T. II
ce qui se fais;iit à llartwell, ù Blakcmbourg, et à Mittau, le suivit à F'aris, «à l'époque de la première Restauration... Il écouta une foule dé rapports absurdes; avec un esprit remarquable, il mit de la simplicité dans tout ce qu'il laissait arriver jusqu'<à lui; c'était une pitié que de voir l'examen de sa bouche de fei\ comme il appelait une cassette, une corhcilk;, je ne sais quoi, renfermant des lettres signées, d'autres anonymes, et toutes plus absurdes les unes que les autres, mais toujours dans un but dénonciateur. »
Ce vieux roi malade, impotent, ses sujets le connaissaient à peine. 11 ne traversait Paris que dans une voiture lancée à fond de train. Il fuyait avec soin les cérihnonies et les fêtes officielles, îomme s'il eût voulu ne pas offrir à ceux dont le respect lui était nécessaire le dangereux spectacle de sa sénilité. Il ne vivait qu'avec quelques intimes, comme M. de Blacas, ou avec un petit nombre de lettrés choisis, qui formaient pour lui le plus flatteur des publics et aussi le plus servile. Il contait bien l'anecdote et surtout l'anecdocte grivoise, dont il possédait un abondant répertoire. Il se prenait pour un homme d'esprit, et il l'c-lait dans une certaine mesure. Sa conversation, nourrie de soijvenirs, pleine do faits, ne manquait ])as d'ngriMnont. Elle ne m;mi|n.iil pas, non [)his, diidmirateurs.
Un petit groupe autoni" d'un fauteuil, ce n'était pas suffisant pour animer les Tuileries. Naguère si bruyantes, si vivantes, elle devenaient de plus en plus le palais du silence et de l'ennui. Le comte d'Artois s'y montrait le moins possible ; les Condé n'y venaient que très rarement, et presque tout leur temps se passait à la chasse. Leduc et la duchesse d'Angoulème, dont le visasse semblait ne s'être pas déridé depuis la Révolution, n'y apportaient qu'une attitude contrainte et glacée, qui contrastait avec les manières soldatesques, avec les éclats de voix, avec les colères subites du duc de Berry.
On voyait errer dans les couloirs, dans les vastes salons, comme des ombres, des pairs de de France en manteau de cour, des prélats, d'ancien généraux de l'Empire, ex-soudards devenus de souples courtisans, et sans cesse préoccupés de faire oublier leurs origines par rexagération de leur respect pour les moindres détails de l'étiquette.
On y voyait aussi de hauts fonctionnaires, qui venaient solliciter un avancement, mendier une audience, et des parvenus, des financiers, qui n'ont d'autre roi que l'argent, mais qui, sous tous les régimes, trouvent le moyen d'être quelque chose.
Un détail physiologique, qu'il importe de noter, expliquerait au besoin ce que nous avons dit de
Louis XN'III ot co qiril reste à en dire. La nature, qui ne lui avait pas plaint rétoiïe, s'était rattrapée sur un point. Marmont dit dans ses Mémoires^
avec la liberté
D'un soldai, qui sait mal larder la vérité :
« Son organisation était incomplète et bizarre; avec une bonne tête et un bon estomac, le reste du corps étnit mal conformé. Malgré cela, il avait beaucoup de prétention à des facultés qu'il n'avait pas (1). » Nouvelle prouve que la fatuité n'est souvent qu'une précaution oratoire.
A l'époque où il ne portait que le titre de comte de Provence, Louis XVIII avait eu pour maitresse, peut-être honoraire, la comtesse de Balbi.
Née en 1758, Mlle de Caumont-Laforce, dame d'atours de la comtesse de Provence, vers 1780, avait épousé un Génois, le comte de Balbi, colonel à la suite du régiment de Bourbon.
Elle était marquée do la petite vérole, comme beaucoup de femmes du dix-huitième siècle, et elle avait de mauvaises dents. Elle n'était pas jolie. Elle était mieux que jolie, avec sa physionomie malicieuse et ses veux expressifs. D'ailleurs très gaie, pleine d'esprit, et pçu embarrassée de scruj)ules.
(1) Voir Cap.am";^, les Indiscrctions de iliisloire, 9° série, Paris, 190Î), p. 312.
Le comte de Provence la remarqua, et à la suite de cette remarque, elle eut sou appartement au Luxembourg. Pendant la Piévolution, elle suivit son amant, si on peut s'exprimer ainsi, à Tétrauger. Lorsqu'il s'établit à Mittau, en 1798, elle partit avec Archambaud de Périgord, voyagea en Hollande, et, à Rotterdam, accoucha de deux jimieaux que le comte do Provence aurait eu mauvaise grâce à revendiquer, (^t que le comte de Ballù ne revendiqua pas non plus, sa femme ayant pris la précaution de le faire enfermer comme fou.
Un peu lasse d'aventures passionnelles, Mme de Balbi revint en France en 1802. En 1806, un ordre de Napoléon l'obligea à séjourner à quarante lieues de la capitale. Elle rentra à Paris sous la Piestauration, mais on Ini rcfnsa un(i audience aux Tuileries. On se contenta de lui faire, pour services de jour et de nuit rendus à la cause des Bourbons, une pension de 15.000 francs sur la cassette royale. Elle la toucha d('[)uis le 29 février 1816, et Charles X la lui continua.
La comtesse de Balbi, qui n'étaàt plus qu'une vieille femme et qui avait remplacé le jeu de l'amour par 1 amour du jiii, mourut a «juatrc;vingt-trois ans, le o avril 18/|2.
Louis XV] II aimait les femmes d'un amour qui, malgr(! lui, restait à demi platonique. 11 aimait
leur g-ràco et leur rragilil(', et ce qu'il y a toujom-s en elles d'imprévu et de peu sûr, et le rayonnement d(; leur sourire et la douceur de l(Mir voix et riiarmonie de leurs gestes, et l'atmosphère de jeunesse et de joie qu'elles créent autout d'elles. Il les aima longtemps, il n'en aima aucune autant que la cdinlessc du Cavla.
Née vers 1780, la comtesse; du Ca.yla était la fille du magistrat Talon (1). Lorsque celui-ci, suspect de sentiments royalistes, lut emprisonné sous l'Emjjire, elle obtint de Fouclu' l'autorisation d'aller le voir dans son cachot. « Quelque temps après, le ministère de la police fut occupé par Rovigo, et, malgré toute sa répugnance, Mlle Talon, qui devait être alors fort jolie, se vit forcée de se prêter à bien des choses pour pénétrer dans l'antre de l'infortune (2). » Le chancelier Pasquier confirme ce détail (3) et ajoute que la comtesse du Cavla, maîtri^sse involontaire do Savarv, en eut iiii lils qui lui ressemblait beaucoup. Elle sembli! dailleui's s'cMre facilement résignée à cet amour non partagé. Elle n'était capable ni de grandes passions, ni de graudes douleurs.
(Ij Talon cul un (ils, l)eii>> l.ilon. (lui oliliiil, à l.i lialaillc de natitzen, le ^rado de cher (r('--(aiii(ni, et fut un des plu'^ brillanls ofliciiMs de llùuj.in'.
(2) Bioçjraphie des dames de la Cour, par un luilel de chumhre cfinijèdié (Marco do Saint lliiaire ? , l'aiis, ISlm;, ji. :>\.
(;}) Mémoires, l. \'.
Ses lettres, publiées par le duc de Doudeauville, la montrent, en 1812 et en 1813, uniquement préoccupée de ses plaisirs (1).
On a raconté qu'après la seconde Restauration, elle avait demandé au duc de Grammont, capitaine des gardes du roi, de l'aider à obtenir une place de gouvernante ou de dame de compagnie en Russie. Jugeant avec raison qu'elle méritait mieux, le duc de Grammont lui aurait procuré une audience de Louis XVIII, audience qui aurait été l'origine de sa fortune.
En réalité, elle vit pour la première fois Louis XVIII à Hartwell. Elle le revit à Paris au mois de juin 1814.
Elle n'était pas très intelligente, mais elle était très habile. Elle avait, remarque le chancelier Pasquier, qui s'y connaissait, plus de souplesse que d'étendue dans l'esprit. Le roi fut rapidement conquis par cette femme qui n'était plus très jeune, mais qui restait encore belle (2), et qui affecta toujours d'avoir pour lui la plus vive admiration.
(1) Capefigue, la Comlesse du Cayla, Paris, 18Ct;. p. 39.
(2) t( La comtesse avait conservé (en 1820) toutes les beautés du milieu de la vie : une suave carnation, des formes belles et élégantes, des yeux merveilleusement doux, la bouche un peu large, mais souriante et spirituelle, la nonchalance mêlée à une certaine dignité : telle que la reproduit le portrait de Gérard. » Capefigue, la Comtesse du Cayla, p. 117.
Elle excellait, ce fut sa grande séduction, à lui prodiguer les flatteries les plus délicates. Elle écoutait avec une attention infatigable, les anecdotes dont il se montrait prodigue. Sa vanité d'homme d'esprit et de lettré auprès d'elle se sentait à l'aise, s'étalait ingénument.
Avec un art réellement supérieur, sans cesse l 'aimable comtesse donnait une forme nouvelle à ses louanges. Son admiration était à la fois excessive et très variée.
Le roi lui avait lu dans un de leurs entretiens cette relation d'un voyage à Gand, adressée à d'Avaray, l'ami des mauvais jours, et qui ne semblait pas destinée à l'impression. Elle s'empara — et sans doute on lui facilita cet aimable vol — elle s'empara du manuscrit et en fit faire une édition de luxe, offerte au royal auteur, qui feignit de se fâcher et au fond en fut ravi.
La comtesse du Gayla lui devenait de plus on plus nécessaire. 11 finit par la recevoir trois fois par semaine, de trois heures à cinq heures, et à ces moments-là ses ministres avaient ordre de ne pas le déranger. Elle venait tous les mercredis soir et sa visite faite, elle traversait rapidement la salle des gardes en tenant à la main — Lamartine et d'autres histoMens l'affirment — un sac de velours vert dans hMjiicl il y avait ciu(piaute milhi francs enor:!) ou eu biUcts.
186 LA. VIK: l'AKlSlENNK
D'interminables causeries remplissaient ces entrevues. La comtesse parlait peu et écoutait beaucoup. C'était juste ie contraire pour Louis XVIII. Devant cette auditrice qui semblait charmée de l'entendre, il se montrait intarissable.
Se bornait-il à conter des anecdotes légèrement grivoises ? C'est un point sur lequel manquent, et on n'en sera pas étonné, des renseignements précis. Le baron de VihoUes a raconté, dans ses Mémoires, qu'il se plaisait à humer des grains de tabac sur la gorge nue de son amie. C'était évidemment pour lui prouver coml)ien il la prisait.
A propos de cette manière originale, et en somme très agréable, de prendre son tabac, le baron de Roule de Paulin racontait naguère au docteur Cabanes, cette historiette qu'il tenait de deux de sjs grands oncles, le marquis de Pons de Trélan et le comte de Labro deMontagnac.
« Ces deux: personnages Taisaient jiartie de l'escorte du roi quand celui-ci se rendait à Saint- Ouen pour y visiter la favorite. Lorsqu'ils se trouvaient en présence de Mme du Cayla, ils se mettaient, à tour de rôle, à éteruuer avec une affectation marquée. Celle-ci ne fut pas longue à s'apercevoir du manège et elle se plaignit vivement au roi de l'offense ([ui lui était faite. Désormais Louis XVI H se passa de son escorte de
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gardes du corps et cette infraction a Ictiquette reçut sans doute sa récompense (1). »
De flatterie en flatterie et de prise en prise, l'influence de la comtesse ne faisait que grandir. Elle jouait un peu à l'Egérie. Elle patronnait, auprès de Louis XVIII, aux heures d'abandon, ce parti qui était plus royaliste que le roi (2). Elle contribua grandement, dit-on, à l'arrivée au pouvoir de ce ministère de 1821 qui comptait parmi ses membres Chateaubriand, le duc de Montmorency et le comte de Villèle.
Si elle était désintéressée, ce qui ne semble très douteux, son désintéressement fut soumis à de rudes épreuves. Le roi la comblait de cadeaux qu'elle acceptait avec une attitude résignée et comme à contre-cœur. Il lui envoya un jour une Bible illustrée de nombreuses gravures et où chacune de ces gravures était couverte, en guise de papier de soie, d'un billet de mille francs. Il lui donna le château de Saint- Ouen où il avait signé la déclaration du même nom : « Je veux qu'après moi, lui avait-il dit, vous soyez la gardienne de ma mémoire. Ma mémoire est là pour les Français, Saint-Ouen est le monument de ma sagesse
(1) Cadanics, les Indisrrélions de Vhisloire, ()• série, p. 34.S.
(2) C'est ce qui expli(iue la liaine des libéraux et en particulier de Béranger, qui écrivit contre la comtesse du Caylu une de ses plus violentes chansons, Oclauie.
et le palladium de ma race. » Il employait là de bien grands mots pour un bien petit pavillon, qui aurait à peine suffi, sous le règne de Louis XV, à une danseuse de l'Opéra.
C'est à Saint-Ouen, que le 2 mai 1823 la comtesse du Ga3'la offrit au roi, à son roi, un divertissement dont VAn/iualrede Lesur 1) donne ce rapide compte rendu :
« La fête a commencé par un déjeuner servi comme par enchantement sous une tente, et splendide, malgré toutes les rigueurs du vendredi scrupuleusement observées ; de là on a passé sous une seconde tente préparée en salle de spectacle où les artistes réunis ont joué deux pièces dont l'une, le Deux Mai, de M. Chazel, était faite pour la circonstance et qui fut terminée par l'arrivée d'un courrier qui apportait la nouvelle de la prise de Saragosse.
Après le spectacle on a fait l'inauguration d'un portrait du roi, par M. Gérard, dans le salon du nouveau Pavillon. C'est un tableau d'histoire où le monarque est représenté méditant, assis à son bureau, dans un cabinet du château de Saint- Ouen, la fameuse déclaration qui le rendra éternellement célèbre. Cette inauguration faite aux accords d'une musique délicieuse a dignement couronné la journée. »
(1) A la date du 2 mai 1823.
Louis XVIII achevait de mourir, et celle pour laquelle il s'était montré si généreux le regrettait. Cette lettre qu'elle écrivit en 1824 à un de ses amis, le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld semble prouver qu'elle eut pour le vieux monarque agonisant une réelle affection.
« J'ai oublié hier, mon cher vicomte, de vous dire une chose bien touchante. Le roi, me parlant de l'avenir, m'a dit- : « Y a-t-il encore une chose difficile et épineuse à faire, signalez-la-moi. C'est ce que mon frère ne pourrait faire sans inconvénient. » Je ne crois pas qu'on puisse pousser la prévoyance et l'affection plus loin.
« Je ne pourrrais pas assister à deux scènes pareilles en ma vie, mon cher vicomte, et je fonds encore en larmes en vous écrivant ce petit mot dont mon cœur a besoin.
« Ce prince est admirable ; et, comme saint Louis, il voit arriver les derniers jours avec un grand cœur ! Croyait-il donc me voir pour la dernière fois ? Cette idée me déchire. Il m'a parlé de toutes les personnes qui lui tiennent avec des expressions qui remueraient des pierres. En parlant de Madame et de Monsieur^ il disait : « Ils me font bien regretter la vie. Mon frère, ce bon frère, a-t-il ajouté, honorera Yna mémoire en vous. « Il m'a donné sa bénédiction. Tenez, je suis hors d'état de vous dire des détails; jo retourne boule-
versée à Saint-Ouen. — Bonjour, cher vicomte, vous partagerez tout ce que j'éprouve. Cependant il y a du mieux, il le dit lui-même, mais ce sont quelques mois et voilà tout le mieux. 11 veut marier Valentine (la fille de Mme du Cayla) et est bien occupé qu'elle ait cette charge de grand écuyer en dot ; pour moi, je ne le veux pas et je ne pense qu'à cet adorable prince. Adieu, à ce soir, j'espère, je n'en puis plus. ■> Après la mort du roi, la comtesse du Cayla s'enferma dans son château à Saint-Ouen, avec ses deux enfants, un fils et une fille (1), et quelques amis choisis.
En 1818, le pacha d'Egypte lai avait envoyé deux béliers et quelques brebis d'Arabie. Elle s'occupait de l'élevage des bêtes à cornes et vivait en riche fermière, après avoir été pendant deux ans presque reine de France :
« Retirée à quarante-deux ans d'une cour dont elle fut Tornement, fraîche encore, belle femme, forte, brune, ayant de l'esprit et de l'embonpoint, des moutons et des livres, un bon château et un joli coffre-fort, Mme du Cayla s'occupe, dans ses possessions de Saint-Ouen, de l'éducation des bêtes à cornes et du croisement des races. Là, tandis que le printemps rajeunit la nature et que les troupeaux bondissants broutent dans de gras
(1) Le 2") avril 1825. elle inaiia sa fille au jH'ince de Craon- Peauveaii.
pâturages le thym modeste et le serpolet odoriférant, notre moderne Amaryllis, assise au pied d'un hêtre, grave sur son écorce le souvenir de ses amours, et jette un regard dédaigneux sur ce Paris, ville de boue et de fumée, où s'écoulèrent si tristement les belles années de sa jeunesse. Puissent nos hommes d'État, qui vont voir quelquefois Mme du Cayla, suivre son exemple, et, cessant enfin de jouer des rôles de loups, redevenir bergers, et retourner à leurs moutons (1). »
La comtesse du Cayla mourut le 27 avril 1852. On trouva dans ses papiers 1.500 lettres que lui avait écrites Louis XVIII.
Cette favorite avait été, vers 1816, obligée, à la suite d'intrigues bien ourdies, de se retirer quelque temps de la cour. Le roi, qui devait bientôt la reprendre, chercha à la remplacer. Il avait remarqué une sœur de Decazes, Mme Princeteau, mariée à un haut fonctionnaire des finances (2). Il se la fit présenter.
(1) Biographie des Dames à la cour..., p. 33.
(2) « Elle a éprouvé bien ,des chagrins dans sa vie : mariée dè.s l'âge le plus tendre à un homme plein d'esprit vers lequel son cœur se sentait entraînée par une pente irrésistible, elle a eu la douleur de ne rencontrer qu'amertume dans un lien qui semblait lui promettre le plus heureu-x avenir. Délaissée par l'ingrîil qui l'avait trahie, elle se jeta dans les bras de son frère, dont elle partagea la demeure, la table et la fortune. M. Decazes était alors président du Conseil des ministres. Sa sœur le suivit à la coftr. Louis XVIII
Mme Pi-inceteau avait quelque teinture des lettres et ne manquait pas d'esprit. C'est par là qu'elle plut à Louis XVIII. Elle lui rappelait la comtesse du Cayla. Ses visites aux Tuileries devinrent régulières. Elle linit par y venir jusqu'à deux fois par semaine.
Au faubourg Saint-Germain, où on n'aimait pas beaucoup Decazes, cette nouvelle favorite lut en butte à bien des critiques. Pour essayer de la ridiculiser, on inventa la couleur Princeteau jaune mat. Cette couleur devint quelque temps à la mode. On l'arbora sur des robes ultra-royalistes et sur des chapeaux d'opposition.
Mlle Decazes fît aussi, mais pas longtemps, l'intérim de la comtesse du Cayla, et s'imposa par les mêmes procédés à la bienveillance du roi. Il lui avait récité quelques odes d'Horace (ju'il avait mises en vers français. Elle gardait comme un trésor une copie de cette traduction.
Le comte d'Artois n'était ni poète ni lettré, et
la vit, connut la cause de ses pleurs, et ce monarque, naturellement bon et généreux, résolut'd'en tarir la source. Dès lors, il devint le père de l'iniorlunéc. Mme Princetot commençait à oublier ses chagrins, lorsciue la disgrâce de son frère entraîna la sienne, et la força de prendre sa retraite à Irenle-deux ans. Quoiqu'elle soit maintenant un peu sur le retour, c'est encore une brune fort piquante, dont le sourire est divin, et l'œil voluptueux. Sa chevelure noire descend jusqu'à ses pieds. Heureux qui peut la voir sans en être épris ! » Biographie dea daines de la cour... p. 132.
MARIE THERESE à PHESBOURG,
Romand?-
Parole? de M'. C. BERAUD.
Musi<pie de Félix BLANGINT.
ae.ilier ac 1. LégioB d'hçnnrur &&. On tr«a>e gbel l'auteur \t paHition r< Ici ^iv> pour FiaiM) dr ïb>w'nnà<
194 LA VIE PAUISIENNE
il avait renoncé, l'âge aidant, aux femmes. Ce vieux diable s'était fait ermite. Il avait une religion minutieuse, formaliste, rapetissée à sa tailli-. D'ailleurs il considérait Dieu comme le protecteur naturel de la monarchie, et volontiers il l'aurait appelé mon cousin.
Ce n'était pas un grand homme mais c'était un bon homme, aimable, souriant, et dont la tète de mouton aristocratique avait des grâces d'ancien régime. Chez le vieillard assagi et revenu de bien des choses on devinait l'ex petit-maître qui avait beaucoup aimé.
Tout autre était son fils aîné, le duc d'Angnulême, né à Versailles le 6 août 1775, grand prieur de France, à onze ans, en 1786, et à douze ans, en 1787, chevalier de l'Ordre. 11 avait eu avant la Révolution la réputation d'un enfant d'esprit. Il prit plus tard sa revanche.
Sa timidité lui nuisait beaucoup, une timidité ennuyée et gauche. Il avait toujours l'air de chercher ses mots et il les trouvait avec peine. On le disait instruit, mais il lui manquait la faculté de tirer parti de cette instruction. Elle restait intérieure et inutile.
On a appelé le duc d'Angouléme un esprit subalterne. Il était de ces hommes qui ne peuvent être que des reflets et des échos. Il traversa son temps sans émettre une opinion personnelle, sans
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manifester une volonté. Soldat vaillant, ce fut son seul mérite, mais, malgré la réputation qu'on s'eiïorça de lui fabriquer avec de faciles victoires. il prouva que le courage ne suffit pas pour faire un général (1).
Douée jusqu'à l'abus de vertus tristes et agressives, la ducbesse d'Angouléme, cette fille de Marie- Antoinette qui lui ressemblait si peu, personnifiait les rancunes, les préjugés de l'ancien régime. Energique et rude, virile, même par l'aspect, elle gardait un maintien rêche et gourmé, qui éloignait les sympathies et refroidissait les dévouements. Elle avait l'obsession du drame de 93. La prison, l'échafaud, elle les avait toujours présents. Elle en rendait responsables les jacobins de la veille et les libéraux du lendemain.- Elle boudait la France qui le lui rendait bien. De ses regrets trop prolongés elle semblait s'être fait une attitude, et, partout où elle passait, cette urne lacrymatoire ambulante rappelait aux Français, avides d'oubli, les pages les plus tragi({ues de la Révolution.
(1) « Le héros (Ju Trocidéro ne lut l'été qu'à la cour et dans les séminaires ; la nation vit avec pitié la pompe tiislement triomphale qui signala son retour dans la capitale. Le caractère national s'indignait de cette capucinade militaires. » Causes secrètes de la conjuration roijate et ministère du pavillon Marsan (où résidait le comte d'Artois pendant le règne de son frère} contre le peuple français... Pavis, ISSO, p. 39.
Il faut noter que le duc d'Angouléme participa largement à l'inipopularilé de la guerre dKspogne.
vni
Deuxième lils du comte d'Artois, le duc de Berry était né à Versailles le 2/i janvier 1778 et avait passé en exil la plus grande partie de sa jeunesse.
Peut-être avec l'arrière-pensée de ressembler à Napoléon, au moins par ce côté-là, il affectait les manières militaires, dans ce qu'elles ont de moins aimable. Il était brusque, emporté. 11 avait de fréquentes colères et c'était surtout dans ses jurons qu'il invoquait le nom de Dieu.
Cette violence cachait de très réelles qualités de cœur. 11 était bon et bien des gens dans son entourage l'ignoraient. Il rendait facilement et avec plaisir des services, et sa manière de les rendre semblait autoriser ceux qu'il obligeait à
se dispenser de toute gratitude. Ils n'y étaient déjà que trop portés.
Dans le peuple parisien, parmi les ouvriers, parmi les soldats, cette rudesse, un peu artificielle et d'autant plus odieuse, avait attiré au duc de Berry des haines très vives. L'attentat de Louvel naquit, assure-t-on, d'une de ces haines. Ce qui est certain, c'est que plusieurs complots furent formés contre ce prince si impopulaire et que la police avait dans ses principales attributions de veiller sur lui. On sait qu'elle s'acquitta assez mal de cette besogne.
Le duc de Berry était petit et de tournure peu élés-ante. Il marchait sans se dandiner comme la plupart des Bourbons et surtout comme son frère le duc d'Angoulême, mais d'un pas saccadé, qu'il croyait martial, et la tête enfoncée dans les épaules. Ce qui sauvait sa physionomie assez ingrate au repos c'était le sourire qui avait du charme. Les femmes apprécient beaucoup chez un homme ce genre d'agrément. Le duc de Berry fut aimé, même par sa femme, et aima beaucoup et dans tous les mondes.
Sa famille désira qu'il aimât légitiiuenient. Elle comptait sur lui pour perpétuer la race. On lui chercha une femme pjjrmi les Bourbons à l'étranger, et celle qu'on choisit fut une des princesses les plus charmantes de l'Europe, Marie-Caroline-
Thérèse, lille du prince royal des Deux-Siciles, et née le 5 novembre 1798. Le mariaa-e fut annoncé officiellement à la Chambre des pairs et à la Chambre des députés le 28 mars 181(5.
L'éducation de la future ducliesse de Berry avait été toute française. h^Almanach de la Bonne Duchesse pour rannce 1833 (1), écrivait à ce propos, dans une sorte de biographie un peu emphatique, mais où on trouve des détails assez curieux :
« Sa jeunesse brilla de l'éclat des plus grandes vertus et surtout de la bienfaisance ; les peuples de la Sicile en conservent les souvenirs. Madame fut élevée par les soins du comte et de la comtesse de Latour, Français de naissance, tous deux éminemment propres à faire avec succès l'éducation si difficile des enfants des rois. La postérité dira si Tesprit et le cœur de Caroline n'ont pas justifié la confiance de ses augustes parents et rendu témoignage de l'habileté de ses maîtres. »
C'est par une lettre datée du 8 février 1816 que le duc de Berry demanda à Marie-Caroline-Thérèse sa main :
« Madame, ma soeur et cousine.
Il V avait bien longtemps que je désirais obtenir
(1) Par .I.-A. Gautiek, Marseille, 1833, p. 12. C'était un almanach de propagande.
î.\ DUCHESSK un BEUUY 199
l'aveu du roi votre grand-père et du prince votre père, pour former une demande à laquelle j'attache le bonheur de ma vie; mais avant que j'aie obtenu leur agrément, c'est Votre Altesse Royale que je viens solliciter de daigner me confier le bonheur de sa vie en s'unissant avec moi. J'ose me flatter qu(î l'âge, l'expérience et une longue adversité m'ont assez formé pour me rendre digne d'être son époux, son guide et son ami. En quittant des parents si dignes de son amour, elle trouvera ici une famille qui lui rappellera le temps des patriarches. Que vous dirai-je du roi, de mon frère, de Monsieur, et surtout de cet ange, 3iladanic, duchesse d'Angouléme, que vous n'ayez entendu dire, sinon que leurs vertus, leur bonté, sont fort au-dessus des éloges que l'on peut en faire ? L'union la plus intime règne parmi nous et n'est jamais troublée. Aies parents désirent tous avec impatience que Votre Altesse Royale comble mes vœux et qu'elle consente à augmenter le nombre; des enfants de notre famille. Veuillez, madame, vous rendre à mes prières et presser le moment où je pourrai mettre à vos piids l'hommage des sentiments respectueux avec lesquels je suis, madame ma sœur et cousine, de Votre Altesse Royale le très affectionné frère et cousin.
« CUAnLES-FliinUINANU. »
Il lui écrivait, un mois et demi plus tard, dans des termes bea'ucoup moins compassés. L'amour commençait à faire son œuvre :
Paris, le 25 avril 1816.
<( Votre aimable lettre m'a fait un plaisir que je ne puis vous exprimer, madame et chère femme, car aujourd'hui nous nous sommes donné notre foi ; de ce jour nous sommes unis par les liens sacrés du mariage, liens que je chercherai toujours à vous rendre doux. Vous daignez me remercier de vous avoir choisie pour compagne de ma vie : que ne dois-je pas de remerciements à Votre Altesse Royale, pour avoir si promptement accédé aux vœux de vos excellents parents ! Je sens combien il doit vous coûter de les quitter, de venir presque seule dans un pays étranger, mais qui ne le sera bientôt plus pour vous, pour vous unir à un homme que vous ne connaissez pas. J'ai composé votre maison de dames dont la vertu et la douceur me sont connues. Le roi a approuvé ce choix. Votre dame d'honneur, la duchesse de Reggio (1), est désespérée de ne pouvoir aller au devant de vous. Mme de Laferonnays, votre dame d'atours, sœur de la comtesse de Blacas, sera la première qui aura le bonheur de vous faire sa
(1) Mlle de Coucy, (jui épousa le maréchal Oudinot.
cour ; c'est un modèle de vertu et de l'amabilité la plus douce ; je vous la recommande particulièrement ; elle vous présentera les dames pour accompagner. Le duc de Lé vis, votre chevalier d'honneur, est un homme aussi distingué par ses qualités que par ses talents. Le comte de Mesnard, votre premier écuyer, est un loyal chevalier qui n'est rentré en France qu'avec moi. Enfin, lorsque vous les connaîtrez, vous les trouverez dignes de l'honneur qu'ils ont de vous être attachés.
« Avec quelle impatience j'attends la nouvelle de votre arrivée en France ! Que je serai heureux, ma bien chère femme, quand je pourrai vous appeler de ces deux noms. Tout ce que j'entends dire de vos qualités, de votre bonté, de votre esprit, de vos grâces, me charme, me fait brûler du désir de vous voir et de vous embrasser comme je vous aime.
« Charles-Ferdinand. »
Partie de Palerme dans les derniers jours de mai 1816, la duchesse de Berry fit son entrée le 30 dans sa bonne ville de Marseille, et ce fut une entrée tj'ionijihale dans un décor de féerie.
Sur une chaloupe dorée, que conduisaient vingtquatre rameurs vêtus de satin blanc, avec une écharpe bleu et or, et que commandaient M. de
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Damas, capitaine, et ■SI. de Villeneuve, lieutenant de vaisseau, la princesse était assise au-dessous d'un dais de velours rouge à franges d'or que surmontait une couronne. Au-dessus ilottait, agité par le vent, le drapeau français, le drapeau des Bourbons aux armes de Navarre et de France. Et aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on n'apercevait, sous le lumineux soleil de Provence, que des mâts recouverts de verdure, parés de banderoles, et qui s'inclinaient, soulevés par le Ilot, comme pour saluer la jeune femme, que sa grâce souveraine, dans un pays qui a l'adoration de la beauté, rendait déjà populaire.
Depuis le débarcadère, la haie était formée par la garde nationale et la troupe de ligne. Toutes les fenêtres étaient occupées par des jeunes femmes en toilettes élégantes, et la duchesse, ravie, plus belle de son émotion et de la joie qu'elle éprouvait, souriait aux acclamations.
Ces acclamations la suivirent dans tout son voyage. Elle n'avait qu'à paraître pour faire la conquête de tous les cœurs. A chaque étape de la route, elle laissait des amoureux. Et de se sentir si aimée, elle commença à aimer ce pays, prodigue de manifestations touchantes, et qui allait devenir sa patrie d'adoption.
Vers le milieu du mois de juin, dans la forêt de Fontainebleau, sous les chênes de la Croix-dc-Saint-