue Saint-

(1) Alphonse Lucas, le^ (Jlubs et les Clubisles..., p. 26. .< Les journaux rouges, ajoule-t-il, ont nié (ils le devaient) l'existence de la bannière du club des Antonins, et nous devons le dire, bien que cette bannière ait été vue et touchée par des milliers de personnages, leurs dénégations ont obtenu une certaine créance. Il est en effet difficile de croire à certaines choses... » V. le chapitre sur les journées de juin.

(21 J'ai déjà cité plusieurs cafés-clubs, on en ajouterait facilement beaucoup d'autres: Bouet, rue Saint-Victor; Café du Progrès, faubourg du Temple, n" 1 ; Café de la Liberté, faubourg Sainl-Antoine ; Café de l'Union, rue du Roule-Saint-Honoré, siège de l'Association des garç-ons limonadiers, etc., etc. Les gardons limonadiers se réunissaient aussi dans un café de la Cour des Fontaines, au Palais National.

Honoré (salle Valentine), fondé en mars 1848. Président: Barbes; vice-présidents: Blanqui, Martin- Bernard;

Le Club des Démocrates fraternels, rue de Gharonne, un des plus violents, un des plus actifs ;

Le Club de l'Émeute révolutionnaire, rue Mouffetard, 69, fondé en mai 1848. Il avait pour président le docteur Palanchon. A la fin de chaque séance, avant de se séparer, les membres de ce club entonnaient une chanson, célèbre à cette époque, et dont le refrain était:

« Chapeau bas devant ma casquette, A genoux devant l'ouvrier (1)! »

Le Club central des Jacobins (2), dans le palais des Thermes, présidé par un ancien membre du club des Jacobins de 1793, Roybin, qui avait été libraire de la Convention nationale.

Les cinq ou six Clubs des Montagnards ou de la Montagne. Le plus connu, qui mériterait à lui seul une étude détaillée était le Club de la Montagne, rue Frépillon, 24, fondé en mars 1848. Président: l'abbé Constant; secrétaire: Madame

(1) A. LccAS, les Clubs el les Clubistes, p. 130.

(2) Il y avait plusieurs clubs des Jacobins, un entre autres qui siégeait dans lécole communale de la rue du Faubourg-du- Roule (président: Buclioz-Hilton).

Noémie Constant ; membres du Ijureau : Léonard Gallois, Alffed Boiigeart, Louise Collet, Ganeau (\e Mapa/t), Jean Journet, Adèle Esquiros, Constant Hilbey, l'ouvrier (tailleur") poète, exaspéré contre Lamartine, parce que celui-ci n'avait pas assez apprécié ses vers.

Alphonse Lucas affirme (1) avoir entendu l'abbé Constant prononcer dans le club de la Montagne ces paroles que n'aurait pas désavouées un des cuisiniers du club de la Barrière du Maine :

(( Nous ferons bouillir le sang des aristocrates dans les chaudières de la Révolution et nous en ferons des boudins pour rassasier les prolétaires affamés » ;

Le Club de VOrgdJiisdtion du Travail ;

Le Clah du Progrès, fondé par Hubert, le 18 mars 1848;

Le Club de la Révolution sociale ;

Le Club des Quinze-Vin^t (celui-là se rendait justice: il s'était logé rue de Charenton).

Réunir tout ces petits groupements politiques dans une œuvre commune, avec le même prooframme, avec le même mot d'ordre, les soumettre à une direction unique, et les rendre ainsi })lus actifs plus redoutables, refaire ce qu'avait fait ou essayé de faire, sous la Révolution, le club des Ja-

(\) Les Clubs et les Cliihisles, p. 183.

cobins, ce fut l'idée du citoyen Longepied, mais, heureusement, suspect dès le début (l), il ne put la réaliser que d'une manière très incomplète.

Il fonda le Club des Clubs, et, dans la Commission Révolutionnaire instituée par celui-ci, il se fit donner la présidence. La Commission commença par nommer des délégués chargés d'aller républicaniser la province, qui en avait grand besoin. « Ces apôtres partirent en efl'et; mais la plupart d'entre eux restèrent en gage pour leurs frais d'auberges. Ceux qui purent s'échapper revinrent à Paris, et accusèrent Longepied de les avoir laissés en plan. »

La Commission révolutionnaira avait d'abord siégé dans la maison de Sobrier, rue de Rivoli, numéro 16. C'est là qu'elle recevait les rapports envoyés des départements. Plus tard elle s'installa dans une autre maison de la rue de Rivoli, au numéro 6. Longepied y fut arrêté, et les papiers du Club des Clubs y furent saisis ou détruits

(1) Charles de la Varenne assure que Longepied avait reçu de Ledru-Roliin une somme de 100. oOO francs pour les missions qu'il envoya dans les départements. [Les Rouges peints par eux-mêmes. Paris, 1850, p. 57.)

« Le Club des Clubs avait été institué par la police du gouvernement provisoire pour centraliser l'action des clubs sur les élections, ce qui signifiait faire élire ces messieurs et leurs coteries respectives. » Procès et défense du citoyen F.-V. fiaspnil devant la Haute-Cour si'ant à Bourges (brochure écrite par Raspail).

ce qui simplifia considérablement le règlement des comptes (1).

Le 6 mars 1848 avait paru le prospectus de la Voix des Clubs, Journal des Assemblées populaires (rue des Bons-Enfants, 27) :

Ce prospectus disait : « Le droit de réunion a été conquis au milieu des barricades. Désormais il n'est au pouvoir de personne d'en priver les citoyens. » *

A peine en ont- ils été investis qu'un grand nombre de clubs se sont formés dans la capitale ; la vie politique s'y est réfugiée tout entière, un mouvement incessant' y règne ! Le patriotisme le plus ardent inspire tous ceux qui s'y rendent.

Dans ces clubs se sont déjà révélés des talents hors ligne. Le prolétaire y traite les questions sociales, avec éloquence, souvent; avec un bon sens remarquable, toujours (2). L'homme du peuple et le fils du l)Ourgeois y confondent leurs vœux. La fraternité unit les cœurs, enflamme les courages, ennoblit les esprits. »

Fondée par Gustave Robert, dirigée ensuite par Garet de ISIontglave, inspecteur des sourds-

(1) Comilé révolutionnaire, Club des Clubs cl la Commission, par LoxGEPiF.D, fondateur-président, et Laugier, secrétaire-trésorier. Paris, 1850.

(2) Nous allons en voir (juelques exemples.

muets, la Voix des Clubs (i), que domina quelque temps l'influence de Cabet, était quotidien. Elle avait pour principaux rédacteurs Victor Bouton, et cet Hippolyte Bonnelier, dont la Revue rétrospective publia un jour ce petit billet:

a J'ai reçu des mains de M. Génie, de la part de M. Guizot, la somme de deux cents francs.

Paris, ce 10 octobre 1846.

Hippolyte Bonnelier. »

Violence, imbécillité : ces deux mots caractérisent très bien, si je ne m'abuse, l'éloquence de la plupart des orateurs des clubs, en 1848.

A une extrême confiance en lui-même le peuple unissait la nicdcLclie de la persécution. Il se jugeait non seulement sacrifié, mais méconnu. Il s'estimait bien supérieur aux hommes qui le gouvernaient. Ceux-ci avaient beau lui prodiguer les .éloges, les témoignages d'admiration, il n'en était jamais rassasié, il ne les trouvait jamais suffisants .L'idée que toutes ces louanges pussent être intéressées, ou exagérées, ne lui venait même pas. On avait développé chez lui un amour-propre à la fois ingénu et démesuré. On parlait sans cesse de son dévouement, de sa générosité, de son pâli) N'est-il pas bizarre (lu'un inspecteur de sourds-muets soit devenu directeur dun journal qui s'intitulait : la Voix?

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triotisme, de son bon sens, de ses vertus. II y croyait, tout en trouvant qu'on ne lui faisait pas encore assez large mesure. Et il s'étonnait de se voir condamné, avec tant de qualités, par une société inique, à bâtir des maisons, à fabriquer des meubles, à tailler des habits, à cirer des parquets, pour des bourgeois, pour des capitalistes, qui lui étaient si inférieurs.

Cette société qui ne leur rendait pas justice, qui les opprimait puisqu'elle leur refusait l'argent, les honneurs, les privilèges, beaucoup d'ouvriers pensaient qu'il fallait la réformer de fond en comble, et tous s'en sentaient capables.

Les uns étaient exaspérés, ulcérés, et la haine de classe perçait dans chacune de leurs phrases. D'autres, assez nombreux en 1848, étalaient un humanitarisme naïf. Ils détrônaient les rois et les empereurs, ils décrétaient la République universelle, ils fermaient les prisons, ils supprimaient les armées, et sur la terre épurée, pacifiée, il n'y avait plus que des frères. La France, couronnée d'olivier, tendait ses bras à tous les peuples des deux continents et tous venaient s'y précipiter.

Imbu de ces idées, un savetier socialiste, convaincu qu'on fabrique une constitution aussi aisément qu'un soulier, montait à la tribune de son club, et, devant un auditoire attentif et sympathique, exposait longuement son système politique,

OÙ raffranchissemeut de lii Pologne voisinait avec la suppression du Capital.

Celui-là n'était pas dangereux mais il y en avait de pires. Dans ces clubs de 1848, l'envie, le fanatisme, prenaient la parole au moins aussi souvent que la niaise sentimentalité d'un humanitarisme de brave homme.

Le 2 avril 1848, le Club de la Montagne adoptait ces deux propositions :

1" Que le monument élevé à la mémoire de Louis XVI soit consacré aux victimes du 9 Thermidor.

2" Que les statues des rois disparaissent de nos places, de nos jardins et de nos monuments.

Le 17 octobre 1848, dans le Club du Château des Brouillards, le président, Arthur de Bonal, faisait cette déclaration qui ne choquait et n'étonnait aucun de ses auditeurs :

« Ceux qui sont au bagne ne sont pas les plus coupables. Un galérien est un homme d'élite placé dans un faux milieu, et qui a brisé le lien qui l'unissait à la société. »

A côté des fanatiques et des naïfs, les toqués abondaient, et ils n'étaient pas les moins loquaces ni les moins écoutés.

Le citoyen Muré s'exprimait ainsi, en posant sa candidature qui fut admise , dans le Club des Amis fraternels.

« Ce n'est point d'organiser le travail qu'il s'agit, il faut organiser l'oisiveté par la multiplication infinie des machines ; il faut que l'homme, au lieu de courber sa tête vers la terre, au lieu d'appliquer ses bras aux métiers, soit entouré d'agents mécaniques qui, sur un signe de sa main, enfantent des prodiges... »

Et les agents mécaniques ne lui suffisant pas, il ajoutait :

« Il faut que tous les ouvriers soient remplacés par des chiens savants chargés de surveiller les usines (1). »

A la Société des Droits de VHomme et du Citoyen ^ le citoyen Duvivier, le 4 mars, terminait ainsi un long panégyrique du Communisme :

« Pour mettre nos doctrines en pratique et accepter fi'anchement leurs conséquences, les hommes parvenus à l'âge de trente ans sont trop corrompus par les anciennes mœurs, trop endurcis, trop encroûtés dans l'ancien système ; on ne saurait déraciner chez eux des habitudes invétérées et qui sont passées à l'état de seconde nature. Il faut que ces hommes disparaissent de la société pour qu'elle soit régénérée. Il est indispensable, en un mot, de supprimer les hommes de trente ans et au-dessus. Ceux qui sont dévoués à nos principes, qui en

(1) Alphonse Lucas, les Clubs et les Clubistes, p. 23.

veulent sérieusement le triomphe , doivent donc prendre une généreuse initiative en sortant volontairement de la vie, et s'immoler en philosophes pour assurer le régénération du monde et le bonheur de l'humanité (1). »

Je m'arrête là . Il est impossible de trouver mieux.

(1) A. Luavs, ouv. cilé, p. IIP.

« La classe laborieuse veut simplement ne pas Iravailler, comme vous, comme tout le monde.

(Alphonse Karu, les Guêpes, octobre 1890.)

A peine installé au pouvoir, le Gouvernement provisoire, pour remédier à la misère [troduite par la Révolution avait reconnu et proclamé le u droit au travail ».

Louis Blanc, à qui était dû en grande partie ce décret, mettait généreusement à la disposition de la République et du pays tout un système

de théories sociales qui en rendait, affirmait-il, l'application aussi facile que féconde.

Ce système, dont il importe de dire quelques mots, avant de parler des ateliers nationaux, la commission des Délégués du Luxembourg le formula en son nom :

Suppression de la concurrence, du laissez-faire, du laissez-passer, qui ne permettent pas de proportionner l'offre et la demande et qui entraînent inévitablement, la surabondance des produits et l'avilissement des salaires.

Sur les bases de l'association, création par l'Etat, pour la population ouvrière (par le rachat des chemins de fer, des canaux, des mines, etc.) de nouveaux centres de travail, transformés en ateliers sociaux.

Création d'ateliers agricoles (un par département) à l'aide d'un crédit de cent millions.

Organisation unitaire d'assurances, de banque nationale ou banque d'état.

Les ateliers sociaux différaient considérablement des ateliers nationaux et Louis Blanc lui-même n'a pas manqué de le constater :

hes ateliers nationan.v, disait-il, tels que je les avais proposés (sous le nom d'ateliers sociaux) devaient réunir chacun des ouvriers appartenant tous à la même profession.

Les ateliers nationaux tels qu'ils furent gou-

vcrnés })ar M, Marie, montraient entassés pêlemêle des ouvriers de toute profession, lesquels, chose insensée, furent soumis au même genre de travail.

Dans les ateliers sociaux, tels que je les avais proposés, les ouvriers devaient travailler à l'aide de la commandite de l'Etat, mais pour leur propre compte, en vue d'un bénéfice commun, 'c'est-à dire avec l'ardeur de l'intérêt personnel ,uni à la puissance de l'association et au point d'honneur de l'esprit de corps.

Le système de Louis Blanc ne fut pas appliqué, ce qui lui donne le droit de prétendre qu'il aurait donné d'excellents résultats.

Pour venir en aide à la classe ouvrière, victime de ses propres illusions, le Gouvernement se contenta de recourir à ce moyen, déjà employé, mais avec moins d'étendue et moins de frais, par la première Révolution.

Les cahiers de 1789 demandaient « que l'on créât des ateliers de charité (1), publics, provinciaux, nationaux, où les personnes valides ou invalides de tout âge et sexe pussent trouver en tout temps une

(1) C'est le vrai mot, et il s'applique aux ateliers nationaux qui furent, comme le remarquait Lamartine, dans son discours à l'Assemblée nationale sur le droit au travail, non pas un système mais « une fatale et courte nécessité de la circonstance..., l'entrepôt secourable et momentané de cette immense population souffrante de Paris ».

occupation convenable à leur état et à leur situation».

En mai 1789, la commune de Paris ouvrit des ateliers de terrassement à la butte Montmartre.

En mai 1790, un décret de l'assemblée nationale ouvrit dans Paris des ateliers pour hommes et femmes, « attendu que la société doit à tous ses membres et la subsistance et le travail » formule qui se retrouvera dans la Constitution de 1793.

Comment le Gouvernement provisoire fut amené à créer — par un décret du 27 février — à réglementer les ateliers nationaux, et avec quelle rapidité et par suite de quelles causes les déceptions se produisirent, Daniel Stern va nous le dire (1) :

« Le gouvernement, averti de l'embarras où se trouvaient les directeurs d'ateliers et de 1 agitation qui commençait à fermenter dans le peuple, crut Y j)orter remède en faisant faire des distributions d'argent, à titre de secours, aux ouvriers sans travail. Chaque mairie fut autorisée à délivrer à l'ouvrier, sur la vue d'un timbre constatant qu'il n'y avait pas de place dans les ateliers ouverts, la somme d'un franc cinquante centimes par jour. Cette mesure exhorbitante produisit un effet désastreux. Le nombre des o ivriers oisifs s'accrut hors de proportion. Tous ceux à qui des professions sédentaires rendaient le travail du ter-

(1) Histoire de la Révolution de tS'i8, t. I, p. 484.

400 LA. yiE PAUISIENNt:

rassernent trop pénible, les ouvriers- artistes, fondeurs, graveurs, ciseleurs, mécaniciens, bijoutiers, etc., dont les mains délicates répugnaient à remuer la terre, les employés dans les librairies et dans les magasins, inhabiles à manier le pic ou la pioche, préféraient à un labeur très rude et pas rétribué une grève que payait le Gouvernenient.

L'appât d'un salaire assuré sans travail attira à Paris une masse énorme d'ouvriers des départements et d'ouvriers étrangers (1). Le désordre arriva à un tel point que, le 2 mars, radministration se déclara dans l'impuissance de contenir plus longtemps cette multitude oisive. »

Ce futà cette époque qu'un jeune ingénieur civil, Emile Thomas (2 , proposa au Gouvernement une

(1) Des mesures (insuffisantes, inefficaces) furent prises pour arrêter cette invasion des ouvriers provinciaux ou étrangers. Au début d'avril des ordres furent donnés, ou plutôt confirmés, pour qu'on n'admit dans les ateliers nationaux que des ouvriers domiciliés à Paris avant le 'lU février.

Par contre ,'et les difficultés s'en trouvèrent considérablement augmentées), les ouvriers parisiens refusaient de quitter Paris. Lamartine (dans son discours sur le Droit au irav'ail) rapporte re fait tvjiique que, dans les premiers jours de mars, un ingénieur en chef, chargé de la construction d'une ligne de chemin de fer, demand.i au ("louvernenient de lui envoyer 6.0U0 ouvriers des ateliers nationaux, qu'il aurait payés au même taux qu'à Paris. Aucun ne voulut partir.

(2) Né à Paris, en 1822. Élève de l'École centrale des arts et manufactures, créée en 1829. Il avait professé, en 1816, l'économie rurale à VAlhénée de Paris.

nouvelle organisation des ateliers nationaux. Le 6 mars, Marie, ministre des Travaux publics, prit cet arrêté :

« Il sera établi à Paris un bureau central pour l'organisation des ateliers nationaux du département de la Seine.

Ce bureau sera placé sous la direction de M. Emile Thomas, nommé à cet effet commissaire de la République. »>

Et l'arrêté spécifiait en outre que les travaux ne pourraient être confiés qu'à des ouvriers domiciliés à Paris.

Comment, en principe^ était -on admis ?

« L'ouvrier se munissait d'abord d'un certificat de son propriétaire ou du logeur de son garni, constatant sa résidence à Paris ou dans le département de la Seine. Ce certificat était soumis au visa et au timbre du commissaire de police du quartier. ^luni de cette pièce, l'ouvrier se rendait à la mairie de son arrondissement, où on lui délivrait, en échange, un bulletin d'admission aux Ateliers nationaux, lequel portait les indications du nom, du domicile et de la profession. Au moyen de ce bulletin, l'ouvrier était reçu par le directeur de l'atelier sur lequel le personnel pouvait être augmenté.

Tant que le nombre des travailleurs inoccupés n'atteignit ])as le chiffre de six mille, tout alla

bien ; mais lorsque ce nombre fut dépassé, les ouvriers de chaque arrondissement, après avoir visité successivement et infructueusement chacun des ateliers ouverts, revenaient à leur mairie, harassés de fatigue, mourant de faim et mécontents (1). »

Poussées par un sentiment de pitié, louable mais dangereux, les municipalités donnaient des bulletins d'admission à des enfants. Emile Thomas raconte (2), que, le 15 mars, il en réunit, à la place de Vosges, quarante à cinquante dont le plus âgé avait dix ans. Il fallut bientôt créer pour cette catégorie de travailleurs en bas âge une demisolde.

Comme un bourgeois a, autant qu'un prolétaire, besoin de manger, le ministre des Travaux publics était sans cesse assiégé par des demandes pressantes d'une multitude d'employés, d'artistes dramatiques, de littérateurs, de peintres, de sculpteurs, etc., qui revendiquaient le même droit au travail, c'est-à-dire qui désiraient, jusqu'au moment où les affaires reprendraient, et même après, au besoin, être nourris par Tlîltat. Emile Thomas en reçut six cents, d'un seul coup (3). Incapables

(1) Emile Tiiomvs, Histoire des AUiicrs nationaux. Paris, IS-tS, p. 29.

(2) Id., ibid., p. 172.

(3) Id., ibid., p. 127.

LES ATELIEHS NATIONAUX 403

d'un travail manuel, et d'ailleurs peu désireux de s'y astreindre, ils étaient chargés des émargements de la paye quotidienne et des inspections à domicile. Ces fonctions, peu fatigantes, étaient aussi attribuées à des pseudo - ouvriers qui, à défaut de titres sérieux, invoquaient d'exceptionnelles recommandations. Là aussi, comme ailleurs, s'exerça presque ouvertement le favoritisme (1).

Les salaires avaient été réglés ainsi pour les jours de travail et les jours d'inactivité :

Brigadier \^^. .

3 fr.

3 fr.

Chef d'escouade

. 2 fr.

1 fr.

Ouvriers . . . .

i fr.

1 fr.

Les dépenses du premier mois s'étaient élevées à 1.400.000 francs. Pour les réduire, on se décida à abaiser à un franc par jour la paye des ouvriers.

Les embrigadements n'avaient pas tardé à atteindre un chiffre énorme :

(1) Id , ibiil., p. 128. « Solliciteurs, coureurs de places, protégés des protégé?, courtisans de toute sorte affluaient de toute part. David (d'.\ngers) demanda lui seul plus de 7uu places. Tous les membres du Provisoire, et surtout MM. Louis Blanc, Flocon, Albert, le général Courtais, Caussidière. Sobrier et autres, ne tarissaient point en épHres, pour recommander les amis. •> Ch. de la. Varenxe, le Gouverneinenl provisoire et Vllôlel de ville dévoilés. Paris, 18.50.

(2) Les brigadiers avaient d'abord été nommés par la direction des ateliers nationaux. Les ouvriers se plaignirent qu'ils les faisaient trop travailler, et ils obtinrent le droit de les élire eux-mêmes.

Du 9 au i5 mars 5.100

Du \6 au 31 mars 23.230

Du l"au 15 avril 36.500

Du 16 au 30 avril 34.530

Du le- au 13 mai 13.610

Du 16 au 31 mai 3.100

Du l'^'- au 13 juin 1.200

On avait donné à cette multitude d'ouvriers une sorte d'organisation militaire.

L'escouade comprenait douze hommes du même arrondissement. Cinq escouades formaient une brigade (2), quatrebrigades une lieutenance, quatre lieutenances une compagnie de 900 hommes, sous l'ordre d'un chef de compagnie.

L'Etat-major était installé dans le pavillon du parc Monceau.N:, meublé par les soins du directeur du Garde-Meuble, Germain Delavigne.

Il se composait d'Emile Thomas et de quatre sous-directeurs, dont l'un était son frère, Pierre Thomas, et un autre Jaime, ancien vaudevilliste.

On reprocha plus tard à cet état-major, bien intentionné sans doute, mais mal préparé à la tâche qu'il assumait, de n'avoir pas su empêcher le coulage, et même les véritables vols qui se produisirent dès le début.

(1) Rapport de lu Commission d'eiujuclc..., t. Il, j). 136.

(2) La brigade complaît ôO hommes, en y comprenant le brigadier.

Un rapport de trois membres de la Cour des Comptes, publié, avec les documents de l'enquête parlementaire, le 3 août 1849, disait à propos des comptes qui furent centralisés au pavillon du parc Monceaux :

« Les irréf^ularités sont innombrables. Elle» résultent tantôt designatures omises, tantôt d'attestations incomplètes pour les paiements faits à ceux qui ne savent pas signer, tantôt des suppléments de paye non justifiés, des feuilles d'émargement mal dressées, des surcharges non approuvées, des justifications accessoires non rapportées...

Tantôt ce sont des feuilles où la même main a évidemment émargé pour un grand nombre de titulaires, tantôt ce sont d'autres feuilles où la signature du même individu est tout à fait différente du jour au lendemain ; tantôt enfin ce sont des brigades où, pendant quinze jours, pendant un mois, aucune absence n'est mentionnée sur les états, ce qui est certainement une grave présomption de fraude... »

Les fraudes en effet étaient fréquentes. Des ouvriers se faisaient payer deux fois. Des brigadiers touchaient le salaire de travailleurs fictifs, qu'ils inscrivaient sur leurs listes.

Des vols dont on ne s'aperçut que par hasard témoignent d'une remarquable ingéniosité: « Cer-

tain contrôleur d'un des principaux théâtres de Paris, voyant, après février, le chômage dramatique, s'imagina d'organiser un service médical pour les ateliers nationaux. Naturellement il se plaça à la tète de ce service et il eut sous ses ordres une brigade tout aussi médicale qu'il l'était lui-même. Ses fonctions consistaient à faire constater la maladie des travailleurs et à compter 20 sous à chaque malade au lieu de 35 (1) que recevait chaque ouvrier valide. Qu'arrivait-il? C'est que nombre de travailleurs allaient toucher au chantier leur paye comme valide, puis se dirigeaient vers le service médical où ils étaient encore payés comme malades.

C'était là d'ailleurs une des mille et une escroqueries qui se pratiquaient journellement dans les chantiers et les ateliers nationaux. Surprenaiton un ouvrier ou un employé en flagrant délit, on se bornait à lui faire rembourser la somme détournée par lui, cil le luemiçant île le mettre à la porte, s'il recoîumençait.

Mais comment aurait-on exécuté cette menace ? Au bout de quelques jours, les ouvriers se refusaient hautement à subir les appels sur les chantiers. Ils invectivaient leurs chefs, se moquaient de leurs ordres et étaient toujours prêts à com-

(li La paie élait descentlue de 2 francs à 3."j sous.

mettre contre eux des actes de violence. Ainsi, dans les bureaux de ce service médical dont nous parlons, il avait fallu placer un poste de gardes mobiles pour présenter la baïonnette aux réclamations les plus forcenées (1). »

Pour occuper ces ouvriers, qui coûtaient si cher à l'Etat, M. Emile Thomas avait proposé au Gouvernement provisoire de ^I. Marie l'exécution de divers travaux, parmi lesquels je me bornerai à citer les plus importants :

Le terrassement d'un chemin de fer de ceinture ;

La construction du chemin de fer d'Argenteuil ;

L'achèvement des chemins de fer de Lyon, de Chartres, de Strasbourg, de Bordeaux et du Centre ;

Le creusement de canaux de Saint- Maur, de Saint-Denis ;

Le dock sec et à flot d'ivrv ;

Le prolongement de la rue des Pyramides, et de la rue de la Bourse ]usqu\ui boulevard ;

Le prolongement de la rue de Bivoli ;

Un pont sur la Seine en face de la Préfecture de police ;

Un chemin de lialage de Neuilly au canal Saint- Denis ;

L'exécution du boulevard Montmartre ;

(1) Les Mois de nourrice de la Héf)iiltli>iHc. Paris, s. d. (1850?) p. 46.

L'abaissement des buttes Saint- Chaumont au profit de la commune de Belleville ;

La continuation du Louvre ;

La construction de l'Opéra aux Cljamps-Elysées.

En réalité, la plantation des boulevards fut, de tous ces travaux, à peu près le seul auquel on put, tant bien que mal, astreindre les ouvriers des ateliers nationaux. Les uns grattaient la terre en ayant soin de se fatiguer le moins possible. Les autres allaient prendre des arbres dans les pépinières et, en formant des cortèges, en chantant des chansons patriotiques ou bachiques, en interpellant les passants, en se moquant de leurs chefs, apportaient triomphalement sur les boulevards ces arbres, dont le petit voyage revenait à un prix très élevé (1).

Se faire nourrir par l'Etat, c'était le véritable but que se proposaient la plupart de ces ouvriers. Beaucoup d'entre eux étaient communistes et ne s'en cachaient pas. « Il s'était forme, remarque Philarèthe Ghasles(2), chez les ouvriers des grandes villes, à Paris surtout, des associations terribles qui avaient pour but de prendre l'argent des riches. »

Leur paresse, une paresse volontaire, systématique, et en quelque sorte agressive, s'accommodait

(1) Daniel Stekn, Hisloire de la Révolution de /^W, t. I, p. -187.

(2) Mémoires, t. II, p. 127.

très bien de ces théories, où l'envie jouait un rôle important :

Chaque mairie fut autorisée à délivrer à l'ouvrier inemplo3é, et sur la vue d'un timbre constatant que nulle place n'existait aux ateliers ouverts, la somme de 1 fr. 50 par jour.

L'ouvrier travaillant aux ateliers de terrassement recevait, lui, quel que fut son âge, la tâche accomplie et sa profession, la somme fixe de deux francs.

L'ouvrier faisait ce calcul bien simple et le faisait tout haut : l'Etat me donne trente sous pour ne rien faire, il me paye quarante sous quand je travaille. Donc, je ne dois faire que pour dix sous de travail (1 ) .

Aussi, et dès le !'=■■ mars, la grève payée était autorisée, instituée, provoquée ; à côté delà garde mobile, cohorte prétorienne qu'on enrôlait à trente sous par jour, mais qui, du moins, avait des motifs de création plausible, on créait un autre corps de lazzaroni officiels, payés de même trente sous par jour (2).

(1) Le Rapport delà Cour des comptes donne ces détails, sur les Ateliers nationaux, fondés à Lyon par Emmanuel Arago : « Le travail exécuté depuis le 31 mars jusqu'au 27 mai par l'atelier national proprement dit consiste en 3.001 mètres, 25 centimètres cubes de terre extraite et transportée à la distance moyenne de 30 mètres. La dépense correspondante est de 48.1% francs. Le prix du mètre cube est donc revenu à 16 fr. 06. En temps ordinaire, le même travail serait payé à un entrepreneur ôi centimes. »

(2) Emile Thomas, Histoire des Ateliers nationaux, p. 30.

Ces lazzaroni officiels, menaient, à côté des vrais ouvriers Immiliës par leur situation (1), une existence aussi agréable que peu fatigante.

« J'eus plusieurs fois, écrit clans ses Souvenirs 2) le Dr. Fournies de la Saboutie, occasion de voi r les prétendus ateliers nationaux. Il y avait, et en grand nombre assurément, de braves gens, à la figure honnête, aux manières convenables, de bons ouvriers qui auraient désiré gagner le salaire qu'on leur donnait ;mais là comme ailleurs, régnait la minorité turbulente, perverse, ne rêvant que le trouble et le désordre, ne travaillant pas et ne laissant pas travailler les autres. Les journées se passaient à crier, à chanter, à pérorer. Quelquefois, divisés en plusieurs groupes, ils jouaient au loto, aux cartes, aux dés, ils dansaient entre eux des sortes de danses sauvages (3). Ils ne disaient pas les ateliers, mais les râteliers nationaux. Au refrain de l'air des Girondins :

Mourir pour la Pairie

(1) « Au lieu de dépenser tant d'argent dans les Ateliers nationaux, où l'on me donnait à moi, par exemple, 50 sous par jour pour ne rien faire, naurail-on pas eu raison, plutôt que de laisser mourir des hommes de faim, tandis que d'autres regorgent, d'organiser le travail ? » Déposition de Hacary, chef de barricade dans le quartier Saint-Antoine (il était mécanicien). Audience du 2* Conseil de guerre.

(2) Souvenirs d'un Médecin de Paris.

(3) Danses sauvages, c'est sans doute exagéré.

ils avaient substitué :

Nourris par la Patrie, C'est le sort le plus beau...

D'autrefois, ils faisaient des lectures, l'Histoire des Girondins était commentée par eux à leur manière. »

Un autre témoin, Alphonse Balleydier (1) reproduit le récit que lui fit une dame de ses amies de la visite qu'elle avait faite à l'un des ateliers nationaux :

« Les travailleurs du Champ de Mars jouaient, les uns au bouchon, les auti'es lisaient la Gazette comme de vieux rentiers de province, d'autres se reposaient doucement sous de frais ombrages et sur le vert gazon, comme les amoureux bergers de Fiorian ; ceux-là sans doute me prirent pour quelque princesse déguisée en Estelle, car ils se précipitèrent en criant : A bas les aristocrates ! Ils se disposaient à me faire mettre pied à terre, lorsque, fort lieureusement pour moi, un jeune garde mobile qui se trouvait là, prenant chaudement ma défense, retint à la distance de son sabre mes agresseurs, et donna à mon cocher le temps de reprendre au grand galop le chemin de Paris. »

Ces ouvriers étaient atteints comme le reste du

(1) Histoire de la Garde mobile dans les Journérs de février. Paris, 1848, p. 17.

pays, de celte clabomania que nous avons signalée dans le chapitre précédent.

Le 5 avril, s'était formé, au parc Monceaux, salle du Manège, le Clah central des Ateliers nationaux^ avec Emile Thomas comme président :

Chaque brigade y envoyait pour la représenter un délégué qui touchait 2 fr. 50 par jour, plus un cachet de présence de 25 centimes.

Le vaudevilliste Jaime recevait dix francs par jour pour prendre la parole dans chaque séance du club. 11 lui arriva souvent (et c'était, d'ailleurs, dans ses attributions) de calmer par un mot d'esprit, et plus encore par un calembour, les clubistes les plus exaltés. Ils riaient et ils étaient désarmés. Ce maintien de l'ordre par le vaudeville est une -des plus ingénieuses inventions de l'époque. Malheureusement, à la longue, elle perdit beaucoup de son efficacité.

Dans la même salle du Manège fonctionnait le Club des Brigadiers des Ateliers nationaux.

Ce fut ce club qui se chargea de répondre par une affiche placardée, le 22 juin, sur les murs de Paris, à un discours dans lequel le ministre des Finances, Goudchaux, qui avait succédé à Marie montrait combien les ateliers nationaux étaient à la fois ruineux et inutiles (^1) :

(1) Et il convient de rappeler à ce propos que la plupart des brigadiers étaient de pseudo-ouvriers (les pseudo-ou-

les ateliers nationaux 413

<( Les Travailleurs des Ateliers Nationaux AU Citoyen Goudchaux

Citoyen Goudchaux,

Est-ce bien vous qui avez été le premier ministre des Finances de la République, conquise au prix du sang par le courage des travailleurs ; de cette République dont la première promesse a été d'assurer le pain de chaque jour à tous ses enfants en proclamant le droit de tous au travail ? Ce travail, qui nous le donnera, si ce n'est l'Etat, lorsque l'industrie a fermé partout ses ateliers, ses magasins et ses usines? N'avons-nous pas reçu les premières et les plus profondes blessures dans le duel social du crédit aux abois avec l'enfantement des idées nouvelles? Hier, martyrs pour la République sur les barricades, aujourd'hui ses défenseurs dans les rangs de la garde nationale^ les travailleurs pourraient la considérer comme leur libératrice; ils aiment mieux la regarder comme leur mère. Voudriez-vous qu'elle fût pour eux une marâtre ?

vriers abondaient dans les Ateliers nationaux). Maxime du Gamp reraarijue dans ses Souoenirs de l'année IS'iS que presque tous les concieij^es de FarPs en faisaient partie. La paie (le ces brigadiers s'élevait à elle seule à i)rès de 300.000 francs par jour.

Pourquoi ces clameurs, ces préventions injustes, ces accusations calomnieuses contre les ateliers nationaux ? Ce n'est pas notre volonté qui manque au travail, c'est un travail utile et approprié à nos professions qui manque à nos bras ; nous le demandons, nous l'appelons de tous nos vœux! Quel appoint avons-nous fournis aux rassemblements, aux émeutes? Quelles sont les arrestations sérieuses faites parmi nous ?

Que d'absurdités, que de mensonges ont égaré l'opinion publique à notre égard! Tantôt c'étaient des brigadiers trouvant le moyen de faire 20.000 francs d'économies sur 5.000 francs de recette employés à la paye de cinquante-six travailleurs pendant trois mois. Tantôt les brigadiers étaient transformés en espèce d'agents de police ou de commissaires interrogateurs, chargés de demander les professions de foi politique des travailleurs. Une autre fois, c'était une dilapidation effrayante des deniers publics, parce qu'une direction encore inexpérimentée, confiante en la loyauté de ses intentions et dans celle des ouvriers, s'était montrée plus soucieuse de leur venir en aide que d'observer les règles et la forme administratives. Un épurement complet, un recensement détaillé, admirablement improvisé en quelques heures, ont fait justice de ces imputations.

Des ouvriers préfèrent, dit-on, recevoir 1 fr. 15

par jour à ne rien faire dans les ateliers nationaux, tandis qu'ils pourraient gagner 6 à 8 francs chez leurs patrons. De grâce, qu'on nous indique les maisons qui offrent ces avantages; qu'on nous signale les noms des ouvriers récalcitrants qui abusent du pain de la misère. Leur place n'est pas dans les ateliers nationaux.

Pourquoi les ateliers nationaux excitent-ils autant votre réprobation, citoyen Goudchaux ? Ce n'est pas leur réforme que vous demandez, c'est leur suppression complète. Mais que fera-t-on de cette masse de cent dix mille travailleurs attendant chaque jour de leur modeste paye les moyens d'existence pour eux et leur famille ? Les livrerat-on aux mauvais conseils de la faim, aux entraînements du désespoir? Les jettera-t-on en pâture aux factions liberticides ? Vous préféreriez sans doute que les fonds versés dans les ateliers nationaux fussent remis à des chefs d'industrie et à des entrepreneurs, qui les emploieraient d'abord à payer leurs billets en souffrance. Vous êtes banquier, citoyen Goudchaux, comme ce bon M. Josse était orfèvre.

Loin d'être une mauvaise institution, les ateliers nationaux sont une création admirablement philanthropique qui peut avoir les meilleurs résultats, sous une administration sage et habile : c'est l'organisation qui leur a manqué. Il faut à l'indus.

416 LA VIE PAFUSIENNE

trie un réservoir pour alimenter et une pépinière pour lui fournir des ouvriers connus, de bons employés et de bons comptables. Il faut un déversoir pour recevoir ses blessés et ses invalides. L'Etat, qui .a droit au dévouement de tous, doit aussi assurer l'existence de tous.

Le citoyen Goudchaux veut évidemment étouffer les idées socialistes qui germent dans toutes les tètes, et c'est sans doute pour arriver à ce but qu'il propose de commencer par la désorganisation des ateliers nationaux, qui auraient pu, dans l'avenir, former de vastes associations de chaque corps d'état. Mais qu'importe ! Quoi qu'il fasse, il ne parviendra pas plus à nous désunir qu'à déraciner de nos esprits et de nos cœurs l'idée dominante dont le triomphe est assuré!

Ouvriers appelés à la construction de l'édifice social, organisez, instruisez, moralisez les ateliers nationaux, mais ne les détruisez pas. La République démocratique ne peut vouloir cet attentat fratricide.

. . Vive la République !

Pour tous les travailleurs, les membres de la commission nommés pour représenter les quatorze arrondissements. . .

Les membres du bureau provisoire du Club de l'Union des brigadiers des ateliers nationaux :

Le Président: A. Lampehièue

Les Vice-Présidents : Corteuil, Leprestre-Du-

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