LA COMTESSE DU CAYLA
Sur ce trône, au-dessus du(]uel avait plané l'épée si longtemps invincible de Napoléon, s'était assis, comme sur \uu) chaise percée, un gros homme, au front étroit, au triple menton, au nez enfoui entre les joues, au i-egard plus cauteleux (|ue lin. Il ressemblait à un tiibellion d'opéra-comique. 11 avait une de ces ligures non pas seulement grasses, mais enllées, qui ont bien failli, croi rail-un, être autre chose qu(! des iigures.
Ses jambes de goutteux portaient avec peine un ventre énorme, dont le poids l'enqjèchait presque démarcher. Il n'allait c[u'en voiture, et })our ([u'il y i)ùt nionlei" on a^■ait fabrifjin'' une S(Mle de faii-
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ti'iiil roulant sur un plan inclinô, « une nianivcille, (iit la (luehesso d'Abrant("î.s, qiin j'ai êu riionneur de voii" chez le maréchal Laurisloii, ([iii, oubliant ses gloi-i(3ux jotirs passés, s'occupait de cesipiportantes allaircs avec la même gravité qu'il avait mise à proposer jadis à Napoléon un moj^en pour prendre plus tôt une place ennemie (1) »,
Cette obésité de Louis W'III représentait en môme temps des goûts trop sédentaires et de formidables excès de table, les seuls excès dont il fut capable. Comme rpangeur, il se montra toujours supérieur à iSapoléon. Ses familiers le constater rent au grand couvert donné aux Tuileries au mois de janvier 1815 ;
« Ce qu'on ne s'est point lassi- d'admirer, raconte M. de Reiseit dam ses Mémoires (2), c'est la façon dont Sa ]Majest(- a fait lionneur au dincr. Elle a absorbé a elle seule un plat presque entier de côtelettes qu'op avait placé devant Elle ce (pii ne Ta point empêché de manger plusieurs autres nuls paniit les chefs-d'a^uvre culinaires qu'on lui a pri'sentés tour à tour. J(! me rap[)elle, dans mon enfance, avoir entendu vai>ter 1 appétit pioverbialde tous les Bourbons. J'ai pu constater, hici-, que Louis XVI II, sous ce rapport, n'avait rien pcidu des brillantes qualités de ses auc(Mres. »
(1) Mémoires sur la He.tlauraHun, Pmi^, ls;i'>, l. l. p. .")(J,
(2) T. IIF, p. ->'.).
On sent bien que ces courtisans étaient très fiers d'avoir pour roi un homme qui mangeait si bien.
La chasse aurait diminué cet embonpoint, mais si Louis XVIII était, à en croire certains mémoires du temps, un assez bon tireur, sa goutte l'obligeait à ne suivre les chasses qu'en voiture.
Il était resté sur le trône ce qu'il avait été à la cour de son frère, un bel esprit d'Académie de province, un médiocre élève du médiocre Parny, un faiseur de petits vers, un amateur de jolis riens, et aussi un cuistre de collège auquel, il ne manqua, pour traduire Horace, que d'avoir un peu plus de loisirs et de savoir un peu mieux le latin. Littérairement, il ne comprit rien à son époque. II en était encore, lorsque parurent les Odes de Victor Hugo (1), à la poésie de Dorât ou de Delille.
Quelques historiens se sont montrés pour lui beaucoup trop sévères. Ils ont rappelé ses atta([ues sournoises contre Marie-Antoinette et la lâcheté avec laquelle il abandonna à son malheureux sort, pour nepas se compromettre, le marquisde Favras. Ils ont attribué à ce prince, trop gros pour être si méchant, une âme très noire, capable des pires vilenies. Je ne partage pas leur opinion. Louis XVI II n'était pas un scélérat. Ce n'était pas même un
(1) En 1822.
scélérat. Il n'avait pas rétolïo nécessaire. C'était xm esprit d'espèce très inférieure, an point de vue moral, et que sa nature prédisposait à n'éprouver
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que de ])etits senlinients, à n'avoir que de mesquines passions. Il n'y eut de grand chez lui ([ue Torgueil. Par là il se releva un peu. Cet homme, si insuffisamment doué à tant d'égards, sut faire
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dignement son métier de roi, au moins en face des étrangers.
Cette médiocrité morale lui permit de ne point se laisser dominer par ces haines politiques, nées souvent d'ardentes convictions. 11 ne fut ni généreux, ni injuste. Cotte modération, dont il lit preuve en plus d'une occasion, malgré sa famille, malgré ses ministres, malgré l'opinion publique, elle vint chez lui non pas d'un e<3ntiment de pitié ou de justice, mais de ce bon sens, qui n'est pas toujours compatible avec une très haute intelligence.
ïl garda, cependant, mais plutôt par dilettantisme que comme procède- de gouvernement, le goût de ces intrigues, de ces machinations souterraines^ de ces correspondances secrètes, où sa jeunesse s'était complu.
« Louis XVIII, note dans ses Mémoires {\) la duchesse d'Abrantès, avait conservé une pitoyable coutume, celle d être accessible à une foule de petits rapports, à quantité de minutieuses menéiîs qui avaient au reste presque formé la totalité de sa vie politique, soit comme héritier présomptif à la couronne de France pendant la longue stérilité de sa bellc-sù'ur, soitj)endanl son long règne sans royaunie. ..
« Cette bai)ilii(le d'intriguer, vt-ritabie nom de