‹ La vieChapitre 90 sur 171 · DÛS LUIS · texte numérisé non relu

DÛS LUIS

Dans les livres le plus sérieusement 3cientiliques, on remercie à chaque instant le législateur d’avoir fait de si belles lois, si bienfaisantes, sans songer qu’il n'y a rien d’étonnant à ce que des lois édictées par un être souverainement intelligent, puissant et bon, selon la définition, soient encore meilleures que nos codes.

Et content d’avoir écrit sur le législateur un passage d’une éloquence douteuse, on va se promener par les rues sans songer qu’on peut avoir, à chaque instant, la tète cassée par une tuile ou une pierre en vertu de la belle loi de la pesanteur; — ce qui, du reste, j’en avertis le lecteur, ne saurait servir d’argument contre la bonté du législateur , pas plus que ce qui va suivre ne saurait servir d’argument contre l’existence du législateur.

[176a] Osons donc pénétrer au delà des phénomènes et de la force, et cherchons à nous faire une idée juste de la loi.

Quand nous voyons les forces agir d'une certaine manière, toujours identique, et produire un même phénomène, nous constatons la loi. Armés de cette loi, nous préparons les substances et les conditions , et nous soumettons les substances à l'action des forces en déclarant d’avance que le phénomène sera tel. Et, en effet, la force produit le phénomène, selon la loi.

Jusqu’à ce jour, beaucoup ont semblé croire que la force obéissait à la loi; de sorte que la loi se représente

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aux esprits obscurcis par les mots et les systèmes comme une jussion, un ordre toujours présent qui oblige la force à obéir. C’est absurde ; car alors il y aurait, à côté de la force, une autre force employée à la contraindre — ce qui ne serait qu’un embarras.

Kloignons-nous de cette plate conception, et cherchons à comprendre ce que c’est qu’une loi, en descendantjusqu’à un phénomène extrêmement simple, dont la loi est facile à saisir, et où le sens de ce que c’est qu’une loi peut être facilement reconnu.

Lorsqu’un point, un corps (un glohe d’ivoire, par exemple), est soumis à l’action d’une force agissant sur lui en ligne droite, il se meut en ligne droite.

Dans ce phénomène, l’effet (mouvement en ligne droite) est tellement lié à sa cause (la force en ligne droite), la loi se présente à nous avec un caractère de nécessité tellement évident , que l’esprit les prévoit de toute origine.

Si le point, le corps, est soumis à l’action de deux forces égales et contraires, c’est-à-dire agissant en sens opposé sur la même ligne droite, le corps ne se mouvra pas, il restera immobile.

Ici encore la loi du phénomène se présente à nous avec un caractère de nécessité évidente.

Si un corps A est mû à la fois par deux forces égales, l une agissant pour le pousser dans la direction A B, l’autre pour le pousser dans la direction A D, ou conçoit bien qu’il ne suivra ni l’une ni l’autre de ces di*

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rections. On démontre, en mécanique, qu’il suit une direction A C qui divise exactement en deux l’angle H A D. Et si l’on y réfléchit avec attention, on n’a p&s besoin de démonstration géométrique pour voir qu’en effet ce corps, poussé à la fois dans les deux directions A B, A D, devra se mouvoir dans une direction intermédiaire.

Et avec un effort d’intelligence et d'attention plus soutenu, on voit aussi que, puisque les deux forces sont égales, la direction suivie ne doit pas être inclinée plus d’un côté quede l’autre; par conséquent, elle doit ètreA D, exactement intermédiaire entre l’une et l’autre direction que suivrait le corps, si l’une ou l’autre force agissait seule sur le corps.

Ici la loi du phénomène est moins immédiatement vi- » sible, elle n’est plus évidente; mais, comme dans les cas précédents, dès que l’esprit l’a reconnue, elle ne nous présente pas autre chose qu’une’nécessité. Cela est ainsi parce qu’il est absolument impossible que cela soit autrement.

Si la force qui pousse le corps dans la direction A B (lig. 95) est double de celle qui ^

obéira plus à la force double qu’à r 'B- ! ' 3 -

la force simple, que par conséquent il sera mû dans une direction plus rapprochée de A B que de A D.

pousse le corps dans la direction A I), on conçoit facilement que le corps se mouvra encore dans une direction intermédiaire, nu’il

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On démontre, cil mécanique, qu’il se mouvra seion une ligne AC 1 .

Ici l’esprit a décidément besoin du secours des raisonnements rigoureux et des figures géométriques pour connaître, au juste, la direction que suivra le corps. Mais la loi de cette direction ne se présente pas encore autrement que comme une nécessité. Le corps suit cette direction parce qu’il est impossible qu’il en suive une autre, la longueur des deux forces et leur direction étant données.

Dans tous ces phénomènes de moins en moins simples, la loi du phénomène ne nous apparaît pas autrement

• Nous l'avons déjà dit (24 î), les forces se représentent par des lignes : deux forces égales par deux lignes d’égale longueur, une force double par une ligne double en longueur, une force triple par une ligne d’une longueur triple, etc. C’est ainsi que A B, double de A D (fig. 93), représente une force double.

Pour découvrir la direction que suivra le corps, on construit le parallélogramme A B C D en traçant B C parallèle à A D et C D parallèle à A B. La diagonale A C donne la direction que suivra le corps. Cette ligne A C s'appelle la résultante des forces AB, AD, c’est-à-dire la force unique qui résulte de leur action à toutes deux. Quelles que soient les longueurs des deux forces, c’est-à-dire le rapport qui existe entre leur puissance, cette construction du parallélogramme donne, par sa diagonale, la direction cherchée.

En outre, la longueur de la diagonale exprime l’énergie de la force résultante.

Ce magnifique et si simple théorème, d'où sort une grande partie de la richesse et de la puissance de l’humanité, est connu sous le nom de théorème du parallélogramme des forces.

Pour donner une idée plus complète de la beauté de ce théorème, ajoutons que : quels que soient le nombre et les directions des forces qui agissent sur un corps, on peut toujours, quand on connaît leur puissance relative, en cherchant successivement leurs résultantes deux à deux, arriver au parallélogramme de deux forces dont la diagonale donne à la fois la direction et l'intensité de la force résultante selon laquelle se mouvra le corps.

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que comme une nécessité qui lie indissolublement l’cflét à ses causes. Mais, à mesure que le phénomène est moins simple, cette nécessité se voile pour nous de plus en plus, et il nous faut écarter les voiles un à un pour constater cette nécessité.

[1 76fr] Or toute loi n’est autre qu’une nécessité.

Les phénomènes très-simples dus à l'intervention d’un petit nombre de forces nous montrent, dès le premier coup d’œil, cette nécessité comme inévitable; mais quand beaucoup de forces simultanées, ou successives, sont en jeu dans la production d’un phénomène, la nécessité nous est tellement voilée, qu’il nous est impossible de la reconnaître d’abord. Ainsi, par exemple, voici deux plantes de même espèce et de. formes sensiblement différentes : les formes de ces plantes ne nous paraissent pas d’abord une nécessité , il semble même que leur différence prouve qu’il n’y a nulle nécessité attachée à leur forme ; mais il est cependant certain que la forme générale, commune à chacune d’elles, est le résultat d’un ensemble de forces qui ont agi simultanément et successivement, de manière que nécessairement cette forme générale a dû être telle; et les points en lesquels ces deux plantes sont différentes ont été également des résultats nécessaires de l’action des forces ambiantes qui ont agi différemment sur l’une et sur l’autre. Mais pendant qu il est très-facile de trouver la résultante de deux ou plusieurs forces données, il est très-difficile et souvent impossible de retrouver le détail des forces qui ont produit v. 24

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une résultante donnée, surtout lorsque cette résultante

est une œuvre historique, incessamment modifiée.

Les lois des phénomènes ne doivent donc pas se présenter à nos esprits comme des législations qui eussent pu être autrement; elles sont des nécessités. C’est-à-dire qu’elles sont les modes nécessaires et inévitables selon lesquels les phénomènes se produisent.

Les modifications de chaque force sont innombrables, leurs actions sont incassamment variées les unes par les autres; il s’ensuit que notre esprit est souvent impuissant à reconnaître la nécessité des phénomènes qui nous paraissent au contraire singuliers, étranges, inexplicables... Mais, bien loin d’être inexplicables, quand notre connaissance sera plus complète et notre intelligence plus perfectionnée, nous reconnaîtrons qu’aucun phénomène général de l’ordre quelconque deceuxque nous avons examinés jusqu’ici, et que nous examinerons encore dans la genèse du monde physique , ne saurait être autrement qu'il n’est.

[167c] Non, on ne s’explique pas une puissance infinie occupée constamment à ajuster des nez sur des visages — et quels nez, parfois! — des cheveux sur des tètes, des poils sur des bêtes, des cornes à toutes sortes de gens, et des pattes d’insectes.

Faut-il donc qu’elle ait donné ordre à la matière de produire tous les phénomènes selon telles lois? Mais alors cette vile matière obéissant ainsi éternellement à des ordres que notre âme immortelle n’est pas encore par-

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venue à connaître tous, à beaucoup pràs, à un milliard de milliards près, celte vile matière a donc compris d'un seul coup ces ordres étrangement merveilleux; elle est donc beaucoup plus intelligente que nous, la vile matière, elle est tout comme divine...

Non, les phénomènes ne sont pas plus produits par l’obéissance de la matière à un plan qui lui aurait été communiqué et auquel il lui aurait été enjoint de se conformer, qu'ils ne sont produits par une puissance infinie occupée à tout faire.

Les phénomènes sont des conséquences nécessaires, visiblement pour nous ou non visiblement, de l'action

des forces inséparables de la matière.

Nous verrons aux Commencements de F Humanité ce que signifie cette nécessité, comment elle doit être interprétée dans ses rapports avec l’homme et avec I'être sous tous ses aspects, comment elle explique dans un majestueux et vaste ensemble des questions en apparence insolubles ou inconciliables.

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