‹ La vie parisienne sous la restaurationChapitre 30 sur 41 · L.\ DUCIIKSSK DK BERfiY · texte numérisé non relu

L.\ DUCIIKSSK DK BERfiY

« Pour avoir, sans irais nouveaux, le métal nécessaire, on prit le bronze qui provenait dos statues impériales récemment, renversées... Le Napoléon de la statue de Boulogne, celui de la colonne Vendôme furent envoyées au fourneau, et, comme ils ne suffisaient pas, on y porta aussi la statue de Desaix par Dejoux, qui n'avait figuré que fort peu de temps à la place des Victoires.

« Un des ouvriers, dont le concours devait être le plus utile pour raclièvement de la statue, et qui, au moment de sa fonte, se dévoua même avec le, plus grand courage, en ne craignant pas de pénétrer dans le fourneau encore ardent, le ciseleur Quesnel, avait été douloureusement affecté de ce que le bronze nécessaire n'avait pas été pris ailleurs. 11 aimait l'Empire, et le cœur lui saignait do voir que pour cette statue de roi on brisait les statues de son Empereur. Celle de la colonne Vendôme avait été déposée dans son atelier de la foire Saint-Laurent, où il l'entourait d'une sorte de culte. Quand on vint la prendre pour la mettre au loiirnoau, il en olfrit l'équivalent en métal. Il fit plus; elle ne pouvait fournir que six milliers environ, il offrit, si Ton voulait la lui laisser, de donner A'ingt mille livres pesant en échange. La proposition fut repoussée. On enleva la statue;, on la brisa, on la fondit.

« Quesnel ne se tint pas pmir batlii. (Jnaiid il

fallut poser l'armature intérieure du cheval de Henri lY, et faire disparaître de cet ensemble équestre tous les défauts de fonte, grands ou petits, comme il était « monteur et ciseleur fort «expert (1)», c'est à lui qu'on s'adressa. Le travail dura trois mois, du 18 mars à la fin de juin 1818. C'était plus qu'il ne lui fallait pour mener à bien son innocente vengeance. Il possédait une petite statue de Napoléon, daprès le modèle de Taunay, il la glissa dans le bras droit de Henri IV (2). Il s'était procuré une grande partie des écrits qui commençaient à courir contre les Bourbons, « chansons, inscriptions, (( diatribes », il en remplit plusieurs boites, qu'il plaça dans le ventre du cheval. C'étaient, a-t-il écrit, i< des monuments de l'esprit du temps « qu'il voulait conserver à 1 histoire ». 11 n'y parut pas, du reste, et si l'on voulait même retirer ce singulier dépôt, « il ne faudrait, a-t-il dit encore, « qu'une demi-journée de travail tout au plus, sans « endommager en aucune façon la statue ». Alin que si, d'une manière ou d'une autre, ces objets étaient découverts, on ne s'en prit à personne qu'à lui, il dressa de ce dépôt un procès-verbal

(1) Lafolie, Mémoires hisloriquea relalifs à la fonle el à Vélévalion de la stalue équestre de Henri IV, sur le terre-plein du Pont-Neuf, Paris, 1819, pp. 202-204.

(2) Lettre de Mesnel écrite en avril 1831, et citée dans le Cabinet de lecture du 10 août 1S3'J, p. 122.

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de bonne forme, qu'il logea où ? dans la tète de Henri IV.

« Quand le cheval et son cavalier furent de cette façon bourrés d'ingrédients hostiles, et que le ventre de l'un, les membres et la tète de l'autre furent bel et bien une sorte d'arsenal où il ne faudrait que fouiller pour trouver de quoi rire contre la dynastie qui élevait ce monument à sa gloire, le malin Quesnel déclara la statue achevée, et l'on put tout préparer pour son transport au Pont-Neuf, On la fit passer, le soir du 13 août, p.ir une brèche du mur d'enceinte de la ftjnderie du Roule, puis, le lendemain mutin, après l'avoir recouverte d'une toile bleue fleurdelisée, on la mit sur un traîneau attelé de dix-huit paires de bœufs.

« Jusqu'à l'avenue de Marigny, par laquelle on devait gagner celle des Champs-Elysées, tout alla bien ; mais alors il fallut donner aux bœufs, déjà fatigués et haletants, un renfort considérable de chevaux ; puis chevaux et bœufs ne suftirent bientôt plus. A 6 heures, on n'avait pas encore atteint le bout de l'avenue Marigny. Des ouvriers s'offrirent pour traînerle chariot, on refusa d'abord, mais pour accepter bientôt après. On attache des cordes aux poulies du traîneau. Les ouvriers s'en saisissent. Mille bras s'emparent des traits de l'équipage, dont on détache les bœ^ufs avec

précipitalion. Le monument s'ébranle. Il ne marche pins, il vole, et, en moins d'une demiheure, il arrive sons les croisées du pavillon des Tuileries, aux cris de : Vive leHoi, vive la Famille roi) aie (1) ! »

La course triomphale de Henri IV, ([ni cette fois avait vraiment retrouvé son peuple, ne s'arrêta qu'au pont des Arts, où la statue fit halte jusqu'au 17 août. Ce jour-là, vers 5 heures du soir, soixante chevaux de marine, auxquels on en adjoignit bientôt dix autres, furent attelés au traîneau, et le lendemain malin à 6 heures la statue arrivait au terrc-plain. Deux jours après, par les soins du charpentier (juillanme, qui faisait à ses irais les travaux d'érection, le piédestal de marbre dont le roi avait posé la première pierre dix mois auparavant, le 28 octobre 1817, recevait sur sa j)late-formo le cavalier de bronze ; et enlii\ le mardi suivant, pour « la Saint-Louis, jour de la fête du roi, Louis XVIII étant présent avec la famille royale et tous les grands corps de l'Etat, on découvrit aux regards do la foule, qui aussitôt le reconnut, la figure souriante du Béarnais (2) >>.

(1) Lafolie, Mémoires historiques... p. 219.

(2) Edouaiîd Fol'umf.!!, IJisloire du PontXenf. Pari^^, 18()2 t. II, p. 59. î.

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