‹ La vieChapitre 84 sur 171 · PARASITES · texte numérisé non relu

PARASITES

PA RASITES

[168] De même que certaines espèces végétales vivent aux dépens d’autres végétaux [160], il existe des animaux qui vivent en parasites sur d'autres animaux.

Ces êtres, du moins ceux que l’on connaît jusqu'à ce • jour, n’appartiennent ni aux rayonnés [165/"], ni aux mollusques [165/j], ni aux vertébrés [166]. Ils sont tous annelés [165/] ou articulés [165m].

Les plus simples de tous sont les helminthes, sortes de vers qui ont des analogies marquées avec les lombrics cl les sangsues, et qui se rencontrent principalement dans les intestins des animaux, mais souvent aussi dans le foie, dans les yeux, dans lé tissu cellulaire, dans les muscles, et même dans le cerveau.

Le ténia ou ver solitaire, qui parvient à une trèsgrande longueur, est le géant de ces espèces nombreuses, dont l’organisation est en général très-inférieure à celle des vers.

Au-dessus de ceux-ci on trouve d’autres espèces qui se rapportent aux crustacés [1 65g] ; parasites des poissons pour la plupart, leur structure est très-variée. En général, ils subissent beaucoup de métamorphoses dans

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leur jeune âge. Dans certaines espèces, ils se déforment en restant fixés sur l’animal qu’ils sucent ; les pattes s’atrophient, deviennent rudimentaires; le corps devient monstrueux. Leur organisation est, au total, inférieure à celle des crustacés non parasites.

Au-dessus de ceux-ci on trouve des espèces qui sont de véritables arachnides trachéens [165p] ; ils sont supérieurs aux précédents en organisation, mais ils restent toujours très-petits. Parmi eux nous citerons les sarcoptes qui fouillent la peau de l’homme et des animaux, et produisent la gale. Il est remarquable que la gale, chez l’homme et les divers animaux, est produite par des sarcoptes différents qui ne sc communiquent pas d’une espèce à l'autre, Enfin, beaucoup de parasites se rapportent aux insectes [165n] : tels sont les poux.

Tous ces êtres ne peuvent vivre et se reproduire que sur les animaux ou dans leur corps en suçant leur substance.

[168o] D'autres insectes ne sont parasites qu’à l’état de larves. Arrivé à l’état parfait, l’insecte, muni d’ailes, parcourt l’air, et va déposer ses œufs dans la peau du bœuf et d’autres animaux, où ils doivent se développer.

[1 086] Une foule d’insectes ailés, les cousins, les moustiques, etc., qui peuvent se développer et vivre sans être attachés aux flancs des animaux, les recherchent avidement pour sucer leur sang. Mais ce ne sont point de vrais parasites ; ce sont des ivrognes qui boivent le sang conâme d’autres, tels que les guêpes, boivent le jus de la vigne ou des fruits.

PAHAS1TES.

[168c] L’histoire du parasitisme animal est encore à faire. Raspail en a le premier compris toute l’importance. Les animaux, ainsi que l’homme, sont sans cesse exposés à être la proie d’un grand nombre de ces especes.

Aux environs de Neurbourg (Prusse rhénane), il y a une vingtaine d’années, un chasseur ayant tué un renard, se mit aussitôt en devoir de l’écorcher. Dès qu’il eut ouvert la peau, qui était intacte, il fut fort étonné de voir que le corps de l’animal était traversé en tous sens par des milliers de vers minces comme un fil, longs de quatre à cinq centimètres, qui se mouvaient avec rapidité. Leur tégument extérieur était très-résistant; leur extrémité, très-pointue, était assez dure pour piquer la peau de l’homme comme une épingle.

Ce fait présente ceci de singulier que le renard, quoique assez maigre, ne paraissait pas avoir souffert beaucoup de la présence de ces innombrables parasites. Au moment où il fut tué , il accourait allègrement de fort join vers le buisson où se reposait le chasseur.

[168d] Les papillons, les coléoptères, etc., ont aussi leurs parasites. Mais ces parasites des insectes rendent parfois de grands services à nos cultures.

C’est ainsi que la multiplication d’une sorte de petit cousin jaune (la cécidomye du froment ) qui dépose ses larves dans les grains de blé qu elles dévorent sur pied, est restreinte par l'inoslema j nmctUjer . A peu près de la grandeur de la cécidomye, mais noir, il porte une tarière plus longue que son corps, terminée en fer de lance. A

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l’aide de cet instrument, il dépose ses œuls dans les enveloppes du blé où les cécidomyes ont placé les leurs. Et les larves du punctiger dévorant celles de la cécidomye, le blé se trouve préservé.

[1 68e] On a vu que certains êtres dont la nature végétale est d’ailleurs douteuse selon nous, sont parfois parasites des animaux [1606]. Et l’on» voit ici que beaucoup d’insectes sont parasites des végétaux.

De meme qu'un insecte parasite détermine chez certains acéphales la production des perles [165i], les parasites déterminent souvent, par leur présence sur les végétaux, des productions diverses dont plusieurs sont très-utiles.

La noix de galle , entre autres, que l’on trouve sur les feuilles des chênes, est l’effet de la présence d’une larve parasite.

La piqûre faite par le cijnips, pour déposer ses oeufs dans le parenchyme de la feuille, détermine une sécrétion qui foi me celle excroissance où la larve puise ensuite sa nourriture.

Or, la noix de galle fournit en abondance, à l’aide d’une préparation très-simple, un acide organique ternaire [158r], le tannin , très-employé dans les laboratoires de chimie, employé également en pharmacie, et qui sert à la fabrication de l'encre.

Mais il parait résulter d'observations cl d’expériences récentes que la truffe est également due à l’action d’un parasite sur certains chênes.

Les naturalistes étaient en doute sur la nature de cette

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production adorée des gourmands, et que l’on recueille à aide des cochons, qui l'adorent également, et indiquent sa présence en fouillant la terre avec leur grouin.

Les truffes ne se trouvent que dans certaines terres calcaires au pied des chênes verts et des chênes blancs. On avait remarqué que dans les bois où se rencontrent les truffes on observait toujours certaines petites mouches nommées tipules , dont il existe plusieurs espèces.

On est arrivé à conclure que les tipules, pénétran dans le sol, piquent les fibrilles de ces chênes pour y déposer leurs œufs, et que cette piqûre détermine la formation de la truffe, comme la piqûre d’un autre insecte détermine la formation de la noix de galle.

Au reste, lorsque les noix de galle sont abondantes sur les chênes trufliers, on est assuré d’une mauvaise récolte de truffes ; ce qui confirme la nouvelle théorie, car il est naturel que l’arbre étant épuisé par la formation des noix de galle sur les feuilles, ne puisse en même temps fournir abondamment, par ses fibrilles, la sécrétion qui donné la truffe.

[169) Nous ne dirons rien des classifications animales. Plusieurs coupes de ces classifications nous paraissent bien étonnantes. Par exemple, nous pensons qu’il faut être un savant très-savant pour croire d’une façon sin- V. lu

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cèrc et naturelle que leurs pachydermes , contenant le rhinocéros, le tapir, le sanglier, le daman, l’éléphant et l’hippopotame, et aussi le cheval avec les autres solipèdes, forment un ensemble distinct, une unité supportable pour le sens commun des ignorants et de tout le monde. Il faut l’avoir appris autrefois comme l’A, B, C, dans les ouvrages élémentaires*; il faut l’avoir relu dans les traités généraux quand oh était étudiant; il faut l’avoir su aux examens, soutenu dans sa thèse de docteur et professé longtemps, et écrit comme axiome dans ses petites et grandes productions, avec opinance du bonnet des confrères ; il faut enfin l’avoir pratiqué : avoir rangé toutes ces bêtes-là, empaillées les unes à côté des autres, dans de grandes salles, pour croire qu’elies se ressemblent beaucoup à cause de leurs peau épaisse ‘.

Nous aimerions du moins voir ranger en face un ordre des peaux fines , cela pourrait contenir bien des formes et des plumages très-inattendus du public.

Cependant après nous être demandé si les espèces végétales vivantes n’étaient que les termes successifs d’une série unique, nous avons trouvé, sans en déterminer le nombre, qu’à travers une foule de plantes revêtues de caractères très - mélangés, elles semblent former plusieurs séries ascendantes distinctes, et que, entre ces séries distinctes, il existe un grand nombre d’ambigus , c’est-à-dife d’espèces intermédiaires.

1 Du grec Ttiyy ; , épais, et peau Notez, d'ailleurs, que le

cheval u’a pas du tout la peau très-épaisse.

Di

A l’égard de la Faune 1 , nous nous poserons ici la question parallèle : Les espèces animales vivantes forment-elles une série unique ?

Non, évidemment.

Sans chercher à en déterminer le nombre, on voit clairement qu’il existe plusieurs séries animales, plus distinctes certes que les séries végétales, et qui sont formées chacune des développements successifs de types différents. Et l’on voit aussi, comme chez les végétaux, que certaines espèces empruntent des caractères de séries distinctes.

Depuis une trentaine d’années, par suite des découvertes des naturalistes, le nombre de ces espèces ambibiguës a tellement augmenté, que beaucoup d’esprits vont même jusqu’à douter de l’existence des séries distinctes. Cette réaction est exagérée, et elle est produite par l’impossibilité de concilier l’hypothèse de ta fixité des espèces avec les faits aujourd’hui connus.

Mais nous montrerons que l’existence des ambigus, incompatible avec l’hypothèse susdite, ne l’est nullement avec l’existence des séries distinctes; qu’elle est, au contraire, une conséquence du développement sériel des types.

[16l)a] Nous avons bien souvent employé ces expressions : genre , espèce. Et voici que nous faisons allusion à

* La population animale d’un pays, d'une zone de la terre, se nomme la faune de ce pays, de cette zone. La Faune, sans qualification, signifie la population animale de tout le globe [ 162 e].

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l’opinion professée par beaucoup de haluraiistes, que

l'espèce est chose fixe.

Nous ne saurions donc poursuivre ces études avec le degré de clarté nécessaire, sans chercher à reconnaître exactement quelle signification on attache à ces expressions..

Quand nous voyons, 1'urrà côté de l’autre, deux végétaux ou deux animaux très-différents, comme un chou et un pommier, un cheval et un chien, nous disons sans hésiter qu’ils ne sont pas de la même espèce. Et quand nous voyons ensemble deux hortensias roses, deux chiens caniches blancs, nous disons sans hésiter qu’ils sont de la même espèce.

L’idée d’espèce est donc une idée de similitude.

Mais de quel degré est cette similitude? Faudra t-il, pour que nous reconnaissions une parité d espèce, que deux individus soient entièrement semblables de tous points comme les deux caniches blancs? Un king’s-charles et un chien de berger sont-ils de la même espèce? Un chien de berger est-il de la même espèce qu’un loup, auquel il ressemble plus, à coup sûr, qu’au king’s-charles?

« On a appelé espèce toute collection d’individus sem- « blables qui furent produits par d’autres individus pa- « reils à eux. » Lamarck.

« L’espèce est la réunion des individus descendus l’un « de l’autre ou de parents communs, et de ceux qui leur «ressemblent autant qu’ils se ressemblent entre eux. »

Cuvier.

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Ces définitions, qui satisfont les naturalistes, — preuve qu’en général ils ne se piquent pas de la même rigueur que les mathématiciens, — supposent que tous les individus d’une même espèce se ressemblent, chose facile à croire et contredite cependant par l'espèce chien, où une foule d’individus se ressemblent très-peu ; mais elles ne définissent pas le degré de ressemblance qui doit faire ranger deux individus d'origine inconnue dans une même espèce, et ce degré de ressemblance, sur lequel on ne s' accorde pas, est cependant la chose essentielle. Car enfin, quand nous voyons enchaînés l’un près de l’autre deux animaux dont l'origine nous est inconnue, un chien de berger, fauve et un loup fauve, nous ne savons pas s’ils descendent de parents communs: nous voyons seulement qu'ils ont une ressemblance extrême, et nous pourrions même voir enchaîné à côté d’eux un animal sorti de la ^même mère que le chien de berger, mais issu d’un bouledogue ou d’un carlin, et différent de son frère beaucoup plus que son frère n’est.dift’érent du loup.

L’appréciation du degré de ressemblance qui doit faire ranger deux individus dans une même espèce est, en réalité, abandonnée au tact et au caprice des naturalistes.

11 serait parfaitement inutile au lecteur de connaître leurs diversités d’avis à ce sujet. Pour montrer combien l’idée d’espèce est incertaine, il nous suffira de dire que plusieurs naturalistes ont soutenu que le loup était le type originaire de tous les chiens, dogues, caniches, king’s-charles, etc., etc.

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Remarquons bien que n'imporle quelle définition on donne de l 'espèce, cette unité supposée n’a pas une valeur égale entre toutes les espèces, c’est-à-dire que les différences d’une espèce à l’autre dans un même genre ne sont pas, à beaucoup près, toujours égales. Le chien de berger et le loup, par exemple, se ressemblent beaucoup plus entre eux qu’ils ne se ressemblent avec le chacal. Bien plus, le chien de berger ressemble au loup, espèce considérée comme différente par la plupart des naturalistes, beaucoup plus qu’il 11 a ressemble au king’s-charles, simple variété de l’espèce chien, selon ces mêmes naturalistes.

[ 169à] En définitive, l’idée d'espèce n’est pas une idée nette, tant s’en faut; c’est-à-dire que le degré de similitude qu’elle fait concevoir n’est pas défini et limité, par cette expression, d’une manière précise. L’idée de genre n’est pas mieux définie. L'histoire de la science nous # montre que certaines formes animales et végétales ont été tour à tour considérées comme des espèces, ou des genres, ou des sous-genres, autre division bâtarde impossible à définir.

L 'espèce étant l’unité fondamentale des classifications animales comme des classifications végétales, on comprend que toutes les incertitudes qu’entraîne le manque de précision et d’égalité uniforme de cette idée dans la théorie des classifications botaniques, doivent se. représenter dans la théorie des classifications zoologiques.

Concluons donc que les classifications n’ont, à aucun

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ÔSI

point de vue, ce caractère de rigueur sans lequel nul procédé, quelque ingénieux qu’il soit, ne peut mériter d’être appelé scientifique. ' <

Quant à la prétendue fixité de l'espèce , nous avouons no pas comprendre facilement qu’on puisse la soutenir, car l’observation scientifique, qui, sur ce sujet, ne date que d'un demi-siècle, la nie plutôt qu’elle ne la prouve ; et au point de vue de la logique, comment peut-on affirmer, d’une unité tellement vague et inégale qu’il est impossible de la définir nettement et d’accord à un même moment de la durée, que cette unité maintient sa fixité à travers les siècles?....

Pour nous, cette expression espèce a signifié provisoirement jusqu’ici, dans cet ouvrage, la collection actuelle, à un moment donné, des individus* dont les ressemblances sont telles que tout le monde y reconnaîtrait la similitude requise.

[169c] Sortant donc de l'impasse des genres et des espèces pour nous rattacher fermement à l’idée de série, nous retrouvons à l'égard des groupes définis de formes animales qui sont à nos yeux des termes successifs du développement des divers types, toutes les singularités que nous avons trouvées entre les groupes définis de formes végétales. Certains groupes qui au point de vue de la série ne représentent qu'un même terme de développement, contiennent un nombre immense de formes très-voisines, tels que le groupe chien, loup, renard, chacal, etc., tandis que d’autres termes des séries de ver-

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tébrés ne contiennent qu’un petit nombre de formes voisinas, tel que le groupe chameau.

Que signifient ces irrégularités de la série? comment se sont-elles produites?

Sont-elles le résultat d’un plan systématique de création? ne sont-elles que le résultat d’un ensemble de causes ?

Telle est la belle et vaste question qui se pose nécessairement à l’esprit humain relativement aux séries vivantes et à leur forme.

[169d] Mais il faut prendre garde que la notion de série ne conduise à de nouvelles erreurs.

La nature produit tout par séries... disertt les uns.

Les .procédés qu’emploient la nature... disent les autres.

11 semble résulter de ces expressions que la nature est une personne, une intelligence douée de réflexion, ou du moins l'exécutrice des volontés d’une autre intelligence.

Selon nous, la nature est l'ensemble des réalités actuelles. Tout au plus, est-elle l’ensemble des réalités de tous les temps et des lois selon lesquelles ces réalités ont été, sont et seront.

Mais tout cela ne constitue ni une personne ni une intelligence douée de réflexion.

Il nC faut pas mettre d’un côté les œuvres de la nature et de l'autre la nature : la nature est une œuvre et non point une personne.

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Chassons toutes ces personnes, paganisme delà science; écartons tous ces agents d’affaires [ 18 ], et mettons-nous face à face avec l’affaire. Dcsli tuons tous ces directeurs des forces et marchons droit à la force.

Quand nous entendons un professeur s’écrier : La nature, dans son admirable prévoyance , a fait ceci, a fait cela... noijs ne pouvons retenir un sourire, et nous disons : En voilà encore un qui prend pour de l’esprit, pour un choix fait par sa nature, quelque conséquence nécessaire et inévitable de l’action des forces qu’il ne sait distinguer.

Oui, dans tous les cas où l’on bavarde de prévoyance admirable, *c’est parce que l'on ne sait pas démêler et reconnaître le caractère de nécessité , de conséquence inévitable qui ôte tout l’admirable d’une prétendue prévoyance qui n’existe pas. — Nécessité autrement grandiose et merveilleuse que le perpétuel tripotage de leur nature.

Nous ne laisserons pas ignorer plus longtemps au lecteur la conclusion à laquelle il sera conduit invinciblement par la suite de ces études.

La multitude des vivants, telle qu elle est, se présente à nous non comme l’exécution d’un plan suivi ration^ nellement, mais comme un résultat historique, c’est-àdire le résultat continuellement modifié d’une multitude de causes qui ont agi successivement, et où chaque accident, chaque irrégularité, représente l’action d’une cause.

Le plan — dans le sens que donnent ici à cette expres-

534 QU’EST-CE Ql’E LA VIE.

sion ceux qui l’emploient — le plan n’existe pas; ce n’est qu'une apparence. Les forces agissent nécessairement, aveuglément, et de leur concours résultent les êtres. Croire que la nature agit selon un plan sériel serait une erreur. La série est un résultat, et non une idée de la nature : elle est la nature elle-même.

Cependant l’esprit aperçoit avec la plus .grande évidence que si les forces de l’univers agissent continuellement sur le globe de la même manière pour modifier les organismes, leur œuvre devrait constituer une série complète et parfaitement graduée.

Comment donc se fait-il que les œuvres que nous voyons ne constituent qu’un assemblage de -tronçons de séries très-inégales et bouleversées, où l’on a peine à reconnaître les jalons de séries exactes, quoique, vues, d’ensemble, la végétation et l’animalité montrent dans plusieurs directions un ordre sériaire croissant.

Nous verrons ailleurs comment se sont produites ces irrégularités des séries.

jl70] Notre but est de rechercher ici, d’après les faits que nous connaissons, quelle idée nous devons nous faire de la vie.

Pour la plupart des savants, la vie est une force fon-

damentale, originaire et spéciale, connue l’attraction [21] et comme la cause inconnue [22] des phénomènes caloriques, lumineux, magnétiques, électriques et chimiques. 11 y aurait donc ainsi dans l’univers trois forces . générales ou causes premières. Selon cette théorie, les phénomènes si variés de la physiologie végétale et animale seraient les effets de cette force vitale primitive; de sorte que, la cause cessant, tous les effets devraient cesser à la fois. • *

Dès l’origine de mes études, un fait saisissant m’a montré la fausseté de cette doctrine.

Je débutais dans l’anatomie. On avait apporté à l’amphithéâtre le corps d'un charpentier tombé d’un échafaudage et conduit à l’hôpital; il avait succombé en peu d’beures. C’était un homme d’environ trente ans, d’une forte constitution, avec d’épais cheveux noirs. 11 paraissait avoir été récemment rasé ; son menton avait ce ton bleuâtre fréquent chez les méridionaux. Au milieu de plusieurs sujets 1 hideux, grimaçants, et déjà décomposés,^ mort était majestueux et superbe; je l’avais contemplé longtemps. On me dit qu’il était réservé pour des démonstrations opératoires, dans un concours, je crois.

Une semaine s’écoula sans que je revisse le charpentier. Arrivé un matin de bonne heure, dans un cabinet de dissection , je l’aperçus , et je m’avançai jusqu’à la table sur laquelle il était étendu.

* Le langage «les écoles d'anatomie appelle ainsi les cadavres destinés aux éludes. * •

, Certes, peu d’événements ont laissé dans ma pensée, d’aussi profondes traces que la vue do ce cadavre, alors.

Sa barbe, épaisse et noire, avait poussé démesurément...

L’idée horrible qu’il avait vécu enfermé nu et sans secours dans le caveau de l’école, depuis le jour où on l’y avait porté, et qu’il y était mort enfin d’abandon et de froid, me vint d’abord. Cependant, un seul regard jeté sur le cadavre révélait un état de décomposition qui attestait que la mort remontait sans' aucun doute au moins à

huit jours.

Mais alors, comment la barbe avait-elle pu pousser?

J’allai à la recherche d’un autre élève matinal que j’entendais dans une salle voisine; je lui fis part de cette observation qui me paraissait étrange, fantastique.

Mon camarade, qui passait pour un garçon très-fort, sourit, et me dit que c’était tout simple, que cela se voyait chez tous les cada vres, que la barbe, les cheveux et les ongles continuent à croire longtemps après la mort.

— Mais, repris-je, comment explique-t-on une chose si extraordinaire... puisque l’homme est mort?...

— D’abord, dit-il, ça n’est pas du tout extraordinaire, puisque je vous dis que cela arrive chez tous les cadavres.

Et ensuite, que voulez-vous?... C’est la nature qui fait cela. Du reste, ça n’a aucune importance en médecine.

Que les cheveux poussent ou ne poussent pas, par une

cause ou par une autre, qu’est-ce que cela nous .fait quand le malade est mort?

. Je fouillai les livres sur ce point; il m’en dirent à peu près autant que mon caiîiarade. Quant à moi, j’osai conclure autrement que lui et ses auteurs : je conclus qu’a- * près la mort de l'homme l'appareil pileux vit encore , et que, par conséquent, les savants se trompaient sur la nature de la vie. Mais il a fallu vingt ans d'études pour justifier à mes propres yeux la théorie rationnelle dont je vais tracer ici le sommaire.

[470a] On a vu [164g] quej’organe respiratoire, bien qu’en relation étroite avec les autres organes principaux, est doué d’une vie propre, et qu’après que le reste de l’être est mort, c’est-à-dire après que la vie générale a cessé, il peut fonctionner, vivre encore quelques instants.

On a vu [104e] que l’appareil circulatoire est également doué d’une vie propre et jusqu’à un certain point indépendant de la vie du reste de l’animal.

On a vu [if4p] que l’élément fondamental universel des animaux, comme des végétaux, c'est la cellule; que la cellule apparaît nettement dans les os, les nerfs, la lymphe, le sang, les muscles; que dans ses trois derniers systèmes de l'organisme on peut suivre l’apparition, le développement et la disparition des éléments cellulaires : globules et fibrilles ‘.

* On n réussi récemment à séparer les fibrilles microscopiques îles muscles, de manière à en eompler le nombre exact. Un même muscle a donné, chez, une jeune grenouille, 1,053 (ibrilles; et, chez une gie-

0n a vu que chacunç de ces sortes de cellules a <Jes propriétés spéciales (absorption d’oxygène par les globules, contraction des fibrilles, etc.); que chez elles, ces propriétés sont indépendantes ide la vie du reste de l’animal, puisqu’elles se manifestent chez elles après la mort de l’animal, après qu’elles ont été séparées do l’animal [164/] [164m].

. [170ù] De ce qui précède nous concluons qu’un animal complet, tel que* le cheval, est formé de plusieurs systèmes Vivants définis, distincts, c’est-à-dire dont la vie est indépendante jusqu’à un certain point; et que chacun de ces systèmes vivants, ou organes, est composé luHtnême d’un nombre immense de petits êtres cellulaires doués d’une vie tellement individuelle, qu’ils peuvent varier énormément de nombre, comme les globules du sang et les fibrilles des muscles, sans que l’être total, le cheval, par exemple, ait cessé de vivre. — Absolument comme une cité où le nombre des habitants peut varier d’un jour à l’autre.

A moins de circonstances spéciales, ces systèmes distincts meurent successivement, et le système organique pileux survit à tous les autres; il continue à fonctionner après tous les autres : il meurt le dernier.

[170c] Bien loin que ce soit une force particulière, la

vie, qui cause les phénomènes divers dont un animaî

nouille iululte, 5,711 fibrilles. D'autres expériences ont montré que, lorsque l’animal maigrit, une partie des fibrilles disparaissent.

complet est le théâtre, ce sont ces phénomènes variés qui, par leur ensemble, forment la vie de l’animal.

Ainsi la vie, considérée dans l’animal complet, nous apparaît comme un effet et non comme une cause; c’est à-dire que sa vie totale, ce qu’en physiologie 011 entend par vie générale est la résultante de la vie individuelle de tous ces millions de petits êtres cellulaires vivants dont il est presque entièrement composé. — Absolument comme la puissance d’une cité est la résultante des forces, des richesses et de l’énergie de ses habitants.

Ainsi, pour nous rendre compte de la nature de la vie, — non plus de la vie 'générale d'un animal complet, qui n’est évidemment qu’un résultat complexe, mais de la vie prise en soi et à son origine, — c’est à la cellule vivante élémentaire, de l’ordre des globules du sang et des fibrilles musculaires, que nous devons remonter.

Ainsi, comme nous le disions au commencement de ce livre [15/], c est dans la cellule vivante élémentaire qu’est contenu le mystère de la vie.

[171] Nous l’avons déjà dit à plusieurs reprises, aucun des sujets de ce livre n’a dû être traité au point de vue de

ce qu’ils offrentde curieux ou d’amusant, et dans ce court chapitre de comparaisons entre les végétaux et les animaux, on ne trouvera que ce qui tend au but général de l’ouvrage.

Comme fait dominant, tons les physiologistes remarquent d’abord que les corps des êtres vivants, composés essentiellement de parties molles, contiennent en outre des liquides et des gaz ; et les êtres vivants lçs plus élevés en organisation contenant en outre des partiès plus ou moins solides, et même des parties trcs-dures, on voit que, chez eux, la matière se présente à la fois à beaucoup d’états divers, chose cjui ne s'observe qu’en eux.

Dans les deux classes d’êtres, un grand nombre parmi les moins parfaits sont privés de parties dures ; mais aucun n’est privé des parties molles et réduit à des parties dures.

En définitive, c’est à l’existence des parties molles, imprégnées de liquides et contenant des gaz, qu’est liée la vie.

Dans nos climats, l’époque où la vie sommeille chez les végétaux est celle où ils ne présentent presque plus de parties molles; au contraire, l’époque de leur activité vitale coïncide avec la saison où ils présentent une grande masse départies molles.

[171«] De part et d’aulre, l’existence des parties dures constitue une condition de la résistance des cires aux causes de destruction.

ANALOGIES ET DIFI ÉRENCES. 341

C’est ainsi que l’accumulation du ligneux [\ 58r] dans le tronc, les brandies et les racines de l’arbre, lui donne la stabilité nécessaire pour résister aux vents, aux torrents et à une multitude de causes destructrices qui broient les plantes inférieures réduites à des parties molles.

C’est ainsi que l’accumulation des sels calcaires dans le composé quaternaire qui forme le test des coquillages et des crustacés, ainsi que les composés solides particuliers qui forment les enveloppes des insectes, établissent pour eux une protection efficace contre beaucoup de causes destructrices

En outre, chez les animaux, les parties dures donnent une grande puissance aux mouvements de locomotion et une grande énergie à l’action extérieure.

11 est vrai que le test des coquilles univalves est réduit d’ordinaire à des fonctions protectrices; mais, aussitôt que l’enveloppe solide s’organise davantage, ne fût-elle composée que de deux parties articulées, comme chez lhuîtrc, elle devient à la fois protectrice et locomotrice [165iJ.

Enfin, lorsque le système solide s’organise plus encore, comme chez les poissons, et à plus forte raison les reptiles, les oiseaux, etc., il devient à la fois-instrument de résistance aux causes destructrices, organe locomoteur et moyen -d’action puissante sur les choses et les êtres.

Parmi les animaux réduits à des parties molles, beau-

3i‘2 ANALOGIES ET DIFFÉRENCES.

coup sont doués de fonctions plus nombreuses que certains testacés univalves, et surtout bivalves ; mais leur résistance à l’égard des causes destructrices est diminuée en proportion de ce qu’ils ont de plus comme facultés de mouvement ou d’action sur le monde extérieur.

[1 71&] Dans les deux classes d’êtres, on trouve le même élément anatomique fondamental : la cellule. De part et d’autre, on trouve la cellule sous deux formes : ^vésiculaire, comme dans beaucoup d’organes des végétaux supérieurs, les globules du sang, les cellules des os, etc. ; 2° tubulaire, comme dans les fibres des végétaux, les fibrilles des muscles, les tubes des nerfs.

Certains premiers termes des séries végétales montrent ces deux formes séparées, ou plus particulièrement reproduites par certaines espèces : la vésicule chez les bissus, le tube chez la conferve ; mais dès que l’organisme s’élève, les deux éléments, vésicule et tube, se combinent.

Non seulement les deux classes d’êtres offrent le même élément anatomique fondamental, mais plusieurs fonctions s’accomplissent chez, les uns et chez les autres par des organes très-similaires.

Ainsi, chez beaucoup d’animaux branchies, tels que fig. 57 et fig. 76, les organes respiratoires se présentent sous forme d’appendices extérieurs , comme les feuilles des végétaux ; et, chez les animaux les plus élémentaires, la respiration s’accomplit comme chez les végétaux les plus élémentaires par tout le tégument extérieur.

D’ailleurs, entre les végétaux et les animaux, nous retrouverons des analogies beaucoup plus complètes ■ quand nous étudierons la transmission de l'être.

f l 71c] L’étude de la nutrition nous a montré la plante absorbant l’acide carbonique, l’ammoniaque, l’eau, et probablement aussi une certaine quantité d’azote.

Car il résulte des expériences deM. Boussingault que, dans plusieurs- cas, les plantes recueillies sur une étendue donnée de terrain contenaient une quantité d'azote trèssupérieure à celle qui avait pu leur être fournie par les fumiers. Faut-il croire que tout cet excédant était emprunté aux imperceptibles combinaisons nitreuses et ammoniacales de la terre et de l’air? Ne faut-il pas croire plutôt qu’une certaine quantité d’azote de l’air peut être absorbé directement dans les organes respiratoires des plantes, comme l’oxygène de l’air est absorbé directement dans les organes respiratoire's des animaux?

De cette manière serait complétée l’inversion d’échange de substance atmosphérique dans les deux classes d’êtres :

La plante absorbant dans l’atmosphère de l’acide carbonique, de l’ammoniaque, de l’eau, de l’azote, et lui restituant deT oxygène;

L’animal exhalant dans l’atroosphère de Décide carbonique, de l'ammoniaque, de l’eau, de l’azote, et lui empruntant de l’oxygène;

Quoi qu'il en soit, et sauf l’exception obscure relative à l’azote, les aliments de la plante ne sont pas des corps

sjmples. Ces aliments sont des composés binaires que la plante combine et transforme en. composés organiques ternaires et quaternaires.

Quant à l’animal, il absorbe l’oxygène, l’eau, et emprunte une grande partie de ses aliments aux composés ternaires et quaternaires préparés dans l'organisme végétal ou animal.

On a coutume de dire que la plante emprunte exclusivement ses aliments aux substances inorganiques.

Cependant, on ne peut restreindre la qualité de compose organique aux substances qui ne se forment que dans l’organisme ; car il faudrait excepter de la classification des composés organiques un très-grand nombre de produits de l’organisme qui peuvent être formés de toutes pièces [158r].

Appelera-t-on ainsi, sans exception, tous les composés qui sont formés par les organismes?

Alors, l’acide carbonique, l’ammoniaque et l’eau figureront à ce titre parmi les produits organiques, et on devra dire que la plante, comme l’animal, se nourrit de produits organiques.

En résumé, nous sortirons encore ici des classifications et des casiers; nous dirons : La plante s’e nourrit de composés binaires et, peut-être, aussi d’une substance simple ; l'animal se nourrit d’une substance simple, d’un composé binaire et de composés ternaires et quaternaires.

f 1 7 1 rf] 11 y a donc chez les vivants un échange de matière entre eux et le monde extérieur.

Ce phénomène général de l’échange présente, dans les deux classes d’êtres, beaucoup de gradations. Et il pré- . sente une grande différence d’intensité quand on le compare chez un végétal et un animal des plus parfaits, chacun dans sa classe.

Chez le végétal, l’échange est incomplet. L’être absorbe une masse de matière plus grande que celle qu'il restitue.

Chez l’animal, l’échange est complet. L’être restitue une masse de matière égale à celle qu’il absorbe. , *

Et cette différence dans l'intensité du phénomène est d’autant plus remarquable qu’à égalité de poids, un animal, en un temps donné, absorbe une masse de matière incomparablement plus grande que la masse absorbée par un végétal.

L’excédant de matière absorbée sur la matière restituée constitue chez le végétal un emmagasinement continuel qui le fait croître : de même qu'un pareil excédant fait croître le jeune animal , c’est-à-dire l'animal encore incomplet, en ce sens qu’il n’est pas parvenu à son développement final.

Si maintenant nous cherchons ce que deviennent, de part et d’autre, les substances absorbées par l’animal et le végétal complets, nous voyons que, sauf probablement pour les os, aucune des molécules qui composent l’animal à un moment doiqié ne demeure à perpétuité en lui. Chacune d'elles, après un séjour plus ou moins long dans les organes, est expulsée lorsque son fonctionnement

vital est épuisé,

Tandis que, chez le végélal, une très-grande partie des molécules qui ont servi à la vie reste à jamais fixée dans les organes après que leur rôle vital est terminé. Ce sont ces molécules à jamais fixées qui constituent le ligneux, le bois du végétal.

Le phénomène d’échange se produit donc dans toute ou presque toute la masse de l’animal, tandis qu'il ne se produit que dans une partie de la masse du végétal.

fl 71e] 11 en résulte que le végétal des espèces les plus parfaites s’accroît indéfiniment jusqu'à un certain point, longtemps après qu’il est en état de reproduire son espèce; de sorte que, entre deux végétaux de même espèce en état de'se reproduire, il existe souvent des différences de dimensions très-grandes, tandis que l’animal des espèces les plus parfaites cessant de s’accroître après un temps déterminé pour chaque espèce, et qui coïncide sensiblement avec l'époque où il devient apte à se reproduire, il y a beaucoup moins de différence de taille entre tous les animaux d’une même espèce parvenus à l’âge de reproduction, qu'entre tous les végétaux d’une même espèce parvenus à l'àge de reproduction.

Et si nous considérons les séries inférieures de l’animalité, ou les rangs inférieurs des séries supérieures, nous voyons qu’un grand nombre d’espèces, coquillages, crustacés, poissons, reptiles, emmagasinent, comme le végétal, plus qu’elles ne restituent, et que, ainsi que le végétal, elles continuent de croître bien longtemps après qu’elles ont atteint l’àge de reproduction.

Ainsi, chez les vivants inférieurs, l’accroissement des formes présente une indéfinité qui rappelle ce qui se passe chez les minéraux [15üô].

[171 f] A bien dire, d’ailleurs, les rameaux du végétal très-parfait, tel que le chêne, sont chacun autant d’individus entre lesquels les rameaux plus âgés jouent le v même rôle, quant aux rameaux moins âgés qu’ils portent, que joue la racine relativement à la tige de première année ; de sorte que l’arbre dicolylé est une collection d'individus semblables, tandis que l’animal

supérieur est une collection de systèmes différents , et que, dans son ensemble, il ne peut être considéré que comme l’analogue d’un seul rameau ou tige, qui, pai> venu à son complet développement, cesse d’acquérir de nouvelles parties.

De là résulte que non-seulement l’indépendance de vi-» talité des organes différents, que nous avons reconnue chez l’animal supérieur, existe aussi chez le végétal, car on peut couper les feuilles d’un rameau sans qu’il cesse de vivre, et les feuilles elles-mêmes, séparées du rameau, continuent pendant un certain temps à élaborer les gaz, c’est-à-dire à vivre; mais il existe entre les rameaux de l’arbre une indépendance de vitalité qui n’existe pas entre les diverses parties du corps de l’animal. Une jambe coupée à un cheval ne saurait vivre, tandis que les rameaux coupés peuvent vivre, si on les place dans des conditions convenables pour qu’ils puissent pousser des racines.

Cependant cette différence n’existe pas dans certains rangs inférieurs de l’animalité. Les lombrics , par exemple, étant coupés en morceaux, ne tardent pas à sc compléter, c’est-à-dire à se refaire les parties qui leur manquent, parce que, en effet, ces êtres, composés d’anneaux semblables, portent en chaque anneau séparé l’ensemble d’organes qui suffit à leur développement, de même que chaque rameau porte en lui l'ensemble d’organes qui suffit à son développement, tandis qu’une jambe de cheval ne porte pas en elle tout l’ensemble d’organes nécessaires à sa vie.

Dans beaucoup d espèces végétales, si l’on arrache un bourgeon, un autre bourgeon ne tarde pas à se développer. De même, les crustacés, les araignées reproduisent leurs pattes arrachées; de même, les serpents à crochets venimeux reproduisent ces crochets lorsqu’ils les ont perdus. Les sauriens ne vont pas jusqu’à se refaire des pattes s’ils les perdent; mais ils reproduisent leur queue quand elle se brise, comme il arrive fréquemment chez les lézards.

Celle facile rupture est due, dit Cuvier, « à ce qu’une « grande partie des vertèbres caudales des lézards sont « divisées verticalement dans leur milieu en deux por- « tions qui se séparent plus aisément, même de beau- « coup, que ne feraient deux vertèbres à l’endroit de « leur articulation, par la raison que cette articulation « est compliquée et raffermie par des ligaments, tandis « que la solution de continuité dont nous parlons n'est

« retenue que par le périoste et les tendons envirou- « liants. » Il dit encore ailleurs : « Le morceau de queue « qui repousse n’a jamais de vertèbres, et son axe n’est « soutenu que par une longue verge cartilagineuse. » Cette reproduction d'organes se retrouve même jusqu a l’extrémitc de la série des vertébrés ; dans l’espèce humaine, il arrive parfois qu'une dent étant arrachée dans le jeune âge, ne tarde pas à sê reproduire.

Cependant l’analogie du. bourgeon avec la patte du k crustacé et la dent du vertébré n’est pas très-fidèle* le bourgeon étant un individu, tandis que la patte cl la dent nffsont que des organes.

Mais si l’on considère la reproduction de la patte et de la dent comme un rétablissement de la forme de l’animal, on trouve une analogie très-certaine chez les minéraux. Lorsque les arêtes ou les angles d’un cristal ont été un peu altérés par accident ou à dessein, si l’on plonge le cristal ainsi endommagé dans une dissolution convenable de la substance dont il est formé, ce cristal ne tarde pas à rétablir la régularité de scs arêtes et de ses angles.

Enfin, le développement des zoophytes à polypiers [165c]' désignés sous le nom générique de coraux , offre avec le développement des grands végétaux dicotylés une analogie qui avait frappé l’imagination des anciens.

Un premier zooplivtc, après s’être développé et s’être formé une enveloppe calcaire, avant donné naissance à un rayonnement d'animaux semblables à lui, qui tous

ont formé des enveloppes calcaires attachées à l’enveloppe de la mère, et cela indéfiniment, il résulte de cette agglomération une ramescence (fig. 58) dont l’ensemble rappelle beaucoup la forme d’un arbre.

Ces animaux, comme les plantes, absorbent beaucoup plus de substance qu’ils n’en restituent au milieu ambiant. Le calcaire accumulé par eux reste fixé dans les rameaux de lagglomëratiôn des individus après que ces individus ont péri, de même que le résultat de l’élaboration végétale reste fixé sous forme de ligneux dans les cellules du tronc et des rameaux après que la vitalité s’v est arrêtée et s’est portée vers la périphérie 1 tic l’arbre.

De sorte que chez les coraux les parties dures sont, comme chez le végétal, un résultat de la vitalité passée, d’où la vie se dégage et fuit vers les conditions qui lui sont nécessaires ; un développement achevé qui sert de base à un développement nouveau, une forme dure et fixée sur laquelle s’entent des parties molles, des formes mobiles nouvelles. Il est visible d’ailleurs que celte

' Périphérie, en géométrie, signilie étroitement le contour d’une surace, la surface d'un solide.

En physiologie [v. la note §158«], celte jex pression a un sens plus élastique; elle signilie toujours les parties les plus extérieures d’un être vivant, mais non point réduites à une ligne ou une surface. Ainsi on, dira :

Im peau, les houppes nerveuses, les poils, occupent la périphérie du corps de l'animal...

Us feuilles sont beaucoup plus nombreuses à la périphérie de l'arbre aérien qa ailleurs,,. , ...

analogie de l’ensemble est loin d’être complète dans le détail.

[171//] En résumé, les différences de forme extérieure, de fonctions et de facultés, sont beaucoup plus grandes entre les divers types animaux qu’entre les divers types végétaux; et le nombre des types animaux, sans qu’il nous soit possible de le préciser, est évidemment plus grand que le nombre des types végétaux, que nous ne saurions d’ailleurs préciser non plus.

[1 71/i] On sait que dans les graines la vie sommeille : dans les œufs on observe un sommeil analogue.

*De même qu’un ensemble de conditions de chaleur, d’aération, etc., fait cesser ce sommeil de l’ètre ( germination ) dans les graines et détermine le développement de l’embryon végétal, de même un ensemble de conditions de chaleur, d’aération, etc. ( incubation ), détermine dans les œufs le développement de l'embryon animal.

Et de même qu’en général on peut à volonté faire germer immédiatement des graines ou reculer leur développement jusqu’à un certain point, on peut jusqu’à un certain point hâter ou retarder l’éclosion des œufs.

Et ainsi que beaucoup d’animaux passent d’abord par un état de larve, ainsi certains végétaux passent d’abord par un état inférieur analogue [159à].

[1 71»] La science est peu avancée en ce qui concerne l’influence comparée des forces générales, pesanteur, chaleur, etc., sur les êtres vivants.

Nous savons cependant que l’action complexe de la lumière sur les végétaux est d’abord une condition nécessaire de leur élaboration. Et quoique la lumière ne soit pas, à beaucoup près, si indispensable aux animaux, son action sur eux est très-sensible. La peau de l’homme, notamment, pâlit et atteste une énergie vitale bien moindre lorsqu’il est demeuré longtemps, un mois par exemple, dans une obscurité absolue. Et de même que les couleurs des fleurs et des fruits sont moins vives lorsqu’ils ont été privés de lumière , de même qu’une pèche rouge montrera une ligne blanchâtre correspondant à la direction d’une branche voisine qui interceptait la lumière, de même les couleurs des coquillages sont moins brillantes dans des conditions analogues. Tar exemple, si une coquille est attachée à une roche de telle manière qu’une partie de sa surface soit moins éclairée, cette partie sera plus pâle que le reste.

Et de même que l’action des divers rayons [65] sur les végétaux n’est pas égale [158/], de, même ces rayons colorés agissent inégalement sur certains animaux.

Des œufs d’une même mouche ayant été placés au même moment sous des cloches de verre colorées diversement, le développement des larves, après quelques jours, était fort différent. Les plus développées correspondaient au violet et au bleu , les moins développées étaient dans la cloche verte. L’ordre décroissant était violet , bleu , rouge, jaune, blanc , vert. Entre les larves de la cloche violette et celles de la cloche verte il y avait

ANALOGIESS ET DIFFÉRENCES. • 353

une différence de plus du triple quant à la grosseur et à la longueur.

L’action foudroyante de l'électricité sur les êtres vivants est bien connue : les commotions, les convulsions qu elle détermine chez les animaux ont été très-étudiées; mais quant à son influence sur les végétaux, !a science en est encore à l'expérience des physiciens ambulants qui font germer et lever du cresson alénois en une minute dans une tabatière. Abandonnée à une germination ordinaire, même dans des conditions favorables, cette graine exige un jour ou deux pour atteindre un tel développement.

Des expériences suivies sur les influences comparées de la chaleur, de la lumière, de l’électricité, et peut-être aussi du magnétisme, dans les deux classes d’êtres, sont un des nombreux sujets de recherches curieuses et fécondes qui s’offrent aux amateurs des sciences-

Presque tout cela peut s’étudier élégamment, dans un salon, avec de beaux vases sur une étagère. Et cc serait plus amusant à voir que ces indignes magotins si chers, et qui ne servent à rien qu’à exercer la maladresse des valets. .

[171j] Ainsi, il existe de grandes analogies entre les deux classes d’êtres.

Les différences, plus sensibles lorsque l'on examine des êtres plus parfaits dans chaque classe, deviennent moins grandes à mesure que l'on redescend les degrés de l’organisation ; car, soit que l’on examine l'œuf et la graine

d’où sortent les espèces d‘ individus , ou les êtres cellulaires d'où s'élèvent les séries d'espèces , les analogies ont une énergie de plus en plus saisissante.

[172] Vaste sujet, très-mal connu encore, sur lequel on ne s’entend guère faute d’en bien distinguer les termes, et dont nous ne prendrons que ce qui importe le plus.

Les êtres vv'ants sont modifiables. — Sur ce point, tout le monde est d’accord. Mais d’extrêmes divergences d’opinjfln se sont produites, quant au degré, au plus ou moins de modifications dont ils sont susceptibles.

Nous ne discuterons pas ces opinions si diverses, nous partirons de ce principe que dans les sciences d’observation tout fait bien constaté constitue un appui légitime de raisonnement. Et la conclusion de nos raisonnements sera confirmée par toutes les parties de l’ensemble scientifique dont ce livre est l’expression.

Ce sujet se divise d’abord en deux termes distincts : i° modifications de l'individu ; 2° modifications de l’espèce.

Considérées dans l’individu, les modifications ont

aussi deux termes : elles sont temporaires ou elles sont fixées.

Ainsi, par suite d une maladie, la peau d’un homme blanc devient jaune.

Ainsi, un hortensia rose planté dans de la terre de bruyère donne des fleurs bleuâtres.

Cependant, chez l’homme, la maladie cessant, l’état normal se rétablit; il redevient blanc. Et l' hortensia replacé dans la terre franche reprend ses fleurs roses. Ces modifications étaient temporaires.

Mais lorsqu’un homme, par un séjour de vingt ans dans un cachot trop bas, en sort courbé pour toujours, lorsqu’un chien a les oreilles coupées, ces modifications de leurs formes sont fixées.

Les causes qui peuvent, dans l’individu, déterminer des modifications de premier degré sont innombrables; on peut dire même que tous les êtres vivants sont constamment modifiés temporairement, car le développement et le décroissement de leur vitalité se traduisent à nos yeux par une suite de modification temporaires.

L’influence du milieu ambiant [39], que nous avons déjà rencontrée sur les formes cristallines (136p) est une cause puissante de modifications des êtres vivants. Exemples :

Beaucoup de végétaux, herbacés dans nos climats, deviennent ligneux sous les tropiques, et réciproquement;

Les feuilles de la renoncule aquatique, complètes hors

de l'eau, se réduisent, à leurs nervures lorsquellcs sont immergées;

Notre mouton d'Europe, transporté sous les tropiques, perd sa laine et se couvre de poil, etc., etc.

L’éducation, qui en ce sens comprend l'habitude imposée ou volontaire, est une autre cause de modifications extrêmement efticace. Exemples :

Les clowns, les acrobates, par suite des exercices qu'ils pratiquent dès l'enfance, présentent dans le système général de leurs articulations des moditications qui leur permettent des attitudes et des mouvements absolument impossibles aux autres hommes;

Les intestins, très-courts et étroits dans le chat nourri de chair, s’allongent et s’élargissent dans le chat nourri de pain et de lait.

En général, la modification chez l'individu apparaît comme un changement quelconque de forme, le plus souvent temporaire sous l’influence d'une cause, et qui, le plus souvent, cesse avec l’action de la cause, à moins qu’il ne s’agisse d’une mutilation.

Mais lorsque l'action de la cause a été prolongée longtemps, ou lorsqu’il s’agit d’une mutilation, la modification persiste après la cessation de la cause. Elle est fixée.

[1 72«] La modification subite ou manifestée par un individu dans le cours de sa vie ne constitue pas en lui ce qu'on appelle variété. L’individu modifié par une cause quelconque n’est pas une variété, il n’est qu'un accident , un cas particulier.

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