‹ La vie parisienne sous la République de 1848Chapitre 24 sur 28 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

L ÉLECTION DU lO DÉCEMBRE

Tout se ramène à une ({uestion d'argent. Le meilleur (jouvernement est celui qui coûte le moins cher. Or la révolution de 1848 avait ruiné le pays.

Sous ce titre, les Mois de Xourrice de la Ré- Dublique, une brochure légitimiste, mais très documentée, qui parut sans date et sans nom d'auteur, a publié une étude curieuse, que nous allons résumer, sur les finances de cette période

L'impôt de 45 centimes, si arbitraire, si odieux avait donné lieu à 2,52 par 1.000 francs pour frais de poursuite, proportion supérieure de plus d'un cinquième à ceux de l'année 1847.

Il v eut une moins value de 65.690.494 francs

sur les produits de renregistrement et des domaines, de 21.130.468 francs sur les produits des contributions indirectes.

Un décret ^du 4 avril 1848) frappait d'une retenue proportionnelle tous les traitements supérieurs à 2.000 francs, mais ceux du Gouvernement provisoire furent indemnes.

Les secours aux réfugiés politiques en France s'élevèrent à 1,401.000 francs.

On dépensa une centaine de mille francs pour secours aux blessés de février (c'était devenu une profession) 23.829 francs pour les détenus de mai, 762.230 francs pour les frais de nourriture et d'habillement des détenus de juin. « Le prix des bains des blessés détenus au fort dlvry, figure dans ce chiffre, assure la brochure (p. 41), pour 5.456 fi'ancs. »

Pour les ateliers nationaux, « une somme de 14 millions est sortie du Ti'ésor dépourvue de toute preuve régulière d'emploi « et la brochure en donne la preuve en citant (p. 44) le rapport de la Cour des Comptes.

La distribution d'écharpes de soie coûta 130.000 francs et celle de drapeaux 43.000 francs.

Le rachat des armes pillées (1) coûta 64.183 fr. 60 payés par le ministre de la Guerre

(1) <i Les vainqueurs de février ont pratiqué supérieurement ce genre de commerce », p. 71.

Le prince Louis-Napoléon.

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pour 11.151 l'usils et autres armes, et 321.687 francs pour fusils pillés dans les casernes.

Le décret sur l'émancipation des esclaves (27 avril 1848), en attendant de ruiner nos Antilles, fit diminuer de 18.887.728 francs les bénéfices donnés au trésor par l'importation du sucre de nos colonies...

La conclusion de cette brochure, rédigée d'après les rapports de la Cour des Comptes, c'est qu'en dix mois la République diminua la fortune de la France de 229.688.411 fr. 47 ;1). Même en supprimant les 47 centimes, c'est beaucoup plus qu'elle ne valait.

Un régime qui ruine la bourgeoisie sera toujours cher (dans les deux sens du mot) au prolétariat, mais la bourgeoisie se résigne diflicilement à se laisser ruiner, même au nom des immortels principes.

Industriels, commerçants, boutiquiers, grands ou petits patrons, rentiers, tous aspiraient à être délivrés d'une république qui faisait à leurs dépens du socialisme appliqué, tous se montraient favorables d'avance à l'homme, quel qu'il fût, qui se dresserait contre l'anarchie et rétablirait l'ordre.

On en avait assez et des tirades, des cortèges, et

'1) Les dépenses du budget de 1S48 dépassèrent de 1H5 millions celles du budget de 1847.

des aumônes prodiguées à des tainéahts d'état, et de la guerre civile en permanence. La France voulait recommencer à vivre.

jNIème ceux qui s'étaient montrés le plus favorables aux débuts de ce régime ne pouvaient pas cacher leurs .décaptions et leurs répugnances

« On m'a accusé, disait Béranger ( à celui (jui rapporte ce propos ) Td'avotP jeté la planche sur le ruisseau que Loùis-Philippe avait, à.trav^r^er })()ur pouvoir entrer aux Tuileries, je voudrais pouvoir être le pont jeté d'un bord à l'autre du détroit pour le ramener a-ujourd'hui. Certainement j'aimais la Pn'publique, mais non certes telle que nous l'avons là !)i Et. il me désignait le palais où l'Assemblée nationale avait élu domicile. Peu après, Béranger résigna son mandat de député (1). .. Un. homme, un de ces ambitieux, froid, silentieux, flegmatique, fataliste, qui sont les plus redoutables,. avait en lui tout ce qu'il fallait [>our incarner J'opj}osition à un régime; dont le peuple lui-môme, depuis les journées de juin, se détachait.

Fils, ou du moins présumé tel, du roi de Hollande, frère de Napoléon, et de la reine Hortense. Louis-Napoléon avait quarante ans, en 1848. .11 était en pleine force de . corps et d'esprit. Son

(1) Notes et Souvenirs, par un Anglais. Paris, 1894, t. II, p. 39. ^ ;.,

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intelligence nébuleuse, où le rêve tint toujours trop de place, l'avait entraîné vers le socialisme. Il mêlait à dos idées d'autorité un humanitarisme un peu naïf. Il avait publié, en 1833, des Rêveries Politiques, suivies d'un Projet de Constitution. Ses tentatives de Strabourg et de Boulogne, son emprisonnement à Ham, d'où il s'évada en 1846, le 26 mai, accrurent sa popularité.

Cette popularité avait pour principale cause le souvenir de Napoléon. La France, qui se croit démocratique, aime les grands noms, celui-là surtout auquel aucun autre ne saurait être comparé (1).

Sous le règne de Louis-Philippe, une partie du peuple était bonapartiste. Dans la note attribuée à Blanqui, et datée du 24 octobre 1839, que publia en 1848 la Revue Rétrospective, on lit ceci: « Ce n'est pas qu'il n'y ait beaucoup de bonapartistes parmi l'ouvrier, même parmi les jeunes. Les idées de gloire et les souvenirs de l'Empire agissent sur les imag'inatians...»

(1) « Un des agents électoraux de Lanioricière, pendant la campagne que menait celui-ci, en province, en faveur de Cavaignac, lui transmettait cette objection d'un électeur : «■ La chose Serait faisable (de voter pour Gavaignac), si votre général s'appelait (ieneviève de Brabant ou portait le nom d'un des quatre fils AyniOn. Mais Cavaignai-, Gavaignac tout court, j'aime mieux Na|)oIéon, cela sonne mieux. » Et je suis persuadé, ajoutait l'agent, qu'il exprimait là ro|)inion des neuf dixièmes des électeurs. ISotes «t Souvenirs, par un Anglais, t. II, p. 10.

Un Bonaparte socialiste, beaucouj) cl'ouvriei-s admettaient très bien, en 1848, que ce fût possible, et lorsque limpopularité d'une Assemblée, qui avait peur de lui, Feùt rendu encore plus populaire (1), la plupart de ces ouvriers ne virent pas d'inconvénient à ce qu'il devint empereur. Un empereur ami du peuple, et qui ferait taire les bavards, les menteurs, voilà la légende qui se forma très vite, et au moment où Louis-Napoléon ne révélait qu'une partie de ses ambitions et de ses espérances (2 .

Ce rêveur, froid, distant, mais foncièrement bon, avait beaucoup de charme. Après bien d'autres, l'Anglais dont on publia, en 1893-1894, les yotes et souvenirs, le remarque, en rendant compte d'une visite qu'il fit au prince à cette époque.

« Lorsque Louis-Napoléon, dit-il, me tendit la main, je fus presque tenté, en le regardant bien en face, de le prendre pour un fumeur d'opium. Dix minutes plus tard, j'étais convaincu, qu'on me permette cette métaphore, que ce prince lui-même,

(1) " Une partie de l'Assemblée était très hostile au prince Louis, et, par esprit d'opposition, Its perturbateurs quotidiens du boulevard Saint-Denis le prirent sous leur patronage. » Maxime du Camp, Souvenirs de l'année 18'i8, p. 1876.

(2) Dans une lettre à Barbes, datée de \ohanl le S décembre 1848, George Sand note ■ l'engouement pour l'Knipire ».

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