LE MONDE MŒURS, USAGES ET PLAISIRS
La Restauration a dopné à la France quinze années de paix et de paix honorable, elle a relevé son industrie ruinée par une longue période de guerre, elle a rétabli ses finances qui ne furent jamais plus habilement et plus honnêtement administrées. Il faut lui rendre la justice qui lui est due, mais il faut reconnaître aussi qu'elle a été, plus encore que les autres époques de notre histoire (et ce n'est pas peu dire), le règne de l'intrigue.
Les circonstances y prêtaient. Si les Alliés avaient été accueillis^ avec tant d'enthousiasme par une notable partie de la population, c'est qu'ils ramenaient sur la croupe de leurs chevaux les Bourbons, et que les Bourbons, on l'espérait
du moins, allaient distribuer des places, dos pensions, des décorations, des faveurs de tout genre.
Parmi ces nobles qui escomptaient les bienfaits du nouveau régime, il s'en trouva qui n'oublièrent pas qu'avant d'être nobles ils étaient Français. L'un d'eux, pour ne citer que celui-là, au moment où les ennemis, en qui on voulait voir des alliés, passaient sur la place Louis XVI, brisa son ôpée et en jeta à leurs pieds les tronçons (1). Mais la plupart ne songeaient, pendant ces tristes journées (l'humiliation nationale, qu'à se signaler aux futurs maîtres du pays par l'exubérance de leur enthousiasme. Le 3 mai ISl/j, lorsque Louis XV^Ill faisait son entrée, dans la calèche où se tenait à côté de lui la duchesse d'Angouléme, « j'aperçus, dit un témoin, Fournier-Yerneuil (2), le comte J*** (Jaubert ?) en habit de colonel qui brandissait son sabre et dansait derrière les voitures ».
Beaucoup de ces adorateurs du soleil levant éprouvèrent quelque enibarras lorsque les Bourbons reprirent le chemin de l'exil. P'allait-il renoncer si vite à des places, à des honneurs qu'ils venaient à peine d'obtenir ? Ils purent le croire ceux qui lurent dans les Petiles Affiches du
(1) A. -G. Claveau, la Police el ses abus... p. 3'.)7. Claveau assista à celte scène.
(2) Curiosités el Indiscrélions, Paris, 1824, p. Kîl.
■2(3 mars 1815, une semaine après le départ de Louis XVIII, cet avis :
« Uniforr..cs de chambellans, préfets, conseillers d'Etat, etc., à vendre chez M. Durand, rue Vivienne, n" J2, qui tient magasin d'habits de cour et loue pour les. présentations. »
Les Bourbons revenus, et cette fois définitivement, la curée commença-
]\1. delà Jobardière, contre qui parurent en 1815 d'innombrables caricatures, dont Louis XVIII s'amusait, M. de la Jobardière, trop pauvre pour avoir d'utiles relations, se tenait tranquille dans son château de province, pillé et saccagé par les bandes révolutionnaires. Il réparait tant bien que mal ce qui était le plus délabré, jouait au seigneur de village, et attendait patiemment le milliard des émigrés.
De temps en temps, quand Toccasion se présentait, il faisait valoir ses services, ses malheurs, son dévouement, car tous les nobles, dans les premières années de la Restauration, s'étaient dévoués, avaient souffert pour la bonne cause, à commencer par ceux que la Révolution avait épargnés et qui s'étaient ralliés discrètement à l'Empire.
A l'un de ces solliciteurs, qui, pour obtenir je ne sais quelle place, se vantait d'être allé à G and, Talleyrand répondait : « Dites-moi franchement si
VOUS y avez été ou si seuleiiient vous en êtes revenu ; car^ voyez-vous, j'y étais ; nous y étions 7 ou 800, et à ma connaissance il en est revenu près de 50.000 (1). »
Le prince de Condé assurait qiio, s'il avait ou dans son armée tous ceux qui prétendaient avoir servi sous ses ordres, il aurait pu non seulement A'aincre la Hévolulion, mais conquérir l'Europe (2).
Comme rien ne donne le goût et l'amour de l'argent autant que d'en avoir, les plus riches parmi ces nobles étaient les plus âpres à la curée. Elle me semble à cet égard bien caractéristique cette lettre, réelle ou supposée, qu'un ex-émigré aurait écrite au comte de Pradel, directeur général de la Maison du roi sous le comte de Blacas :
« Monsieur le ministre, je vous prie de réparer le plus promptement possible mes pertes de fortune : je vous donne ma parole d'honneur que je n'ai plus que 25.000 livres de rente (3). »
On a de tout temps accusé, et on accusait sous la Restauration, les gens du Midi, de solliciter avec plus d'obstination et d'habileté queceuxduNord(/i),
(1) Annuaire anecdolique ou Souvenirs contemporains, par F*. DE MoNTROL, Paiis, 1837,- p. 18.
(2) Id., p. 19.
(3) Celle lettre est cilée dans les Mémoires- d'un bourgeois de Paris, t. I, p. 1.59.
(4i « La coterie la plus nombreuse à la fois, la plus agissante et la plus redoutable à Paris, est, sans contredit, celle des Méridionaux. Les bcureux indivitius qui la composent sont
LK MONDE 2ô»
mais il n'est que ti-oj) fdcilo do conslaloi- (ju'à ce point de vue tous les Français sont Méridionaux. Lorsqu'en 1816 J. -G. Imbert publiait rArt d'obtenir des places ou Conseils aux solliciteurs^ il se gardait bien de faire une distinction.
L'intrigue devint une profession. A ceux qui passaient leur temps à quémander des places ou des distinctions honorifiques, aussi mal distribuées, aussi peu méritées qu'aujourd'liui, s'ajoutaient ceux qui vendaient leur crédit à lu cour et tenaient boutique de recommandations :
« IjC trafic des places, des titres et dos décorations, à cette époque, était établi sur la jiliis grande échelle. La })lupait des influences étaient à prix. Bon nombre de nouveaux royalistes en crédit et d'anciens émigrés exerçaient publiquement cette industrie. La cour le tolérait comme un moyen de juste indemnité pour les pertes que la Révolution avait fait subir aux amis du roi. Le taux des places variait selon le produit. Chaque titre nobiliaire avait également son cours. La décoration de la Légion d'honneur était tarifée à 250 ou 300 francs (1). Un grand nombre de femmes se
aptes à lous les emploi? et proi)ro.s à tous les grades; toile est la puissance de volonté de chacun d'eux, qu'ils n'échouent que très rarement dans les entreprises qu'ils projettent. « L. Mo.NTifiXY, le Provincial à Paris, t. II, p. 220. (1) Ce chillVc est évidemment beaucoup trop réduit. De
2f,0 i.A vu: i>ai!ISti:nne
mêlaient de ce commerce, et l'abbé de Pradt, assure-t-on, prenait une part fort active aux tripotao-es relatifs à l'ordre dont il était le g^rand chan- ^elier. La libéralit('- du gouverneniont était littéralement sans limites (1). »
L'abbé de Montgaiilard donne des détails encore plus précis sur cette manio d'intrigues, de trafics et de tripotages, (|ui sétait emparée, un peu par nécessité, un peu par goût, d'une aristocratie besog'neuse ou cupide :
« Nous pourrions citer, dit-il dans ses Souvenirs, des gens tenant à la Cour qui cnniulcnt doux ou trois bureaux de tabac. Il nous serait facile de nommer des marquises, des comtesses, qui exploitent, sous des noms supposés, trois ou quatre de ces mêmes bureaux, qui Amendent, sous l'anonymat, de Teau-de-vie, du cirage et jusqu'.à des brosses à souliers. Nous pourrions même signaler des ducs qui prêtent h 18 à 20 p. 100, et qui font le courtage en vrais larrons de bourse. Tous les métiers leur sont bons, bonorables, glorieux, pour s'enrichir... M. César de la Panouze remplissait jadis, en Egypte, des fonctions subalternes, dans l'administration des
louUcmps, Ijuh'-coralion de la Légion d'honnoui" sVsl ncikIiio, mais à ce prix-là, jamais.
(1) Vauladklle, Histoire de la lieslcmralion, l. II j). ir^fj. de passage s'api)li(iuc plus pailiculii'ieinent aux années 1814 cl 1815.
finances ; sous la Restauration, ce chevalier de Malte, point encore restauré, exerçait la profession de marchand de vieux galons, de fondeur de matière d'or et d'argent... et depuis... de grands dignitaires, des princes de la Restauration ont tripoté dans le négoce et ont fait le métier de revendeurs, au su de tout le monde... Les gens comme il faut vont aujourd'hui à la fortune par toutes les voies et se mettent en rivalité avec les professions les plus obscures. Partout, le peuple les a trouvés sur ses pas, lorsqu'il s'est agi d'un lucre quelconque, si honteux qu'il fût. »
Il y a sans doute une grande part d'exagération dans cette mercuriale, mais le fond doit en être vrai. L'abbé de Montgailîard, s'il ne péchait pas, comme on le croira sans peine, par excès de bienveillance, était un des hommes les mieux renseignés de son temps.
Riche ou pauvre, livrée ou non aux intrigues dont nous venons de donner un rapide aperçu, la vieille aristocratie, à part quelques exceptions, semblait n'avoir d'autre but que de ramener en tout le passe, de ressusciter les usages de l'ancien régime.
Dans ses salons très fermés, et dont le mobilier (Time élégance un peu surannée rappelait le dixhuitième siècle, on jouait les jeux d'autrefois, buston, piquet ou trictrac. Les ofliciers trop
â62 LA VIE parisiexm;
bruyants, et qui évoquaient 1(3 souvenir de I nsnrpaleur, y étaient difficilement admis, l.es vii'illu.s dames n'aimaientpas ces sabreurs ; elles les avaient aimés quand elles étaient jeunes.
Elles s'adonnaient à la dévotion, par laquelle tant de femmes prennent leur retraite. Elles consacraient une partie des bénéfices du jeu à l'entretien des petits séminaires. Elles aidaient par dos subsides réguliers les curés de Paris à donner des pensions de 5 à 20 francs par jour à des personnes bien posées, décoratives, qui prenaient rengagement d'assister régulièrement aux offices et d'y attirer ainsi, par leur exemple, des incrédules ou des indifféi-onts (1).
On vit rejiaraitre l'abbé, cet abbé de cour, un peu intendant, un peu directeur de conscience, un peu arbitre des élégances, qui dans les hôtels aristocratiques avait eu jadis un rôle si important .
Cliaque maison a son abbé, 11 donne le ton, y joue un personnage. Pour les valets, il est monsieur l'abbé ;
Pour le mar'i, mon cher abbé ;
Pour la femnu», l'abbé (2).
(1) Al)bé DE Mo.NiGAiLLAiiD, llislolfe de France depuis la morl de Louis XVI jusqu'en I82n, Pai-is,l827, t. I, p. 354.
(2) Biographie des dames de la cour, p. 42; à propos, de la m;ir(|uisc de Boiday qui se promenait tous les jours en wiski au Bois de Boulogne, avec un jeune abbé à ses côtés.
LE MÛNDR 2C>^
Il ne s'était pas amélioré depuis la Piévolution, 11 s'occupait de politifjue, il aiïectait de croire en Dieu, et il sentait le tabac à priser beaucoup plus que la bergamote.
Moins exclusifs que les nobles d'anciennes familles, les parvenus, banquiers, fournisseurs, manufacturiers, gros commerçants, recevaient une société mêlée, mais amusante, où les éciivains étaient admis et apportaient ce qui manquait souvent ailleurs, de la gaité et de l'esprit.
Ces parvenus, enrichis en général sous l'Empire, restèrent fidèles aux mobiliers, chers et cossus, de cette époque, et on voyait chez eux les bergères et les « cabriolets » en casimir potiron brodé d'argent du tapissier Boulard.
A ce groupe mondain, lé plus bruyant, le plus désireux de s'amuser, appartenait sans aucun doute la jeune femme dont Y A Imanach de la modeparisienne, en 1817, nous décrit le lever et les raffinements de toilette matinale :
« Delphine, le soir en se couchant, donna ordre à sa femme de chambre d'entrer chez elle à 11 heures précises ; trois heures ne lui paraissent pas trop pour la toilette qu'elle se propose de faire. On n'avait point encore ouvert les v(dets qu'elle s'informe si ^Inu^; Fra... est arrivée; sur la réponse affirmative, elle saute à bas du lit, passe un peignoir et entre dans son cabinet.
]\Ime Fra... est une grande femme maigre qui parle toutes les langues et qui doit avoir été fort belle étant jeune; il lui reste encore de beaux yeux noirs et un teint éclatant do blancheur qu'elle ne doit qu'à son art, et elle se garde bien d'en faire mystère, car elle affirme par serment qu'elle est naturellement noire comme une taupe. Mme Fra... est peut-être la seule femme du monde qui se dit plus vieille qu'elle n'est ; elle proteste avec un sérieux risible qu'elle n'a que soixante-six ans ; la vérité est qu'elle en a quarante-sept ; mais comme elle est intéressée à montrer dans sa personne un échantillon de son savoir-faire, elle sacrifie Tamour-propre à l'amour de l'argent.
« Déjà Mme Fra... a étalé sur une table ses I3-S et ses roses, son ébène et son corail, elle commence son travail. Après avoir relevé avec soin les cheveux de Delphine au sommet de la tête, elle étend une pommade d'une odeur délicieuse sur son visage, sur sa gorge et sur ses bras ; ensuite elle l'essuie légèrement, trempe une éponge dans une eau qui paraît d'abord limpide, mais qui, agitée dans une bouteille, devient épaisse et blanche comme la crème la plus pure. Bientôt à un teint brun et rougeâtre succède une blancheur éclatante ; la main de Mme Fra..., comme celle d'une fée bienfaisante, semble créer avec une inconcevable rapidité les trésors les plus précieux
LE MONDE zbt>
de la beauté ; les cheveux et les longs sourcils de Delphine ont pris le noir de l'ébùne, sa peau la blancheur de Talbâti-e, le vinaigre rose de Maille donne à ses joues les couleurs brillantes de la rose, et ses lèvres semblent être du corail le plus vif.
« Cette nii'tamorphose ne fut que l'ouvrage d'une heure : tahuit sid^lime ! Par quelle fatalité celle qui la possède vit-elle dans une médiocrité qui avoisine la misère ? Mais revenons à Delphine : en se regardant dans la glace, elle fut frappée de l'éclat, de sa iigure ; maintenant il faut songer au reste de l'ajustement. Déjà une ouvrière de Lacroix attendait les ordres de Delphine pour être introduite ; elle lui apportait un corset de ce fameux artiste qui sait réparer avec une si grande habileté les difformités les plus choquantes de la taille. Une ceinture sans buse, a^-ec des goussets élastiques, donna bientôt à Delphine la taille d'une jeune demoiselle qui sort du couvent. Mais tout à coup, elle entend des cris de joie et de surprise, elle aj)pelle, elle s'informe de ce qui peut causer les bruyantes exclamations de ses femmes ; on lui répond que c'est Mlle M... qui vient d'apporter une robe en percale" garnie en coques et que jamais l'esprit humain n'a rien produit de plus charmant et de plus parfait. Delphine passe dans sa chambre et voit étah'e sur son cajiapé la robe
la plus ravissante : quatre rangs de coques et chaque rang séparé par un tulle brodé dont le dessin forme une g-uirlande de roses, le corsage et les manches rayés en biais, avec le même tulle. })roduisent un effet si agréable que Delphine, admirant ce chef-d'œuvre, s'écrie avec enthousiasme : « Enfin, mademoiselle M..., vous « avez atteint à la perfection ; la mode des garce nitures est fixée maintenant, il est impossible « que le goût puisse aller plus loin et je défie « ([u'on fasse jamais quelque chose de plus déli- « cieux que cela : quel effet cette robe va faire ! « Comme les autres femmes se trouveront mal « mises en se comparant à moi !
« — J'ai voulu montrer à Madame toute ma con- « sidération pour elle, répondit Mlle M..., en lui « donnant la préférence sur toutes mes pratiques; « c'est la première robe de cette façon qui soit « sortie de mes ateliers ».
« Delphine se hâta de se revêtir de ce merveilleux ajustement, dont rien n'avait encore approché jusqu'alors. Un grand chapeau d'Herbault en paille de riz orné de six plumes blanches (et on sait avec quelle perfection Herbault pose les plumes), des brodequins en mérinos blanc, avec la laçure sur le côté, et des gants couleur chamois complétèi eut la toilette la plus recherchée et la plus élégante ! »
Pendant que Delphine s'attifait ainsi, un de ces jeunes gens à la mode, qui l'intéressait peut-être plus que son mari, passait sa matinée à tirer au pistolet chez Lepage, à jouer à la paume chez Chen'ier, à faire un tour au Bois de Boulo2:ne. Après quoi, il allait déjeuner au Rocher de Cancale, ou dans quelque grand restaurant des bou- IcA^ards
Jeunes femmes frivoles ou vieilles douairières surannées, marquises ou banquières, presque toutes, comme sous l'Empire, avaient le même goût pour les marchandes de rêve et d'espoir, pour les diseuses de bonne aventure, pour les tireuses de cartes. Et' la grande tireuse de cartes, la devineresse en vogue, c'était encore Mlle Lenormand(l)
La sibylle avait son antre au n° 5 de la rue de Tournon, mais cet antre modernisé portait le nom de Bureau de correspondance générale. On y correspondait avec l'au-delà.
Celle que le critique Iloffman, dans un article du Journal des Débais, en 'J80U, appelait une '< sorcière ennuyeuse » portait ordinairement, quand elle recevait ses clientes, une loque de velours posée sur une perru^pie blonde à longues boucles. Cette coillure convenait peu à son genre de lai-
(1) Née h Alenron en 1772.
deur, une laideur au rabais, chétive et rabougrie. JNllle Lenormand était petite, bossue, avec un visaore extrêmement ridé. Elle connaissait beaucoup de seciets, mais elle ignorait le plus précieux de tous pour une femme, celui de rester jeune.
L antichambre, dans laquelle grandes dames ou bouliquières attendaient qu'on les reçût, était simplement meublée de deux chaises et d'un canapé, et d'une table en bois de citronnier couverte de cartes qui portaient cette adresse lilhograpliiée :
Mademoiselle Lenormand, auteur-libraire
rue de Tournon, n° 5, faubourg Sainl-Germain, à Paris.
L'ex-protégée de Mme Récamier et de limpératiice Joséphine était en elFet auteur, quoiqu'elle eût de vagues notions du français (1), et libraire, parce qu'elle vendait elle-même ses livres, ou du moins essayait de les vendre.
(1) « Mlle Lenormand et-l une fort honnête personne; mais elle écrit comme une cuisinière et parle comme un cocher. Elle a gagné, cependant, 20.010 livres de rente à débiter de sottes paroles. « M. Rwssoy, Manuel complet depolilesse... p. 300. Comme on vient de le voir, Mlle Lenormand ne se contentait pas de débiter de soUes paroles, elle les imprimait.
La Duchesse de BERRY
PUÉSKNïA.M u: un; in-, isipudkalx al l'iai'i.i.
Elle avait publié, en 1809 (après avoir gémi quelques jours sur la paille humide des cachots, pour prédictions indiscrètes), les Souvenirs prophcliijiu'S dune sibylle sur les causes de son arreslulion, le H décembre 1809; en 1812, /es Oracles sibyllins ou Suite des Souvenirs prophétiques; en 1815, l'Anniversaire de la mort de r impératrice Joséphine, et en 1816, la Sibylle au lambeau de Louis A VIII. Elle se piquait dV'tre ro3aliste, surtout depuis son arrestation.
Outre les deux chaises, le canapé et la table en citronnier, l'antichambre de l'appartement de la rue do Tournon était ornée d'un paravent, de deux pendules, d'une cinquantaine de tableaux, dont un représentait un sphinx, d'un portrait de la i)ylhonisse et de son buste en plâtre.
Sur son portrait, œuvre médiocre d'un peintre doué de plus de bonne volonté que de talent, Mlle l.enormand, considérablement rajeunie, suivant l'usage, vêtue d'une somptueuse robe de velours vert, couleur de l'espérance qu'elle prodiguait à ses clientes, était accoudée, dans une attitude médilative, à une table chargée d'un livre, uu des siens probablement, et d'une sphère. A coté de la table était coudié un chien, un chien roux et à longues oreilles qui ressemblait à un lièvre.
Couronné d'iuimortelles, le buste de la sibylle
s'érigeait sur une colonne de stuc qui imitait le mail)re et autour de laquelle, comme autour d'un énorme mirliton, s'enroulaient des vers fabriqués au jdus juste prix par des poètes d'occasion. On y lisait notamment ce distique, que son coupable auteur avait osé signer :
Quand, près d'elle, de Delphe on cherche une prêtresse On entend toujours la voix de la sagesse.
AcHiLE Léonnar (sic).
La voix de la sagesse coûtait, par séance, de 10 à 100 francs. Et voici comment procédait Mil'- Lenormand, avec ses clientes qui désiraient concilier avec une sage économie le désir de voir s'ouvrir devant elle les portes de l'avenir.
Elle prenait un jeu de cartes, et, après l'avoir môle, elle le faisait couper de la main gauche. Elle examinait ensuite très attentivement les lignes de celle main. Cet examen terminé, elle demandait à la cliente — et ceci avait une très grande importance — quel était l'animal qu'elle détestait le plus et celui qu'elle aimait le mieux, sa couleur préférée, et la première lettre du nom de son pavs. Et cela suffisait à ]\llle Lenormand pour dire la bonne aventure.
Le procédé ne variait guère quand les clientes payaient ])lus de 10 francs, mais je ci'ois qu'elles
LE srONDE 271
avaient droit à un jeu do cartes plus coiupli;t (1).
Ce goût du surnaturel, si rôpandn, à celte époque, chez la femme de toutes les conditions fit le succès des fantasmagories de Robertson, des diableries du physicien Lebreton, qu'on avait surnommé le Sorcier du boulevard Saint-Germain, parce que la salle où il donnait ses séances, et sur la porte de laquelle on lisait : C'est ici le séjour des Ombres errantes, se trouvait dans Tancienne abbaye de Saint-Germain-des-Prés (2).
Il contribua aussi, plus qu'on ne croit, à la vogue de Comte le pi'estidigitateur, qui nous est déjà connu comme directeur de théâtre et qu'un passage des Mémoires de Robert Houdin (3) va nous montrer se livrant dans un salon, où on avait fait appel à son talent, à une de ses expériences les plus goûtées :
« Cette expérience portait le titre de la I\aissance des fleurs. Elle commençait par une petite iiarangue en forme de plaisanterie galante.
« Mesdames, disait notre physicien, je me « propose dans cette séance d'escamoter douze
(1) Quand Mlle Lcnormand prit sa retraite, vers 1830, elle céda sou lond.s à une sibylle qui s'installa au n" 5 de la rue de Tournon et qui prit le nom de la Devineresse.
(2) V. CoLNET, rilcr/nile du faubourg Sainl-Gcnnain, Paris, 182>, t. II, p. 40.
(H) RoBKHT HouDiN, Confidences d'un preslidiijiluleur, Paris, 1S.JI), l. H, p. 223.
« d'entre vous au parterre (les dames étaient « admises au parterre), vangt aux premières et « soixante-douze aux secondes. » Aprèsl'explosion de rires que ne manquait pas de provoquer cette plaisanterie, Comte ajoutait : « Pi assurez-vous « messieurs, pour ne pas vous priver du plus « gracieux ornement de cette salle, je n'exécuterai « cette expérience qu'à la fin de la soirée » Le compliment, dit sans aucune prétention, était toujours fort bien accueilli. -
« Comte passait ensuite à l'exéculion de sou expérience.
« Après avoir semé des graines sur de la terre contenue dans une petite coupe, il faisait quelques conjurations, répandait sur cette terre une liqueur enflammée, et la couvrait avec une cloche qui, disait-il, devait concentrer la chaleur et stiuuder la végétation. En elfet, quelques secondes après, un bouquet de fleurs variées apparaissait dans la petite coupe. Comte le distribuait aux dames qui garnissaient les loges, et pendant cette distribution il trouvait moyen de placer ces mots gracieux ou à (hjuble sens: Madame^ je vous garde une pensée. — Puissiez-vous ici, messieurs, ne Jamais trouver de souci. — ■ Mademoiselle, voici une rose que vous avez fait vouijii- de Jalousie. — Tiens, Benjamin (c'était le nom de son domesti(pHi ou plutôt de son comique), tiens, Benjamin, disait-il en
lui odrant un œillet, ion œillet rouge. — Comment! mon œil est rouge ! c'est donc pour cela qu'il me faisait si g-rand mal tout à l'heure.
« Cependant, le petit bouquet tirait à sa fin, il n'en restait plus que quelques fleurs. Tout à coup, les mains du physicien s'en trouvaient littéralement remplies. Alors, d'un air de triomphe, il s'écriait, en montrant ces fleurs, venues comme pac enchantement : J'avais promis d'escamoter et de métamorphoser toutes ces dames ; pouvais-je choisir une forme plus gracieuse et plus aimable? En vous métamorphosant toutes en roses, nestce-pas, mesdames,offrir la copie au modèle ? n est-ce pas aussi vous escamoter pour vous rendre à vous-mêmesl dites-moi, messieurs, n''ai-j'e pas bien réussi?...
« Dans une autre circonstance. Comte, offrant une rose et une pensée à une dame, lui disait : N'est-ce pas vous, trait pour trait, madame ? la rose peint la fraîcheur et la beauté ; la pensée, lespril et les talents.
« Il disait encore, à propos de l'as de cœur qu'il avait fait prendre à une de ses spectatrices choisie parmi les plus jolies : Voulez-vous, madame, mettre la main sur votre cœur?... Vous n^wez qu'un cœur, n'est-il pas vrai?... .Je vous demande pardon de celte question indiscrète; mais elle était nécessaire, car, bien que vous n'ayez qu'un cœur, vous pourriez les posséder tous. »
274 LA Vlli PARISIENNE
A côté de ces goûts en quelque sorte invariables et permanents et qui se rattachaient à certain côtùs de Tàme féminine, il y en avait d'autres qui étaient passagers, qui n'étaient que des caprices de la mode, qui amusaient pendant un an et qui, Tannée suivante, ennuyaient.
Ainsi, en 1821, les albums eurent une grande vogue, et cette vogue, par hasard, se prolongea quatre ou cinq ans. Les femmes inscrivaient ou faisaient inscrire sur ces albums richement reliés des pensées, des vers, des souvenirs. Sur une page on lisait une maxime due à quelque personne chère qui n'avait point d'esprit ou à quelque personne spirituelle qui vous était indifférente, et sur la page suivante un dessinateur plus ou moins célèbre avait tracé un croquis. Parmi ces albums, celui de la comtesse de Chabrol, femme du préfet delà Seine, était le plus réputé (1).
En 1826, tout le monde voulut avoir et lire ces petiles biographies plus malicieuses que véridiqucs et où chacun se délectait du mal qu'on y disait de ses amis (2).
Le 30 juin 1827, était arrivée à Paris la girafe ollerte à Charles X parle pacha d'Egypte, et retle
(1) \oii" Biographie dca donies de la cour... p. 5S.
(2) Le 29 août 182(5 on joua aux X'ariétés les Petiles Biographies, vaudeville en un acte par Brazieb, DuMEnsAN et Ga