OBSERVATION SUR LES RENVOIS
Tous les renvois dont le numéro d’ordre est inférieur au n° 154, par lequel commence ce volume, se rapportent au premier volume , les commencements du monde , Genèse selon la science, qui se termine au n° 153.
Le premier volume de la première édition comprenait les § [154], [155], [15)6], par lesquels commence ce deuxième volume de la nouvelle édition.
[154] Nous abordons ici le champ le plus difficile des recherches humaines.
Cette expression : la vie, est employée en beaucoup de sens différents qui se rapportent à des aspects particuliers du sujet; mais cette expression s’emploie aussi en un sens indéfini qui résume tous les aspects particuliers.
Ce sens indéfini est contenu dans notre titre général. On ne doit donc pas s’attendre à trouver ici d’abord une définition de la vie, définition présomptueuse et d’ailleurs impossible.
Tout aspect quelconque de la vie est en lui-même si vaste que chacun d’eux nécessite une étude spéciale.
Nous commencerons par une vue générale de l’organisation ; et nous devrons considérer d’abord seulement des séries d’espèces aujourd’hui vivantes. L’histoire des développements de l’organisation sera présentée avec l’histoire des développements de la Terre dont elle est dépendante, et elle sera complétée dans l’étude de la transmission de l'être , à laquelle elle est liée.
L’organisme humain ne paraîtra pas dans cet ouvrage; il doit être le sujet d’une étude particulière dans l’introduction aux Commencements de l’humanité.
Dès la plus haute antiquité, les hommes ont remarqué des similitudes et surtout des différences entre les objets qu’dis avaient sous les yeux. De là l’ancienne distinction des trois règnes : 1° minéral, 2° végétal, 5° animal.
Pour- les philosophes qui l’avaient imaginée, cette distinction était précise et concordait avec l’état de leurs connaissances, avec leurs systèmes. Ils appelaient éléments l'air, l’eau, la terre, le feu ; et ils appelaient minéraux certains corps solides inanimés : pierres précieuses, cristaux, métaux, etc., qui leur paraissaient avoir, comme les végétaux et les animaux, des caractères individuels tranchés , qui leur paraissaient issus du concours des éléments ; mais qui étaient différents des éléments.
Or, nous qui savons que l'air, l’eau, la terre, le feu, ne sont pas des éléments, les rangerons-nous (ou du moins leurs substances composantes) parmi les minéraux par cela seul qu’ils ne sont pas animés? C’est ce que font beaucoup d’auteurs, à grand tort, il faut bien le dire :
1° Parce que l’air et l’eau notamment ne sont en rien, pas plus que la teïre et le feu, ce que les anciens appelaient des minéraux ; 2° parce que l’air, l’eau, la terre fournissent leur substance aussi bien aux êtres animés qu’aux minéraux comme l’entendaient les anciens.
Nous ne rappelons donc celte ancienne distinction, qui est malheureusement encore enseignée partout, que pour avertir quelle est fausse quand on la présente comme un sommaire général de tout ce qui existe ; car il existe quantité de choses, de substances qui ne sont ni des minéraux, ni des végétaux, ni des animaux. Elle peut paraître utile à désigner des groupes de formes et d’êtres qui ont entre eux, dans chaque groupe, d’assez grandes analogies, si l’on restreint le mot minéral au sens que lui donnaient les anciens ; mais elle a toujours l’inconvénient excessif de faire croire à une égalité et à une netteté de démarcation entre ces groupes ; tandis que, 1° il y a beaucoup moins de différence entre un végétal et un animal, qu’entre eux et un minéral ; 2° la distinction entre le règne végétal et le règne animal n’apparaît qu’à une certaine hauteur dans l’échelle des êtres ; à leur origine, ainsi que nous le verrons, la série végétale et la série animale paraissent se confondre.
[4 55] Nulle expression ne suffit à caractériser le contraste que présentent les corps inanimés et les êtres vivants; même dans les plus humbles, la vie apparaît comme une manifestation d’un ordre très-supérieur.
Les corps que le langage universel appelle inanimés
peuvent exciter la curiosité, la terreur; mais le spectacle de la vie évoque en nous des sentiments tout autres. Une petite herbe, un insecte, nous inspirent un intérêt mêlé de charme, une sympathie qui porte au rêve. Nous sentons un lien secret entre nous et toutes ces formes étranges où s’agite le grand mystère.
Ce n'est point leur masse qui nous frappe : un rocher médiocre pèse bien plus que l’éléphant, ou la baleine, ou le cèdre. Ce n'est point leur puissance : ils sont les jouets de toutes les forces de la nature. Ce n’est point leur beauté : beaucoup d entre eux sont dégoûtants, hideux.
Invisibles ou gigantesques, terribles ou charmants, horribles ou superbes, quels qu’ils soient, ce qui nous émeut dans ces êtres, c’est le mystère, la vie , qui nous unit et forme de tous les vivants une immense famille, un ordre à part et merveilleux dans l’univers.
Dans l’impossibilité où nous sommes d'exprimer en un mot, ni même en une phrase, ce qui caractérise les êtres vivants, cherchons du moins à reconnaître leurs différences avec les corps inanimés.
Tous les ouvrages d’histoire naturelle présentent le mode d’origine comme une première distinction : « Lors- « qu’un corps minéral se forme, dit-on, il naît de deux « ou plusieurs matières qui, par leur nature, diffèrent « essentiellement de la sienne. Un être vivant, au con- « traire, n’est jamais le produit de ces combinaisons « spontanées de la matière. Il ne peut se former que sous « l’influence d’un corps semblable à lui. »
Or, loin que cela soit absolument vrai, l’étude de la série vivante prouve sinon le contraire, du moins toute autre chose. D'ailleurs, une substance simple, telle que de l’or natif, est, à coup sur, un minéral comme l’entendent ces auteurs, et il n’est pas formé de deux matières.
On lit encore dans les mêmes ouvrages : « que les corps « bruts sont dans un état permanent de repos intérieur ; « que les molécules dont ils se composent ne se renon- « vellent pas; tandis que les corps vivants sont le siège « d’un mouvement intérieur incessant de composition « et de décomposition moléculaires. »
Cette distinction n’est pourtant pas radicale. L’arrangement cristallin change dans certaines circonstances [136g], ce qui est évidemment le résultat d’un mouvement moléculaire intérieur. La décomposition et la recomposition moléculaires ne forment pas un caractère plus absolu que le précédent. La masse des eaux terrestres subit incessamment des décompositions partielles et des recompositions ; la masse solide du globe présente bien plus encore ces phénomènes... — Il est seulement vrai que le mouvement intérieur est en général beaucoup plus manifeste, beaucoup plus intense dans les êtres vivants que dans les corps inanimés, et que les décompositions et recompositions y sont continuelles et souvent trèsvariées.
Ces décompositions et recompositions intérieures ont pour objet l’incorporation de substances puisées dans la
niasse extérieure, et l'expulsion de substances qui ont séjourné plus ou moins dans l’organisme.
Mais l’incorporation de substances extérieures à l’être n’est pas un caractère distinctif, car le cristal s’incorpore aussi de la matière extérieure [156s]. Il est vrai que le mode d’incorporation est différent en ce que le cristal 11 e s’accroît jamais que par l’extérieur, tandis que les êtres vivants s’accroissent par l’intérieur.
Mais est-il bien certain qu’aucun être vivant ne s’accroisse par l'extérieur?... En tous cas, au moment où l’on rencontre pour la première fois un corps, on ne sait pas s’il s’esl accru par l’extérieur ou par l’intérieur, cette différence ne constitue donc pas un caractère immédiat au moyen duquel on puisse distinguer un être vivant.
L’expulsion de substances qui ont séjourné dans l’organisme semble un caractère plus nettement défini; mais le cadavre d’un animal et presque tous les corps en décomposition expulsent aussi des substances qui ont séjourné en eux,..
Abrégeons, et disons que, prises isolément, aucune de ces différences proposées par les naturalistes ne constitue un caractère rigoureux de l’être vivant. On voit bien, dès l’abord, que l’ensemble des manifestations du vivant contraste presque violemment avec ce qui ne vit pas; et l’étude développe ce contraste qui, ainsi que nous le verrons, se résume en la virtualité. Mais il faut bien des pages pour établir ce caractère qui, d’ailleurs,
dans l’état actuel de la science, reste sans limite reconnue.
Une seule différence générale et formidable s’établit absolument entre les êtres vivants et les corps inanimés :
Ceux-ci, une fois formés, durent indéfiniment tant qu’une cause extérieure ne vient pas les détruire;
Ceux-là, qui peuvent être, comme les minéraux, brisés, détruits par des causes extérieures, sont de plus assujettis à une destruction inévitable, dont l’époque extrême est très-rapprochée du moment de leur naissance, et dont la cause est pour ainsi dire en eux-mêmes 1 .
Ainsi, quant à présent, nou/ ne trouvons entre les êtres que l’on nomme rivants et les corps que l’on nomme inanimés qu’une seule différence certaino, complète, radicale : lamort.
Doués d’un plus grand nombre d’attributs de l’être, ou d’attributs plus complets, ils sont , ils existent incomparablement plus en un jour qu’un cristal en un siècle.
En échange de l’existence du minéral, indéfinie mais presque réduite à la forme et à la masse, ils ont reçu une virtualité plus ou moins large pour un temps trèscourt.
Qu’importe le temps?... Long ou court, il est également rien dans la durée éternelle.
Ce qui importe, c’est d’avoir vécu.
* Certains végétaux vivent plusieurs mille ans. Mais cette durée trèsexceptionnelle n’est rien en comparaison de la durée des minéraux.
Cause voilée encore des choses et des êtres! la place où l’enchaînement de tes forces m'a produit dans la série universelle est petite, et tu ne m’as compté que peu de jours. Mais dans cette durée si courte, toutes les idées et les fantômes des temps anciens, toutes les idées des temps nouveaux et leurs lumières, toutes les espérances des temps prochains auront passé en moi.
La douleur et l’enthousiasme, la victoire et la défaite, le dur travail et la misère, la misère de l’exil ! l’amitié de grands cœurs et des amitiés de traîtres..., m’ont fait connaître tour à tour leurs formes merveilleuses et sombres; et j’ai étreint l’ÈTRE autant qu’aucun homme de mon temps.
Cause voilée encore des choses et des êtres, j’aime mieux ma durée passagère que tant de longs siècles accordés par toi aux roches et aux montagnes.
Mais savons-nous ce qu’est la mort? — Et si nous l’ignorons, le mystère de la vie cesse donc où commence un autre mystère ?
Ne nous' pressons point sur ces grandes questions. Nous les reprendrons quand nous serons mieux capables de les comprendre, sinon de les résoudre.
Constatons seulement ici qu’il n’existe aucun caractère rigoureux qui nous puisse faire distinguer toujours un vivant d'un corps inanimé , puisque la seule différence certaine que nous trouvons d’abord entre eux n’apparaît qu'au moment où le vivant a cessé de vivre.
[150] L’ancienne distinction : végétaux, animaux.
restée debout dans toutes les langues, correspond réellement à des différences très-générales entre deux grandes séries d’êtres vivants. Mais nous ne chercherons à définir ni ces deux séries ni leurs différences. Il vaut mieux nous hâter de les faire connaître.
Sous les noms de végétaux et d'animaux on classe tous les êtres vivants selon leurs analogies les plus évidentes, et là-dessus on ne dispute guère. Il est d’ailleurs hors de doute que les végétaux pris ensemble sont des êtres inférieurs aux animaux pris ensemble» En d'autres termes, les végétaux les plus complets que nous puissions observer sur notre globe présentent une structure et des attributs moins parfaits que les animaux les plus complets.
Procédant du simple au composé, nous commencerons donc par étudier la végétation.