‹ La vie parisienne sous la République de 1848Chapitre 5 sur 28 · DOCUMENTS POUR SERVIR A LMISTOIRE CONTEMPORAINE · texte numérisé non relu

DOCUMENTS POUR SERVIR A LMISTOIRE CONTEMPORAINE

1. Le citoyen Marrast (n" 1), rédacteur en cliel' du National, membre du Gouvernement provisoire, maire de Paris, président de l'Assemblée nationale.

2. Le citoyen Marrast ^n" '2), de la t'amille, i)rocureur général à Pau.

3. Le citoyen >L^^ruast (n" 3), de la lamille, capitaine au "'' régiment léger, décoré de Louis-Philippe, passé chef de bataillon au choix sous la République.

4. Le citoyen Maruast (n" 4), do la famille, sou.sdirecleur du lycée Corneille.

(I) Ileprodiiilo ilans le Mob du 1.") sepleiiibre IvSiS.

o Le citoyen Bastidk, rédacteur du \alional, ministre des Alïaires étrangères.

(i. Le citoyen Vaulabelle, rédacteur du Nalional, ministre de l'Instruction publique

7. Le citoyen Goudchaux, banquier du National, ministre des Finances.

8. Le citoyen Reclkt, médecin en chef du National, ex-ministre de l'Intérieur, ministre des Travaux publics.

i). Le citoyen Tkélat, médecin ordinaire du National, ex-ministre des Travaux publics.

10. Le citoyen Maiuk, avocat du National, membre du Gouvernement provisoire, membre de la Commission executive, président de l'Assemblée nationale, et enfin ministre de la Justice.

11. Le citoyen Géni.n, rédacteur du National, chef de la division des lettres au ministère de l'Instruction publique, en remplacement de M. Nisard, ancien rédacteur du National, mais rallié à M. Guizot.

l'2. Le citoyen Cuaiuias, rédacteur du National, soussecrétaire d'État au ministère de la Guerre.

13. Le citoyen Degoux-Dknuxcques, rédacteur du Yational, préfet de la Somme.

14. Le citoyen Bucuiîz, troisième médecin et rédacteur du National, adjoint au maire de Paris, puis président de lAssemblée, membre du Conseil municipal, etc.

15. Le citoyen Dussaud, rédacteur du National, préfet de la Seine-Inférieure.

IG. Le citoyen Auam, rédacteur du -Y'(/(o/i(i/, secrétaire général de la préfecture de la Seine.

17. Le citoyen Sain de Bois-le-Comte, rédacteur du National, ministre pIénii»otentiaire à Turin.

18. Le citoyen Félicien Mallefille, rédacteur du AVj/tona^ d'abord gouverneur du château de Versailles, puis minisire plénipotentiaire à Lisbonne.

19. Le citoyen Anselme Petetin, rédacteur du National, ministre plénipolenliaire en Hanovre.

'20. Le citoyen Alglsti: Petktin, frère du citoyen A>SELME Petetin, rédacleur du Xalidiuil, préfet de la Côte-d'Or.

il. Le citoyen Frédékic Lackoix, rédacteur du National, directeur des affaires civiles en Algérie.

'22. Le citoyen Hetzel, rédacteur du National, chef du cabinet au ministère des Affaires étrangères.

23. Le citoyen Rousskt, commis du citoyen Hetzel, rédacteur du National, préfet de la Loire et chargé dans son intérim de la vente du Spectateur répiMivain.

24. Le citoyen Duclerc, sténographe du Nttionnl, ex-ministre des Finances.

23. Le citoyen Paoeure, libraire du National, maire, secrétaire du Gouvernement provisoire, de la Commission executive, directeur du Comptoir d'escompte.

26. Le citoyen Achille Grégoire, imprimeur du National, préfet de la Haute-Saône.

27. Le citoyen Lalanne, allié au National, directeur des ateliers nationaux.

28. Le citoyen Levrault, ami du citoyen Bastide, rédacteur du National, ex-ministre à Naples.

29. Le citoyen Carette, allié au National, directeur à Constantine.

30. Le citoyen (1\rtehon, allié au National, garde des Archives.

31. Le citoyen Clément Thomas, connétable du National, ex-commandant supérieur des gardes nationales de la Seine, en remplacement de Masséna, Oudinot, Gérard, Lobau, Lafayette, etc., etc. (l).

Ce népotisme, à peu près inévitable, mis à ])art,

(Il La Réforme, autre feuille d'opposilion sous I.ouis-Pliilippe, et d'un républicanisme beaucoup plus accentué, était représentée au pouvoir par Flocon. Le 2('> avril l'S48, son père était nommé administrateur des lignes télégraphiques.

les nouveaux maîtres que la France s'était donnés ou plutôt qu'elle subissait, étaient de fort honnêtes gens. Dire que leur probité privée était à la hauteur de leur incapacité politique, c'est, je crois, le plus bel élog'C qu'on puisse en foire.

Cette incapacité, composée à égale dose d'ignorance et d'illusion, ils Tout reconnue eux-mêmes en parlant les uns des autres. On n'aurait, pour les apprécier à leur valeur, qu'à rappeler ce qu'ils ont dit ou écrit, pendant qu'ils étaient au pouvoir ou après en être descendus.

'( La première chose qui nous frappe dans les Mémoires de ces héros de la Révolution (1), affirmait très justement, en 1850, un Anglais très roj^aliste mais très renseigné (2), c'est qu'ils nous prouvent jusqu'à quel point ils ont tous été, eux et leurs collègues, de pauvres créatures. Quelquesuns, nous le savons, ont individuellement du talent... Mais, pour rem[)lir les fonctions auxquelles les élevait le 24 février, ils étaient tous ridicule-

(1) Mémoires de Caussidiî'rc (1848) ; Histoire de la Révolulion de IS'iS, par LAMAmiNE (1819) ; Pages d'Histoire de lu [{évolution de février iS'nS, par Lotis Blanc (1850), etc.

(21 M. Croki:r, ex-secrélairc de l'Amiraulé. Il avait publié dan-i la Qualerly lieview une Uelulion aiitlienliiiiic du défturt de Louis-Philippe, le 2'i février (précédée de considérations sur ja Révolution de IsiS) donl une traduction parut à la Ih-vtie briitiuni'iue, en isôO. Le passage cité est à la page 9 de cette traduction.

ment on |>lut(")L dé|)lorablt'ment incapables. La France les a jugés. Ils avaient commencé par ne pas trop savoir ce qu'ils faisaient, et ils ne savent pas mieux comment faire pour continuer. Terribles à tout le monde, ils furent surtout terribles l'un à l'autre, et aujourd'hui (ju'ils sont tombés dans un mépris général, cliacun d'eux est prêt à déclarer qu'ils le méritent tous, excepté lui seul. »

Le plus célèbre était Lamartine, ([ni ari-ivailau ])ouvoii' avec son pi'estige de poète et ses prétentions d'homme d'Etat, dont rien ne put le corriger. Nul n'a contribué davantage à l'établissement du suffrage universel, à l'asservissement et à Vo\\pression de l'élite, à la tyrannie des brutes. Nul n'a fait, avec les meilleures intentions du monde, plus de mal à son pays.

Girouette sonore, Lamartine avait tourné à tous les vents. Il était j)assé, sans s'y arrêter, par toutes les opinions.

En 1820, il chantait, dans ses Médita/ions, la naissance de « l'Enfant dn ^liracle ».

En 1825, il chantait ravèncment de Charles X.

Il allait être nommé secrétaire général du Ministère des Affaires étrangères, lorsque la révolution de 1830 renversa les Bourbons.

Sous la monarchie de Juillet, élu député en 1833, il déclarait, à la tribune, dans un de ses premiers discours : « Un gonvern'ineut représente ([uehpie

LES HOMMES DU .loUR 7|

chose de plus pressant que la liberté même. L'ordre, la paix publique, la sécurité dans la rue, dans le foyer, dans la propriété, dans la vie : voilà ce que nous sommes en droit de lui demander, voilà aussi ce que nous devons lui donner les moyens de maintenir, quand il les réclame au nom du salut public. »

Et- quelques années plus tard, au moment où le gouvernement était plus que jamnis menacé par les ennemis de l'ordre et de la paix publique, il entrait dans les rangs de l'opposition.

En 1844, il collaborait à la Pi-esse d'Emile de Girardin, et il y écrivait, en parlant des Jacobins de 1844 — lui qui sera, par la trop grande élévation de son idéal, et aussi par la crainte de compromettre sa popularité, par son désir de s'offrir à l'adoration des foules, presque le complice des Jacobins de 1848 :

« Ils veulent que le gouvernement, pourvu qu'il soit démocratique, ose tout, fasse tout, tienne tout. La tyrannie qui leur paraît exécrable en haut, leur parait excellente en bas ; ils oublient que l'arbitraire ne change pas de nature en se déplaçant, et que si l'arbitraire des rois et des aristocrates est insolent, l'arbitraire du peuple est odieux. »

Vax 1847, il publiait son llisloire des Girondins, et l'immense succès, le succès populaire, le succès révolutionnaire de cette œuvie harmonieuse-

72 LA VIE PMUSIENNP:

ment emphatique, le ra})procliait, par une sorte de gratitude littéraire, de cette classe, de cette multitude, dont il redoutait et flétrissait naguère le despotisme. Puisqu'elle l'admirait, ne devait-elle pas lui paraître admirable ? Ses convictions républicaines naquirent ou s'accrurent de l'exaltation de son orgueil.

Et cet orgueil ne fut souvent que de la vanité, et de la vanité la plus puérile. Son àme était généreuse, ses intentions étaient très pures, mais il jouait un rôle, et il clierchait à plaire. Plaire au peuple n'est pas le meilleur moyen de le servir et une éloquente tirade ne remplace pas une énergique décision. On ne gouverne pas avec des phrases, avec des illusions et avec des rêves.

La vérité, tôt ou tard, finit par s'imposer. Manifestations agressives, revendications exagérées jusqu'à l'absurde, émeutes inspirées par la haine bien plus que par la misère, désabusèrent, éclairèrent le poète transformé en tribun. Déjà, aux heures de péril — de péril pour lui, comme pour la France — il avait lutté A'aillamment contre des illuminés et des fous qui avaient puisé peut-être dans sa prose, dans ses vers, dans ses enthousiastes panégyriques de la DéniDcratie, une partie de leur exaltation.

A mesure qu'augmentait peu à peu, d'émeute en émeute, de déception en déception, sa trop tar-

dive clairvoyance, sa popularité diminuait. Dans celui qui avait rêvé la gloire d'un grand citoyen, on ne voulait plus voir qu'un grand poète. Et il connut, il but jusqu'à la lie, le pire châtiment qui puisse frapper l'homme qui a donné son àme à la foule : l'ingratitude et l'oubli.

Son collègue et son rival, Ledru-Rollin, ne lui ressemblait que par les plus mauvais côtés. Que ce fantoche ait réussi à devenir un personnage, une sorte de roi, cela juge une époque et un pays. On a les grands hommes qu'on mérite.

« A distance et à travers les souvenirs, écrivait Maxime du Camp qui le vit de près, il est impossible de comprendre l'influence que Ledru-Rollin exerça. C'était une sorte de bellâtre, coiffé en coup de vent, portant la tète de trois quarts, avec de grosses joues bouffies et des pâleurs subites qui dénonçaient un Cit'ur peu sûr de lui. 11 était vide et sonore ; ses discours pleins de redondance sentaient la rhétorique : rien de fin, rien d'ingénieux, rien de grand. La phrase même était peu correcte ; il faisait de l'éloquence comme une grosse caisse fait de la musique. En lui nulle distinction de race, nulle distinction acquise; il était commun, et la boursouflure de son esprit semblait avoir envahi son corps... Il ne suffit pas d'être gros pour être fort, et Ledru-Rollin était faible de toute façon, par le cerveau, par le talent, par le caractère. Nul

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plus que lui ne justifia la parole de Stuart Mill : « La tendance du gouvememont représentatif incline à la médiocrité (1). »

Petit-fils de Nicolas-P]iili]»p(' Ledru, plus connu sous le nom de Conius, qui avait le titre de physicien du roi et qui ii'échapi)a qu'à grand'peine aux terroristes de 1793 (2), Ledru-Rollin était né en 1808, à Paris. Des succès de collège, qui étaient déjà des succès de rhéteur, commencèrent à enfler cette vanité précoce qui d(;vait prendre, favorisée par les circonstances, de si vastes proportions.

Avocat à la Gnir de cassation, il se tourna très vite vers la politique. En 1832, à vingt-cinq ans, ayant par une grâce d'état, à Page où les plus intelligents, les mieux doués, doutent et hésitent, des opinions, des convictions bien arrêtées, immuables, définitives, il rédigeait et signait le premier une protestation contre l'état de siège et

(1) Maxime du Camp, Souvenirs lilléraires, chap. xii. — « M. Le- (Jru-Rollin, le chef nominal du i>ai'ti extrême, n'est pas un homme d'une grande capacité, et son courage moral n'est pas à l'abri du soupçon ; mais c'est un véritable orateur de la populace, désireux de conserver son pouvoir actuel aussi longtemps qui! le pourra, et assez hardi pour tout entreprendre, pourvu qu'il se sente appuyé par la multitude. » NORMAMJT, Une Année de liéroludon, t. I, p, 254.

(2) Il fut incarcéré. Le y thermidor le sauva, comn)e bien d'autres. 11 avait été professeur de plly^<ique des Enfants de France.

publiait un mémoire virulent sur les massacres de la rue Transnonain.

Il inaugurait ainsi sa carrière d'ami du peuple,

Ledru-RoUin.

et il l'inaugurait déjà avec une remarquable exagération.

Jamais Demos, le stupide Demos, n'eut de flagorneur moins discret ni de plus plat courtisan. Cette idée si niaise, si absurde, si dangereuse — et parfois si lucrative pour un ambitieux sans scrupules — que Demos est bon, que Demos est

généreux, que Demos est sublime, que Demos est infaillible, il l'exprima de toutes les manières, il mit à son service la- plus banale, la plus intarissable verbosité, et un sectarisme étroit, buté, sourd et aveugle, qui ne s'effrayait de rien, que rien n'entamait.

Le pire, c'est qu'il était sincère. Il n'avait pas, en matière politique, la moindre dose de scepticisme et ce n'était qu'un imbécile. Un imbécile oratoire, et même, ce qui me semble bien moins rare qu'on ne croit, et je pourrais citer d'autres exemples, un imbécile doué de quelque talent verbal et littéraire. Ce qui lui manquait, c'était tout simplement l'originalité et la vigueur et la rectitude de la pensée, et cette intelligence vraiment supérieure, qui se défie des préjugés, des idées toutes faites, des clichés, des rengaines et des tirades.

Jusqu'à ([uel degré de sottise allait, chez Ledru- Piollin, ce culte, ce fanatisme du peuple, une anecdote très authentique va nous le montrer, une de ces anecdotes qui en disent plus, sur un homme, que les plus longues appréciations.

Il se présentait comme candidat à la deputation, au Mans, oîi le 2'' collège devait l'élire à la place de Garnier- Pages. Pendant sa campagne, un discours, où il attacjuait avec A'iolence le e'ouvernement, l'avait fait condamner à

quatre mois de prison. L'arrêt fut d'ailleurs cassé pour vice de forme, et aux assises d'Angers, devant lesquelles on avait renvoyé le procès, les jurés sempressèrent d'acquitter un adversaire du pouvoir.

Au cours des débats deA^ant la Cour de cassation, le procureur général Dupin eut à prononcer ces mots : Souveraineté du peuple. Aussitôt on vit se dresser un gros homme qui agitait les bras. Sa figure respirait la plus vive indignation. Son toupet tremblait sur sa tète. C'était Ledru-Rollin, et ce ne pouvait être que lui. Qui aurait éprouvé autant de fureur, de fureur civique, devant une expression aussi peu provocante ?

On le regardait avec surprise. Soudain sa voix retentit comme un tonnerre : « A genoux. Monsieur le procureur général, s'écria-t-il, à genoux! Quand on prononce le nom du peuple souverain, ce n'est pas debout mais à genoux qu'il faut le prononcer (1). »

La collaboration de Danton et de Joseph Prudhomme, si elle était possible, aboutirait à ce genre d'éloquence. C'est de la bêtise délayée dans de l'emphase.

(1) Les Condamnés de Versuillcs, par Pascal Rhate. Paris, 1850, p. 35. — Ce Rhaye n'a pas iorcé la note. Il cite textuellement et il admire. Celait 'un pur, un partisan de Ledru Kollin. 11 voit en lui un grand citoyen et un grand orateur.

Même en 1848, h cette époque qui fut à la fois, par un étrange phénomène, celle des vieilles barbes et celle des raseurs, on ne put s'empêcher, à la longue, de trouver Ledru-Rollin ridicule.

Les plus indulgents, ceux qui partageaient le plus ses opinions, lui reprochaient d'abuser des phrases grandiloquentes et des nobles attitudes.

Bel homme, — et il le savait, et il en profita, lui, le défenseur des pauvres, pour faire un liche mariage (1), — il bombait le torse, se dressait sur ses ergots comme un coq de combat — mais ce coq avait la vanité d'un dindon.

La statue qu'on devait plus tard lui élever, il se rélevait à lui-même, chaque fois qu'il montait à la tribune. La tête si haute qu'elle semblait renversée en arrière, le geste dominateur ou menaçant, il brandissait contre la bourgeoisie égoïste des foudres de fer-blanc. Les mêmes mots apparaissaient sans cesse, prononcé sur le même ton, encadrés dans la même rhétorique emphatique et creuse. Ils étaient trop prévus. Ils avaient fini par perdre presque tout leur effet.

Cependant les événements se précipitaient. Le peuple à qui on avait prodigué des promesses

(1) Il av;iit épousé une riche Irlandaise, conquise par son toupet et par ses trémolos. Et cela lui permit, pendant la monarchie de .luillet, de subventionner plusieurs feuilles démocratiques et d'accroître ainsi sa popularité.

qu'on ne pouvait pas tenir, s'étonnait, s'indignait. La popularité de Ledru-Rollin s'effritait de jour ne jour. On attendait de lui des actes et il ne donnait que des paroles. Contre sa faconde ambitieuse et stérile s'unissaient ceux dont elle menaçait les intérêts et ceux dont elle avait trop flatté les passions.

Les journées de juin, qu'il n'avait su ni prévoir, ni empêcher, et dont on le rendit responsable, la ridicule tentative des Arts et ]SIêtiers l'achevèrent. Outre dégonflée, il s'écroula tout d'un coup et pour toujours.

En se servant des classifications d'aujourd'hui pour caractériser les hommes d'autrefois, on pourrait dire que Lamartine était un progressiste et Ledru-Rollin un radical. Louis Blanc était un socialiste.

D'où venait son socialisme? En grande partie de son orgueil blessé.

Un jour, au Luxembourg, à une de ces heures où jaillit de l'âme tout ce qu'elle a de plus amer, il prononça ces paroles :

« Etant presque enfant, j'ai dit : Cet ordre social est inique ; j'en jure devant Dieu, devant ma conscience, si jamais je suis appelé à régler les conditions de cette société inique, je n'oublierai pas que j'ai été un des plus malheureux enfants du peuple, que la société a pesé sur moi ; et j'ai fait

contre cet ordre social, qui rend malheureux un si grand nombre de nos frères, le serment d'Annibal (1) 1 »

Or, cet « enlant du peuple » était le fils d'un inspecteur général des finances, sous le roi Joseph, à Madrid, où il naquit en 1813. Originaire de Rodez, M. Blanc père, allié aux Pozzo di Borgo, qu'on peut difficilement assimilera des prolétaires, s'était réfugié en Espagne, après avoir eu plusieurs de ses parents guillotinés sous la Révolution. Dépossédé de son poste, par la chute du roi Joseph, ce haut fonctionnaire rentra en France, et reçut, comme émigré, une pension sur la cassette particulière du roi.

A sept ans — et si incontestable que me paraisse sa supériorité intellectuelle, je suppose qu'à cet âge il ne devait pas encore en avoir fourni beaucoup de preuves — Louis Blanc obtint, pour tout le cours de ses études, une bourse au lycée de Rodez. En lui enlevant ses protecteurs, en supprimant la pension que lui avait accordée Louis XYIII et maintenue (Charles X, la révolution de 1830, une révolution dont il ne partageait en rien les idées, ruina l'ancien inspecteur des finances.

A peine sorti du lycée, Louis Blanc fut obligé

(1) Ce serment d'Annibal, ?i tous ceux qui n'ont pas, en France, la place qu'ils mériteraient d'occuper, le prêtaient, elle serait pleine d'antipalriotes et d'anarchistes.

de gagner sa vie. Les études qu'il avait faites grâce aune faveur de la monarchie, c'est contre la monarchie qu'il s'en servira plus tard.

Il fut, et son orgueil en souffrit cruellement, le précepteur râpé, pour lequel on n'a pas beaucoup plus d'estime et d'égards que pour un domestique. L'humilité de sa situation s'aggravait de l'exiguïté de sa taille.

En 1832, un grand industriel d'Arras, un constructeur de machines, M. Mallet, le choisit comme professeur de ses enfants. C'est à cette époque et dans cette même ville qu'il fit ses débuts d'écrivain. Le Progrès du Pas-de-Calais publia ses premiers articles. Il avait vingt ans, et déjà il se sentait prêt à résoudre, d'un trait de plume, les problèmes les plus ardus de la politique et du socialisme.

Cinq ans après, presque célèbre, sans avoir atteint encore la trentaine, il était rédacteur en chef d'un des principaux journaux parisiens, le Bon Sens (1), et, en 1840, sûr de lui, sûr de ses idées, convaincu que leur application détruirait toutes les iniquités sociales, il faisait paraître son traité de V Organisation du Travail (2).

(1) Fondé en 1832 par Cauchois-Leniuire, avec celte épigraphe : « La voix du peuple est la voix de Dieu ». Louis Blanc n'en fut rédacteur en chef que de janvier 1837 à 1838, et le journal disparut le 3 mars 1839.

;2) L'année suivante, il publia son Ilisloire de dix ans, œuvre de parti qui contribua beaucoup à sa popularité.

Ces idées, ces théories, sur lesquelles j'aurai l'occasion de revenir, à propos du droit au travail et des ateliers nationaux, elles entrèrent avec lui, et en quelque sorte [)ar effraction, sous la poussée du peuple, dans le gouvernement provisoire.

Il y avait alors un Dieu des bonnes gens. Il y avait aussi un Socialisme des bonnes gens. C'était celui de Martin, dit Albert.

Personne, en 1848, ne connaissait Albert. C'est à peine si Albert se connaissait lui-même. Mais Louis Blanc, qui appréciait surtout en lui son admiration })Our Louis Blanc, le protégeait, le patronnait, et l'imposa au nouveau gouvernement.

Albert était un bon homme, terriblement sincère. Il se croyait babouviste. Cette formule, la République des éffcm.v, le remplissait d'enthousiasme. Il avait fonctionné quelque temps à luRéfoi'nie (1), non pas comme rédacteur, son orthographe par trop démocratique s'y opposant, mais comme calligraphe. Il copiait les proclamations. C'était presque les rédiger.

Albert, ([uand il sortait, par hasard, de son habituel silence, exprimait doucement des opinions violentes et dangereuses, qui lui semblaient aussi équitables que fraternelles. Comme son

(1) Louis Blanc collaborait à ce journal.

maître Babeuf, il voulut faire le bonheur des gens, malgré eux. Il ne se fâcha que le jour où on l'accusa de ne pas être un ouvrier, un vrai ouvrier, mais un patron ;l). Pour répondre à ces attaques, qui risquaient de le déshonorer, il publia, dans le Moniteur du 5 mars 1848, cette petite note :

« Albert, né à Bury (Oise) en 1815, fils d'un fermier, fut apprenti chez un de ses oncles, le citoyen Piibou, fabricant de machines, rue Bassedes-Ursins, n°21. Depuis, il a été employé par diverses personnes, parmi lescjuelles nous pouvons citer le citoyen Pecqueur, fabricant de machines, près le marché Popincourt; le citoyen Margox, rue ]Ménilmontant, n° 21. La veille du jour où la République fut proclamée, le citoyen Albert travaillait comme ouvrier dans la fabrique de boutons du citoyen Bapterouse, rue de la Muette, n" 16, où sa blouse et ses instruments de travail sont encore... »

Président de la commission des récompenses nationales, le citoyen Albert, au Gouvernement provisoire, n'était qu'un reflet et un écho de Louis Blanc. Renversé avec lui par l'Assemblée, il fut, et au premier rang, un de ceux: qui, le 15 mai, es-

(1) C'était ce qu'avait prétendu, dans l'article que j'ai déjà cité, Crnker, en confondant Albert avec un manufacturier du même nom, impliqué dans les troubles de Lyon, sous Louis-Philippe.

84 LA VIK PAHISIENNI-:

sayorcnt tic le renservorà sou tour. Dev.iut la haute Cour à l)Ourg'es, tandis que la plupart de ses compagnons de lutte semblaient n'écouter que leurs rancunes et le désir de se sauver, il ne voulut échapper à aucune de ses responsabilités, ni l'enier aucun de ses actes.

Condamné à dix années de détention, il fut amnistié en 1859 et, par une touchante attention, on donna à ce démocrate, exagéré mais probe, qui se jtréoccupa toujours d'éclairer les masses, un petit emploi de la Compagnie du gaz.

Frère d'un des chefs de l'opposition sous la monarchie de Juillet, qui mourut en 1841, Louis- Antoine Ciarnier-Pagès, à défaut de son talent, hérita de sa popularité. Le collège électoral de Verneuil l'envoya à la Chambre des députés. Réélu en 1845, il prit part, avec le zèle le plus ardent, à la campagne réformiste.

Si Louis Blanc était trop petit, Garnier-Pagès était trop grand, mais sa haute taille aidait à son prestige, [larce que les foules aiment les g/'((nds hommes. Grave et sentencieux, avec son vaste front de penseur, avec ses longs cheveux gris à la Franklin qui flottaient sur ses épaules, il représentait à la Chambre et il représenta au Gouvernement provisoire le démocrate solennel. 11 riait rarement. On ne doit pas i-ire tant (jue le ])euple souffre, et le peuple souffre toujours. 11 semblait

LES HOMMES DU JOUR g;'

porter sur son dos coiirhc le poids de toutes les iniquités sociales.

Plein de respect et d'admiration pour lui-même, doué d'un incommensurable orgueil et d'une de ces ambitions qui se déguisent en dévouement civique, ce défenseur des classes opprimées se croyait nécessaire à leur émanci[)atiou (1). C'est pour les servir qu'il s'élevait.

Un mot le peint, un mol emphatique et vide, qu'il prononça en 1847, au banquet de Montpellier : « Rien pou/- soi, tout pou/' la put rie! »

Député, membre (Ui Gouvernement provisoire, maire de Paris, ministre (2), voilà ce qu'il appelait, sans doute, plus tard : Rien pour soi.

La République avait besoin d'hommes de talent. Il s'était offert. Il voulait sauver la République. Il fut un de ceux qui lui donnèrent le coup de grâce, par son impôt des 45 centimes, qui la rendirent si impopulaire dans les campagnes et qui devaient contribuer, dans une si large mesure, à l'élection de Louis Napoléon et à la proclamation de l'Empire.

Il n'en continua pas moins à se considérer

(T) « Son visaye et ses liabiliulos de corps iinliqiieMl la plus grande satisfactior. de lui-même, la plus grande confiance en son infaillibilité. » Emile Thomas, Histoire des Ateliers nulionaux. Paris, 1.S48, p. 36.

(2) Il était maire de Paris, lorsqu'il fut nonuné, le ô mars, ministre des Finances à la place de M. Goudchaux.

comme un homme d'Etat de premier ordre, et dans la retraite ([u'il n'avait |)as désirée, occupé de spéculations iinancières, ce qui était pour un démocrate une sing-ulière fin dévie, il ne laissaitécha})per aucune occasion de défendre et de louer le rôle politique qu'il avait joué en 1848 (1).

Beaucoup moins solennel et, probablement, beaucoup moins convaincu que son collègue Garnier-Pagès, Ferdinand Flocon peut passer pour le prototype de ces « administrateurs », de ces commissaires du gouvernement, envové dans les départements par Ledru-Rollin pour y répandre la bonne parole républicaine. Gham les représente la pipe à la bouche — la pipe à cette époque déclassait uu homme — une queue de billard à la main et coiffés du chapeau des ^lontagnards de Gaussidière. Tous n'étaient pas des imbéciles ou des coquins, mais beaucoup d'entre eux, recrutés au petit bonheur, car on n'avait pas l'embarras du choix, firent leur éducation administrative dans une salle de rédaction ou dans une saHe de café.

Flocon était rédacteur en chef de I<i lU'foi'iuc lorsqu'il monta, l)rus([uement et sans pré])aration.

{\\ Notamment dans son llhloire de la fiévolution de IS'ifi, publiée de 18fi0 à 1S62, et dans l'ouviage qui lui fait suite : Hhtoire de la Coinmbsion exérulivc (IStîH). — Garnier-Pagès, qui était né en 1805, mourut en 1878.

au pouvoir. Sa tenue et ses habitudes ne s'en trouvèrent pas sensiblement modifiées. Il restait et il resta toujours, au moins en apparence, ce qu'il avait été, sous le règne de Louis- Philippe, avant sa période de prospérité et de gloire. Et sa femme, cette ancienne grisette à qui on attribua la phrase célèbre : « Cest nous qui sont les princesses », sa femme non plus n'avait pas beaucoup changé. Le sentiment d'une dignité trop récente, trop imprévue, le respect du protocole lui manquaient complètement. Elle amusa par la liberté de ses manières et sa vanité naïve les petits journalistes et les chansonniers du temps (1). l'iocon l'avait épousée trop tôt. Rien n'annonçait encore ses hautes destinées.

Il n'était ni un sectaire ni un sot. Il se montra, comme homme do gouvernement, relativement modéré, et la modération, en 1848 ressemblait à de «l'habileté, mais le pouvoir le grisa. Il en rechercha, il en savoura avec exagération le faste, sans rien sacrifier de la négligence de sa tenue, ou peut-être n'eut-il lair de le rechercher et de s'y complaire que pour ne pas désobliger sa femme et éviter des querelles de ménage. Parvenu ou mari trop docile, on ]»eut choisir.

(1) V'oir VAi>i>enilicc. On prétendait, quelle avait été la maîtresse de Lamartine, ministre des Affaires étrangères, et qu'elle l'avait rendu étranger aux ajjaires.

Un journaliste, cité dans VAlnidiiach historique de la République française (1), écrivait en mars 1848 :

« M. Flocon, ministre de l'Agriculture et- du Commerce (2), s'est établià Saint-Gloud, au pavillon de Breteuil, et a pris possession de l'ancien Petit-Château.

11 parait que les voitures du ministère de l'Agriculture et du Commerce sont bien mal suspendues, car S. Exe. Mme Flocon les a reléguées sous la remise, après s'en être servie une fois. Elle a déclaré que ce sont de véritables fiacres. Son Excellence a été si horriblement cahotée, elle a les nerfs si délicats, qu'elle ne peut supporter maintenant que les voitures de Mme la duchesse d'Orléans (3). »

A côté, de ce gouvernement provisoire, qui put se tromper, qui se trompa certainement, mais qui, dans son ensemble, était plein de bonnes intentions — irréalisables — il existait, presque aussi puis-

(1) Par un Ami de 1 Ordre. Paris, 1850, p. 85. Gel Ami de l'Ordre était Jli-ien Tuaveus qui a publié également en 1851 : rAiillrougc, Almanach antisocialistc, anticommuniste.

(2) 11 avait succédé à M. Belhemoiit, nommé le 24 février, et qui ne fut ministre de lAgricullure et du Commerce que pendant quel([ues jours.

(3) Tirel assure, dans sa brochure déjà citée, (jue Flocon avait à sa disposition le coupé te Paon, attelé de Chicarl et Inlrigunl, et pour sa femme la calèche la Duche$se, attelée de Calypso et Pomarc.

sant que lui, représentant de toutes les utopies comme de toutes les haines, un autre gouvernement, soutenu par une grande partie du peuple, la moins saine, et qui essaya de s'imposer et de dominer par l'émeute. Il avait deux chefs, qui, heureusement, se détestaient, Barbes et Blanqui.

Aventureux, chevaleresque, quand les passions politiques ne l'entrainaient pas hors de sa nature (1) celui qu'on a appelé le Bayard de la Démocratie était un créole dont Tànie féminine, impressionnable, ultra-sensible, et dans les moments de détente et de calme, charmante, s'exaltait jusqu'à la folie dès qu'il s'agissait pour lui de défendre la cause populaire. Il aimait le peuple comme une femme aime un amant, avec la même passion, avec le même désir de tout lui pardonner, avec la même aveugle tendresse. 11 est la plus complète incarnation du démolàtre.

Blanqui ne lui ressemblait pas. 11 incarnait, lui, l'Envie démocratique (^2), C'était un petit rouquin sec et maigre , avec un visage inquiet, soupçonneux,

(1) On a établi de la inanièro la pins irréfulable que non seulement il approuvait les attentats contre Louis-IMiilippe, mais que dans plusieurs dentre eux il joua un rôle actif.

(2) « Pdanqui, homme excessivement dangereux, dont j'ai toujours dit qu'il avait du fiel et de la bile dans le ctrurau lieu de sang. » Déposition de Ledru-Rollin devant la Commission d'enquête (sur les journées de juin), le ô juillet

un regard aigu, un regard de conspirateur ou de mouchard. Et il y avait, semble-t-il, de l'un et de l'autre, dans cet homme ténébreux, suivant les impulsions de ses haines.

Le 24 février 1848, on découvrit par hasard, dans le cabinet de l'ancien secrétaire de Guizot, un document qui portait comme titre : Déclaralions faites par Blanqui devant le ministre de V Intérieur (22, 23 et 24 octobre 1839).

Taschereau publia ces déclarations dans le premier numéro de sa Nouvelle Revue rétrospective. Ce premier numéro parut le 31 mars.

Blanqui prétendit que le document reproduit avait été fabriqué non par lui mais contre lui (1), mais il se déroba devant un procès que lui in-

(1) Ces déclarations n'étaient, à vrai dire, qu'une copie, qui ne portait aucune signature. « Quoique la délation ne fût pas signée, personne n'hésita à l'attribuer à Blanqui. Les confidences des anciens membres du gouvernement de Louis-Philippe prouvèrent que l'opinion publique ne s'était pas trompée, et j'ai personnellement entendu M. Gabriel Delessert — qui était incapable de mentir — affirmer quil avait reçu communication de plusieurs rapports semblables, émanés tous de Blanqui, rapports remis, de la main à la main, par une femme qui avait un lien de très proche parenté avec le prisonnier et qui avait pris le soin préalable de les recopier. » M.^xime du Camp, Souvenirs de l'année IS'iS, p. 150.

Maxime du Camp raconte plus loin (p. 170) que, lors de l'envahissement de l'Assemblée, le 15 mai, nn seul député quitta la salle, Taschereau, qui avait appris que Blanqui avait donné l'ordre de s'emparer de lui.

LES HOMMES DU JOUR c,l

tenta Taschereau, qu'il accusait de faux, comme il se déroba devant le jugement d'un tribunal d'honneur proposé par quelques-uns de ses amis.

Dans l'audience du 2 avril 1849, devant la Haute- Cour de Bourg-os, Barbés n'hésita pas à affirmer à plusieurs reprises — et son opinion sur ce point ne varia jamais — que ces dénonciations étaient de Blanqui : « Je soutiens, moi, s'écria-t-il on le regardant, qu'elles ne pouvaient sortir que d'un seul individu, qui est là. »

Barbés, héroïque jobard, se trouvait payé, et largement, de ses efforts, de ses échecs, de ses fatigues, de ses souffrances, de ses longs mois d'emprisonnement, par la joie d'être acclamé par les foules, de prendre devant elles des attitudes de tribun, de brandir un drapeau, de prononcer des harangues véhémentes. Blanqui, pion aigre et débile du Républicanisme jaloux et niveleur, passait son temps à mâcher du fiel. Il ne désirait peut-être pas le pouvoir. Il ne pardonna jamais à aucun de ceux qui le détenaient.

L'enthousiasme, les passions généreuses, il ne les connut pas. ^léme les hommes de son parti avaient peine à l'aimer ou à l'admirer. L'antipathie aussi bien que la crainte, naissait sur ses pas, le suivait partout. Cette antipathie apparaît dans tous les portraits qu'on a tracés de lui. Ecoutons, par exemple, Daniel

Stern, qui no lui était pas systématiquement hostile (1):

« La nature avait fait de Blanqui un chef de conjurés. Par une certaine puissance fébrile de pensée et de langage, il attirait et soumettait à ses volontés les hommes de tempérament révolutionnaire. Petit (2), pâle, cliétif, l'œil brillant d'un feu concentré, portant déjà le germe d'une maladie de cœur que les veilles, le dénùment, la prison, devaient rendre incurable, il paraissait chercher, par l'ardeur de ses colères, à ranimer dans son sein le souffle frêle d'une existence qui menaçait de s'éteindre avant qu'il eût assouvi ses ambitions.

« Ses ambitions où le portaient-elles ?

« Resserrer fortement le lien détendu des traditions jacobines, planter plus haut et plus loin que personne le drapeau de l'égalité, personnifier enfin la douleur, la plainte, la menace du prolétaire tant de fois déçu par des révolutions avortées, s'emparer ainsi de la dictature des vengeances, pousser en un jour de triomphe ce qu'il a appelé le mugisscmenl de la M(t/'sc/7laise, tenir, ne fûtce qu'une heure, la société tremblante sous sa main

(1) Histoire de la nérolution de IS'iS, t. 1. p. 304.

(2) « On l'appelait familièremenf , dans les sociétés secrètes : le petit BlaiHini. Après le 12 mai 1839, Barbes disait, en expliquant la déroute des insurijés : ic petit a eu peur. » (Note de Daniel Ster.n.)

de fer, tel parait avoir été le rêve de ce cœur taciturne. Ce rêve, communiqué à demi, exalté par un ascétisme qui accroissait chaque jour son besoin d'émotions, lui donnait sur la jeunesse un grand ascendant.

« Il était doué, d'ailleurs, de facultés rares. Il possédait, avec l'audace de l'initiative, une vive intelligence des oscillations de l'opinion et des prises que donne sur elle la circonstance. Jamais entravé par le besoin de repos, patient, habile au souterrain travail des conjurations, simulé et dissimulé , QOiwme Y^v\e Salluste, prompt à ouvrir des courants électriques à travers les masses, il était versé dans l'art d'attiser, en le contenant, le feu des passions. Par sa vie pauvre et cachée, par la souffrance empreinte sur ses traits, par le sourire sarcastique de sa lèvre fine et froide, par la verve d'imprécation qui, tout à coup, jaillissait comme malgré lui de sa réserve hautaine, il inspirait tout ensemble la compassion et la crainte, et faisait jouer à son gré ces deux grands ressorts de l'âme humaine.

« Aussi, pendant plusieurs années, fut-il l'idole des sociétés secrètes. Les républicains les plus éprouvés se rangeaient à sa suite. Mais, après l'émeute du 12 mai. Barbés, surpris de rencontrer dans un conspirateur si intrépide en apparence des prudences, des habiletés, (|ue sa simplicité

9+ lA VIE PAUISIENNE

généreuse ne pouvait comprundru, étonné surtout des ménagements dont il le vit l'objet de la part du gouvernement, entra en défiance. 11 alla jusqu'à l'accuser d'avoir, par lâcheté ou par trahison, fait manquer le coup de main dont il avait été l'instigateur. Le parti républicain, pour qui la parole de Barbes était sacrée, s'éloigna d'un homme auquel il retirait son estime ; bientôt il ne resta plus autour de Blanqui qu'un })etit nombre de séides dont l'esprit s'exalta par la contradiction et dont le fanatisme ne connut plus de bornes. »

Dans sa troupe de conspirateurs, d'émeutiers, de théoriciens, de fabricants de constitutions, de sauveurs du genre humain, la République de 1848 devait avoir, à côté de ses ganaches, de ses comiques franchement amusants, son bouffon sincère et douloureux, Sobrier, « une tête sans cervelle », comme l'affirmait Caussidière qui le connaissait bien (1), « un pâle jeune homme, écrivait Louis Blanc (2), d'une nature tendre et excitable,

(1) Déposition devant la Commission d'enquête, le 17 juillet.

(2) Histoire de la dévolution de IS'iS. Paris, 1870, t. I, p. 295. Lucien de la Hodde raconte dans son Histoire des Sociétés

secrètes que Sobrier, après avoir pris part à plusieurs complots dans les dernières années du rèijne de Louis-Philippe, avait fini par perdre courage et par ne plus croire au succès possible du parti rénublicain, que k vers 184t), il en était arrivé à une misanthropie acre ipiil étourdissait tant bien que mal entre les fumées et les parties de dominos d'un es-

et dont l'àme, quoique douce, était capable d'une grande exaltation ».

Celui-là, Daniel Sterne toujours admirablement renseigné, l'a jugé avec Ijeaucoup plus d'indulgence que Blanqui :

« Sobrier exerçait un ascendant très étrange sur les plus violents d'entre les terroristes. A le voir, cela n'eût pas paru possible. Son visage pâle et délicat, la douceur de sa physionomie, la politesse de ses manières, ne semblaient pas le désigner pour le rôle de chef de sectionnaires. Les plus singuliers contrastes se montraient en lui. Originaire de Lyon, fils d'un épicier chargé de famille, M. Sobrier avait été adopté par l'un de ses oncles, percepteur d'un village du département de l'Isère. Mais, au bout de peu de temps, il s'ennuya de la vie de bureau et partit un matin pour Paris, sans savoir le moins du monde ce qu'il allait faire. Il était alors âgé de vingt ans, frêle de corps, timide d'esprit, royaliste et bon catholique, d'une bravoure naturelle extraordinaire.

taminet de la rue Xolre-Dame-des-Victoires. » D'ailleurs, les échecs, les déceptions n'avaient fait qu'exalter et rendre plus violentes ses opinions politiques. Brouillé avec sa famille, il avait été obligé pour vivre de placer des assurances et même — c'est toujours de la Ilodde qui le raconte — d'accepter des secours d'argent du patron de son estaminet, lorsque la mort d'un de ses parents lui procura une dizaine de mille francs de rente, dont il avait le plus pressant besoin.

9(i LA VIK PARISIENNE

Pendant le trajet de Lyon à Paris, la diligence où il aA'ait pris place s'arrêta de nuit au bas d'une côte, dans le voisinage d'un puits profond et découvert ; M. Sobrier, en descendant de voiture, y tomba. On fut longtemps avant de l'en retirer. II était évanoui, saignant, la tête meurtrie. On le tint pour mort. Quant il revint de la longue maladie qui fut la suite de cette chute, son cerveau, déjà faible s'était affaibli encore ; il s'exalta. Bientôt, sous l'influence de ses compatriotes lyonnais, tous affiliés aux sociétés secrètes, Sobrier tourna à une sorte d'ilhuninisme républicain dont ses nouveaux amis surent tirer avantage, quand, par suite de deux héritages opulents, il fut devenu l'un des champions les plus riches de la cause démocratique. Entré, en 1834, dans la Société des saisons, Sobrier se trouva compromis dans le complot d'avril. Le 21 février, il combattait bravement aux barricades, et il fut désigné, dans les bureaux de la Réforme, pour aller, de concert avec M. Caussidière, prendre possession de la Préfecture de police. Deux jours après, M. Caussidière, soit pour éloigner un concurrent incommode, soit plutôt pour créer un autre centre révolutionnaire qui resterait, à l'insude tout h; nK)nde, sous sa direction, euA^oyait M. Sobrier s'établir rue de Rivoli, n" 16, dans un appartement dépendant de l'ancienne liste civile, et lui remettait le

LKS HOMMES DU JOIK 97

soin d'y organiser, au plus vite, un club et un journal. Protégé par M. de Lamartine, qui espérait se servir de lui,. et qui, sans l'avis de ses collègues, lui Tit délivrer des armes par la Préfecture (i), Sobrier forma, sous le pied des montagnards de Caussidière, un corps de 300 à 400 hommes qui, ainsi campé au milieu du quartier le plus paisible et le plus riche de Paris, y causa un étonnement et une frayeur immodérés. Le ton donné rue de Rivoli était celui de la Préfecture de police. On y parlait à tout propos de l)rùler Paris, d'c/i finir avec les bourgeois. La vue ne s'y reposait que sur des pistolets, des sabres ou des carabines. On se tutoyait en se qualifiant de brigands ou de traîtres. On n'arrivait jusqu'au chef ([u'à travers une haie d'estaffiers armés jusqu'aux dents et demandant, d'un air sinistre, le mot de passe. Pour compléter le tableau, une table de trente couverts recevait à toute heure quiconque se targuait de patriotisme, tandis qu'un carrosse de la liste civile, attelé de deux beaux chevaux des écuries royales, stationnait en permanence dans la cour, pour porter sur

(1) Les armes «lui se trouvaient dans celle maison avaient été fournies à Sobrier par la préfecture de police, « à l'insu de la minorité du Conseil, sur une lettre émanée de M. de Lamartine. •> Lotis Blanc, Histnire de la Révidulion dr IS'iS, t. I, p. 29(1. — y. Méiii<nri'>; de (Mussidièir [à ({ui la lettre fut adressée), t. 11, p. 177.

98 L.V VIE PAHISIENNE

tous les points de Paris les ordres de Sobrier et de ses acolytes. Ce l'ut un véritable carnaval révolutionnaire, mené par la fou de la République. On le croyait redoutable, il n'était qu'extravagant. Le Sobrier républicain restait ce qu'avait été le Sobrier royaliste : le meilleur cœur du monde et le plus faible esprit qui au fond n'en voulait à rien ni à personne. »

Cette maison de Sobi'ier ou plutôt cette forteresse dans laquelle on avait amassé jusqu'à 400 ou 500 fusils et 30.000 cartouches (1), était une des curiosités du Paris de 1848, une curiosité un peu effrayante, et devant laquelle les bourgeois du quartier ne passaient qu'en tremblant; mais elle devait faire plus de peur que de mal.

Les convictions de Sobrier, comme celles de tous les exaltés, de tous les fous et de tous les imbéciles, étaient aussi sincères qu'intransigeantes, mais un assez grand nombre de conspirateurs, en 1848, n'étaient ([ue des mouchards déguisés. Iluber appartenait à cette catégorie.

Le civisme dlluber était si exubérant qu'il semblait à l'abri de tout soupçon, mais M. Michel Pionnier, secrétaire général de la Préfecture de police i^2), découvrit dans ses bui-eaux un dossier

(1) AJfaire de Vallenlal dit l.'i niai IS'iS. Iié(iuisHoiie et réidi<iue de M. le Procureur général Baruch. Paris, 1849, p. ôlî.

(2) V. sa déposition devant la Haute-Cour de Bourges.

relatif à ce fougueux adversaire de la monarchie de juillet.

Le dossier en question contenait :

1° Deux lettres signées par Huber(i), adressées par lui au préfet de police et dans lesquelles il faisait, à propos du complot Grouvelle, en 1838, qui se proposait d'assassiner Louis-Philippe, des révélations sur ses complices ;

2» Un rapport qui se terminait ainsi : « Je n'ai pas oublié un instant ce que je devais au roi, et la preuve, c'est que, depuis l'amnistie, je lui ai sauvé deux fois la vie. Je n'ai fait que remplir un devoir, il est vrai, mais je l'ai fait par gratitude quand d'autres l'auraient fait par calcul; maintenant je pense que le roi n^ oubliera pas non plus ce que j'ai fait pour lui. »

A part Louis Blanc et son fidèle Albert, les hommes dont on vient de parler n'étaient pas des socialistes, dans le sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot, pas plus que ne l'avaient été Hobespierre, Maratou Danton. Ils ne visaient qu'à une réforme politique par l'établissement du suffrage universel, et sans aucune atteinte à la propriété. Us n'étaient, en somme, que des bourgeois démocratiques.

Au contraire, Consi<lérant, Cabet, Pierre Leroux

(1) \jnp. (le ces lellres est datée de Fîe.'uilien, le 10 août IS3S.

LA VIE PAKISIENNE

et, dans une certaine mesure, Proudliun,trouvaieK„ la société mal faite, ce en quoi ils n'avaient pas tort, ei voulaient, du jour au lendemain, la transformer. L'opération leur paraissait aussi facile que nécessaire, et c'est en quoi ils se trompaient lourdement. Chacun d'eux avait sa panacée et l'offrait à l'admiration des masses.

Pour le fouriériste Considérant, élu en 1848 à l'Assemblée constituante, cette panacée c'était l'association dans le travail, qui devait rendre le travail attrayant, le Plicdanstère (1), dont un essai avait été tenté à Condé-sur-Vesgres, sous le règne de Louis-Philippe, grâce à l'appui financier d'im député, M. Baudet-Dulary, qui y perdit toute sa fortune- Considérant n'avait pas grande confiance dans le suffrage universel et ne croj^ait pas qu'il pût suffire à assurer le bonheur du peuple. 11 écrivait dans son livre, la Destinée sociale^ publié en 1834 : « Où en est-on de nos jours ? A persuader à la nation ([u'elle doit, pour son bonlieur, concéder à tous les citoyens les droits politiques "d'élection et d'éligibilité. En présence des affreuses réalités d'ignorance, de grossièreté, d'incapacité, de misère surtout, il faut que la politique soit bien imprudente pour avoir le droit de leurrer la nation à

(1) Il avait fondé, avec Fourier, en 1881, le journal le Phalanslrre, auquel surcéda, en 183(), la PltaUmgc, et, en 1843, la Déinoa-(itii- pacifique.

Pierre Leroux.

ce point, et que la nation soit bien sotte et bien niaise pour se laisser matagrobiliser ainsi ! »

Député, il se hâta, pour guérir tous les maux dont souffrait le pays, de réclamer l'application de ses théories phalanstériennes. Il monta à la tribune, le 14 avril 1849, et demanda que le gouvernement lui concédât, dans le fort Saint-Germain, un terrain de 1.200 hectares pour l'établissement d'une colonie sociétaire. L'Etat devait faire les frais de construction des bâtiments et accorder un crédit suffisant pour le prolongement de cet essai pendant deux ans. L'Assemblée constituante jugea cette expérience trop hasanleuse et trop coûteuse, et le Phalanstère ne lui disait rien qui vaille. Considérant, irrité de voir son projet repoussé sans exameu, se lança de plus en plus dans l'opposition. Elu à l'Assemblée législative, il prit part à la conspiration du 13 juin. La Haute-Cour de Versailles, le condamna par coutumace à la déportation, et ce fut la fin de sa carrière politi([ue et sociale.

Pour Gabet, le plus sûr moyen, ou plutôt le seul, de réformer la société et de la rendre parfaite, c'était le Communisme. Il l'avait formulé et défendu sous la monarchie de Juillet, depuis la fondation en 1833, de son journal le Populaire (1). 11 put enfin le mettre à l'essai, en 1848.

(1) Il le formula surtout dans .sou livre. Voyage m karic

loi L.V VIK l'AHISlENNE

En 1847, il aAait proposé à ses disciples (dont la plupart étaient d'autant plus partisans de la communauté des biens qu'ils n'en possédaient aucun) d'aller fonder une colonie en Icarie Ij.

Le départ des soixante-neuf premiers colons, tous remplis d'enthousiasme, tous certains du succès, eut lieu le 3 février 1848. Cabet restait à Paris.

Le 24 février, il faisait placarder sur les murs un Mdiiifeste des Conuministes Icariens, d'une forme très modérée, et dans lequel il recommandait à ceux qui partageaient ses théories, d'en réclamer l'application immédiate, mais de n'en attendre le triomphe que de « la puissance de l'opinion publique ».

Bientôt, l'opposition à laquelle il se heurtait et qui était pour lui de l'égoïsme et de l'aveuglement, le fit sortir de ce calme philosophique qu'il avait essayé de garder. Il accusa le gouvernement de tiédeur et d'incivisme. Mais le gouvernement restait sourd à ses appels, indifférent à ses menaces, et le peuple lui-même se montrait beaucoup plus désireux, dans son ensemble, d'affermir la République (jue de se prêter à des expériences communistes.

\\) On donne ce nom à un teniloiio d'un million d'Ames, situé dans le Texas, et dont Cabet avait obtenu, en 1S47, la concession.

Cabet se décida à quitter })oiir quel(|ue temps son ingrate patrie. Le 3 décembre 1848, il partit pour l'Amérique du Nord. De grandes désillusions, qui ne le corrigèrent pas, l'y attendaient (1). L'icarie ne marchait pas. Elle était livrée à toutes les divisions, à toutes les jalousies. La cupidité et la haine y régnaient comme dans les pays les plus monarchiques et les plus bourgeois. Des partis rivaux, irréconciliables, s'étaient formés, se disputaient le pouvoir, les places, s'aigrissaient chaque jour davantage dans une commune misère, le seul communisme qui y ait été appliqué. Les mécontents, qui étaient de beaucoup les plus nombreux, réclamaient la dissolution et la liquidation, une liquidation pour fin d'espérances et de rêves. On rendait naturellement Cabet responsable de cet échec si facile à prévoir et trop peu prévu. On en vint à le traiter de jésuite.

Quand il revint à Paris, le 19 juin 1851, la révolution de 1848 qui avait donné tout ses fruits, des fruits amers, aboutissait à l'Empire. Le réformateur vaincu, attristé, mais attiré encore et séduit par le même mirage, repartit pour l'icarie. Il mourut à Saint-Louis, le 8 novembre 1856 (2).

(1) Avant .son départ, déjà renseigné sur ce qui se passait en Icarie, il publia dans le Poiiulairr une lettre pleine de tristesse et d'amertume.

(2) Il avait été obligé de se réfugier à Saint-Louis, après

106 LA VIE p\risif:nne

De toutes ses illusions, de toutes ses tentatives, que restait-il? Des déceptions, delà misère, des rancunes et des haines!

Proudhon, esprit faux mais aussi vigoureux que faux, et qui mit au service de l'erreur une formidable logique, on pourrait l'appeler un socialiste malgré lui. Il affectait de ne pas l'être pour qu'on ne le confondit pas avec des rêveurs qu'il méprisait.

Il se déclarait « pur des infamies socialistes » et plus sévère pour le socialisme que le moins libéral des réactionnaires, il le jugeait « vide d'idées, impuissant, immoral, propre seulement à faire des dupes et des escrocs ».

En revanche, il considérait comme une réforme très pratique, comme un moyen assuré d'arriver à la suppression du capital, sa Banque du Peuple, créée le 31 janvier 1849, et qui se proposait de faire circuler gratuitement les valeurs et d'abolir l'intérêt.

Proudhon était en train d'écrire un ouvrage, qu'il n'acheva pas, la Solution du problème social, lorsque la révolution de février éclata. Le l''' avril, il devenait rédacteur en chef du Représentant du peuple, et, quelques mois après (1) il fondait le Peuple, qui prit, le l'"" octobre 1849,

avoir fait à Nnnvoo, capitale de l'Icarie, un coup ilKtat et y avoir exercé une véritaljle dictalure ! (1) Le 23 novembre 1848.

Proudhon.

le titre de la Voix du Peuple, et, le 15 juin 1850, revint à son premier nom (1).

Aux élections complémentaires du 4 juin 1848, il avait été un des élus du département de la Seine à TAssemblée constituante. Le 31 juillet, il apporta à la tribune sou fameux projet d'impôt sur le revenu, d'après lequel l'Etat, pour établir et garantir la gratuité du crédit, se serait emparé du tiers des fermages, des loyers et des intérêts du capital. Ce projet, qui ne pouvait aboutir qu'à la suppression de la propriété, fut presque unanimement repoussé (2).

L'année suivante, Proudlion, condamné pour délit de^jresse, se réfugia, le 28 mars, à Genève. Quelque temps après la Banque du Peuple fut fermée par le Gouvernement (3).

Quoique leurs livres, leurs journaux ou leurs discours fussent semés d'appels à l'union et même à la fraternité, ces réformateurs, en général, ne s'aimaient guère. Le mal qu'ils ont dit ou écrit, et certainement pensé, les uns des autres, remplirait plusieurs volumes. Bornons-nous à deux citations.

Après avoir affirmé dédaigneusement de Fou

(1) !.c Peuple de 1850 ne véi'ut que jusqu'au 13 octobif.

(2) Il n'obtint ([u'une seule voix, celle de Greppo.

(3) Proudhou revint le 1 juin pour purger sa peine de trois années d'emprisonnement. Enfermé à Sainte-Pélagie, il fut libéré le 4 juin 1852, et rentra dans la vie privée.

rier, que, « comme économiste, métaphysicien, réformateur, inventeur, savant enfin, il n'existe pas », Proudhon se tournait vers Considérant et lui adressait cette apostrophe :

« Ah ! monsieur Considérant 1 il est trop tard pour la retraite! Votre dernière heure a sonné. Vous avez passé vingt ans sans rien fonder, sans rien faire... Vous avez épuisé la complaisance de l'opinion, fatigué la curiosité, lassé jusqu'au dévouement. Votre incapacité éclate jusque dans votre dépit... ^'otre parole est comme un cuivre enduit de plomb, une cymbale fêlée. Vous êtes mort, vous dis-je, mort à la démocratie et au socialisme; la révolution vous a tué le 24 février. Ce qui parle, ce qui écrit, ce qui jargonne, ce qui déblatère sous le nom de Victor Considérant n'est plus qu'une ombre, l'nme d'un trépassé qui revient parmi les vivants demander des prières. ^'a, pauvre àme, je vais réciter pour toi le De Profundis^ et je donnerai quinze sous pour te faire dire une messe, »

Ces quinze sous ne désarmaient pas Considérant, et répondant avec une égale violence à l'attaque de Proudhon, il lui disait :

« Vous n'avez vécu que de dénigrements et de morsures ; vous ne vous êtes fait un nom que par la détraction de ceux-là mêmes dont vous exploitiez les idées ; lar vous n'avez rien, rien, enten-

dez-vous, rien de sérieux à vous, pas une miette d'idées, pas un brin de pensée, même dans le bagage si plaisamment enflé de votre banque d'échange.

« Vous n'avez rien à vous que le genre de la détraetion; et ce que vous avez parce que vous l'avez pris, vous ne l'avez payé qu'avec la fausse monnaie du zoïlisnu' audacieux qui est toute votre richesse. C'est pourquoi l'on comprend que vous ayez dit : « La propriété^ c'est le vol. »

Et voilà la considération qu'avait pour Proudhon. Considérant.

Entre les utopistes et les excentriques, et ceux dont les théories, très bien déduites, n'étaient ([u 'irréalisables, et ceux dont les systèmes religieux, politiques, sociaux, étaient complètement fous, l'abbé Chatel, que l'insuccès de ses efforts entraîna aux expédients comme aux exagérations, et Pierre Leroux, en dépit de sa haute valeur intellectuelle, servent, ce me semble, de transition.

L'abbé Chatel, dont je ne dirai ici que quelques mots, n'était plus qu'une épave. Depuis 1842, son église primatiale du faubourg Saint-Martin était fermée. Rouverte, elle manquait d'argent. Cette religion au rabais, dont les fidèles diminuaient chaque jour, ne faisait plus ses frais. Chatel en était réduit à battre la caisse pour la remplir. 11 pérorait dans les clubs. Il célébrait des

112 I.V VIE PVHISIENNE

messes humanitaires et organisait des banquets où l'on portait des toasts à Jésus-Glirist. Il s'érigeait en défenseur des faibles femmes opprimées par la tyrannie masculine. Et il continuait à manquer d'argent.

De la réforme religieuse, qui ne lui réussissait guère, il était passé à la réforme politique, qui ne lui réussit pas du tout. Dans les premiers jours de mai 1849, il fut arrêté, à son domicile, passage Dauphine, pour « propagande subversive et tentative d'embauchage de militaires ». En 1850, un arrêté de police interdit de nouveau, et pour toujours, Texercice du culte qu'il avait fondé.

Ancien ouvrier typographe, disciple de Saint- Simon, Pierre Leroux, qui exposait ses théories dans une revue créée spécialement pour cela (1), était l'inventeur d'une doctrine religieuse, philosophique et politique, qui reposait sur la Triade. « Le vrai principe de l'organisation sociale future, affirmait-il, est la triade. La triade organique est l'association de trois êtres humains représentant chacun en prédominance l'une des trois faces d(^ notre nature : l'une, la sensation; l'autre le sentiment ; le troisième la connaissance, dans une fonction sociale fpirh-onque. L élément social

(1) Elle s'imprimait dans la petite imprimerie que Pierre Leroux possédait à Boussac, dans la Creuse.

LES HOMMES DU JOUR ]i;5

du travail n'est donc pas un individu, mais trois individus ou la triade.

« Le bonheur de l'Humanité, assuré par la triade avait un emblème, un « sii>"ne constitutionnel ». Ce signe, disait Pierre Leroux ([ui l'avait découvert, c'est le peuplier, dont la structure exprime le mieux, parmi les A^égétaux, la similitude des p irties et leur égalité, ce qui l'ait que son nom antique est en même temps le nom de la multitude ou du peuple. »

Elu' à l'Assemblée constituante, puis à l'Assemblée législative, cet extraordinaire député, moins bête mais beaucoup plus fou que la plupart de ses collègues, publia une brochure, dont il convient, avant de l'anah'ser, de reproduire, bien qu'il soit un peu long, le titre complet :

Projet de Constitution démocratique et sociale, fondée su/' la loi même de la vie et donnant, par une organisation véritable de l'Etat, la possibilité de détruire à jamais la Monarchie, V Aristocratie, U Anarchie, et le moyen infaillible d'organiser le travail national, sans blesser la liberté. Présenté à V Assemblée nationale par un de ses membres, le citoyen Pierre Leroux. Paris, 18k8.

Voyons comment il s'y prenait pour la réalisation de son programme.

Tous les trois ans {remarquez cette obses-

si on bizarre du chiffre trois ou de ses inultiplicateurs) les électeurs étaient convoc/ués neuf fois pour choisir chaque fois cent citoyens sur chacune des trois listes du Corps judiciaire ou scientifique, du Corps législatif, du Corps exécutif, divisés chacun en trois cJianiljres.

Chambres du Corps Judiciaire ou scientifique : mathématiciens, métaphysiciens , anatomistcs — architectes, littérateurs, artistes drainaliques — ingénieurs, banquiers, mécaniciens.

CJiambres du Corps législatif : physiciens, moralistes, médecins — peintres, poètes, musiciens — viateurs (sic), négociants, manufacturiers.

CJiambres du Corps exécutif : chi/nistes, économistes, naturalistes — sculpteurs, historiens, gymnastes — agriculteurs, commerçants, usiniers.

Les 900 citoyens élus formaient l'Assemblée nationale « dans son unité cl ses trois fonctions ».

Disciple de Fourier (1), Vapôtre Jean Journet

(1) Il était fouriériste mais il détectait Considérant qu'il traitait de Vampire cosmopolilc, de Pontife du Sal'bat, de Souteneur de Proscrpine, de Serpent fascinatear^ de Sybarite gorijé, de Fétiche mendiant et même d'Omniarque-ontnivore ! 11 écrivait, le 20 février 184S : « Nous supplions tout homme de cœur, vu le cas d'urgence et à défaut d'exécuteur des hautes œuvres,

LES HOMMES DU JOUR Hc

s'appelait lui-même le Fou, dans une pièce de vers où il se met en scène :

Au pied de ce palais où son destin l'appelle. Voyez, tout près du pare, loin de la sentinelle,

Voyez ce mendiant...

Lorsque l'aube paraît, quand le soleil se couche Des mots mystérieux que Dieu met dans sa bouche

11 poursuit le passant.

Depuis 1840, il avait composé des petites brochures de propagande phalanstérienne, en vers ou en prose, en vers qui ressemblaient à de la prose, en prose qui ressemblait à des vers : Cris et Soupirs.— La Bonne Nouvelle. — Jérémie en 18^5. — Cri suprême. — C/'i d'indignation. — Cri de délivrance^ etc. Il les apportait à domicile, chez des écrivains célèbres et des hommes politiques, ou il les distribuait dans la rue.

Le 8 mars 1841, à l'Opéra, à une représentation de Robert le Diable., on vit surgir, pendant un entr'acte, Jean Journet qui se mit à offrir aux spectateurs ses « Cris » et ses « Soupirs ». Un sergent de ville, qui n'était certainement pas fouriériste, l'empoigna au collet et le conduisit chez le commissaire de police du quartier. Inter-

nous le supplions inslamiiienl tic lacérer et de brûler, au milieu même de la place put)li(pie, la iiKiderne lour de lîabel, le tonneau des Danaïdes, la niadiine infernale, le brandon des discordes, lirisidieuse Démucmtic padJUiuc. »

lir, LA VI K PARISIKNNE

rogé, il répondit qu'il n'avait eu d'autre mobile que « le besoin irrésistible d'annoncer au monde et aux riches en particulier l'apparition de la loi de justice et de vérité ». Le commissaire de police comprit, sans autre examen, qu'un homme qui croyait à l'avènement même lointain, de la justice et de la vérité, ne pouvait être qu'un fou. On en référa au préfet de police et, le 9 mars, à sa grande surprise et sa grande indignation, l'Apôtre fut enfermé à Bicêtre. Il n'y resta que quelques jours.

La révolution de 1848 ne pouvait qu'augmenter son innocente et amusante folie. En 1849, mais cette fois au Théâtre de la République et pendant la représentation d'une comédie de Molière, il fit pleuvoir sur le public, du haut des secondes galeries, une masse de petites brochures phalanstériennes. Deux ou trois éditions s'écoulèrent ainsi.. Le public protesta. 11 y eut un scandale, et Jean Journet fut de nouveau enfermé. Il ne s'en plaignit pas trop. La détention pour lui était une forme de propagande et de publicité. Malheureusement ses emprisonnements, })as ])lus que ses opuscules, ne convertissaient personne (L.

Pendant que l'Apôtre prêchait, ou plutôt criait dans le désert, un autre toqué d'une espèce diffé-

(1) Il mourut très oublié, en IStil, et /<• Monde itluslrc publia, à cette époque, un portrait de lui (jui est fort curieux.

LES HOMMES PU .lOUU 117

rente mais aussi inoffensive, Paulin (iagne (1), ancêtre du Volapuk et de l'Espéranto, bataillait sans trêve et sans succès, pour la langue universelle inventée par lui, en 1843, la Gagnemonopanglotte, combinaison du français avec dix- S3pt autres langues, sanscrit, hébreu, grec, latin, arabe, indoustani, chinois, etc., et dans laquelle \e pater nostei\ qu'il donnait comme exemple, débutait ainsi :

Notre père asliar njdh (lutar didiis. sos oiioma esse sanclificare, sos regnado arrihar...

Tous les genres de folies, politique, sociale, religieuse, étaient représentés dans ce Paris de 1848. Celles que la révolution n'avait pas fait naître, elle les avait surexcitées.

Les faux Messies, comme les faux dieux pullulaient.

« Il y a eu aussi, de mon temps, dit Philarèthe Ghasles, dans ses Mémoires (2), plusieurs Pseudo-Christ. Ces faux Jésus n'étaient pas tous malhonnêtes ; l'un d'eux, que j'ai beaucoup connu, se nommait Tourreil. 11 était, je crois, parent de Tourreil le traducteur de grec, et vivait dans la pauvreté avec un petit ménage et une petite femme

(1) Né à Montoison, dans la Drôme, le 8 juin 1806. Il épousa en 18.53 une Muse en disponibilité, Élisa Moreau, qui s'obstina, par aveuglement conjugal, à le prendre pour un grand homme et devint sa plus dévoui'-e collaboratrice.

(2; Paris, 187«, t. I, p. 333.

qu'il menait très doucement. Théâtral néanmoins, il avait la barbe de trois couleurs étagées, blonde, brune, rouge: ce qui marquait la Trinité ou la Trimourti ; et cette Trimourti était teinte. 11 pratiquait le /'i/si(>//fn'sme, c'est-à-dire la religion de la fusion universelle, un spinozisme imbibé de cliarité chrétienne avec des nuances pytliagoriciennes et des reflets bouddhiques.

La religion de Tourreil, le fitsionisnie (1), aboutissait à l'indulgence qui permettait toutes choses et à la parfaite liberté qui détruisait tous les vices en les admettant tous. 11 ne gardait du Christ que la charité, des saintes que la Madeleine. 11 réunissait de temps à autre dans son grenier quelques ouvriers auxquels il distribuait un peu d'argent, et connaissait ainsi Galibert, ancien ouvrier, teneur de livres, puis correcteur d'imprimerie ; il toucha par ce côté à la Revue briUinnique (2) où Galibert était devenu caissier.

« Je ne sais comment il me mena dans le taudis qui lui servait d'église et où une (juarantciine d'hommes et de femmes, prenant la parole tour à tour, à la façon des quakers, disaient toutes les les sottises possibles ; qu'il n'y avait pas d'in-

(1) V. Tourreil, fieligion fusionnirniic ou iloctrine de l'Universalisation réalisant le erai catholicisme. Pai'is, LSiîS.

(2) La lievLie hritannôiue avait été fondée au mois de juillet

ceste, qu'il fallait épouser sa sœur, se marier tous les jours par charité, se démarier de même, emprunter à tout le monde, prêter également et détruire la particularité par l'union universelle. Tourreil, derrière une table, avec deux chandelles de suif et sa barbe triple, expliqua la chose dans un sermon d'une heure écouté avec componction, puis suivi d'un excellent épilogue. De l'argent fut distribué aux plus pauvi-es. Comique et touchante, la représentation dura trois heures. Tourreil n'y gagnait pas un sou, mais le caissier de la Revue trouva moyen de recruter quelques abonnés (1). »

En face du fusionnisme se dressait VEvadisme, appelé ainsi (Eve- Adam) pour affirmer l'égalité des sexes.

Un des premiers qui aient parlé de l'Evadisme, c'est x\lphonse Karr, dans ses Guêpes (août 1840) :

« Un monsieur, dit-il, auquel ses parents ont probablement négligé de donner un état, s'est récemment établi Dieu. 11 prétend que le véritable Dieu doit être à la fois homme et femme — c'està-dire père et mère, et il s'intitule MapaJi, nom formé des premières syllabes des deux mots nianiiin Qi papa. »

(Il Tourreil, qui avait fumJé ^^a reiiiïion vnrs 184"), mourul en ISOS. 11 a paru en 1S71), à Tours, une réimpression de ses œuvres tirée à petit nombre et non mise dans le commerce.

120 L\ VIK l'AHISIENNK

Le jMapah se nommait en réalité Ganeau, mais une des prescriptions qu'il imposait à ses disciples, comme il se l'imposait à lui-même, était l'oubli d'un nom, qui pouvait créer une sorte de privilège et porter atteinte à l'égalité. 11 donnait l'exemple en signant parfois, quand il ne prenait pas le titre de Mapah : « Celui qui fut Ganeau. »

Fils d'un chapelier, il avait été pharmacien ou officier de santé, peut-être les deux. Alexandre Dumas qui lui consacre un long chapitre dans. ses Mémoires le représente, avant qu'il fondât une nouvelle religion, comme « un élégant, un dandy, un habitué du boulevard de (iand, aimant les chevaux, adorant les femmes, idolâtrant le jeu ». La phrénologie le passionnait au-tantque le jeu, et il s'était créé un système à lui, basé sur les formes diverses des chapeaux que vendait son père.

Quelques années avant d'inaugurer son apostolat, il commençait à se signaler par ses allures excentriques. Il était célèbre au Palais-Royal où on le voyait, presque chaque jour, se promener, dans les galeries, avec une culotte collante et une robe de chambre à ramages, serrée par une embrasse de rideau.

Il avait été vaguement médecin, ])lirénologue, professeur de mathématiques et d'astronomie. En 1840, dans la chambre qu'il habitait dans l'Ile Saint-Louis, il donnait des leçons de moulage et

de dorure, et en même temps, Mapah qui ne payait pas de mine, coiffé d'un grand chapeau de feutre gris, vêtu d'une blouse sur laquelle tombait sa longue barbe, chaussé de sabots et armé le plus souvent d'une brosse de doreur, il enseignait à quelques fidèles VÉvadisine qu'il venait d'inventer (1).

Il vivait dans cette chambre-atelier-sanctuaire avec une pauvre créature qu'il faisait tellement souffrir qu'on l'avc.ll surnommée la Résignée. Ce féministe voulait l'émancipation de toutes les femmes, sauf de la sienne. D'ailleurs, prenant au sérieux son rôle de maîtresse d'un Dieu, elle l'adorait (2).

Quelques esprits curieux — Félix Pyat, Théophile Thoré, Hetzel, etc., — s'intéressaient aux théories sociales et religieuses du Mapah, mais vers 1848, « celui qui fut Ganeau ») n'avait d'autre disciple, dévoué, fervent, que « celui qui fut Cailleux ».

Un jour — c'est Edmond Texier qui le raconte (3) — Cailleux vint trouver Ganeau et lui

(1) LÉvadisine était humanitaire et démocratique, comme on pourra en juger par celte citation du Mapah: « Je ne viens pas dire au peuple : « Rendez à Clésar ce qui est à Cé- M sar et à Dieu ce ipii est à Dieu », mais je vien» dire h Cé.--ar : (( Rendez à Dieu ce qui ci^t à Dieu! » Ou'est-ce que Dieu ? — Dieu, c'est le peuple I »

(2) Elle finit par mourir à l'hôpital.

(3) Dans un article publié à propos de la mort de Cailleux, et reproduit dans le Voleur du 4 décembre 1857.

dit : « Maitre, j'ai écrit l'Evangile du Verbe nouveau, faut-il le livrer à l'impression ? » Ganeau donna son autorisation, et bientôt après parut V Arche de la Nouvelle Allidiice.

« Ce n'était pas chose facile à retrouver, remarque Alexandre Dumas (1), que cette apocalypse, publiée par les soins et aux frais d'Hetzel. » Je l'ai retrouvée, récemment, sur les quais, et je l'ai lue. Le style rappelle celui de Lamennais dans les Paroles cVuii Croyant ou dans le Livre du Peuple, et il le rappelle parfois en l'égalant. Conclusion qui paraîtra assez imprévue mais qui se justifie très bien. Tous ces gens-là, et Tourreil, et Ganeau et Cailleux et les autres, raisonnables, n'auraient été que médiocres. Leur folie ou leur demi-folie a animé, exalté ce qu'ils pouvaient avoir de talent littéraire et leur a créé une originalité.

(1) Dans ses Mémoires, où il en cite de longs extraits.

Les Deux Souvenirs (1).

Je la vis seulement deux fois sur cette terre ; Jamais je n'oublierai son image si chère. Je garde dans mon cœur ce double souvenir Comme ou garde deux Heurs sous le soleil écloses ; J'aime les souvenirs comme j'aime les roses, Et je tiens à les recueillir.

Elle habitait alors sa modeste chauibretle, Où quatre enfants dormaient dans la même couchette : C'était le fruit charmant de fécondes amours, Que berçait cette mère en faisant sou ménage. Ange tombé du ciel dans le sixième étage D'un garni de la rue aux Ours.

Elle aimait les chansons que le peuple répèle... Comme elle s'en donnait, la joyeuse fauvette ! Elle eût pu gazouiller tout Déranger par cœur... Quand sa voix se taisait, c'est que la jeune femme \'oulait, par la lecture, agrandir sa belle âme : Paul de Kock faisait son bonheur.

L'époux lorsqu'il rentrait du travail ordinaire. Retrouvait sur le seuil cet ange tutélaire Qui veillait pour son cœur et pour son estomac; Elle gardait sans cesse, à tout sachant suffire, Pour sa bouche, du pain; pour ses yeux, un sourire ; Et pour sa pipe, du tabac.

(1) Ces vers cités dans VAlmanach historique de la Pépahli(jite française (p. 85) avaient été publiés dans le Corsaire. Ils sont probablement dun des rédacteurs de ce journal, Galoppe d'Onquaire.

Aussi, comme il aimait sa Paméla fidèle !... Il eût sacrifié mille pipes pour elle ; Il eût fui son café de Jean-Jacques Rousseau !... Il faisait beau le voir, lorsque, chaque dimanche, Paré sous son elbeuf d'une chemise blanche, II la menait chez Ramponneau !

Oh ! comme il était fier et qu'il dressait la tête, En soutenant le bras de sa chaste conquête ! L'orchestre préludait... Le couple ouvrait le bal, Et, quoique la police, alors, fût très sévère, Tous deux se permettaient le pas du caractère, En dépit du municipal.

Ils vécurent quatre ans de cette vie heureuse. Augmentant, tous les ans, leur famille joyeuse, Et n'ayant pour tout bien que l'espoir d'en gagner.. Mais quand on a sa femme, et sa pipe et son verre, A quoi bon amasser des trésors sur la terre ? Le reste, pourquoi l'épargner?

Tous deux pensaient ainsi... Pourquoi la destinée Vint-elle donc briser la chaîne fortunée Qui les tenait gaîment réunis sous ses lois ?... Hélas! ô Paméla I qui vous eût reconnue Quand, si loin de cliez vous, mon (xmI vous a revue Pour la seconde fois?

C'était en mars dernier... Le ciel était sinistre : Lcdru-Hollin régnait. Flocon était ministre... Ministre, à Paméla 1 ! ! tout connue Richelieu, Tout comme Mazarin, Colbert et Male^lierbe ! Quelle chance!... c'était magnifique, superbe !.. Un jour de plus, il passait Dieu.

AlM'ENDICE 125

Vous aviez, tout à coup, «juitté \H)ti-L' mansarde ; On vous avait donné des palais, une garde, Et sur votre passage on battait le tambour; Au seuil de votre hôtel, vous avfez deux guérites, Et vous signiez alors vos cartes de visite : Madame telle, au Luxembourg.

Par l'escalier d'honneur on montait à la chambre Où brûlaient (les parfums, mêlés de musc et d'ambre, Que le Gouvernement nous fournissait gratis. Oubliant, en un jour, votre ancienne couchette, Sans peur de le salir, vous mettiez votre tête Sur l'oreiller des Médicis.

L'alcôve de Lauzun vous parut trop mesquine : Ses rideaux de damas n'avaient qu'une crépine ; Il fallut agrandir et i-éparer encor.

Trois rois, sans murmurer, avaient pu s'y complaire Mais c'étaient des tyrans... La reine populaire >"e comprend que la pourpre et l'or.

Tous ces riches tableaux, honneur de la peinture. Ces marbres ciselés, chefs-d'œuvre de sculpture, Loin d'éblouir vos yeux, furent trop peu pour vous : Paibens et Jean Goujon excitaient vos risées, Vous qui, naguère encor, vous faisiez des musées Avec des charges à cinq sous.

Vous aviez, ô princesse! une liste civile, Des pages, une cour ! — Outre un palais de ville. Vous aviez, m'a-t-on dit, les clés de Trianon ; Vous signiez des brevets, comme une grande reine, 0 vous, naïve enfant, qui saviez mettre à peine L'orlhoyraphe de votre nom.

126 LA NIE l'AUISIKN.NK

Etiez-vous plus heureuse, ô reine provisoire ! En voyant vos laquais riant de votre gloire, Se refusant parfois d'annoncer vos parents? Vous qui marchiez jadis dune si leste allure. Etiez-vous plus joyeuse, hélas! dans la voiture De la duchesse d'Orléans ?

Vanités, vanités!... 11 vous fallut encore Des bonnets de Maline et façonnés chez Laure, Vous qui portiez si bien le tulle en vos beaux jours : Palmire vous tailla d'incroyables costumes, Herbault fît vos chapeaux, et vous portiez des plumes Avec des robes de velours.

Où donc a-t-on caché la robe d'alépine (1). Etoffe si propice à qui fait la cuisine. Et qui bravait si bien l'ardeur, au pot-au-feu? Et ce blanc tablier, qu'en ménagère active, Vous saviez arborer, au grand jour de lessive. Et quand il fallait mettre an ideu ?

l^améla, pauvre enfant, vos chansons, où sont-elles?... Où sont ces gais refrains, ces blondes ritournelles, Qu'apportait jusqu'à vous l'aile de Béranger? Ah ! souffrez qu'avec lui ma voix vous le répèle : .\on, non, non, non, non, non, vous n'èlcs plus Lisette. Les grandeurs ont su vovis changer.

Et moi qui vous revois sous la forme première, Je n'ai point oublié votre image si chère : J'ai gardé dans mon cœur ce charmant souvenir. Comme on garde une fleur sous le soleil éclosc : C'est de votre passé, la plus suave rose: Je tenais à la recueillir.

(!) LtolTe inôlanut'e île soie et de laine.

Les femmes de 1848

Les Vésuviennes

George Sand

Gomme les têtes (le femmes ne sont pus plus solides que les tètes d'hommes, et le sont peutêtre moins, la l'évolution de 1848 en fit tourner plus d'une. Quelques représentantes de ce sexe qui persiste à se croire opprimé, s'imaginèrent qu'elle avait enfin soinié, l'heure de l'émancipation.

Une Véfiuviennc.

Dès le 23 mars, quatre déléguées du Comité des Dioits de la Femme se rendirent à l'Hôtel de Ville et y déposèrent une adresse dans laquelle elles réclamaient le libre exercice de ces droits. Marrast les reçut. Il ne pouvait leur donner que des promesses, mais il les leur donna sans marchander.

Tandis que le GouA^ernement se montrait un peu surpris et presque effrayé par ces revendications imprévues, et se demandait comment il réussirait à contenter les femmes, alors qu'il avait déjà tant de peine à contenter les hommes, on lisait -sur les murs de Paris cette affiche, datée du l" mars 1848 :

« Le citoyen Borme fils, auteur de plusieurs machines de guerre lançant trois cents boulets ou paquets de mitraille à la minute, auteur du Feu Grégeois avec lequel on peut incendier et couler bas les flottes ennemies, auteur d'un moyen avec lequel deux mille citoyennes peuvent lutter contre cinquante mille hommes ennemis,

Aux Citoyennes Parisiennes, Mes Sœurs en Répiblique.

u Citoyennes,

« La République vous doit le quart de son existence, c'est par vos exhortations que vos pères,

VOS frères, vos amis, ont affronté la mitraille le 24 février.

« Vous avez mérité de la Patrie, Citoyennes, et c'est par cette considération que j'ai demandé au Gouvernement provisoire de vous enrégimenter, sous le titre de N'ésuviennes.

«L'engagement sera d'un an; pour être reçues, il faut avoir quinze ans au moins ou trente ans au plus et n'être pas mariées.

«Présentez-vous tous les jours, de midi à quatre heures, 14, rue Sainte-xA.polline, oîi vos noms, prénoms, professions, âges et demandes, seront inscrits.

« Salut et Fraternité

« Vù>e, vive et vive La République ! ! !

« BORME fils. »

Quelque bizarre que paraisse cet appel, il fut entendu. Peut-être exista-t-il un Club-légion des Vésiiviennes, rue Sainte - Apolline, 14. D'après Alphonse Lucas yi), ce club aurait été fondé en mars 1848. Ce qui est hors de doute, c'est que des femmes, en attendant de se faire enrégimenter par iîorme fils, organisèrent à Belleville une sorte (II' phalanstère. Elles y étaient logées, nourries, et recevaient eu outre dix francs [)ar mois. Lue

(1) Les Clubs cl les Cliibisles. Hari.s, isr,].

IHO LA \l\: l'MilSIKNM-;

légion de ces jeunes citoyennes, précédée d'une bannière tricolore qui portait ce mot : Vésuviennks, se réunit place Vendôme et se dirigea vers THùtel de Ville, pour présenter au Gouvernement leurs revendications. Lu journal dont nous aurons à reparler, la 1 o/.r des Femmes, loua, tout en blâmant leur titre, la discrétion de leur tenue.

Les Vésuviennes rédigèrent, ou on rédigea pour elles, un projet de constitution.

Astreintes, de quinze à vingt ans, au service militaire, les femmes devaient être divisées en trois corps : les Ouvrières, les \'ivandières et les Infirmières.

Le mariage devenait obligatoire, pour les iiommes à vingt-six ans, pour les femmes à vingt et un ans. Les maris avaient désormais leur part, maison ne la précisait pas, dans les soins du ménage. L'adultère, nïéme chez l'homme, était sévèrement puni.

Le costume de la femme, pour bien montrer régalité des sexes, devait se rapprocher, autant que possible, de celui de riiomme.

Ce projet de constitution fut signé par onze citoyennes, qui ne donnèrent d'ailleurs (pie leur prénom et la première lettre de leur nom.

Les caricaturistes et les journalistes de la petite presse, surtout de la presse réactionnaire, ridiculisèreut de leur mieux les N'ésuvieuues. Ld

LKS IKMMES I»i; IS'iS 131

Hépublifjue des i'enirncs. Journal des Cotillons, publia contre elles, dans son numéro du 1''' juin 1848, qui Tut le seul, une satire assez amusante, intitulée : « Chant du Départ de ces dames, ou (irande Expédition contre ces gueux de maris » :

Quand le tour sera l'ait, à ce sexe barbare

Quand plus rien ne restera, Pour les ensevelir je veux que l'on prépare

Un monument où l'on lira :

« Vous qui passez, priez pour l'âme

Du sexe fort mis à néant.

Le sexe fort battait sa femme

Mais le battu devient battant.

Kn avant 1 Délivr^uis la terre De tyrans trop longtemps debout !

A la l)arbe fciisons la guerre, (ioupoiis la barbe, eoii|)ons tout !

On aurait tort d'assimiler à ces Vésuviennes, — dont quelques-unes par l(mr tempérament volcanique ne méritaient que trop ce titre — des femmes sincères, convain(U(;s. et au demeurant

132 LA VIK l'AHISIEiNNE

fort hunoral)lcs, comme Eugénie Xiboyet ou Jeanne Deroin.

Née vers 1804, Eugénie Niboyet s'était mariée sous la Restauration, et elle avait débuté dans les lettres i)ar des traductions d'ouvrao^es anoflais. Elle écrivit des romans, dont la lecture ne présente que peu d'agrément, mais suitout des ouvrages de morale pratique, par exemple, en 1842, un traité pliilosophico-religieux, Dieu manifesté par les œuvres de la Création. Le saint-simonisme l'attira et ellii fut aussi fiisiounienne. Elle avait, à un degré excessif, le goût de l'enseignement et de la prédication. Elle s'occupa de la réforme des prisons, pour l'amélioration des prisonniers, et prit part à rétablissement d'une banque philanthropique, tellement philanthropique qu'elle en mourut.

Humanitaire et féministe en même temps, Eugénie Niboyet fonda, à Lyon, en 1834, pour venir en aide à ces opprimées sur laquelle pesait le joug de l'homme, ce tyran, le Conseiller des Femmes. Les femmes sans doute n'aiment guère à être conseillées, car le journal vécut peu. D'autres feuilles furent lancées par cette émancipatrice, VAmi des Familles, la Paix des deux mondes, dont le premier numéro est du 15 fé\rier 1844, et qui, du 24 octobre 1844 au 17 aviil 1843, s'intitule l'Avenir. Cet avenir, cet âge d'or auquel elle

s'obstinait à croire, Eugénie Niboyct l'attendit sans se décourager jusqu'en 1848. Elle l'ut alors, comme nous le verrons, la principale fondatrice du journal la Voi.r des Femmes.

Lingère, journaliste et institutrice, Joauiie L)eroin était une femme j)etite, maigre, géuéralement coiffée d'une capote de crêpe noir garnie de rubans roses. Très intelligente, très instruite, elle avait l'àme d'un apôtre. Mariée à un homme qui l'aimait, ([u'elle aimait, et dont elle ne portait pas le n0(n pour ne pas le rendre solidaire de ses opinions, elle ne p )ursiiivait pas, dans ses revendications féministes, un but particulier.

Lorsqu'elle n'était pas enfermée dans la prison de Saint-Lazare on pouvait la voir tous les jours, de cinq à sept heures, à l'Association fraternelle des limonadiers, rue du Roule-Saint- Honoré. C'était un de ses postes de combat.

Candidate à l'Assemblée nationale, Jeanne Deroin fut repoussée par presque tous les bureaux. A la salle de la Redoute, son arrivée provoqua des manifestations peu sympathi([ues. Elle s'accrocha à la tribune et on dut l'eu arracher. Au Gymnase Triât, on l'expulsa presque aussi brutalement. A la salle de la Fraternité, le président du Comité, Sellier, accepta la candidature, mais le bureau la rejeta comme inconstitutionnelle. Elle ne trouva un accueil favorable que dans le quartier Saiut-Antoine.

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