‹ La vie parisienne sous la restaurationChapitre 18 sur 41 · TALMA · texte numérisé non relu

TALMA

Coliii-ci le fit condamnera quinze jours de prison, puis il se battit avec lui et reçut un coup d'épée au genou. Des demi-solde et des gardes du corps ne négligèrent pas cette occasion d'aller sur le terrain.

La manifestation faillit avoir pour la charmante Mlle Leverd d'assez fâcheuses conséquences. L'émeute, préparée de longue main, avait coiU' mencé dans la rue. Quelques minutes avant l'ouverture des bureaux, une voiture, soigneusement fermée, arrivait dans la rue Richelieu, qui regorgeait de monde. Dans cette voiture, se dissimulait de son mieux Mlle Leverd. Elle n'était pas seule. Elle était rarement seule. Ce jour-là, un jeune officier de la garde royale lui servait d'escorte.

Le cocher, pour se rendre plus vite à destination, ne trouve rien de mieux que de distribuer quelques coups de fouet. Cette distribution, il faut l'avouer, sentait un peu trop son ancien régime. La foule répond par des coups de canne et se met en mesure de renverser la voiture, contenant et contenu.

On voit alors apparaître à la portière une jolie femme, effarée, é])lorce : « Messieurs, crie-t-elle, je vous en supplie, grâce.' ! pitié ! Mon cocher est un coijuin dont j(! ferai justice. Je vous jure que ce soir il ne coucliora pas à riiùtel. » Justice était déjà faite. Le cocher était à moitié démoli. Émue

pur les plaintet) d'une actrice jeune et jolie, la foule pardonne. Un jeune homme, qui reçut peutêtre sa récompense, monte sur le siège et conduit la voiture jusqu'au théâtre. L'olficier de la garde royale n'avait pas bougé. Ce militaire n'aimait sans doute pas à se montrer en public (1).

La censure et la police étaient à l'affût de tout ce qui pouvait ressembler à une allusion favorable au régime impérial, et ces allusions, on les découvrait môme dans des pièces d'écrivains notoiremont royalistes.

Le 17 janvier 1818, Dubois et Brazier avaient fait représenter à la (îaîté un vaudeville on un acte, l Enfanl du régimcnl.

« Co petit vaudevJUo, raconte un des auteurs, Brazier, avait obtenu beaucoup de succès, et une partie des spectateurs avait cru y trouver une idée politique ; enfin c'était, au dire de certaines personnes, le roi de Rome que les auteurs avaient

(1) L'année suivante, le 18 juillet 1818, au Théâtre Favart, où jouait alois la troupe de l'Odéon, on avait doimé une pièce en cinq actes et en vers, la Famille GUnel ou les Premiers Temps de la Ligue, qu'il faut signaler parce qu'elle fui en quelque sorte le manifesle et le programme du par'.i royaliste modéré, du parti de la conciliation. L'auteur en était Merville, mais comme elle rellétait les idées et les opinions de Louis XVIII, on crut devoir !a lui attribuer. Son rôle s'était borné à en autoriser la représentation, malgré la censure, plus royaliste que le roi, et à faire quelques an-riolalions sur le manuscrit.

voulu per8onnilicr. La pièce avait été représentée quarante-cinq fois do suite, lorsque défense arriva au tliéàtre d'en continuer les représentations. Mais, ce jour-là, lo duc d'Orléans, qui avait fait demander l'ouvrage, devait y assister avec sa famille. L'autorité décida que, puisque le prince désirait lavoir, on pouvait encore la jouer pour cette seule fois. Peut-être que la pièce n'aurait jamais été défendue, mais un dessin qui parut (I ), représentant la principale scène, offrait, sur les genoux d'un vieux sapeur, rEnfant du régiment, dont la této ressemblait à un portrait du roi de Rome, peint par Isabey. Ce fut cela ([iii éveilla la susceptibilité de la censure ; il avait même été question d'incriminer les auteurs, qui certes n'avaient pas eu l'intention de renverser le gouvernement des Bourbons, dontils étaient les amis... La pièce disparut de l'afficlie, et la gravure fut saisie Ci). » A l'époque où était joué l'Enfant du régiment, unc^ pièce avait de grandes chances de succès si les auteurs ne négligeaient pas d'y mettre de vieux soldats, des bivouacs, des drapeaux et des tambours. Les Français, et surtout les Parisiens, sont dilTiciles à satisfaire. Comme ils avaient protesté coutro la guerre, ils ju-otestaient contre la paix. De cette réaction était wùa la vogue des

(1) Chez l*ai'loul, graveur, rue Saiiit-.Julien-le-Pauvre.

(2) Chronique des pelita Ihéàlrcs de Paris... t. 1, p. 31,

pièces militaires, dont le type le plus complet est le Soldat laboureur, de Brazier, Dumersan et Francis, joué aux Variétés, le l*'" septembre 1821. Dans ce vaudeville, le Soldat laboureur — dont Lepeintre aîné tenait le rôle — s'appelait Fraucœur et il chantait :

Au beau pays qui m"a vu naîtie, Utile jusqu'au dernier jour, Apprenez que Francœur veut èlre Soldat, laboureur tour à tour.

Les champs qui nourrissent ma mère, Je dois savoir en bon Français, Les défendre pendant la guerre, Les labourer pendant la paix.

Pendant que de vieux soldats fumaient la pipe au bivouac ou, revenus dans leurs foyers, labouraient les champs de leurs mères, la duchesse de Berry mettait au monde, le 29 septembre 1820, un fils, qu'attendait depuis longtemps le parti royaliste.

Les registres de la Comédie-Française contiennent, à la date du 29 septembi-e, cette note : « On devait donner aujourd'hui l Intrigue épistolaire et le Médecin malgré lui. Dans la nuit dernière, Mme la duchesse de Berry étant accouchée d'un prince, les semainiers, dans la matinée, reçurent l'ordre de donner sur le théâtre de l'Opéra, à

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roccasion de cet heureux événement, Athalie, avec les chœurs. Malgré bien des difficultés, toutes les dispositions furent faites pour avoir ce spectacle. Il ne fut annoncé par de nouvelles affiches, appliquées sur celles qui étaient déjà posées dans tout Paris, qu'à prùs de 5 heures, et cependant il s'est trouvé qu'au lever du rideau la salle était pleine. »

Il y eut de nombrouses pièces de circonstance sur la naissance de ï Enfant du Miracle (1), et il y en eut aussi, l'année suivante, sur Napoléon^ mort le 5 mai, mais son nom n'y parut pas. Il n'y parut que son génie et sa gloire.

Jouy, écrivain d'opposition, le mit sur la scènes îe 27 septembre 1821, dans sa tragédie de Sylla, jouée au Théâtre-Français. Le public le reconnut sous la toge du dictateur (2), quoique la censure ait pris soin de supprimer les vers les plus caractéristi([ues qu'il devait prononcer, et entre autres ceux-ci, qui sont vraiment beaux :

J'ai gouverne le monde à mes ordres soumis El j'hnpose silence à tous mes ennemis ; Leur haine ne saurait atteindie ma mémoire : J'ai mis entre eux et moi l'nliîmc de ma gloire

Phis politique ([ue littéraire, le succès de Sijlla fut très grand.

(1) Nous ou paileruiis d;uis nu auLro cliapilrf.

(2) Talma jouait le rôle tle Sylla,et il y lut adiiiii;ii)le.

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Tie 5 juin I8'2'2. Lucicii Arnault, lils tic raiitcur de GermanicLiSj lit jouer une tragédie intitulée Béguins. Régùlus, c'était Napoléon, et Carthàge, c'était l'Angleterre. Double raison pour les spectateurs d'applaudir là })ièce, et l'aulour le savait bien,

Rédnite ailleurs au silence, l'opposition, libérale ou bonapartiste, semblait avoir pris le théâtre pour cliamp de bataille. Elle profitait pour nlanifester ses haines et ses espérances de tous les prétextes.

Lé député Manuel avait été expulsé de la Chambre, le k mars 18"2o. Le 11 juin, dans l'Opéra de Paul et Virginie., de Désaugiers et dé Berton, le nom d'un des personnages, La Bourdonnaye, fut accueilli par des murmures. Ces murmures, auxquels se mêlèrent des rires ironiques et des sifflets, s'adressaient au député La Bourdonnaye qui avait proposé l'expulsion de son collègiiei A la même époque, dans un vaudeville de Désaugiers et Benjamin Antier, la Lanterne sourde, un des personnages à qiii ort dunilail l'ordre de s'eiuparer de la lanterne-talisniaii, In-sitait a le faire : « Empoignez-la ! » cria un des spectateurs du parlerre ( 1).

Le youverueincnl eut sa l'evanclie à la tin de

(1) On a prélcndu (lUc le vicoiiilo de l'oiicaull. cliarijé d'expulser Manuel, qui ne A'ouiait être expulsé que par la force, aurait dit à ses !<endarnies : « Euipoignez-moi le' lic'inuic ! » l.e vicoiiile de l'uucault l'a nié.

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cette année. Des pièces de circonstnncosj en général fort médiocres (1) célébrèrent, en vers ou en prose, et môme en musique, le courage et les talents militaires du duc d'Angoulême pendant la guerre d'Espagne. L'étoffé manquait pour en faire un licros, mais les auteurs dramatiques de ce temps n'y regardaient pas de si près, et on leur tint compte de l'intention.

Louis XVI 11 venait à peine d'a.ssister à l'apothéose, un peu imprévue, de son neveu, lorsqu'il mourut, le 16 septembre 1824. Charles X, à ses débuts, fut assez populaire. Son avènement, le sacre, l'entrée à Paris, merveilleux sujets pour dés fou'rnissëurâ de littérature officielle, avides de places ou de décorations. Parmi les pièces qu'ils composèrent on remarqua surtout celle que représentèrent les Variétés la Couronne dé fleurs par Viàl, Gersin et Gabriel. Chaque fleur y était personnifiée par une jeune lille et on y chantait ce couplet :

(1) A l'Opéra : Vendôme en Espagne, par Empis,Mennechet Al'ber et Hérold, le 5 décembre 182.3 ; — à l'Odéon : Une Journée de Vendôme, par Di-.aparnaud, le 10 décembre; — au Théâtre-Français : là Roule de Bordeaux, par Désauciers, Gentil et Gerstn. — à l'Opéra-Comique : le Duc d'Aquitaine, par Theal'lon, t)ARTOis et de Ranck, niusique de Blangim; — au Vaudeville : P/hs- de Pyrénées, par Désai (Uers et Gentil ; — au Gymnase : la Fête de la Vicloire, par Dur-Ei ty et DE Villeneuve ; — aux Variétés : /es Adieux à la fronlicre, pat" Brazieiî, Caiîmouciii; et de Goui'.cy; — etc.

J'offre aujourd'hui la branche de laurier Al ce héros protecteur de l'Espagne.

— Et moi la rose unie à l'olivier A sa touchante et modeste compagne.

— Deux lis sont présentés par moi Aux deux enfants d'une mère chérie

— Ee cœur rempli d "un doux émoi, J'offre la pensée à mon roi.

— L'immortelle à sa dynastie.

Tous les partis s'étaient réunis dans le même engouement pour les Grecs. Cet engouement se manifesta au théâtre comme ailleurs. Laurent Pichat évoqua l'ancienne Grèce dans des vers vraiment inspirés, et son Léonidas^ joué au Théâtre- Français, le 26 novembre 18'25, eut un succès d'enthousiasme (1).

Par une sorte de contagion, beaucoup de pièces, dans ces dernières années de la Restauration, célébraient les héros de la liberté. Citons les principales, celles qui furent, par leur portée, par les échos qu'elles soulevèrent dans bien des âmes, des événements politiques :

Le 27 décembre 1827, à l'Opéra-Comique : Masa-

(1) Le 9 octobre 182(5, on donna à l'Oper.i le Siège de Corinlhe, paru à Naples, en 1820 et dont la musique était de Baloccui. Celopéra s'était d'abord appelé Maomelto seconda, et la scène se passait au quinzième siècle. Alexandre Soumet y ajouta des vers de circonstance. Le 10 avril 1828, rOdéon représenta le Dernier Jour de Missolortf/hi, paroles d'OzANEAf, musique d'IlKHOLD. Duprez qui était alors à ses débuts, avait un rôle de guerrier dans cet opéra.

niello ou le Pêcheur napolitain, drame lyrique en quatre actes, paroles de Moreau et Lafortelle, musique de Carafa.

Le 29 février 1828, à l'Opéra, une pièce sur le même sujet et dont le succès fut très grand : la Muette de Portici, opéra en cinq actes, paroles de Scribe et Germain Delavigne, musique dWubcr,

Le 3 août 1829, à l'Opéra : Guillaume Tell, opéra en quatre actes, paroles d'Hippolyte Bis et Jouy, musique de Rossini (1).

Le 22 juillet 1830, à l'Odéon : Guillaume Tell, tragédie posthume de Laurent Pichat.

Cependant, la lutte continuait dans presque tous les théâtres entre les libéraux et les ultras, et avec d'autant plus d'ardeur que le ministre Martignac avait quelque peu muselé la censure. Celle-ci continuait à rester armée de ses redoutables ciseaux et elle s'en servait le plus possible.

Dans une pièce jouée en 1828, la Vivandière cl le Pacha, ])ar un vieux grognard disait à des conscrits, qui marchaient gauchement à l'exercice et tenaiiuitmal leur fusil : « 'Vous auriez mieux fait cela si vous aviez défilé à la parade du temps de l'ancien. » La censure barra l'ancien, l'auteur

(1) On avait déjà joué, on 1S28, un Guillinmic Tell, celui de PixiiiiiîcouRT, à la Gailé, el on avait repris, à rOi)éia-Comique, celui de Grktry et de Sedaine, jonc pour la première fois, au Théâtre-Français, le 9 avril 17itl.

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le rétablit, rt ce mot excita, le jour de la première autafitd'ap})laudis8ements qlie de sifflet.s. La pièce fut suspendue et on ne permit la Gontinuation des représentations qu" lorsque l'allusionfaite à TEmpereur eût été délitiitivemcnt supprimée.

La censure elle-même fut chansoiinée dans la Manie des pldces, de Scribe et Bavard, et dans r Ecole de natation^ de Leuven, Li\ry et Signol, et dans les Balises de lannée ou le Confiseur dramalique (l;,de Brazierj Carmouche etCourcy, on représentait, en même temps que Yidocq, dont les Mémoires venaient de paraître, l'assassin Desrues en costume semi-religiéux.

La Restauration touche à sa fin et bien des choses l'indiquent. La bourgeoisie aspire, sous prétexte de libéralisme, à s'emparer du pouvoir^ et ses ambitions, sesranciniéSj elles apparaissent, notablement idéalisées, dans une pièce qui fut représentée au Gymnase le 28 juin 1828, -4ya/î/, Pendant et Aprèê, par Scribe et Rougemont.

«Avant», c'était l'ancienne société, très peu ménagée dans la pièce.

(1) C'était une revue de fin d'année, jouée au Vaudeville, en décé/mbre 1828. Oh y cliaritail ce couplet, qui fut très applaudi :

Mnllipiir à qui voudrail reslrelndre Un <ièclf brilUiiil ilo chuté !

Le lluinljea» de la xéiilé Brûle celui qui veut réleindie!

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« Peuiiaut », c'était la llévulution.

« Après », c'était la Société moderne, incariK'c dans un général devenu, à la suite de la paix, un grand manufacturier.

En somme, les auteurs avaient voulu faire le pauégyrique de l'industrie et de la bourgeoisie.

Il y eut dans les milieux royalistes des protestations. Ces protestations arrivèrent jusqu'à la cour. La duchesse de Berry menaça d'enlever au tln'àtre de iMadameson patronage, et ladirectionfutoljlig.'e (1 nrrètcrla pièce, en plein succès, le 20aoùt1828.

Mais ce qu'on ne pouvait arrêter, c'était cette houi'geoisie qui allait l'aire, ou plutijt qui allait exploit(M' une révolution pour s'emparer des honneurs, des places, et surtout de l'argent.

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