DE BIOLOGIE GÉNÉRALE
La science de l'homme, sous le souffle de Descartes, se sépara en deux parts tellement éloignées, qu'elles ne paraissaient plus tenir à un tronc commun, ni manifester les aspects divers d'un même être. D'un côté l'âme et la pensée; de l'autre, et à une distance infinie, l'organisme et la vie. La psychologie et la métaphysique traitaient de la science de l'âme; l'anatomie et la physiologie exposaient la science de l'organisme vivant. Ces sciences s'établissaient ignorantes les unes des autres; et entre l'âme et le corps, les rapports étaient si malaisés à concevoir, qu'on en venait à imaginer une harmonie préétablie pour les expliquer. Ces pénibles fictions, au lieu d'amener à la science de l'homme réel, contribuaient à en écarter. Dès que les métaphysiciens entrevoyaient la vie, ils s'en détournaient comme d'une étrangère avec laquelle tout commerce eût été un sacrifice de dignité; dès que les physiologisles entrevoyaient
l'âme, ils la bannissaient comme une image vaine ou nuageuse, que la science positive doit abandonner à ceux qui s'égarent dans les rêves et se perdent loin de toute observation. Dans ces dédains et ces abandons, la possession des réalités de l'être chancelait. Tous les systèmes enfantés, d'un et d'autre côté, se coloraient fatalement de teintes chimériques; tous reflétaient; en effet, ce qui n'existe pas dans les milieux réels et accessibles. L'homme n'est jamais pensée sans vie, ni vie sans pensée : il est, ici-bas, la pensée vivante; ou mieux, il est la vie humaine qui résume en elle l'activité pleine de notre être, celle qui pense et qui sent, qui veut et qui agit.
Ce que la science de l'âme a perdu de vérités, de vues souples et profondes à cet isolement arbitraire, l'histoire philosophique le dira un jour : montrer ce que la physiologie a conçu d'erreurs à considérer la vie comme un effet de l'organisation matérielle, ce qu'elle a amassé d'obscurités et d'étroites distinctions à imaginer un principe de vie indépendant du principe pensant, serait écrire une large part de l'histoire des déviations physiologiques et médicales.
Nous ne parlerons pas de ceux, philosophes ou médecins, qui iont de la vie un simple résultat de l'organisation, l'effet du jeu des organes; ou qui, croyant dépasser ce grossier mécanicisme, la considèrent comme une expression particulière des forces delà matière universelle. Ceuxlà, si nombreux et savants qu'ils soient, enchaînés à la sensation, n'ont pas à rechercher l'unité de l'être à travers l'âme et la vie; ils nient tout, et cette unité, et l'âme, et la vie misérablement réduite par eux eu une poussière de phénomènes. Mais, à nous en tenir aux doctrines fondées sur la notion première de cause, qui cherchent dans les faits les principes qui les régissent, et dans les êtres la
force qui les constitue, on ne peut méconnaître le mouvement intérieur et profond qui les agite et leur prépare une expansion et une fécondité nouvelles. Ce mouvement ranime les sciences philosophiques; il gagne parallèlement et vivifie les sciences physiologiques et médicales. Des deuxcôtés on s'attache à retrouver l'homme; on rétablit l'unité vivante et pensante; on cherche la vie dans l'âme, et l'àme dans l'organisme vivant; on sort des séparations arbitraires, des fictions qui morcellent et défigurent l'observation et les conceptions des choses; on entre dans les réalités humaines. Les proportions et les harmonies infinies de l'œuvre divine se révèlent, plus simples et plus merveilleuses, à la voix d'une science qui ne sacrifie pas l'être qu'elle prétend étudier.
Cette restauration philosophique de l'homme se prépare depuis longtemps. Peu à peu, depuis Descartes, l'âme humaine a semblé grandir, et, à chaque effort, elle a conquis davantage de l'être qu'elle animait. A la pensée, qui était l'àme entière pour la philosophie du je jjense, donc je suis, on a d'abord ajouté la volonté: l'âme est devenue le principe qui pense et qui veut; principe libre, a-t-on dit aussitôt. En contemplant l'âme de plus haut encore, on l'a vue comme activité et cause propre. Dès ce moment on était prêt à ressaisir les grandes traditions : l'activité, ce n'est pas seulement la pensée, la volonté, la liberté; c'est aussi la vie. L'âme n'est plus l'exclusif foyer de la réflexion et des mouvements volontaires; elle devient le foyer des mouvements sans conscience et sans liberté; c'est l'universelle cause humaine, le principe de toutes nos activités. Les deux importants ouvrages dont nous inscrivons les titres en tête de ces pages sont consacrés à la démonstration de cette dernière vérité.
Le monde est. vieux pour nous, qui avons à recueillir
tous les travaux qui marquent sa laborieuse durée. Il n'est pas une question intéressant et concernant directement l'homme, qui ne nous offre, comme point important d'étude, le devoir d'interroger de longues traditions. On devine, dès lors, ce que la suite des temps a accumulé de réflexions et de recherches sur l'ensemble de ces questions : Qu'est l'âme par rapport à la vie? Est-elle sa voisine obligée, son associée impatiente; agissant, durant un temps de servitude, sur la vie à laquelle elle est conjointe; mais n'en demeurant pas moins distincte, ne participant pas à l'essence de cette œuvre inférieure; ne rencontrant pas en cette œuvre le développement d'une activité légitime, y trouvant plutôt un obstacle à son essor, à son activité véritable?
La science primitive s'est d'autant plus attachée à ces hauts problèmes que la pensée et l'âme, la vie et l'organisme sont ce que l'entendement a vu et distingué d'abord en se contemplant directement, en se repliant sur ses facultés et sur ses conditions d'existence. Toutes les inquiétudes, toutes les curiosités de l'esprit humain devaient d'abord s'adresser à lui-môme; il lui fallait s'assurer de soi, de ses forces et de sa constitution, de sa nature et de son être, avant de passer aux existences extérieures. Celles-ci nous étaient certainement un ensemble aussi indifférent que vaste, tant qu'inconnus à nous-mêmes, nous passions comme des ombres inconscientes à travers les phénomènes innombrables de la nature. Rechercher en nous la cause de nos sensations, était la condition d'intelligence de ces sensations, et d'interprétation des phénomènes perçus par nos sens. Nous connaître se trouvait la nécessité première pour que nous connussions le monde qui nous environne. La tradition devait donc, sur le problème de la conslitution de l'homme, offrir une particulière valeur. Aussi MM. J. Tis-
sot (i) et Bouillier (2) ont-ils traité avec soin ce point d'histoire philosophique. Ils ont compris que la démonstration historique rivalisait ici avec la démonstration dogmatique, tant elle réunissait de lumières sur ce sujet imposé aux premières méditations de l'homme. En sorte que MM. J. Tissot et Bouilher ont, à bien dire, fourni deux démonstrations de l'identité de l'âme et de la vie; l'une traditionnelle, ce n'est pas la moindre en valeur comme en vues nettes et hardies; l'autre puisée dans l'observation directe des faits intérieurs, dans l'étude de l'activité de l'âme et de la vie, dans la mutuelle pénétration des faits éclairés par la conscience et des actes organiques silencieux pour le moi, inaccessibles à la conscience et à la volonté.
Cette double démonstration n'était pas inutile, et MM. J. Tissot et BouiUier avaient besoin de trouver, dans le passé, de fermes et glorieux appuis, pour s'en servir contre les autorités et les oublis du présent. Les préjugés cartésiens ne sont pas en entier vaincus. Dans la science moderne, l'âme et la vie demeurent encore séparées en essence comme en attributs. Ceux de nos savants physiologistes qui admettent une âme, la placent au faîte de l'organisme, solitaire et indépendante : au-dessous d'elle, suivant une expression récemment produite, bout le pot-au-feu de l'économie animale. Les uns ne voient dans ce pot-au-feu qu'une mise en action des forces physiques et chimiques de la matière; c'est là toute la vie; d'autres invoquent un principe à part, principe vital, distinct de l'âme, et constituant la vie par
{\) La Vie dans l'homme : existence, fonctions, nature, condition présente, forme, orirjine et destinée future du principe de la vie; esquisse historique de l'Animisme, par J. Tissot, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Dijon. Paris 1861, 1 vol. in-8.
(2) Du Principe vital de l'âme pensante, ou Examen des diverses doctrines médicales et psychologiques sur les rapports de l'âme et de la vie, par Francisque Bouillier, correspondant de Flnstitut, doyen de la Faculté des lettres de Lyon. Paris 1862, 1 vol. in-8.
union avec l'agrégat organique. Or, évidemment, l'esprit humain n'a plus à apporter de solutions nouvelles sur des questions posées depuis qu'il s'interroge. Une solution positivement traditionnelle a, sur ces matières, toutes les chances, je dirai presque la certitude d'être vraie. Il y avait donc intérêt pressant à savoir si cette prétendue unanimité qui désintéressait l'ame de la vie était un fait enraciné dans le passé, ou uzi fait déjà condamné dans l'histoire philosophique, et qu'une singulière indifférence laissait reparaître et subsister, comme un enseignement accessoire et sans portée.
La démonstration historique donnée par MM. ïissot et Bouillier est complète. Les grands législateurs de la pensée humaine l'ont proclamé, l'âme, c'est la cause vitale ellemême. Les dissentiments d'opinions sont rares et effacés; l'ensemble qui conclut à cette vérité est imposant. Nous ne pouvons résumer ici la longue suite des documents produils et examinés par les philosophes dont l'œuvre nous occupe en ce moment : ce sont ces œuvres elles-mêmes que doivent interroger ceux qui veulent embrasser, dans toute son étendue, le travail du géniehumainsurla constitution de l'homme et des êtres vivants. Toutefois, quelques grands noms dominent sur l'ensemble, et sont restés la gloire des âges passés. C'est à eux que les esprits pressés de connaître s'adressent tout d'abord; ce sont eux seuls que nous interrogerons.
Sur l'identité de l'âme et de la vie, le langage figuré de Platon a pu prêter aux équivoques. Platon semble souvent attribuer à des principes distincts ce qui appartient seulement à des puissances diverses d'un même principe. Il sub-
slanlialise familièrement les facultés variées de l'àme, de façon à faire supposer l'existence de plusieurs ames. Mais si l'on éclaire les images du poète par les exposés du philosophe, si l'on rapproche des ingénieuses fictions où se complaît l'heureux génie des Grecs, les enseignements où la pensée devient dogmatique et le langage réservé, on ne saurait douter que Platon n'ait professé l'unité du principe actif de l'homme, et reconnu l'âme, cause de la pensée, comme la cause aussi de tous les mouvements vitaux. M. Bouillier analyse avec une vive sagacité les doctrines platoniciennes, et cite, à cet égard, des textes qui nous paraissent convaincants.
a Peut-on, écrit M. Bouillier, se prononcer plus nettement en faveur de l'unité de l'âme que Platon dans ce passage du Théélète, souvent opposé par les commentateurs anciens aux partisans de la pluralité des âmes?... Ce serait, dit-il, une chose étrange qu'on pût loger en nous, comme dans des chevaux de bois, plusieurs principes de sentiment, sans qu'ils se ramenassent à une forme ou à une âme unique. »
« Plus décisif encore nous semble cet argument célèbre de l'identité de l'âme et de la vie, que donne Socrate, dans le Phéclon, en faveur de l'immortalité : — Qui fait, dit Socrate, que le corps est vivant? — C'est l'âme, dit Cébès. — Et en est-il toujours ainsi? — Comment en serait-il autrement?,— L'âme apporte donc avec elle la vie partout où elle entre? — Cela est certain. »
« Les définitions du Cratyle viennent à l'appui de cette doctrine du Phéclon. — Je pense, dit Platon, que ceux qui ont donné à l'âme le nom de •^^jx"/' ont par là voulu signifier quelque chose qui, lorsqu'il est présent, est cause de la vie du corps, lui donne le soufOe et l'animation. Quelle autre chose, ajoute-t-il, que l'âme, pourrait posséder et diriger
la nature de tout le corps, de façon à le faire vivre et à le mouvoir? »
Platon cependant ne mesure pas toute l'étendue du dogme qu'il entrevoit; il ne poursuit pas l'àme dans les activités vitales, et, de préférence, il la contemple dans les seuls et sublimes attributs de la pensée. Mais les développements ne se font pas attendre : Aristote écrit le Traité de Vâme, et le dogme est désormais fixé. Aristote a si résolument embrassé de son regard la nature entière, et a posé les questions avec une telle largeur de doctrine, qu'api-ès lui les esprits ont fléchi plutôt qu'ils ne se sont portes en avant. On n'a pas dépassé ces vastes synthèses du Traité de Vâme, qui percevaient la force et la vie, c'est-à-dire l'âme, dans l'ensemble des êtres animés, et savaient y soumettre toutes les modalités diverses de l'existence organique.
« L'âme qu' Aristote se propose de définir, dit M. Bouillier, ce n'est pas l'âme humaine, mais l'âme en général, c'est-à-dire ce qu'il y a d'essentiel et de commun à toutes les âmes sans exception. Or, ce caractère essentiel de toutes les âmes, c'est d'être, selon Aristote, des principes de vie dans les corps naturels vivants. Mais qu'est-ce que la vie et à quel signe reconnaît-on les êtres qui en sont doués? Ceuxlà sont doués de vie, dit Aristote, qui se nourrissent, croissent et dépérissent par l'effet d'un principe interne. Or c'est l'âme qui est ce principe interne, c'est l'âme qui est la cause de la vie; tout ce qui possède une âme est vivant. Tel est, en effet, croyons-nous, le caractère commun et essentiel de toutes les âmes, sans exception, depuis l'âme de l'animal et de la plante elle-même, jusqu'à l'âme de l'homme. »
L'âme, c'est donc partout la vie. Mais tous les êtres vivants ne sont pas pareils; si tous ont une âme, vivent par
une âme, ils ont des âmes différentes. Aristote édifie ici cette admirable systématisation des existences, demeurée l'éternelle expression du monde vivant. Prenons encore M. Bouillier pour interprète d' Aristote :
(( L'àme est le principe de l'être animé; nul ne vit que par la vertu de l'âme. Mais vivre se prend en plusieurs sens, autres sont les caractères et les fonctions de la vie, suivant les dilférentes classes d'êtres animés. On ne définit pas l'homme en disant qu'il est un être animé, il faut dire à quelle espèce d'êtres animés il appartient, s'il est ou s'il n'est pas sensible, s'il'est ou s'il n'est pas raisonnable, ou, en d'autres termes, quelle est, en particulier, l'âme de l'homme et l'âme de l'animal ou de la plante. Or, la vie se manifeste par quatre grandes facultés auxquelles se ramènent toutes les autres, la nutrition, la sensibilité, la locomotion et l'entendement. L'âme, dit Aristote, est ce par quoi nous vivons, nous sentons, nous nous mouvons, et nous connaissons. De quelle âme s'agit-il ici? Non plus de l'âme en général, qu'il a défi.nie l'entéléchie d'un corps naturel organisé, mais de l'âme humaine. L'âme humaine seule, en effet, comprend en elle ces quatres grandes manifestations de la vie. Elle en est à la fois le principe et pour ainsi dire, le résumé.
« Aristote étudie ces manifestations comme il a étudié l'âme elle-même, non pas seulement dans l'homme, mais sur toute l'échelle des êtres vivants, en parlant des facultés communes à tous les êtres animés, sans exception, pour s'élever jusqu'à celles qui sont le propre de l'homme. Sur les divers degrés de cette échelle on voit successivement apparaître chacune de ces facultés, on les voit prendre place les unes au-dessus des autres, et marquer, selon qu'elles sont présentes ou absentes, les grandes lignes qui séparent les diverses classes des êtres animés. Elles s'enchaînent de
30 L'A MU l'T LA VIE.
telle sorle que les supérieures ne vont jamais sans les inférieures, la sensibilité, par exemple, sans la nutrition, la locomotion sans la sensibilité et la nutrition, la raison sans tout le reste; au contraire, ce qui est au-dessous peut exister sans ce qui est au-dessus. Prenez, à un degré quelconque de la série, un être animé, cet être contient et résume en lui toutes les perfections des êtres inférieurs. »
L'homme ne perd rien de sa grandeur par les traits communs qui l'attachent à l'animalité. Les êtres organisés inférieurs à lui ont une àme; la sienne n'en est pas diminuée. Si dans la constitution humaine on ne voit pas apparaître un principe de plus, on voit le principe animateur atteindre à la pensée réfléchie, consciente et libre. L'àme douée de de cette puissance nouvelle s'élève dans un monde nouveau, dans le monde des causes et des forces; et, de ces hauteurs où il pressent l'infini, l'homme domine tout le reste de la nature animée. Cette nature semble toute créée pour lui; les êtres divers sont comme les échelons par lesquels la force créatrice a monté peu à peu jusqu'à l'homme, l'œuvre dernière et parfaite. « Tout, selon Aristote, dit M. Bouiliier, tend à l'homme dans la nature, l'humanité est la fin de la nature entière. Toutes les formes inférieures sont comme des degrés par où la nature s'élève jusqu'à cette forme excellente. Non-seulement l'homme les résume toutes en lui, mais il en représente la suite dans la succession de ses actes divers. Dans le sein qui l'a conçu, il vit, comme la plante, d'une vie toute végétative; une fois venu à la lumière, il respire, il sent, il se meut. Mais d'abord ses membres ne peuvent le porter, et il s'élève à peine au-dessus des fonctions purement animales de la sensibilité. Bientôt la jeunesse le relève; il a l'agilité et la beauté; de sa tête intelligente, il domine
l'horizon. Sansavoirrien perdu des facultés de son enfance, végétani comme la plante, sensible comme l'animal, il est devenu homme, il est libre, il pense. »
Nos plus grands généralisateurs ont-ils fait autre chose •que développer ces vues primitives du génie humain? Aristote n'est-il pas le vrai prédécesseur des Cuvier et des Ilumboldt, des Blainvillc et des Geoffroy Saint-llilaire ?
Les Pères de l'Église recueillent sur la vie les traditions de la philosophie grecque. Saint Augustin, le Platon chrétien, est aussi net et précis qu'Aristote. Le premier degré de l'âme, suivant Saint Augustin, est la puissance vivifiante ou végétative, puissance commune à l'homme, aux animaux, aux plantes; le second degré de l'âme est la vie sensitive, commune à l'homme et à l'animal; la vie intellectuelle forme un nouveau degré exclusif à l'homme. Mais ici le spiritualisme de Saint Augustin s'élève ; l'homme n'est pas encore le chrétien. Si l'âme de l'homme dépasse celle de l'animal et possède des facultés supérieures, l'âme que la foi du Christ inspire et grandit dépasse l'âme naturelle de l'homme. Au-dessus de l'intelligence, premier degré de l'âme humaine. Saint Augustin admet quatre degrés, quatre ascensions progressives, dont la dernière est la vision contemplative de Dieu et le pur amour. L'âme qui a conquis .cette puissance est autant au-dessus de l'âme intelligente que celle-ci est au-dessus de l'âme sensitive et que cette dernière est au-dessus de l'âme végétative.
Les écoles philosophiques du moyen âge sont unanimes dans leur adhésion au dogme de l'unité de l'être humain, M. Bouillier cite Gennadius, prêtre ou évêque de Marseille, qui, au v° siècle, écrivait : « Nous n'admettons pas qu'il y ait deux âmes dans l'homme, une âme animale cachée dans le sang et principe de la vie du corps, et une âme spirituelle siège de la raison. Nous reconnaissons une
seule Ame qui à la fois vivifie le corps, en l'unissant à lui, et se dirige elle-même par sa raison. »
Abélard (1) reconnaît à l'âme trois puissances; parmi ces puissances, la puissance végétative est seule, suivant lui, inhérente à l'essence môme de l'ame ; les deux autres n'appartiennent qu'à certaines sortes d'âmes, la sensibilité à l'âme de l'animal, la rationalité à l'âme de l'homme.
Les deux grands docteurs du moyen âge, Albert le Grand et saint Thomas, viennent enfin consacrer l'enseignement d'Aristote et lui donner une autorité nouvelle, mais sans y rien ajouter d'essentiel. Saint Thomas appelle Aristote le philosophe et le maître, et, sans dessein prémédité, il réalise l'alliance de la science et de la foi, que d'autres ont, depuis, essayé d'ébranler. Saint Thomas repousse, par son exemple, les séparations funestes de la vérité scientifique et delà vérité révélée; il n'abaisse pas l'une pour grandir l'autre, il les élève toutes deux, et reconnaît à chacune sa libre et glorieuse mission.
L'enseignement d'Aristote et de saint Thomas, cependant, malgré le sentiment de la nature qu'il révélait, devenait peu à peu stérile et nominal; et la tradition, en le perpétuant sans l'agrandir, frappait d'immobilité l'esprit humain qui le recevait. Son autorité même lui nuisait; il devenait tout, et la nature semblait être un spectacle inutile à regarder. La science de l'âme et de la vie se perdait en stériles commentaires d'opinions sans chaleur et d'idées éteintes. Les générations pâlissaient sur de volumineux manuscrits; elles ne sortaient pas des cloîtres pour se répandre sur le monde animé, et pour y poursuivre l'élude vivante et renouvelée des êtres. Une réaction iné-
(1) Abélard, Dialectique.
vitable se préparait contre ces despotismes d'une scolastique froide et bavarde. L'antique édifice s'ébranla au premier mouvement des esprits réveillés ; la renaissance des lettres et des sciences en dispersa les débris. S'affranchir d'Aristote et de saint Thomas, s'abandonner à toutes les témérités de l'imagination, enfanter les plus mystérieuses hypothèses, donner des fondements nouveaux aux vieilles sciences, tout agrandir, tout transformer, tout renverser, devint la folie et la grandeur de ce temps. Voir dans l'àme la puissance vivifiante, et constituer l'homme sur cette donnée, était une idée simple et vieille; elle fut par là condamnée. D'ailleurs, privée d'air et de lumière, qu'avait-elle produit? Rien; et les esprits foueueux d'alors la brisèrent comme une idole vermoulue. « Sous l'influence, dit M. Bouillier, de la cabale, de la doctrine de l'émanation, du mysticisme ou de l'alchimie, il y eut alors comme un débordement d'âmes dans l'homme et dans la nature. »
Paracelse et Yan Helmont comptent parmi les plus hardis agitateurs des sciences renaissantes. Ils remuent la nature entière. Toute faculté notable de l'entendement, toute grande fonction organique reçoivent,^our les diriger, des âmes, des esprits particuliers, désignés sous le nom d'archées. Suivant Van Helmont, l'âme raisonnable et immortelle, et qui communiquait au corps son immortalité, a été, après la chute, remplacée dans le gouvernement du corps par une âme sensitive et périssable. Cette âme sensitive réside à l'orifice supérieur de l'estomac. L'âme spirituelle subsiste toujours dans l'homme, mais elle n'y est plus libre et ne le gouverne plus directement; elle est reçue dans l'âme sensitive qui l'enveloppe et la voile de ses ténèbres. L'âme sensitive, immobile dans le poste où l'a placée le Créateur, agit sur toutes les parties de forga-
nisme en dictant ses commandements à des principes particuliers ciui résident dans les organes et les mettent on jeu. Ces principes sont les arcliées. « L'homme, dit M. Bouillier, n'est plus un être un, ni double, ni triple, c'est une véritable légion. » Certes, voilà d'étranges fictions; mais elles secouaient les formules engourdies de la scolastique, et ranimaient les esprits parce qu'elles émanaient de l'observation directe de l'homme. Cette origine les a marquées de son empreinte. Ces fictions, en effet, recouvraient des vérités profondes, et y ont conduit les physiologistes et les médecins. Les archées expriment, en exagérant, la vie propre des organes, les vies fonctionnelles particulières. Van llelmont, en faisant de chaque vie organique une vie indépendante, a été le prédécesseur de Bordeuetde Bichat. Bordeu tendait à faire de l'ensemble des vies particulières la vie une et première; Bichat créa de nos jours l'anatomie générale parla division de la vie en vies diverses, et de l'organisme humain en éléments généraux, en organismes secondaires. Aucune de ces conceptions n'est rigoureusement vraie. La vie est force et unité, et non un ensemble ni une somme, lesquels ne sauraient être unité et forces propres. Ce n'en est pas moins une féconde vérité que cette vie particulière des organes et des systèmes organiques. Le médecin, le physiologiste, je dirai même le moraliste, doivent la comprendre et l'étudier jusque dans ses manifestations les plus délicates. Sans cesse en physiologie, en pathologie, en thérapeutique, nous nous trouvons en présence de la sensibilité et de la spontanéité propres des organes. La vie fait concourir toutes ses spontanéités à un but supérieur; elles vivent dans la vie commune; mais l'analyse de celle-ci serait bientôt arrêtée, et la plupart de ses déterminations mal comprises, si on ne connaissait le rôle particulier des fonctions, comment la
Ibnclion spéciale est soumise à la Ibnclion suprême du tout, et commenter! même temps elle influe sur le tout, et peut dominer dans la vie de l'être au point de l'entraîner presque toute à elle.
On ne multipliait pas seulement les âmes dans l'homme ; on les répandait sur tout le monde visible. Cardan et Paracclse donnaient une âme à tous les métaux. Campanella accorde une âme, jusqu'à un certain point sensitive, à tous les éléments, à l'air, à l'eau, au feu, à la terre, aux pierres, Un grand esprit, Képler, se laissait aller aux plus bizarres rêves : «; La terre elle-même, selon Képler, dit M. Bouillier, n'est qu'un membre faisant partie d'un immenss organisme. Tous les astres sont animés comme elle; s'ils se meuvent dans l'espace suivant des courbes savantes, sans se heurter les uns les autres, sans troubler l'harmonie de l'univers, c'est à cause d'une âme intelligente et directrice qui les anime et les guide, comme un pilote, à travers l'espace. Au centre du système planétaire est le soleil, siège d'une intelligence parfaite. »
La science de l'âme et de la vie se perdait dans le tumulte de ces causes innombrables. Tout étant âme et vie, rien ne l'était plus distinctement. Les règnes divers de la nature étaient confondus. L'inorganique ne se séparait pas de l'organique. L'homme lui-même sombrait dans l'océan de la vie universelle.
Descartes parut au milieu de ce désordre. On connaît l'influence profonde qu'il exerça. Il n'y eut plus qu'une âme dans le monde, l'âme humaine. Celle-ci n'eut d'autre attribut et d'autre activité que la pensée. La vie organique se réduisit aux proportions d'un simple mécanisme; l'homme vivant devint une sorte d'horloge, un automate. L'animal, qui ne.pense pas, n'a d'âme d'aucune espèce, ni végétative, ni sensitive, ni rationnelle; c'est une machine
3f) L'AME liT LA VIE.
mise en mouvement par un peu de chaleur. L'organisme n'est, dans toute la série des êtres animés, qu'un assemblage varié de fibres, de liquides, de gaz, de canaux, de pompes aspirantes et foulantes, de ressorts, de pouUes, d'engrenages, de cordes vibrantes, le tout mis en branle par un agent physique, et transmettant le mouvement d'un point à l'autre.
Descartes écrit un Traité de la formation du fœtus, dans lequel il démontre que le développement de l'embryon n'offre lui-même qu'un enchaînement de faits mécaniques. 11 n'y a donc pas de science de la vie; la physiologie n'est qu'une branche de la physique; elle n'obéit à aucun principe particulier d'action, ne reconnaît aucune cause propre, n'existe pas comme science distincte et spéciale. « Je désire, dit Descartes dans le résumé qui termine le Traité de rhomme, que vous considériez que toutes les fondions que j'ai attribuées à cette machine, comme la digestion des viandes, le battement du cœur et des artères, la nourriture et la croissance des membres, etc., suivent naturellement, en cette machins, la seule disposition de ses organes, ni plus ni moins que font les mouvements d'une horloge ou autre automate, de celle de ses contre-poids et de ses roues ; de sorte qu'il ne faut point, à leur occasion, concevoir en elle aucune autre ume végétative ou sensitive, ni aucun autre principe de mouvement et de vie que son sang et ses esprits ; agités par la chaleur du feu qui brûle continuellement dans son cœur, et qui n'est point d'autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés. »
Les grandes découvertes anatomiques et physiologiques qui apparaissaient au temps de Descartes prêtaient un appui à toutes ces fausses interprétations. La circulation du sang, la découverte des vaisseaux lymphatiques, la contraclilité de la libre musculaire, l'étude chimi]ue de la digestion,
aidaient à construire une machine humaine où tout circulait et se mouvait d'après les lois de la mécanique pure. La médecine fut infectée des théories physiques ou chimiques; la thérapeutique prétendit y puiser à son tour. Les plus sûres vérités médicales et les saines inspirations de l'art eussent été perdues dans un délire savant, si les médecins, en face du malade, n'eussent oublié tous les principes d'une science déviée, j pour s'abandonner aux inspirations salutaires de vérités méconnues. L'inconséquence est un tribut involontaire que l'erreur rend chaque jour à la puissance du vrai; elle a sauvé notre science alors qu'elle semblait périr sous les préjugés des systèmes.
Descartes sacrifiait la vie et toutes les sciences dont la vie est le sujet : il nous serait aisé de démontrer que l'àme, réduite à la pensée et à la conscience, était diminuée au point de devenir étrangère au moi qu'elle anime et constitue. Ombre insaisissable, elle se dérobait sans cesse à l'observation; car la plupart des modalités par lesquelles elle se manifeste et agit lui étaient enlevées. Nous semblions souvent vivre sans elle. Que de sensations, en effet, que d'actes, que de pensées, dont nous n'avons pas conscience ! Où est l'àme pensante durant cette activité de notre être qui demeure pour nous inaperçue, quoique féconde? Où est l'àme de l'enfant conçu ou qui naît à la vie? Se sentir vivre, n'est-ce pas se sentir tout entier, se sentir pensant et agissant? La pensée, l'action, la fonction ne s'enlacent-elles pas en une invincible union, et les isoler, n'est-ce pas immoler l'être lui-même?
Si nous portons nos regards sur les autres existences vivantes, quel éloquent enseignement! Voir la nature avec candeur et bon sens est la plus sûre philosophie; tout y est écrit, tout y est clairement manifesté. Orque l'on considère la suite des êtres animés : elle conduit près de l'homme,
jusqu'à l'animal qui semble le comprendre el l'imiter, qui l'aime et le sert, et devine jusqu'à ses désirs. L'espèce humaine a ses représentants inférieurs et bien misérables, hélas! Que l'on prenne ces types dégénérés et affreux de notre race, leur âme ne nous amènera-t-elle pas à l'àme des bêles qui révoltait Descartes, et que notre inimitable la Fontaine faisait valoir avec un charme émouvant et une si pénétrante finesse? La nature élève-t-elle l'animal si près de l'homme, et abaisse-t-elle celui-ci si bas, pour qu'arrivés à cet homme, nous soyons obligés d'admettre un principe d'action absolument nouveau, et entièrement étranger au principe d'action de l'animal? Avare de causes, féconde en actes, telle est la nature dans l'un de ses plus imposants caractères. N'est-ce pas réduire le type des êtres aux plus faibles conceptions, que d'imaginer un principe d'existence pour chaque apparence diverse? Qui présumerait que c'est la même âme, le même principe de pensée et de perfectionnement qui anime l'homme de ces peuplades plongées, depuis l'origine du monde, dans une immobile barbarie, el l'homme des races supérieures, et, dans ces races, l'homme de génie, le héros et le saint? Il y a l'ensemble des races et des hommes qui comble la distance, et nous force à accepter ces ressemblances que tout semblait repousser : pourquoi refuser ces convaincantes démonstrations lorsqu'elles vont de l'animal à l'être humain?
L'automatisme cartésien et le mécanicisme physiologique avaient accumulé de trop pernicieuses erreurs dans la science delà vie, pour qu'une puissante réaction n'intervînt pas à leur encontre. Au milieu de l'enlraînement général, des protestations isolées s'étaient, il est vrai, produites; mais elles restaient sans écho; et l'âme et la vie demeuraient profondément éloignées l'une de l'autre.
« L'homme du xvii" siècle, dit M. Tissot, qui renoua
le plus solidement avec l'antiquité sur la question du rapport entre l'Ame et le corps, sans, du reste, qu'il ait bien connu la doctrine d'Arislote, sans peut-être avoir connu davantage celle d'Albert et de saint Thomas, c'est Stabl. Dans cette voie qu'il semble rouvrir plutôt que parcourir à leur suite, il se distingue par des détails physiologiques dans lesquels on n'était pas entré jusque-là, soit que ces questions de comme^ii eussent semblé insolubles; soit, ce qui est plus vraisemblable, qu'elles ne se fussent pas présentées à l'esprit de ses plus illustres devanciers. Suivant lui, l'âme ou la nature animale, mais la nature active, le principe de la vie, sont une même chose. »
Stabl fut, jeune encore, nommé professeur à l'université de Halle, et le respect de sa grande mémoire est conservé dans cette université qu'il illustra durant une longue carrière. Disciple de deux célèbres médecins, physiciens et iatrochimistes, Willis et Sylvius, il sonda de bonne heure le néant de toutes les théories auxquelles s'abandonnaient les savants de son temps, et ceux, en particulier, dont il suivait l'enseignement. « Il sentit, dit M. Bouillier, la nécessité de retirer la médecine de l'ornière où l'avaient enfoncée le mécanicisme et le chimisme, et de l'asseoir sur l'idée de la vie, qui partout se présente à lui, au début de ses études médicales, et dont il se plaint que plus personne ne dise mot. — Il n'y a plus de médecins, s'écrie-t-il, car la médecine est la science de la vie, il n'y a plus que des mécaniciens et des chimistes ! De là ses colères, de là les injures, dont il est si prodigue, contre les médecins et les doctrines médicales de son temps. »
Cette vie, dont Stabl veut relever l'idée, il la fait dépendre tout entière de l'action de l'âme sur le corps. L'organisme est une merveilleuse machine disposée pour le mouvement; l'âme est la cause unique du mouvement de la machine.
iO L'AME ET LA VIE.
C'est à l'amc qu'il faut demander, non plus seulement la raison des faits intellectuels, mais encore celle des faits vitaux. Ceux-ci témoignent, en effet, d'une direction raisonnée. Dans l'organisme, tout n'est-il pas lié, ne conspire-t-il pas vers un but déterminé, ne proclame-t-il pas l'intervention d'une raison supérieure qui sait résister aux puissances destructives et réparer les désordres accidentels? Les efforts de la vie intellectuelle retentissent sur la vie organique, et réciproquement. Les passions dominent et ravagent aussi bien notre intelligence que les fonctions animales de l'économie. On ne saurait, sur de nombreux points, établir les limites entre l'âme intelligente et la cause de la vie organique. Qui pourra dire de certains phénomènes : ils appartiennent à l'une plutôt qu'à l'autre? Cette impossibilité de distinction ne trahit-elle pas une manifeste identité? Tout donc doit se rapporter, dans l'organisme, à une cause unique, à une seule force animatrice, l'âme; elle peut se tromper dans la direction de la vie, comme elle se trompe dans la direction de l'intelligence ; mais toujours, d'intention au moins, elle veut le bien et la conservation du domaine qu'elle gouverne.
Y a-t-il indignité, comme le pensent quelques médecins et philosophes, à donner à l'âme, douée du mode intellectuel, le mode vital? Il est, disent-ils, aussi absurde de dire que le cerveau sécrète la pensée, que dégoûtant d'attribuer à l'âme la sécrétion de labile ou d'autres liqueurs plus sales encore. Ces rapprochements sont peu sérieux. Les sécrétions, même celles qui n'ontd'aulre fmapparente que l'excrétion, se rattachent aux fonctions les plus essentiellement vitales, à la nutrition intime de nos tissus, aux mouvements continus de composition et de décomposition organiques. Comme toute fonction, une sécrétion n'est rien en elle-même et isolément; elle est l'un des moments, et son produit l'un
des aboutissants extérieurs de la vie nutritive. Son indignité ne saurait être autre que celle de la vie organique et nutritive. Serait-ce donc que la vie elle-même est tellement au-dessous de la pensée, qu'on ne saurait songer à les rattacher à une même cause? Mais qui témoigne de cette indignité? Le principe de la pensée n'est-il pas, tout au moins, condamné à une coexistence et à des rapports incessants avec la vie ? En quoi serait-il dégradé pour être considéré comme présidant aux fonctions vitales au lieu de leur être associé? Dans cette association, le principe intellectif a sans doute sa part considérable d'action; mais souvent n'est-il pas étrangement soumis au principe de l'activité vitale? Si la sécrétion de la bile s'interrompt ou s'altère, la pensée se trouble : n'est-ce pas une indignité plus marquée que celle qui ressort d'une fusion des deux principes, l'organique et le moral en un seul?
De plus graves reproches ont été adressés à la doctrine de Stahl. La cause invoquée par lui, dit-on, ne répond pas aux faits vitaux. L'âme, telle que nous la révèle l'étude des faits intellectuels, agit avec conscience, réflexion, volonté : dans les faits vitaux, rien n'est libre, rien n'est réfléchi, tout est inconscient. Il y a donc erreur à rapporter les fonctions organiques à des aiïections morales, à des impressions avec conscience, à des volontés réfléchies. Haller, Locke, Barthez, l'école de Montpellier tout entière ne formulent pas une autre réfutation de la doctrine animiste. Stahl pressentait certainement ces reproches, et avait essayé d'y répondre. En faisant de l'âme le moteur et le régulateur de l'organisme, il s'était attaché à distinguer en elle deux modes essentiels, l'un qui préside aux mouvements purement vitaux, aux transformations continues de la matière organique, mode inconscient du travail qu'il exécute et des lois auxquelles il obéit; l'autre qui régit
Fcxcrcice supériciii' de la pensée, l'âme consciente, douée de raisonnement et de volonté. Toutefois, Stahl fixait mal les limites et les attributs de ces deux modes de l'àme. 11 subissait, malgré lui, l'influence de Descartes, dont il croyait détruire l'œuvre : l'âme à laquelle il demandait la vie était encore pensante et raisonnante, armée toujours de ses facultés libres et réfléchies; il l'introduisait telle dans le domaine vivant, et soumettait souvent à la réflexion et à la volonté les impressions sans conscience, les déterminations instinctives et nécessaires de la vie organique.
Ces taches de l'animisme stahlien ne touchaient pas au fond de la doctrine, à l'unité du principe vivifiant et pensant; il était aisé de les efl'acer, tout en sauvegardant l'unité de l'homme. Il sufiîsait de reconnaître franchement à l'âme deux modes d'action, l'un gouvernant les phénomènes de la vie, et l'autre ceux de la pensée; ces deux modes, d'ailleursy s'unissant en proportions diverses, se complétant mutuellement, et pouvant même, dans bien des cas, se substituer l'un à l'autre. C'est ce qu'à î\lontpelUer même enseignait Grimaud, suppléant de Barthez et remarquable par sa résistance isolée, mais persistante, à l'enseignement obscur et subtil de son chef. « C'est à tort, disait Grimaud, qu'on a cru devoir regarder le sentiment intérieur comme le caractère nécessaire des opérations de l'âme. L'âme est susceptible d'autres facultés, ou plutôt le sentiment qui accompagne ses actes n'est qu'un accident, qu'une circonstance qui se trouve ou ne se trouve pas avec eux. »
Cette réforme de la doctrine stahlienne semblait donner pleine satisfaction à ceux que frappait la nécessité d'adapter étroitement la cause aux efl'eîs; elle maintenait, d'un autre côté, l'unité de l'homme vivant, et traduisait, avec cette simplicité qui est le garant du vrai, les rapports du phy-
sique et du moral, rapports si intimes et si multiplies que la plupart résistent cài'analyse ou échappent à l'observation. Le physique et le moral, c'est-cà-clire la vie et la pensée, rayons d'un même foyer, s'unissent et s'identifient dans i'àme d'où ils procèdent.
Cependant cette réforme fut mal comprise ou dédaignée. Les préjugés cartésiens ne lui permirent pas de gagner les suffrages de la foule. Philosophes et médecins continuèrent à ne voir l'âme que dans l'entendement, et, dès lors, se virent conduits à chercher pour la vie un principe d'action <iistinct du priacipe pensant. Cette doctrine avait séduit, dans le passé, quelques esprits éminents. Bacon et Gassendi avaient déjà admis deux âmes, l'une spirituelle pour la pensée, l'autre matérielle pour la vie. Buffon veut aussi que l'homme intérieur soit double, et composé de deux principes différents par leur nature et contraires par leur action : opinion que Condillac, prenant en main la cause de l'unité de l'homme, combattit avec énergie et bonheur. Mais la doctrine des deux âmes acquit tous ses développements et trouva ses plus habiles défenseurs à Montpellier, où elle reçut le nom de doctrine du double dynamisme. Le chef d'école fut Barthez, et les Nouveaux Éléments de la science de Vhomme devinrent le code vénéré de la doctrine.
Cependant, présenter Barthez comme le fondateur direct et convaincu du double dynamisme, résumer sa pensée dans l'admission banale d'un principe vital comme cause des phénomènes vitaux, c'est apprécier superficiellement l'œuvre de ce médecin. Barthez est une figure autrement complexe. 11 n'est pas d'homme qui s'enveloppe de plus de réticences, qui, sous des allures de logicien sévère, cache de plus audacieuses contradictions, et sous l'affirmation absolue plus de doutes réels. Barthez, au fond, ne croit à rien, ni à l'âme, ni au principe vital. Gomme tous ceux de
son siècle, il est, en philosophie, sensualiste pur. L'analyse est, pour lui, la méthode scientifique première, et la seule qui agisse et découvre directement. La synthèse, dont il abuse dans ses écrits, est un arlifice, une expression générale de&tinée cà représenter d'une manière commode les faits analytiques, sans leur adjoindre un élément nouveau, sans les animer et les soutenir d'un souffle propre. Aussi, loin de pénétrer largement l'idée de cause ou (Je force, idée mère de toute doctrine, il n'y arrive qu'en hésitant et malgré lui. Il avoue que la cause ne tombant pas sous les sens, n'est rien en soi, n'est qu'une fiction de imagination. Par suite, au lieu de rechercher les conditions d'être, les rapports nécessaires de la cause avec les phénomènes, il étouffe celle-ci, il la réduit à un moyen artificiel de classification, destiné à retenir l'élan de la pensée, afin qu'elle ne s'égare pas dans de vaines illusions. Il fait donc du principe vital une pure convention; il réduit cette cause au rôle d'une inconnue, remplissant les mêmes fonctions que les lettres x ely dans les mathématiques. Cette comparaison le séduit et lui paraît une vue supérieure. Elle est pourtant vide et trompeuse. Les lettres x et y, mathématiquement employées, sont aptes à représenter les chiffres dont elles tiennent la place. Ce sont des valeurs indéterminées plutôt qu'inconnues; elles jouissent de toutes les qualités des nombres, se divisant et se multipliant à volonté. Par conséquent, elles laissent aux lois du calcul toute leur pureté, et conduisent à des résultats aussi certains que si elles étaient déterminées comme valeur particulière. En est-il ainsi du principe vital? Ce mot, d'après Barthez, lient lieu d'inconnue; c'est une valeur x et y. Mais quelle est la nature générale de cette inconnue? A quelle espèce de choses, d'êtres ou de valeurs se rapporte-t-elle? Ce n'est plus une inconnue dans un ordre connu ; c'est une inconnue dans
l'inconnu même. En mathématique, les lettres algébriques indiquent un nombre indéterminé, il est vrai, mais nombre toujours ; en médecine, Vx, principe, est-il une force, im être matériel, une âme, un résultat de l'organisation, une simple modalité de la substance organisée? Chacune de ces choses indifféremment, dit Barthez. Quoi! même un résultat de l'organisation? Oui, répond-il, cela est possible; et ce oui traduit sa plus secrète pensée. Qu'est une doctrine qui, dès ses premières affirmations, ne repousse pas invinciblement une semblable possibilité, et qui permet à ceux qui croient que la vie est un résultat de l'organisation, de donner la main à ceux-là qui, avec Stahl, la croient une cause, une force unie à la matière et lui imprimant une activité nouvelle? Qu'est une doctrine de la vie qui ne perçoit rien des conditions nécessaires de l'activité vitale, et flotte incertaine d'un doute à l'autre? Cette conviction d'un principe vital purement nominal est tellement la conception'vraiment neuve de Barthez, qu'il repousse toute autre nouveauté qu'on voudrait lui attribuer. « On n'a pas su ou voulu m'entendre, écrit-il, quand on a assuré que je fais consister la nouveauté de ma théorie (ou manière de voir) en physiologie et en médecine, dans l'adoption d'un principe vital, comme d'un être dont il suffisait de supposer l'existence et l'action pour esphquer toutes les fonctions de la vie. Il ne m'importe qu'on attribue ou qu'on refuse une existence particulière et propre à cet être que j'appelle principe vital. »
La longue analyse de Barthez aboutit ainsi à une supposition, à une convention, à une vaine formule. Si la doctrine du double dynamisme était restée dans cet état incertain, si elle n'avait pu se traduire en une affirmation claire et précise, elle ne serait jamais devenue le drapeau d'une école. Mais les idées barthéziennes ont peu à peu dépouillé leur
allure embarrassée, el étouffé les doutes qu'elles avaient amassés sur la réalité du principe vital. Ces doutes, du moins, n'ontété conservésquecommeuneréscrve destinée à répondre aux objections que soulevait une affirmation décidée. Le double dynamisme s'est donc constitué, sans détour, à Montpellier, et c'est le disciple et l'héritier de Barthez, M. le professeur Lordat, qui l'a élevé au rang de système affirmé, d'interprétation nette et franche de la nature de l'homme.
L'être humain obéit à deux forces, à deux principes : le premier de ces principes, l'âme, le sens intime, est immatériel, insénescent impérissable, et commande à la pensée, au sentiment avec conscience, à la volonté; le second, le principe vital, sorte de mecliun plaslicum, décline, dépérit, se divise même, disparaît enfin avec la vie; il gouverne les phénomènes vitaux proprement dits, les relie entre eux, constitue l'unité de l'être vivant, l'animaUté en un mot. Ce second principe s'unit à l'agrégat matériel et sert d'intermédiaire entre le corps el l'âme ; il est, suivant l'expression de M. Lordat, une âme de seconde majesté, l'âme véritable étant de première majesté.
Cette systématisation compliquée de la vie humaine méritait-elle une préférence marquée sur l'animisme deStahl? Elle prétend répondre aux deux ordres de faits humains, les faits avec conscience, et les faits organiques accomplis, sans que le moi les veuille et les perçoive. Mais, nous l'avons déjà dit, pourquoi l'âme n'agirait-elle pas avec conscience, réilexion et volonté, dans les fonctions intellectuelles, et par des impressions sans conscience, par des
(1) Je prends ce mot dans Tacceplion que M. Lordat lui a donnée dans son livre de Y Insénescence du sens intime, quoiqu'elle soit pliilologiqucnient inexacte : insenescere ne signifie pas ne pas vieillir, mais s'avancer dans la vieillesse.
déterminations instinctives, et suivant des lois primordiales, dans l'exercice des fonctions organiques?
La nécessité, la raison du second principe s'évanouissent donc dans une vue complète de l'âme : rien de décisif ne l'appelle; tout, dès lors, le condamne. Un principe unique d'animation n'est-il pas plus simple et plus magistral que celle superposition de principes premiers et seconds? La nature prodigue-t-elle les causes et les forces, et ses œuvres sont-elles de subtils assemblages de principes d'action sagement superposés, bien symétriques et distincts, chacun ayant son rôle et son but? Cette unité de l'homme qui est au fond de nos plus intimes pensées, qui est l'affirmation simple et traditionnelle, par excellence, ne serait qu'une trompeuse apparence, et la science la dédoublerait hardiment! Qu'ajoute cependant à nos connaissances cette libéralité ontologique de causes, et quelles notions inaccessibles sans elle lui devons-nous? Aucune, et la science ne gagne réellement à celte conception qu'une hypothèse de plus. En revanche, elle y perd beaucoup, et la plupart des réalités vivantes qu'elle mutile ou défigure. MM. Tissot et Bouillier accumulent, en de pressantes argumentations, les faits considérables que la doctrine du double dynamisme obscurcit ou méconnaît; et ces faits appartiennent à tous les modes de l'activité humaine, relèvent de la pensée comme de la vie. Ces deux principes, que l'on invoquait pour mieux posséder la pensée et la vie, sont fatals à chacune et les étouffent toutes les deux; et cela devait être, car la pensée et la vie s'entremêlent incessamment, se complètent et s'expliquent l'une par l'autre, et ne sont possédées en entier que lorsqu'on les poursuit jusqu'à leur toyer commim, jusqu'à l'àme pensante et vivante qui les unit en elle.
Ce n'est pas seulement l'unité de l'homme que le double
dynamisme sacrifie, mais encore l'unilé de l'œuvre divine vue dans son ensemble, l'unité de l'ensemble des êtres animés dont l'homme est l'aboutissant et le laîte. Les enseignements d'Arislote et de saint Thomas, ces hautes inspirations qui proclamaient « l'humanité comme la lin de la nature entière », qui jugeaient « toutes les formes inférieures comme des degrés par où la nature s'élève jusqu'à la forme excellente de l'homme », ces inspirations vivent dans la mémoire de ceux que ravit la simplicité sublime du monde, et qui savent y lire la pensée souveraine et créatrice : elles ne tomberont pas devant les conceptions hésitantes de Barthez et les antithèses ingénieuses de M. Lordat.
La doctrine stahlienne modifiée, l'animisme moderne tel que le professent MM. Tissot et Bouillier, convient sans doute à l'étude philosophique de l'âme. Cette étude s'attache surtout à la pensée, et savoir que la pensée et la vie ne sont pas des étrangères associées malgré elles, mais découlent d'une même source et traduisent une même existence, suffit à donner à la pensée une base réelle, et permet d'en saisir les rapports, les conditions diverses, les transformations cachées. Cette même doctrine fournit-elle à la physiologie les vérités premières qui doivent l'éclairer, établit-elle la vie avec la même plénitude que la pensée? La plupart des médecins animistes répondent affirmativement; pour eux toute la doctrine de la vie est là : MM. Tissot et Bouillier le croient aussi, et, mieux que les médecins, avaient droit à le croire. Philosophes, ils ne sauraient posséder, malgré leur érudition, le sens intime de toutes nos déviations médicales, ni imaginer la perfide aisance
avec laquelle la nolion systématique se substitue, parmi nous, à la notion simple et vraie. Je touche ici à des questions difficiles à exposer, surtout lorsqu'on ne doit pas y appuyer, et qu'on est réduit à les indiquer d'un trait rapide. J'essayerai cépendant, et pour y parvenir plus sûrement, je rappellerai, au préalable, quelques principes fondamentaux.
La raison humaine, et tout jugement qui la réfléchit, se résout nécessairement en deux idées, idée de grandeur et idée de perfection, suivant les expressions de Malebranche. La première représente ce qui est de soi inerte et divisible, ce qui peut s'évaluer en nombre, en étendue, en durée; la seconde représente la force, l'unité, l'indivisible, l'infini. Toute notion scientifique, toute chose jugée, toute existence définie contient ces deux termes : l'un nécessaire, absolu, substantiel, causal, parfait, infini; l'autre contingent, imparfait, phénoménal, relatif, multiple, fini. L'analyse identifie tous les premiers termes sous le nom d'idées nécessaires, et les seconds sous le nom d'idées contingentes. Prenons en exemple ce jugement : tout phénomène reconnaît une cause. Cette affirmation trahit une double idée, l'une nécessaire, universelle, planant bien au-dessus de la sensation, l'idée de cause; une autre relative et va- . riable, limitée quant à l'espace et à la durée, celle du phénomène. Ces deux éléments sont les éléments universels des choses, telles que nous pouvons les connaître; car c'est dans notre monde intérieur et spirituel que nous connaissons, et que nous avons à chercher les conditions mêmes du monde extérieur et visible.
Comment ces éléments s'unissent-ils pour constituer la raison humaine et l'ensemble des existences? Y a-t-il entre eux des rapports nécessaires? Chacun d'eux peut-il exister isolément; leur union est- elle libre, susceptible d'être ou
de ne pas être, ou est-elle une invariable condition do leur existence mutuelle? Question aussi importante que la détermination même de ces éléments, et qui, méconnue, ruinerait les connaissances fournies par chacun d'eux. Or, si l'on rentre en soi-même, on voit clairement que des deux éléments de la pensée, idées nécessaires et idées contingentes, l'un suppose l'autre, et que les isoler c'est les détruire. Leur coexistence et leur mutuelle pénétration ne sont pas arbitraires, mais voulues par leur nature même. La pensée, sous peine de les perdre sans retour, doit les contempler d'une seule vue, confondus en une invincible étreinte. Essayons de séparer un instant l'idée d'unité de celle de pluralité : que devient-elle dans l'isolement? Une unité stérile, incapable de rien fournir au-dessus ni audessous d'elle, indéterminée et indéterminable, perdue dans les profondeurs inaccessibles de l'existence pure, ne pouvant se mouvoir ni être mue; car, au moindre mouvemeiit que la pensée lui imprimerait, qu'on tentât de la compnrer, de la mesurer, de la diviser ou de l'ajouter à elle-même, l'idée de multiplicité apparaîtrait, et la fiction tomberait. D'un autre côté, que sont la multiplicité et la variété privées d'une unité qui les engendre, qui les constitue et les préserve d'une dissolution sans termes? Où s'arrêteraient-elles dans cet irrésistible entraînement vers le néant, si l'unité ne les pénètre et ne les relie en une totalité, en une collection quelconques?
Veut-on un exemple qui traduise directement l'activité de la matière, l'existence des corps, la vie elle-même? Que l'on prenne l'élément force et l'élément quantité, le simple et le composé, et qu'on s'essaye à les éloigner l'un de l'aulre. La force enlevée à la quantité, que devient celte dernière? La quantité est de soi divisible à l'infini; si une force active ne la maintient, ne la constitue substantielle-
ment., la quantité nous échappe, et, suivant l'expression de Pascal, elle fuit d'une fuite éternelle. En un mot, elle n'est pas et ne peut être. Que l'on imagine pareillement la force un instant isolée du composé, et l'on a une force perdue dans l'indétermination. Elle s'immobilise et s'éteint dans les pales régions de l'indéfini. C'est une activité incapable d'action, une prétendue cause qui ne saurait produire un effet. Une existence muette, placée hors de tout regard, loin de toute perception possible, que ne décèle aucune apparence, aucun mouvement, aucun acte, touche au néant, et de bien près se confond avec lui.
Quelle est la condition essentielle de cette mutuelle pénétration de l'un et du mulliple, de la force et delà quantité? Cette condition découle delà nature des rapports qui relient ces éléments. La force est nécessaire à la quantité, celle-ci à la force, et celte nécessité est absolue; elle va donc à l'infini. Laforce doit, en effet, pénétrer à l'infini la quantité. Si elle s'arrêtait à un point, la quantité qui resterait en dehors n'aurait plus de raison d'être; et le point, arbitrairement choisi pour détermination à la force, disparaîtrait avant toute réalisation possible de celle-ci. La quantité ne serait pas seule anéantie. La force, entravée dans sa poursuite de l'infini, succomberait aussi dans cette fiction. Une unité, de son essence, doit pouvoir se développer en nombres sans fin; une activité nécessaire ne peut être arrêtée dans sa marche sans être brisée. Une force qui ne se meut pas à l'infini dans le composé qu'elle anime, n'est ni unité, ni activité, ni force; elle perd tous ses caractères en cédant, un moment, devant la quantité pure, qui est de soi inertie et division. Elle devient contingente et limitée comme la quantité qui l'arrête.
Examinons à la lumière de ces principes la vie stahlienne, et jugeons si elle répond aux nécessités premières que nous
venons d'entrevoir. Slahl, d'une vue supérieure, reconnaît dans l'homme une cause unique de mouvement, l'âme; toul y est soumis, la pensée et la vie. Mais ce n'est pas tout de proclamer une cause, il faut savoir l'unir aux phénomènes et trouver en elle la réalité des efCets qu'elle engendre ; il faut que son union avec le fait qui découle d'elle soit, non pas fictive et légère, mais réelle et profonde, de façon à ce que les deux se pénètrent et vivent l'un dans l'autre pour ainsi dire. Or, cette union de la force et du fait, du simple et du composé, cette union qui donne elqui reçoit l'être à la fois, Stahl en ignore les essentielles conditions, et, par suite, il s'égare dès ses premières affirmations. L'âme, la cause humaine, est, suivant lui, un principe indépendant, existant et actif par lui-même, superposé à la machine oi'ganique, et en déterminant l'évolution et les diverses fonctions par l'activité qu'elle exerce sur cette existence inférieure. La cause vitale, au lieu d'être une force réalisée par l'évolution organique, et trouvant l'être dans l'évolution qu'elle réalise, est une force substantialisée en elle-même en dehors de toute forme visible, de toute multiplicité qui la traduise à nos perceptions. Stahl lui accorde une existence affranchie de la matière organisée, et transporte sur elle toute activité, toute impression, tout sentiment. Philosophiquement il dénature par là l'idée de force et crée un fantôme d'être qui se dérobe invinciblement à une saine observation. Qu'est, en effet, la force en dehors du composé qui la réalise et qu'elle réalise? Une abstraction impossible, une fiction pure, une cause vue sans aucun de ses effets nécessaires; et donner à une cause une activité qui ne se traduit par aucun de ses effets, c'est fatalement lui donner une activité chimérique. Fonder la notion de vie sur cette illusion, c'est fonder la science entière delà vie sur une base impalpable et imaginaire. C'est pourquoi tout
devient arbitraire et fictif dans la science de Stahl; tout s'y rapporte aux affections, aux déterminations, aux volontés, h la prévoyance de l'âme. Le travail de l'économie s'efface pour laisser la place à cet être supérieur qui se meut sur le terrain organique et y conduit tout par un mécanisme savant et une incessante surveillance. On conçoit combien les obscurités et les erreurs se doivent amonceler dans une science où l'observation simple et droite a si peu de part, et où tous les faits sont torturés jusqu'à ce qu'ils se soient pliés sous les interprétations systémaliques de la doctrine.
Il y a plus : non-seulement Stahl, par l'idée d'une âme indépendante et présidant à la vie, détruit l'idée de force et se perd dans une fiction, mais encore il détruit l'idée d'organisme et rend impossible l'instrument ou le théâtre de son âme. Si l'âme, en effet, indépendante de l'organisme, se détermine par elle-même et commande à celui-ci, ce dernier, à son tour, existe en dehors de l'âme; il la supporte et lui obéit, subit sa volonté et son activité, ne saurait fonctionner privé de ce gouvernement, mais n'en reste pas moins quelque chose de distinct; c'est un composé d'organes, muet, immobile, alors que le moteur se tait, mais qui, mû, n'est pas le moteur et ne se confond pas avec lui. Où cela conduit-il en médecine? Au mécanicisme; conclusion inattendue et cependant inévitable du stahlianisme. L'activité, la spontanéité sont,- en effet, toutes déférées à un principe simple; l'organisme, par contre, n'est qu'une machine complexe et déhcate appropriée à l'action du principe.
L'économie marche donc comme ces merveilleuses inventions du génie industriel, que gouverne, accélère ou ralentit une main habile et vigilante. Aussi Stahl prodiguet-il, dans ses œuvres, les e\pY\ca.lions jjhysico-mécaniqiies, mècanico-organiques (ces mois sont de lui), et ne croit-il
•'i* L'AME ET LA VIE.
donner une vraie théorie des phénomènes physiologiques ou morbides que lorsqu'il la fonde sur les conditions chimiques, physiques, mécaniques, des humeurs et des organes.
Cet entraînement au mécanicisme fut général parmi les ammistes. Écoutons le stalilien Sauvages : « L'homme, dit-il, est un agrégat composé d'une àme vivante et propre au mouvement, et d'une machine hydraulique unis ensemble. » Le sensualisme organicien le plus décidé n'a pas dépassé ces affirmations : on diffère sur le moteur, mais on tombe d'accord sur le mouvement.
Tels sont donc les aboutissants réels de l'animisme : une activité idéale, hypothétique, conçue en dehors de ses effets propres, se dérobant, par conséquent, à l'observation qui la cherche : un mécanisme savant et compliqué, au lieu d'un organisme palpitant de spontanéité et de vie. Double erreur inscrite au sommet de la science, et qui, se prolongeant comme une ombre sur tous les faits, les enveloppe d'obscurités et les dénature sous l'hypothèse. Ces vues incomplètes de la notion de cause et de force n'appartiennent pas séulement à l'animisme stahlien, mais encore à l'animisme modifié qu'enseignent aujourd'hui les philosophes et qu'acceptent quelques médecins. Comprendre dans l'àme les faits de conscience et de volonté ainsi que les faits organiques et fatals, les distinguer tout en les rattachant à une cause unique, ne suffit pas pour constituer la doctrine de la vie. Il faut poursuivre l'âme dans les réalités mêmes de l'acte vivant, et ne pas l'isoler en la plaçant au-dessus de l'économie, dans des régions inaccessibles où, séparée de tous ses effets organiques, elle se dérobe à l'observation physiologique.
Le double dynamisme n'échappe pas à ces aberrations de l'animisme. Le principe vital, substantialisé hypothéli-
queinent ou affirmalivement, n'en demeure pas moins un principe distinct de la machine qu'à Montpellier on appelle V agrégat organique. Les phénomènes vitaux ne sont plus conçus qu'à travers cette image d'un être spécial, sentant, voulant, agissant. Barthez parle sans cesse, et avec une fatigante abondance, des affections du principe vital, de ses déterminations, de ses volontés, de ses idées, de son attention, de son activité. La lecture des Nouveaux Éléments de la science de l'homme peut seule faire comprendre à quel point cette personnification, toujours présente d'un principe de vie, altère le langage médical et défigure l'observartion naïve. Ce n'est plus la nature vivante que l'illustre auteur fait mouvoir devant nous; il n'en a ni n'en transmet le sentiment; c'est un perpétuel et pénible retour vers une fiction ontologique qui seule remplit la scène; et cette incessante intervention d'un être imaginaire fatigue et révolte l'esprit.
Les médecins se sont ainsi accoutumés à séparer la vie de l'organisme, et la cause organisante de l'organisation. C'est une erreur répandue en science biologique que de considérer comme étant encore un organisme, comme offrant une organisation, des corps où la vie est éteinte, tant qu'une décomposition complète n'en a pas dispersé les éléments. Écoutons un savant médecin, M. Gintrac, qui a tracé un Précis de bionomie en tête de l'ouvrage considérable qu'il a publié : « Dans un cadavre, dit-il, il n'y a que l'organisation; dans un être vivant, il y a l'organisation et de plus le dynamisme ou la vie... L'organisation et la vie sont comme deux lignes parallèles qui ont commencé à peu près en même temps, mais qui finissent l'une après l'autre. La vie s'éteignantla première, l'organisation demeure seule. Un être organisé peut donc .se trouver dans l'un ou l'autre de ces états avec ou sans
coïncidence de la vie. » Voilà où conduisent les notions superficielles ou tronquées : l'être organisé peut n'être pas vivant; la vie est une simple coïncidence! On met hardiment le multiple en dehors de l'unité active qui l'engendre; on isole la réalisation de la force d'avec la force réalisante, et on avoue que la première peut persister sans la seconde! On range sous un même nom deux êtres que tout sépare; l'un qui est la vie incarnée, l'autre où rien de la vie n'apparaît, et qui appartient en entier à l'ordre physique. Il semble que ce ne soit plus la cause intérieure et génératrice qui régisse et caractérise les choses, mais de vaines ressemblances extérieures. Qu'un sensualisme conséquent appelle indifféremment organisme et organisation l'être qui sent et se meut devant nous, et celui que la vie a désormais abandonné, soit; mais que des médecins qui reconnaissent à la vie une cause et des lois propres s'y trompent, et sacrifient à leur insu leurs convictions, rien de plus étrange, et pourtant rien de plus commun. Non, l'organisme et l'organisation ne sont pas une machine ou un agrégat, mis ou non en jeu par un moteur indépendant; non, ce sont des corps pleins de l'unité qui les fait être, qui se transforment, se renouvellent, s'engendrent incessamment par la vie; ils sont la vie elle-même, se manifestant à nous par une évolution sans repos, car le repos, pour la vie, c'est l'extinction même. Ce qui a vécu, qu'est-ce donc? Rien de plus que la forme éphémère d'un passé vivant, mais forme inanimée et vide, tombée sans retour dans le domaine physique, et pas plus organisée qu'elle n'est vivante.
Ces sophismes en amènent d'autres plus cachés et plus dangereux. L'organisme n'étant pas tout conçu dans la vie, étant, pour ainsi dire, partagé par moitié, l'une livrée à la cause vitale, âme ou principe vital, l'autre ramenée aux
forces physiques et chimiques, il s'ensuit que l'on prétend trouver, dans cet organisme vivant, des phénomènes vitaux et des phénomènes physiques. Des médecins parlent donc sans hésitation des phénomènes physiques et chimiques de la vie. C'est ainsi qu'après avoir placé au sommet de la science une cause ou force propre, on développe la science en dehors de cette cause et de cette force, et l'on aboutit au plus étrange et contradictoire amalgame. Les vérités doctrinales perdent toute virilité, et s'affaissent au milieu de ces faits et de ces principes qui se combattent et se repoussent. Les conditions extérieures et physiques sont nécessaires à la vie; on en fait partie intégrante de la vie. La chaleur et l'humidité sont nécessaires au développement du germe végétal : dit-on, cependant, que la chaleur et l'humidité fassent partie du germe et se développent avec lui? Pourquoi commettre ces confusions dans la science de l'ordre vivant?
Quelque nécessaires qu'elles lui soient, les conditions extérieures de la vie n'entrent pour rien dans son essence. Celle-ci demeure indépendante; rien de l'ordre physique ne la pénétre directement, car cet ordre n'est pas le sien. Le fait extérieur, l'impulsion physique ne suscitent une action organique qu'en se transfigurant dans l'organisme qui les reçoit, qu'en se changeant en impression vitale, origine de l'acte, en un mot, qu'en se vitalisant. Tout cela ne signifie pas que les forces physico-chimiques perdent rien de leur empire dans la constitution moléculaire et le mouvement de la matière organique. Non, la matière organisée possède, comme toute matière, son aspect physique, complet et indépendant. Mais, sous cet aspect, la matière est considérée en dehors de son organisation, en dehors de sa fin, en dehors de la causalité spéciale qui la régit; elle est considérée, alors, en tant que matière qui pèse, que
levier qui soulève ou supporte, que fluide qui circule, que molécules et qu'atomes entraînés dans un incessant mouvement de composition et de décomposition , non en matière qui sent, s'impressionne, prend une forme spécifique, conçoit, pense et veut, en matière qui vit en un mot.
La chimie et la physique, font donc leur œuvre dans la masse complexe, modelée et animée par la vie. Toutefois cette chimie et cette physique, si profondes et si puissantes qu'on les suppose, n'instituent pas l'être vivant; elles lui fournissent uniquement ses conditions d'être. C'est là, pour la physique et la chimie, un utile et difficile sujet d'étude; il n'est pas nécessaire, pour grandir leur rôle, de leur demander la raison même des faits vitaux; et, assimilant la condition d'un phénomène à sa cause, de déclarer qu'il y a dans la vie, non plus exclusivemeut des phénomènes vitaux, mais encore des phénomènes physiques. Cet éclectisme voile les réahtés et obscurcit la notion causale de la vie.
L'organisme, agrégat physique en même temps qu'être vivant, montre ainsi une double représentation de forces; les unes, inférieures, agissant en toute matière et la constituant; les autres, supérieures, se traduisant en organisation, en forme spécifique, en sensibilité, en volonté, en pensée. Les premières deviennent, vis-à-vis des dernières, une condition d'exercice et de développement, un sujet sur lequel elles opèrent, mais qui ne saurait les pénétrer. Les forces inférieures sont conquises, en quelque sorte, par les supérieures, elles sont employées, mais en demeurant entières, sans rien perdre de leur essence, sans qu'aucune de leurs activités et de leurs propriétés s'efface. Il n'y a donc pas, dans l'organisme, des phénomènes mécaniques de la vie; il y a des phénomènes mécaniques de la matière que la vie anime d'activités nouvelles et inconnues à l'ordre
physique. Les forces physiques, le monde extérieur, n'agissent sur l'être considéré en tant que vivant, qu'en l'incitant à des actes vitaux; les actes physiques, déterminés par l'extérieur physique, restent en dehors de la vie proprement dite. A ce point de vue, comme le disait Brown, la vie est une incitation. Ces vérités profondes, Buffon les exprimait en un magnifique langage: « Formés de terre et de poussière, disait-il, nous avons avec la terre et la poussière des rapports communs : l'étendue, l'impénétrabilité, la pesanteur...; mais ces rapports qui nous lient à la matière ne font point partie de notre être... ; c'est l'organisation, c'est la vie, l'âme, qui fait proprement notre existence. »
L'âme, la vie, l'unité vitale, c'est donc l'être tout entier; l'agrégat physique n'est rien en lui et par lui; il est l'âme et la vie visible dans ses effets. Cette âme, cette vie n'occupe pas seulement une partie de l'organisme, elle le pénètre jusqu'aux derniers atomes, se confond organiquement avec lui par delà les infinies divisions que la pensée peut concevoir. Cette invincible et mystérieuse union est la condition de toute unité et de toute substance, mais il ne nous €St pas donné d'en sonder le comment et l'abîme. L'unité vivante se substanlialise jusque dans les profondeurs inaccessibles de l'organisation par les éternelles nécessités qui commandent à l'étreinte de la force et du composé, de l'un et du multiple. Si la vie n'imprégnait pas à l'infini la matière organique, si elle s'arrêtait à un terme déterminé, il s'ensuivrait qu'au delà de ce terme la matière organique soustraite à la vie tomberait exclusivement sous d'autres forces, lesquelles seraient les forces physiques libres, et, par cela seul, la constitution de l'économie deviendrait impossible. Ces forces physiques, maîtresses sur un point, en dissoudraient les éléments suivant leur action propre
bO L'AME ET LA VIE.
pour les livrer au inonde inorganique; et la vie manquant de base, privée du point d'arrêt qu'on prétendait lui fixer, verrait se dérober devant elle toute détermination organique. 11 semble qu'il y ait un point, raison dernière des choses, substance de l'infini, un point où la force causante s'identifie au composé et à l'eflet, la force devenant une sorte de matière simple, la matière se perdant dans l'activité de la force. A ce point, nous tombons en éblouissement, suivant une expression de Montaigne.
Ces conditions premières et essentielles de la vie dominent la physiologie et la médecine tout entière, elles sont la raison constitutive et partout présente de l'une et de l'autre. Toute étude de fonction et de maladie, toute notion de thérapeutique doivent s'instituer à ces clartés. Je ne puis poursuivre ici ces vastes et profondes dépendances : j'en retracerai ailleurs la longue histoire : ces premiers aperçus suffisent pourtant à indiquer le milieu où se doivent puiser les vérités doctrinales de la médecine. Ce n'est pas plus l'animisme que le double dynamisme qui les fournit. La doctrine de la vie qui convient aux médecins s'appelle du nom même de la vie : vitalisme ou biologisme; l'ancien et le nouveau nom sont identiques et se valent. Ces mots ne veulent pas dire, comme celui d'animisme, que la vie résulte de l'union d'une âme et d'un agrégat organique; mais que l'âme et la cause organique, c'est la vie; et que la vie, c'est l'organisme évoluant, c'est l'être humain considéré dans son développement légitime. La vie, c'est tout, c'est l'origine, l'aboutissant et la raison de tout Tordre vivant.
MM. Tissot et Bouillier en sont demeurés à l'animisme : j'avoue cependant que cet animisme, ils l'ont fait aussi vivant que possible; ils ont rapproché la cause vitale de ses effets avec plus de décision que les philosophes ne l'avaient fait jusqu'ici. Les ouvrages que nous avons annoncés au
début de cet article marqueront un progrès dans l'histoire philosophique de l'homme. Celui de M. Bouillier séduira surtout par la clarté des développements historiques, et convaincra par la pénétrante sagacité avec laquelle il analyse et rapproche les faits inconscients de l'âme pensante, et les faits vitaux perçus cependant par la conscience.
25 octobre 1862.
La philosophie, ou du moins les agitations philosophiques renaissent : c'est le signe du moment. D'un côté, le matérialisme souffle comme une tempête sur les régions de la science; ses déchaînements ébranlent tout; notre passé scientifique, comme notre passé intellectuel et moral, semblent menacer ruine. D'autre côté, de nobles eiïorts, de beaux travaux, d'éloquentes protestations s'élèvent au nom de la raison et de la liberté, au nom de la science, au nom de la dignité humaine atteinte et tarie dans ses sources fécondes. Une lutte souveraine est engagée, dont l'issue définitive ne saurait être douteuse. Pas plus aujourd'hui qu'hier et que demain, les doctrines et les hypothèses matérialistes ne sauraient conquérir, d'une manière durable, l'humanité vaincue dans ses meilleures aspirations, dans sa gloire réelle. Mais si le triomphe dernier est assuré, ce triomphe est-il prochain, ou doit-il s'éloigner, laissant une victoire momentanée à la grande erreur philosophique qui a toujours menacé le monde? Grave et anxieuse question : car cette victoire momentanée marquerait notre temps d'un signe funeste, et nous vaudrait, sans doute, bien des humiliations inattendues, bien des expiations douloureuses. Les discussions philosophiques
soulevées à notre entour ne sont donc pas comme un bruit inutile et vain, auquel on peut se dérober : loin de là.; elles sont l'affaire majeure de ce jour; elles portent en elles de grandes destinées, les destinées de la science, celles peut-être du pays lui-même.
Pour apprécier le vrai caractère du mouvement matérialiste qui traverse toutes les couches sociales, qui monte et descend tour à tour, que le savant et l'ignorant accueillent avec un égal transport, il faudrait sonder toutes les causes prochaines ou éloignées, latenles ou manifestes, qui donnent l'impulsion à ces courants, à ces flux et reflux menaçants. Il serait bon de déterminer en quoi le matériahsme actuel a ses origines exclusives et profondes dans les entrailles de la science moderne; quels aliments réels il a rencontrés dans les découvertes scienfiliques récentes, et quelle est la valeur et la portée de ces découvertes. Regardant plus haut, remontant aux méthodes qui gouvernent les connaissances humaines, il faudrait mesurer la part qui revient à de prétendues méthodes nouvelles ; il faudrait voir si l'abaissement décrété et le discrédit voulu de l'enseignement philosophique n'ont pas affaibli les digues élevées par de fortes traditions. N'y-a-il pas eu de ces fausses habiletés politiques qui ont ouvert aux esprits violents toute carrière vers des questions presque délaissées, et les ont tacitement encouragés à des entraînements où ne semblaient ni compromises ni intéressées les destinées d'un gouvernement, ami de popularité tout autant que de stabilité, mais dont les prévoyances portent toutes à courte échéance? La science ne s'élève pas sereine, impartiale, purement occupée de ses intérêts propres, inaccessible aux préjugés de la foule, aux passions des partis extrêmes. Non; ceux-ci trop souvent réagissent et puissamment sur elle, lui communiquent des inspirations qu'elle ne connaîtrait
pas sans eux, la poussent à des idées préconçues, à des affirmations téméraires que, livrée à elle-même el dégagée de toute influence étrangère, elle désavouerait certainement. Qui ne voit combien le rôle réel de la science est effacé dans nombre d'opinions dites scientifiques; combien de jugements se produisent comme l'œuvre du travail libre de l'esprit bumain, et qui ne sont qu'un moyen d'attaque, que des instruments d'ébranlement et de destruction contre des croyances auxquelles il a dû jusqu'ici sa dignité comme sa sûreté ! Que de vérités sont contestées et repoussées parce qu'elles semblent donner un appui à des causes que l'on veut ruiner ! N'est-ce pas là le secret de l'ardeur subite avec laquelle sont adoptées des opinions dont on devine aisément le pouvoir subversif, et que l'on propage et défend comme démontrées, alors qu'elles sont encore à l'état d'hypothèse infime, et sans même qu'elles aient en leur faveur d'obscures probabilités?
Nous posons ces questions sans les aborder. Nous ne voulons pas faire le compte des défaillances imprévues et des complaisances coupables auxquefles la science de ce temps s'est trop souvent abandonnée; il y a là des tristesses qu'il suffit de laisser entrevoir. Nous désirons montrer un autre et meilleur spectacle : celui des heureux combats, des fermes oppositions que les affirmations du matérialisme moderne ont suscités. La défense des doctrines spiritualistes s'est élevée à la hauteur et des circonstances et de la grande cause attaquée. Elle a, d'un côté, amené la philosophie spiritualiste vers l'étude des faits qu'on lui opposait, et, de l'autre côté, conduit d'illustres savants à des éludes doctrinales dont l'importance leur était peu cà peu révélée par les révoltes et les prétentions injustes de la science elle-même. Philosophes et savants ont trouvé dans ce double retour, dans ce mutuel échange de préoccupations,
l'inspiration d'œuvres fortes et saines qui ne s'éteindront pas avec les systèmes à l'occasion desquels elles ont été conçues, mais qui dureront par delà les agitations de la polémique contemporaine, et marqueront un progrès réel dans la marche ascendante de la philosophie et de la science. Ces œuvres vaillantes sont nombreuses; nous ne pouvons ni les énumérer, ni les étudier toutes. Nous en indiquons quelques-unes en tête de ces pages, et nous les choisissons de façon à ce que chacune nous livre un aspect différent de cette grande lutte du bien et du vrai. Elles nous serviront de guide dans l'exposé que nous entreprenons de tracer.
On dirait, à entendre le bruit qui se fait autour de la méthode expérimentale, les enthousiasmes qu'elle excite, les défenses passionnées qu'elle semble provoquer; on dirait que cette grande méthode de connaissance est une conquête nouvelle de l'esprit humain, que sa légitimité est controversée et son existence menacée. On sait à cet égard ce qu'il en est. Pourquoi donc une telle agitation? Celle-ci serait-elle toute factice? Nous le croyons; mais, quoique factice, cette agitation n'est ni sans but, ni sans portée. La méthode expérimentale n'est si bruyamment invoquée que pour couvrir de son autorité des sophismes destructeurs de toute philosophie et de toute science, et que l'on représente comme l'inévitable produit de la méthode acclamée. C'est un large drapeau sous lequel on abrite des causes qui ne sont pas la science. M. Caro, dans son excellent livre, le Matérialisme et la Science, s'est attaché à dissiper toutes les confusions amassées à ce sujet, et à rétablir les faits et la vérité méconnus.
Le positivisme, qu'il ne faut pas confondre avec la science
positive, s'efforce de lier ses destinées à celles de la méthode expérimentale; il se dit le fruit nécessaire de celle-ci, le résultat systématisé d'une mélhode qui soumetàl'liomme toute la nature visible. Le positivisme conclut de ces prémisses qu'il a pour lui la certitude dont est doué la méthode expérimentale, puisqu'il se borne à coordonner, à hiérarchiser les foits conquis par la méthode, et à en déduire les sciences diverses, leurs rapports et leur filiation, lesquels doivent remplacer la vieille métaphysique et constituer la philosophie nouvelle. Celle-ci est déclarée inébranlable, vraiment digne de son nom de positive, puisqu'elle a pour unique base celle des faits visibles, accessibles à nos investigations directes, perpétuellement soumis au contrôle de l'expérience.
M. Caro, d'une main ferme, renverse ces fausses prétentions. Il démontre que si le positivisme a pris habilement à la science positive son nom et quelques-uns de ses procédés, l'école expérimentale, à qui les sciences positives doivent tant, ne doit rien au positivisme. Prenant pour guide, dans l'étude de la méthode expérimentale, l'un des savants qui la connaît le mieux, et qui, après l'avoir pratiquée avec un succès et une constance dignes de toute admiration, en a exposé les préceptes avec une autorité incomparable, M. Caro prouve que cette méthode n'accepte aucune des exigences tyranniques du positivisme : « Rien de moins évident à mes yeux, dit-il, que la conformité du mode de penser de M. Cl. Bernard avec certains principes essentiels du positivisme. Sur deux points surtout, son indépendance absolue se manifeste avec éclat. 1° Contrairement à l'esprit de la doctrine positive, il fait une grande part à l'idée a priori dans la constitution de la science. 2" Contrairement à l'un des dogmes les plus arrêtés de cette école, il laisse un grand nombre de questions ouvertes, et
par toutes ces issues il permet, dans une certaine mesure, le retour aux conceptions métaphysiques. »
Dans la pensée de M. Cl. Bernard, l'idée a pnoî^i perd tout sens Absolu, et devient un fait presque relatif et éventuel. Elle n'a plus rien de ces formes éternelles de l'entendement, de ces concepts nécessaires à l'aide desquels l'esprit humain voit et juge les choses de la nature, les faits contingents, les phénomènes qui se déroulent devant nous. Ce n'est pas cette puissance, reflet obscur et cependant admirable de la puissance infinie, qui nous fait saisir les rapports immuables des choses, et fonde la science en nous poussant, par un irrésistible entraînement, à chercher dans leur cause la raison des faits observés. Non, M. Cl. Bernard ne s'élève pas directement à cette alliance de l'infini et du fini, de la cause et de l'effet, qui s'accomplit dans les profondeurs actives de l'esprit humain. Pour ce grand expérimentateur, l'idée a priori ne se révèle qu'en face même de l'expérimentation : c'est un instinct, une illumination subite qui frappe et saisit l'esprit, alors que les sens opèrent et perçoivent, témoins impassibles et muets. « Son apparition est toute spontanée et tout individuelle. C'est un sentiment particulier, un cpùd proprium, qui constitue l'originalité, l'invention ou le génie de chacun. Il arrive qu'un fait, qu'une observation reste trèslongtemps devant les yeux d'un savant sans lui rien inspirer, puis tout à coup vient un trait de lumière. L'idée neuve apparaît alors avec la rapidité de l'éclair, comme une sorte de révélation subite. » Cet éclair, ce trait de lumière, la tradition médicale les connaît bien; elle les appelle, depuis longtemps, le tact, le sens, le coup d'œil médical. Ces expressions subsisteront malgré les dénégations d'une science étroite, et qui croit se grandir en supprimant l'art. Rien ne saurait faire qu'en face des manifestations souvent
obscures de la maladie, il n'y ait des médecins qui perçoivent, comme d'un trait et d'une intuition rapide et sûre, les rapports cachés de l'affection, sa nature ensevelie dans les profondeurs vivantes de l'organisme, ses tendances futures et ses solutions probables. Ce trait et cette intuition n'ont rien de mystérieux, et ne sont pas les jeux d'une fantaisie capricieuse : c'est le coup de lumière et l'idée neuve, l'éclair rapide et la révélation subite dont parle M. Cl. Bernard, le plus sévère des expérimentateurs, le savant le moins accessible aux illusions.
Voilà donc ce que M. Cl. Bernard appelle l'idée a priori ;'d coup sûr il ne prétend et ne croit pas faire de la métaphysique. Cependant, à la bien considérer, cette idée a priori n'esl-elle pas un lointain prolongement, une sorte de descendance des idées nécessaires, véritables idées a priori de l'entendement humain? D'un côté comme de l'autre, l'idée a priori n'est-elle pas la perception d'une cause à travers ses effets : ici la perception d'une cause contingente, particulière, là la perception de la cause en soi, de la cause suprême, nécessaire, inrmie?M. Cl. Bernard ne s'approche-t-il pas lui-même des conceptions métaphysiques lorsque, envisageant sous son aspect général la spontanéité de l'intelligence, il écrit ces paroles hardies : « On peut dire que nous avons dans l'esprit l'intuition ou le sentiment des lois de la nature, mais nous n'en connaissons point la forme. »
Toutefois l'école expérimentale n'a pas tellement fixé ce point de doctrine, elle l'a si confusément senti et exprimé, que l'école positiviste pourrait ne pas repousser ces aspirations un peu vagues, et admettre, sans renier ses propres principes, ces élans et ces vues rapides de l'entendement en face des faits; il n'y aurait pas là du moins les raisons d'une séparation profonde. Mais l'école expérimentale dont M. Cl. Bernard est l'interprète se met d'un bond à l'opposé
DE LA PHILOS;OPHIE ET DE LA SCI NCE. 69
du positivisme, en ne rejetant pas d'emblée et systématiquement l'ordre entier des vérités métaphysiques, en ne l'ensevelissant pas pour toujours dans l'abîme de l'inaccessible et de l'inconnu. M. Gl. Bernard, soit dans l'ordre des idées générales, soit dans l'ordre des études biologiques, arrive à laisser une place à ces hautes vérités qui ne sont pas susceptibles d'une démonstration sensible, qui ne répondent à aucun déterminisme phénoménal, qui dominent au contraire et régissent les phénomènes de la nature, mais en les dépassant, en se maintenant au-dessus d'eux et de nos prises directes. L'école expérimentale n'entend pas éloigner des nobles préoccupations de l'esprit les questions qu'elle ne peut résoudre. Elle proclame que la vraie science ne supprime rien, mais qu'elle cherche toujours et regarde en face, sans se troubler, les choses qu'elle ne comprend pas. « Nier ces choses, dit M. Cl. Bernard, ne serait pas les supprimer; ce serait fermer les yeux, et croire que la lumière n'existe pas. » Le positivisme ne saurait être condamné en termes plus formels par la science positive.
Prétendra-t-on que, tout en acceptant l'ordre des vérités métaphysiques, l'école expérimentale les rejette dédaigneusement hors de la science, parce qu'elles ne sauraient être rattachées par l'expérience à des conditions déterminées d'avance; que, jetées ainsi hors de la science, elles ne sauraient compter dans les connaissances sérieuses de l'humanité? Rien ne serait plus injuste qu'une telle condamnation; car rien ne prouve qu'il n'y ait pas d'autre connaissance que celle que l'expérience détermine. M. Cl. Bernard lui-même, dans l'ordre des vérités biologiques, n'arrive-t-il pas à des vérités capitales et qui ne sont nullement expérimentales, susceptibles d'un déterminisme réel, suivant l'expression qu'il aime à employer?
Quand M. CI. Bernard veut définir la vie d'un mol qui mette en relief le seul caractère qui distingue netternenl la science biologique, il l'appelle la création; dans tout germe vivant il admet une idée créatrice qui se développe et se manifeste par l'organisation, qui ne relève ni de la physique ni de la chimie, qui n'appartient qu'au domaine de la vie. Il reconnaît que dans le corps vivant les forces directrices ou évolutives des phénomènes sont morphologiquement vitales, c'est-à-dire qu'elles créent et soutiennent la forme propre des actes vitaux, et celle de l'économie vivante et des éléments organiques qui la constituent; ailleurs il signale dans l'évolution et l'harmonie des fonctions vitales une finalité évidente; ailleurs, enfin, il déclare qu'il ne faut jamais oublier que l'arganisme est un tout, une unité, dont on ne saurait isoler une partie, une fonction, sans la détruire par cela même. Toutes ces vérités suprêmes de la biologie sont-elles expérimentales, ont-elles un déterminisme précis, peut-on les rattacher à des conditions matérielles qui en rendent compte, et qui en livrent l'expression et les lois physiques nécessaires? Evidemment non; M. Cl. Bernard, cependant, n'hésite pas à proclamer ces vérités, quoiqu'elles dépassent l'expérience et qu'il n'ait jamais pu les percevoir dans ses travaux de laboratoire. En a-t-il tiré toutes les conséquences qu'elles contiennent; en a-t-il mesuré l'influence majeure dans le domaine des études biologiques, et surtout dans celui des études médicales? C'est une question que nous n'examinons pas pour le moment; il nous suffit de montrer que ces vérités supérieures comptent pour lui, qu'il n'est par conséquent pas strictement et tristement asservi à l'expérience pure; et que par ce fait il marque entre la méthode expérimentale dont il est le|représentantet l'écolepositiviste un de ces dissentimentsprofondsque rien ne saurait effacer.
En résumé, l'école expérimentale, telle qu'un glorieux passé nous l'a léguée, telle que ses plus illustres adeptes nous la présentent, ne doit pas être confondue avec le positivisme qui tente de s'emparer de son nom et de son drapeau. L'école expérimentale, saine et féconde, laisse aux vérités métaphysiques leur influence légitime, leurs droits impérissables et supérieurs; eUe ne les supprime pas par ime décision violente et arbitraire. Surtout, elle ne les résout pas en niant toute autre cause, toute autre activité que la matière; elle n'aboutit pas fatalement au matérialisme.
Le matérialisme, par contre, est l'aboutissant direct du positivisme. Au début de la fondation de la secte positiviste, celle-ci semblait se séparer du matérialisme par une indifférence superbe, par un dédain dogmatique vis-à-vis des problèmes éternels qui, jusqu'ici et à son honneur, avaient tourmenté l'humanité. Nous avons essayé déjà (1) de montrer que cette prétendue indifférence n'était qu'un leurre, une vaine apparence à chaque instant démentie. Il nous avait été facile de prouver que la plupart des définitions et des renseignements particuhers apportés par la philosophie positive répondaient directement aux dogmes matérialistes, en dehors desquels cette philosophie croyait peut-être se maintenir. Et pouvait-il en être autrement? Ces questions suprêmes, et les réponses qu'elles appellent, ne sont pas isolées dans le vide, et distinctes de nos connaissances particulières sur les choses de ce monde; elles pénètrent nécessairement chacune de ces diverses connaissances, et rayonnent en elles; elles s'incarnent, se voient, se jugent sous la forme de toutes les existences particulières que nous analysons; et l'on ne peut donner le caractère de
(1) CliaufFard, De la philosophie dite positive dans ses rapports avec la médecine. Paris, 1863.
l'une de ces existences, sans que ce caractère défini n'implique une solution correspondante des vérités primordiales dont on se croyait délivré pour toujours. Toute la science spéciale instituée par le positivisme répondait aux interprétations matérialistes : et l'on aurait voulu que de ces sciences spéciales l'esprit humain ne remontât pas à la science générale et première pour y appliquer les mômes interprétations! Élait-ce possible? Sur quoi fonder cette chimérique interdiction'^ Aussi celle-ci n'a pas duré; et aujourd'hui l'illusion n'est plus possible; le positivisme a logiquement sombré dans le matérialisme.
Pour démontrer cette inévitable fusion, M. Caro interroge l'un des préceptes absolus du positivisme, la soumission de la psychologie à la physiologie cérébrale; il prouve que cette soumission n'est qu'une façon indirecte de résoudre, par le matérialisme, et la psychologie et la physiologie cérébrale. M. Stuart-Mill a été rejeté hors du positivisme pour avoir réservé la psychologie, et pour n'avoir point suivi sur ce point les vues du fondateur de l'école posivitiste, résumées dans ce principe qu'il n'y a point de psychologie en dehors de la biologie. « La psychologie, nous dit-on, ajoute M. Caro, se résout dans la biologie : facultés, conscience qui les observe, attention qui les analyse et, grâce à la mémoire, les classe, tout cela est dans la dépendance des phénomènes vitaux. On marque cette dépendance par un mot singulièrement expressif : les facultés affectives et intellectuelles deviennent, en langage positiviste, les facultés cérébrales. Tout le reste va de soi. On nous assure qu'il y a identité entre ces deux rapports : les manifestations intellectuelles et morales sont à la substance nerveuse ce qu'est la pesanteur à la matière, c'est-à-dire un phénomène irréductible qui, dans l'état actuel de nos connaissances, est à soi-même
sa p^cpusj^^plication. « De même que le physicien reconnaît que la matière pèse, le physiologiste constate que la substance nerveuse pense, sans que ni l'un ni l'autre aient la prétention d'expliquer pourquoi l'une pèse et pourquoi l'autre pense (1). »
« Soit! continue M. Garo; mais qui donc, parmi les mastérialistes, a jamais prétendu expliquer pourquoi, la subtance nerveuse pense? Eux aussi, ils se contentent de le constater, et dans des termes identiques. La question est de savoir si c'est la substance nerveuse qui pense, et si elle peut penser. Affirmer qu'elle pense, c'est trancher la question... J'en prends à témoin M. Moleschott, dont la doctrine n'est certes pas douteuse et s'est manifestée avec assez d'éclat. Que nous dit-il dans un discours prononcé à Zurich? « L'identification de l'esprit avec le corps » n'est pas une explication; c'est un fait ni plus ni moins » simple, ni plus ni moins mystérieux que tout autre fait : » c'est un fait comme la pesanteur. Personne assurément ne » prétend expliquer la gravitation au moyen de distinctions » entre elle et la matière... » Ya-t-il, je le demande, sur cette question de l'âme et de la pensée, une différence appréciable entre le langage du chef actuel des positivistes et celui des matérialistes les plus décidés? »
Un journal voué à la défense et à la propagande du matérialisme scientifique, la Pensée nouvelle, le proclamait : « L'école positiviste est une secte qui procède du matérialisme; elle ne vaut et n'a de portée que par le matérialisme. »
(I) M. Liltn;, préface au livre intitulé Matérialisme et Spiritualisme.
Le maléi'ialisme absorbe donc l'école positiviste et reprend l'élude des problèmes désertés par cette école. Il ne se désintéresse pas des hautes questions d'origine et de fin que l'homme a le droit de poser. Ces questions, il les aborde et les résout; il ne proscrit pas la métaphysique sous le prétexte qu'elle veut connaître l'éternel inconnu, aborder l'inaccessible. Non, il la remplace sans hésiter; il n'y a pour lui ni inconnu ni inaccessible. Aux causes prem.ières de la métaphysique, déclarées chimériques, il substitue d'autres causes dont il prétend prouver la réalité. C'est là une attitude osée, mais franche, et elle est de tout point préférable à l'attitude louche et contrainte du positivisme.
Par quelle voie assez sûre, par quelle méthode assez puissante le matérialisme a-t-il édifié les solutions qu'il propose? Il ne peut en appeler à la raison pure, aux facultés révélatrices de l'entendement humain, affirmant ou niant directement Dieu, cause première des existences, l'ame, cause seconde de la personne humaine. Où serait l'autorité du matérialisme si ses procédés de démonstration, si ses méthodes ne se séparaient pas des procédés et des méthodes par lesquels s'aflirme le spiritualisme traditionnel? Celui-ci ne saurait être vaincu sur son terrain; ily retrouverait toujours la hauteur de ses démonstrations. Le matérialisme l'a senti, et il prétend ne pas moins répudier les méthodes que les enseignements de la vieille métaphysique. Au lieu de demander à l'entendement des moyens imaginaires de démonstration, il assure n'invoquer que l'infaillible expérience, ne croire qu'aux sens et à l'analyse qu'ils permettent. Tout comme le positivisme, il se dit
le produit immédiat de la méthode expérimentale, et il s'attribue la certitude qui appartient aux sciences positives €t expérimentales. Les vieux doutes seraient ainsi chassés, et l'homme jouirait en pleine clarté de cet univers, dont les secrets n'auraient plus rien de redoutable, dont les éternelles et fatales lois répudieraient toute origine supérieure, toute fm voulue et déterminée.
Or laissons de côté, pour le moment, l'examen de ces tristes illusions, de ces solutions grossières, et de la part que l'expérience peut y prendre. Envisageons d'abord, au seul point de vue de la méthode, ces prohlèmes d'origine que le matériahsme prétend résoudre. En quoi ces problèmes sont-ils susceptihles d'être éclairés par la méthode expérimentale? Telle est la vraie question, et c'est celle dont l'élude complète le beau livre deM. Caro. « Nous ne serons désavoués, dit l'éloquent auteur de ridée de Dieu, par aucun savant de l'école expérimentale, c'est-à-dire par un savant sans parti pris, si nous avançons que, dans l'état actuel des sciences, aucune donnée positive n'autorise des conclusions semblables à celles du matérialisme sur le problème des origines et des fins, sur celui des substances et des causes; que cela même est contradictoire à l'idée de la science expérimentale; cjue cette science nous donne Factuel, le présent, le fait, non le commencement des choses, tout au plus le comment immédiat, les conditions prochaines, très-différentes des vraies causes; enfin que, du moment où le matérialisme devient une négation expresse et doctrinale de la métaphysique, il devient par là même une autre métaphysique; il tombe aussitôt sous le contrôle de la raison pure, dont on peut se servir librement pour critiquer ses hypothèses, comme il s'en sert lui-même pour les établir et les lier entre elles. »
Ce dogmatisme a priori s'impose, comme une néces-
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sité, au matérialisme, et détruit le caractère expérimental qu'il convoite. Les savants voués au culte de la science positive sont eux-mêmes forcés de le reconnaître, et M. Caro cite, à ce sujet, l'aveu précieux à recueillir d'un illustre savant, M. Virchow, que les matérialistes réclament comme un de leurs adeptes, « Personne après tout, dit M. Virchow, ne sait ce qui était avant ce qui est... La science n'a d'autres données que le monde qui existe... Le matérialisme est une tendance cà vouloir expliquer tout ce qui existe, tout ce qui se fait, par les propriétés de la matière. Le matérialisme va au delà de l'expérience : il se constitue à l'état de système. Or les systèmes sont bien plus le résultat de la spéculation que le résultat de l'expérience. Ils prouvent en nous un certain besoin de perfection que la spéculation peut seule satisfaire, car toute connaissance qui est le résultat de l'expérience est incomplète et présente des lacunes. »
Ce n'est pas un métaphysicien qui parle ainsi, c'est un savant qui, en Allemagne, marche à la tête de la biologie expérimentale, dont les tendances inclinent au matérialisme, et qui reconnaît cependant que le matérialisme n'a d'autres racines qu'un indémontrable a yriori. Aussi M. Caro a-t-il le droit, avec un ironique bon sens, de poser ces conclusions : « Jusqu'à ce que le matérialisme soit parvenu à sortir de ce cercle vicieux que la logique trace autour de sa conception fondamentale, jusqu'à ce qu'il ait réussi à prouver expérimentalement que ce qui est a toujours été tel qu'il est, dans la forme actuelle de l'ordre reconnu des phénomènes; tant qu'il n'aura pas ôté à ces questions d'origine le caractère de transcendance qu'elles ont par essence, et qu'il n'aura pas soumis ses solutions négatives à une vérification dont l'idée seule est contradictoire; jusque-là, et nous avons de bonnes
DE LA l'IIlLOSOPHIE ET DE LA SCIENCE. 77
raisons de croire ce moment fort éloigné, le matérialisme subira la condition commune de toute démonstration non vérifiable. Il raisonnera à sa façon sur l'impossibilité de concevoir un commencement au système des choses, à l'existence de la matière et de ses propriétés, mais il ne prouvera rien expérimentalement, ce qui est, d'après ses principes, la seule manière de prouver quelque chose; il spéculera, ce qui est fort humiliant pour les contempteurs de la' spéculation; il recommencera une métaphysique, ce qui est le comble de la disgrâce pour les adversaires de la métaphysique. On nous reproche sans cesse le caractère a priori de nos solutions concernant les causes premières. Il faut que le matérialisme accepte sa part de l'objection, si plein d'illusions qu'il puisse être sur sa valeur et sa portée scientifiques, si enivré qu'il soit des conquêtes de la science positive, avec laquelle il essaye vainemen t de confondre sa fortune et ses droits. »
Nous venons de voir, avec M. Caro, si le matérialisme peut se dire la représentation fidèle et le produit direct de la mçthode expérimentale : M. Janet, dans un de ces petits volumes , le Matérialisme contemporain , destinés à une heureuse popularité , et où la haute raison et la bonne science se font claires et simples pour mieux convaincre , nous montre ce que valent les solutions proposées aujourd'hui par le matérialisme. Les deux ouvrages de MM. Caro et Janet se complètent ainsi l'un l'autre : l'un discute la question des méthodes et juge le matérialisme avant son œuvre propre, avant son développement systématique ; l'autre lui demande après coup où l'a conduit la méthode dont il a fait usage , l'interroge sur ces questions d'origine et de fin qu'il aborde et résout si hardiment.
Le malérialisme trouve devant lui deux grands profclèmes : la matière et la vie. Qui ne croirait que le premier de ces problèmes est tout à sa porlée, et que la solution lui en est naturellement dévolue? Qui peut mieux nous enseigner ce qu'est la matière, que ce système qui ne voit, n'accepte, et sans doute ne comprend qu'elle? La matière a-t-elle en elle la raison de son existence, la raison surtout du mouvement qui la pousse, la meut, provoque tous ses changements d'état, et qui semble aujourd'hui l'origine unique de toutes ses propriétés et de toutes ses manifestations? M. Janet, dans un chapitre particulièrement original, la Matière el le Mouvement, démontre que la matière ne saurait offrir les conditions d'existence absolue qui lui sont nécessaires alors que l'on ne veut rien reconnaître au-dessus d'elle. Le matérialisme, au lieu d'atteindre à une matière substantielle el fixe, n^a jamais devant lui qu'un insaisissable inconnu. Ne trouver pour base à ses affirmations que l'inconnu, et prétendre, sur cette base, édifier une croyance philosophique, asseoir les destinées mêmes de l'humanité, quelle chimérique entreprise! « Que signifieraient, je le demande, dit M. Janet, les prétentions du matérialisme dans un système où l'on serait obligé d'avouer que la matière se ramène à un principe absolument inconnu? Dire que la matière est le principe de toutes choses, dans cette hypothèse, ne serait-ce pas comme si l'on disait : œ, c'est-à-dire un inconnu quelconque, est le principe de toutes choses? ce qui reviendrait à dire : « Je ne sais pas quel est le principe des » choses. » Voilà un matérialisme bien lumineux. »
Mais laissons la malière pure : quoiqu'elle nous touche et nous enserre de toutes parts, elle ne semble pas contenir le secret propre de nos origines et de nos destinées. Allons plus loin, et interrogeons le matérialisme sur la vie et les êtres vivants, parmi lesquels nous comptons, et dont l'étude pénètre si intimement la nôtre.
Le matérialisme prétend dévoiler les origines mystérieuses, l'apparition première de la vie; il croit établir par l'expérience les conditions et la cause de la formation des organismes simples, rudimenlaires. La théorie de la génération spontanée répond à ces conditions expérimentales, à cette cause prochaine et suffisante. Ces premières formes organiques acquises, le matérialisme explique l'apparition, en nombre immense, des espèces vivantes, par la transformation graduelle des formes organiques rudimenlaires dues à la génération spontanée, transformation opérée sous l'influence des milieux et d'autres conditions naturelles. La génération spontanée est donc une thèse première du matérialisme.
« On voit, dit Lucrèce, des vers tout vivants sortir de la boue fétide, lorsque la terre amollie par les pluies, a atteint un suffisant degré de putréfaction. Les éléments mis en mouvement et rapprochés dans des conditions nouvelles donnent naissance à des animaux. » Toute la théorie et ■ toutes les erreurs de la génération spontanée sont IL
Les progrès des sciences naturelles avaient peu à peu éteint la croyance aux générations spontanées. A mesure que la science étudiait ces prétendues générations, cellesci s'évanouissaient, et la génération par ancêtres se révélait là où elle avait été méconnue jusqu'alors. M. Pouchet(i) a réveillé la question en la transportant dans l'étude de ces vies d'un instant, que nous oïïre l'immense multitude des
(1) Pouchct, Hélérogénie ou Traité de la génération sponianée. Paris, 1859.
infusoires. Ces vies, encore mal connues, et si difficiles à olTserver dans leur rapide évolution, offraient un terrain favorable aux confusions, aux assertions prématurées, aux systématisations arbitraires. Affirmer leur génération spontanée ou démontrer leur génération par spores et par germes détachés d'organismes infiniment petits à leur état de complet développement, était une œuvre pareillement obscure et, en apparence, impénétrable à l'expérimentation. Toutefois, l'une avait contre elle de heurter à toutes les lois connues de la vie, l'autre se présentait en conformité naturelle avec ces lois; il semblait donc qu'à moins d'une démonstration ayant pour elle toutes lesforces del'évidence, la génération spontanée des infusoires ne pouvait prendre en science une place légitime. Or, non- seulement l'évidence lui a toujours fait défaut, mais grâce à la merveilleuse habileté déployée par M. Pasteur, grâce à la précision, à la clarté, à la variété des expériences produites par lui, grâce à la sagacité pénétrante avec laquelle il a su dévoiler les défauts des expériences contraires apportées parMM.Pouchet et Jolly, l'évidence a été tout entière du côté des générations par ancêtres; et l'Académie des sciences, si prudente, si réservée d'ordinaire en ses jugements, n'a pas craint de se prononcer ouvertement en ce sens. Écoutons l'éminent rapporteur de l'Académie, M. Cl. Bernard : il a eu à juger la génération spontanée, même celle qui, n'osant soutenir la génération d'emblée et complète de l'être, se réfugiait dans la génération spontanée de l'ovule ou dugerme, lequel en évoluant livrait l'être tout entier:
« La génération, dit M. Cl. Bernard, qui préside à la création organique des êtres vivants, a été regardée, à juste titre, comme la fonction la plus mystérieuse de la physiologie. On a observé de tout temps qu'il y avait une filiation entre les êtres vivants, et que, pour le plus grand
nombre, ils procédaient visiblement de parents. Cependant il était des cas où cette filiation n'était pas apparente, et alors on a admis des générations spontanées, c'est-à-dire sans parents. Cette question, très-ancienne, a été reprise dans ces derniers temps et soumise à de nouvelles éludes. En France, les générations spontanées ont été repoussées par différents savants, mais surtout par M. Pasteur. Elles ont été, au contraire, admises par divers naturalistes, et particulièrement par M. Pouchet, qui a soutenu à leur sujet l'hypothèse de l'ovulation spontanée (4). M. Pouchet a voulu établir qu'il n'y avait pas génération spontanée de l'être adulte, mais génération de son œuf ou de son germe. Cette vue me paraît tout à fait inadmissible même comme hypothèse. Je considère, en effet, que l'œuf représente une sorte de formule organique qui résume les conditions évolutives d'un être déterminé par cela même qu'il en procède. L'œuf n'est œuf que parce qu'il possède une virtualité qui lui a été donnée par une ou plusieurs évolutions antérieures dont il garde en quelque sorte le souvenir. C'est cette direction originelle, qui n'est qu'un atavisme plus ou moins prononcé, que je regarde comme ne pouvant jamais se manifester spontanément et d'emblée. Il faut nécessairement une influence héréditaire. Je ne concevrais pas qu'une cellule formée spontanément et sans parents pût avoir une évolution , puisqu'elle n'aurait pas eu un état antérieur. Quoi qu'il en soit de l'hypothèse, les expériences sur lesquelles étaient fondées les preuves des générations spontanées étaient, pour la plupart, fautives, M. Pasteur a eu le mérite d'éclairer le problème des générations spontanées, en réduisant les expériences à leur juste valeur et en introduisant dans ce sujet une précision scientifique plus grande.
(Ij Pouchet, Théorie positive (le l'ovulation spontanée. Paris, 1847, I vol., in-8 et Allas.
11 a fait voir que l'air était le véhicule d'une foule de germes d'êtres vivants, et il a montré qu'il fallait avant tout ramener les arguments à des expériences précises et bien instituées.
« Pour exprimer ma pensée au sujet de la régénération spontanée, je n'ai qu'à répéter ici ce que j'ai déjà dit dans un rapport que j'ai eu à faire sur cette question, savoir qu'à mesure que nos moyens d'investigation se perfectionneront, on trouvera que les cas de générations qu'on regardait comme spontanées rentrent dans les cas de génération physiologique ordinaire. C'est ce qu'ont d'ailleurs démontré récemment les travaux de M. Balhiani et ceux de MM. Coste et Gerbe sur la génération des infusoires. »
Ces derniers travaux, ceux de M . Balbiani en particulier (1 ) , ruinent par la base la doctrine de la génération spontanée. Ces infusoires que l'on croyait se reproduire par un bourgeonnement obscur se reproduisent par une génération sexuelle, et ces germes répandus dans l'atmosphère sont des œufs véritables dont M. Balbiani a surpris la merveilleuse ponte à la suite de fécondation par sexes séparés. Ces observations directes laissent-elles quelques doutes sur l'inanité de générations spontanées d'ovules, dont on voit, au contraire, la génération régulière et physiologique?
Et cependant la génération spontanée conserve des partisans décidés. Les uns, comme MM. Pouchet et Jolly, y croient encore en savants convaincus : les expériences auxquelles ils s'étaient fiés pour affirmer la génération ou ovulation spontanée gardent, pour eux, toute leur valeur. On .ne sacrifie pas aisément ses idées et ses travaux : ces enfants de notre esprit sont enracinés en nous plus profondément peut-être que les enfants de notre sang ; on ne s'en sépare pas sans d'intimes et longues douleurs que tous ne
(1) B;vlbi;uii, Sur l'existence d'une reproduclion sexuelle chez les infusoires {Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XLVI, p. G"28, t. XLYII, p. 383).
peuvent supporLer. Il faut une sorte d'héroïsme au savant pour immoler ce qu'il a laborieusement conçu, ce qu'il a pi'otégé et défendu contre toute atteinte. Mais à côté de ces illusions et de ces attachements presque respectables se sont élevées des passions intéressées, qui ont transformé en agressions, en mêlées violentes, les discussions paisibles de la science. La doctrine de la génération spontanée avait beau avoir contre elle les expériences les plus décisives, une sorte de public n'a rien voulu entendre de ce qui pouvait ébranler des opinions qui lui étaient chères; et ces opinions, il y tenait, non parce qu'elles représentaient la réahté, la science vraie et démontrée, mais parce qu'elles donnaient un appui à tout un ensemble d'idées préconçues sur l'origine et l'évolution naturelle du monde. Malgré le refus de MM. Pouchct et Jolly de rattacher la génération spontanée à aucun système philosophique général, malgré le soin qu'ils avaient mis à déclarer que le fait qu'ils défendaient n'impliquait pas en soi la négation d'une cause créatrice et directrice dumonde, et du[monde vivant en particuUer, ces dénégations ne semblaient avoir pour résultat que d'attiser les ardeurs contraires et de leur montrer l'importance philosophique que pouvait acquérir la question de l'hétérogénie. C'était toute une cosmogonie qui sortait en réalité de ces générations spontanées d'infusoires ; .c'était l'origine de la vie elle-même que l'on surprenait, et dont on n'avait plus qu'à suivre les développements pour avoir le mot de la grande énigme, le mot de l'inexplicable apparition des êtres vivants. C'était le profond et l'inénarrable secret de la nature, dévoilé par l'interprétation hardie d'une humble expérimentation portant sur les plus humbles des êtres. L'Origine de la vie (1), tel est
(1) Georges Pennetier, l'Origine de la vie, histoire de la question des (lénéralions spontanées, avec une préface par le docteur Poucliel.
le litre d'une publication récente sur les générations spontanées, tel est le problème que posent et que prétendent résoudre ceux qui aujourd'hui soutiennent une cause scientifiquement perdue.
L'origine de la vie! On ne saurait trop remarquer cet énoncé général; il s'agit ici de la vie en soi, de ce qui est l'essence de tous les êtres vivants; la vie humaine est un cas particulier de ce problème général ; ce qui résout l'un résout l'autre. Derrière les infusoires et leur apparition spontanée, il y a l'homme. L'origine supérieure, les hautes aspirations, la fin prédestinée dont l'homme se croyait le droit d'être fier, tout cela s'évanouit, comme vains rêves, et bouffées d'orgueil, devant l'origine de la vie première sous la seule énergie de la matière. C'est cette dernière qui est la vraie créatrice, la cause unique, c'est elle qui pareillement contient notre fin ; au delà il n'y a rien, la science le déclare, celle du moins qui met au faîte de ses conceptions la génération spontanée. L'importance des conséquences explique pourquoi ceux qui les voulaient ont mis tant d'ardeur à soutenir le principe d'où elles découlaient. Si un simple problème de physique ou de chimie n'avait pas eu en sa faveur plus de preuves réelles que n'en a la génération spontanée, nul savant digne de ce nom ne l'eût soutenu et n'eût fondé sur une base aussi chimérique un ensemble de déductions scientifiques. Mais il s'agissait de l'ordre et de la constitution du monde, de la raison d'être de tout le règne vivant, et dès lors les preuves ont paru bonnes et suffisantes à un matérialisme qui se dit scientifique et expérimental. Une polémique agressive désignait même comme ennemis du progrès, comme esprits rétrogrades tous ceux qui repoussaient des erreurs auxquelles on avail l'ait une trop facile popularité.
La génération spontanée livrait au matérialisme un point de départ à la fois téméraire et faible, hardi si l'on regardait en arrière, presque misérable si l'on regardait en avant. Quels efforts pour tirer de quelques infusoires rudimentaires le développement régulier de la série animale, pour atteindre à l'homme, à cet être qui pense et qui veut, qui a conscience de lui-même et de sa liberté, qui possède la notion du bien et du mal, qui aspire au vrai et au beau, qui se sent cause et proclame les causes dans la nature! Comment combler les abîmes qui séparent ces deux extrémités de l'être vivant? Quelle toute-puissance saura faire sortir de ces infusoires le nombre prodigieux, l'infinie variété des êtres animés, toutes ces espèces vivantes qui, si loin et si profondément que le monde puisse être fouillé, se montrent semblables h elles-mêmes, et comme immuables dans leur succession précipitée, fixes dans le mouvement même !
La même science qui a affirmé les générations spontanéesn'a pas reculé devant cette entreprise, et elle a prétendu montrer le mécanisme caché qui, de la cellule spontanément née, tire l'effrayante immensité des formes animées. Des naturalistes se sont trouvés, savants éminents d'ailleurs et jouissant d'une juste autorité, Lamarck et Darwin, qui ont cru découvrir les lois de la transformation des espèces. Ces lois donnent à la doctrine de l'hétérogénie un complément indispensable ; elles fournissent au matérialisme contemporain une théorie du monde à allure scientifique, et révèlent à l'humanité désillusionnée ses humbles commencements et sa fin plus humble encore, car elle sombre dans le néant de la matière.
M. Paul Janet, dans le livre que nous citions plus haut, a tracé des théories de Lamarck et de Darwin une fine et pénétrante critique. Il se demande d'ahord en quoi l'hypothèse d'un plan et d'un dessein de la nature, autrement dit la doctrine des causes finales, serait contraire à l'esprit scientifique. Il ne faut pas se livrer à l'analyse phénoménale avec le dessein prémédité de trouver les phénomènes conformes à un but arrêté d'avance; ce but préconçu ne doit jamais tenir lieu de raison et d'explication pour les faits observés; cette marche-là est peu scientifique et conduit fatalement à des conceptions arbitraires et erronées. Mais s'ensuit-il que les faits observés et analysés en eux-mêmes ne doivent plus, par leur ensemble et leur enchaînement, traduire à l'intelligence humaine un dessein supérieur, une harmonie progressive et ascendante, qui en sont la raison finale et l'esprit vivifiant? Refuser d'avance toute cause finale, n'est-ce pas une erreur pareille à celle de l'imaginer en soi et avant l'observation des phénomènes? Flourens l'a très-bien dit : « Il faut aller non pas des causes finales aux faits, mais des faits aux causes finales. » Yoilà les principes féconds et la vraie philosophie naturelle.
« Les naturahstes, dit M. Janet, se per.suadent qu'ils ont écarté les causes finales de la nature lorsqu'ils ont démontré comment certains effets résultent nécessairement de certaines causes données. La découverte des causes efficientes leur paraît un argument décisif contre l'existence des causes finales. Il ne faut pas dire, selon eux, « que l'oiseau a des ailes jjoiir voler, mais qu'il vole parce qu'il a des ailes ». Mais en quoi, je vous prie, ces deux propositions sont-elles contradictoires? En supposant que l'oiseau ait des ailes pour voler, ne faut-il pas que le vol résulte de la structure des ailes? Et ainsi de ce que le vol est un résultat, vous n'avez pas le droit de conclure qu'il n'est pas un but. Eau-
drait-il donc, pour que vous reconnussiez un but et un choix, qu'il y eûl dans la nature des effets sans cause, ou des effets disproportionnés à leurs causes? Des causes finales ne sont pas des miracles ; pour atteindre un certain but, il faut que l'auteur des choses ait choisi des causes secondes précisément propres à l'effet voulu. Par conséquent, quoi d'étonnant qu'en étudiant ces causes vous puissiez en déduire mécaniquement les effets? Le contraire serait impossible et absurde. Ainsi expliquez-nous tant qu'il vous plaira qu'une aile étant donnée il faut que l'oiseau vole : cela ne prouve pas du tout qu'il n'ait pas des ailes pour voler. De bonne foi, si l'auteur de la nature a voulu que les oiseaux volassent, que pouvait-il faire de mieux que de leur donner des ailes? »
La démonstration de la réalité des causes finales et d'un plan voulu et prémédité dans la nature fournit une première et puissanle réfutation des systèmes qui prétendent expliquer la formation successive des êtres organisés par la seule action des forces naturelles, agissant fatalement, pétrissant, modifiant, transformant la matière vivante d'une façon inconsciente et aveugle. Lamarck et Darwin, avonsnous dit, sont les deux naturalisles qui ont substitué, avec le plus de succès, un plan fatal, nécessaire et, en quelque sorte, mécanique, au plan prémédité et réalisé par une cause intelligente et spontanée. Lamarck invoquait surtout Faction des milieux, l'habitude et le besoin. L'action combinée de ces agents lui suffit pour aller de la cellule rudimentaire à l'homme lui-même.
L'action des milieux, les conditions extérieures peuvent modifier la forme et les fonctions des êtres vivants : c'est un fait dont la domestication offre les exemples les plus saillants. Mais si nous pouvons modifier ainsi certaines espèces animales et végétales, pouvons-nous créer ces es-
pèces? Pouvons-nous imaginer comme possible des modifications lellemenl actives et puissantes qu'elles arrivent aux plus complexes créations, à la construction des grands organes de la vie animale, et de ces organes des sens, si divers et si merveilleusement adaptés à leurs fonctions? « Par exemple, dit Janet, certains animaux respirent par les poumons, et d'autres par les branchies, et ces deux sortes d'organes sont parfaitement appropriés aux deux milieux de l'air et de l'eau. Comment concevoir que ces deux milieux aient pu produire des appareils si complexes et si bien appropriés? De tous les faits constatés par la science, en est-il un seul qui puisse justifier une extension aussi grande de l'action des milieux? Si l'on dit que par milieu il ne faut pas seulement entendre l'élément dans lequel vit l'animal, mais toute espèce de circonstance extérieure, je demande que l'on me détermine quelle est précisément la circonstance qui a fait prendre à tel organe la forme du poumon, à tel autre la forme de branchies; quelle est la cause précise qui a fait le cœur, cette machine hydraulique si puissante et si aisée, et dont les mouvements sont si industrieusement combinés pour recevoir le sang qui vient de tous les organes au cœur et pour le leur renvoyer; quelle est la cause enfin qui a lié tous ces organes les uns aux autres, et a fait l'être vivant, suivant l'expression de Guvier, « un système clos dont toutes les parties concourent à une action commune par une réaction réciproque? » Que serace si nous passons aux organes des sens, au plus merveilleux, l'œil de l'homme ou celui de l'aigle?... Parmi les savants qui n'ont pas de système, en est-il un qui ose soutenir qu'il entrevoie d'une manière quelconque comment la lumière aurait pu produire par son action l'organe qui lui est approprié, ou bien, si ce n'est pas la lumière, quel est l'agent extérieur assez puissant, assez habile, assez in-
génieux, assez bon géomètre pour construire ce merveilleux appareil qui a fait dire à Newton : « Celui qui a fait l'œil a-t-il pu ne pas connaître les lois de l'optique? » Grande parole, qui, venant d'un si grande maître, devrait bien faire réfléchir un instant les improvisateurs de systèmes cosmogoniques, si savants sur l'origine des planètes, et qui passent avec tant de complaisance sur l'origine de la conscience et de la vie 1 »
Si l'action des milieux est impuissante à elle seule à expliquer la formation des organes et la production des espèces, ce que Lamarck appelle le pouvoir de la vie, à savoir l'habitude et le besoin, nous donneront-ils une raison suffisante de ces grands faits? D'après Lamarck, le besoin produit les organes, l'habitude les développe et les fortifie. Mais ce besoin et cette habitude, auxquels on en appelle si complaisamment, que sont-ils et qui prouve leur étrange pouvoir? Prenons ce besoin de respirer, dont M. Janet parlait tout à l'heure : ce besoin, d'où vient-il luimême? De la nécessité de donner au sang l'oxygène qui lui est nécessaire; et cette dernière nécessité provient ellemême du besoin d'entretenir les combustions organiques et de fournir au système nerveux un stimulant approprié. Qui ne voit qu'il y a là un enchaînement de fonctions et d'organes qui exige une création simultanée, qui trahit un plan préconçu, et non une poussée successive d'organes suivant des besoins qui trouvent l'un dans l'autre leur raison I d'être, et qui ne peuvent être perçus et satisfaits isolément? ' Transformer le besoin en une sorte de puissance effective let créatrice, faire d'un sentiment, ordinairement vague et t obscur, une entité nouvelle et active, qui n'anime pas seullementfêtre créé mais qui le crée, elle-même, quelle aberiration inouïe, quelle déchéance de l'esprit scientillque ! Lamarck, il est vrai, reconnaît que l'observation ne peut
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démontrer ce pouvoir producleiir qu'il attribue au besoin : mais, si la preuve directe lui manque, il croit s'appuyer sur une preuve indirecte suffisante en invoquant l'habitude. Qu'est-ce à dire? L'habitude peut développer et fortifier les organes existants par un exercice appi'oprié et soutenu ; en quoi cela prouve-t-il que le besoin peut les créer? Que peul faire l'iiabitude pour développer un or<j,ane qui n'existe pas? En quoi le développement d'un organe peut-il être comparé à la création de cet organe, ou faire imaginer le mode de création de cet organe? On peut concevoir le besoin comme raison, non de la création, mais du développement d'un organe, et l'habitude comme provoquée et entretenue par ce besoin; mais le besoin d'un organe qui manque absolument, comment naîtra-t-il lui-même, comment produira-t-il l'organe, comment suscitera-t-il l'habitude? Comment un animal, privé de tout organe pour voir ou pour entendre, éprôuvera-t-il le besoin de voir et d'entendre, et comment pourra-t-il en prendre l'habitude? Que de suppositions chimériques!
Tenons-nous-en au jugement de Cuvier sur toutes ces hypothèses; il a gardé toute sa haute autorité : « Des naturalistes, plus matériels dans leurs idées et ne se doutant pas môme des observations philosophiques dont nous venons de parler, sont demeurés humbles sectateurs de Maillet (1) (Telliamed); voyant que le plus ou moins d'usage d'un membre en augmente ou en diminue quelquefois la force et le volume, ils se sont imaginés que des habitudes et des iniluences extérieures longtemps continuées ont pu changer par degrés les formes des animaux au point de les faire ar-
(1) Benoit de Maillet fut le prédécesseur de Lainarck, et exposa ses idées dans un livre incoliércnt et bizarre, qu'il intitula de son nom renversé Telliamed ou Enlrelien d'un philosophe, indien avec im missionnaire français sur la diminution de la mer, la formatiou de la terre, l'origine de l'homme, etc. Anislcnlam, 1748.
river successivement à toutes celles que montrent maintenant les diiïérentes espèces : idée peut-être la plus superficielle et la plus vaine de toutes celles que nous avons déjà eu à réfuter. On y considère en quelque sorte les corps organisés comme une simple masse de pâte ou d'ar gile qui se laisserait mouler entre les doigts. Aussi, du moment où ces auteurs ont voulu entrer dans le détail, ils sont tombés dans le ridicule. Quiconque ose avancer sérieusement qu'un poisson, à force de se tenir à sec, pourrait voir ses écailles se fendiller et se changer en plumes, et devenir lui-même un^oiseau, ou qu'un quadrupède, à force de pénétrer dans des voies étroites, de se passer à la filière, pourrait se changer en serpent, ne fait autre chose que prouver la plus profonde ignorance de l'anatomie. »
Les formes de l'erreur scientifique s'usent vite ; le principe seul en subsiste toujours. Mais celui-ci a besoin de revêtir de loin en loin des vêtements nouveaux qui le rajeunissent et le déguisent. Le système de Lamarck, un instant et facilement populaire en raison des idées philosophiques auxquelles il donnait appui, ne put se maintenir en un honneur durable dans la science. Il était comme enseveli dans l'oubli dernier, lorsque Darwin vint ranimer l'esprit de ces choses éteintes, en substituant aux conceptions vieillies des conceptions nouvelles, et cependant destinées à donner une même satisfaction aux passions qui avaient applaudi à l'entreprise de Lamarck.
L'ouvrage de Darwin, il faut lui rendre hautement cette justice, est une œuvre grave, et qui témoigne d'une rare science. L'auteur, doué d'une grande pénétration, use merveilleusement de ce qu'il sait pour en induire ce qu'il ne sait pas; et s'il dépasse l'expérience, c'est en faisant à l'expérience même un appel incessamment répété; en
sorte qu'il semble lui demeurer fidèle alors qu'il s'en éloigne le plus. Cependant, tant de science et de sagacité ne peuvent guère faire illusion sur la faiblesse radicale du système, et celui-ci n'aurait pas eu la fortune qui lui est échue, s'il n'eût rencontré comme auxiliaires ardents tous les préjugés matérialistes auxquels il donnait une pleine satisfaction.
Un premier fait frappe celui qui étudie sans parti pris le darwinisme, c'est une incalculable disproportion entre les moyens de démonstration et l'immense problème qu'ils ont à résoudre. Il s'agit, on le sait, de l'origine des espèces vivantes. Darwin essaye d'expliquer cette origine par l'action d'une sélection naturelle sans cesse à l'œuvre, et qui a tiré l'ensemble des organismes d'un ou de quelques types primitifs, simples, rudimentaires, nés sous l'unique action des forces propres de la matière. Cette sélection naturelle est l'image agrandie et la prolongation, à travers des espaces de temps incommensurables, de la méthode qui, entre les mains des éleveurs modernes, a créé et en apparence fixé de nouvelles races d'animaux domestiques. Pour que cette sélection naturelle amène les puissants effets que lui prête Darwin, celui-ci imagine deux agents toujours actifs : les changements dans les conditions d'existence, et surtout la concurrence vitale. Les changements dans les conditions d'existence, les caractères accidentels acquis par un individu vivant et transmis par hérédité à sa descendance, créent certaines variétés de type : la concurrence vitale, la bataille de la vie, la lutte que les êtres animés se livrent incessamment pour subsister, ne permettent qu'à certaines de ces variétés de durer sur la scène du monde ; les autres sont vaincues et disparaissent. Ces transformations poursuivies et accumulées d'âge en âge, accrues par l'infatigable travail d'un nombre immense de siècles, ont
produit foules les espèces animales actuellement existantes ; lesquelles, sans que nous puissions nous en apercevoir, sont, comme leurs devancières, en voie continue de transformation, sous l'action permanente des mêmes ibrces naturelles.
La notion de l'espèce, comme celles de la variété et de la race, disparaissent dans cet ordre d'idées, ou du moins perdent le sens déterminé que les naturalistes leur avaient attribué. La variété et la race deviennent des espèces en voie de transformation, en cours de développement. La forme vivante passe, insensiblement et par un éternel mouvement, de l'une à l'autre, de l'espèce à la variété, de la variété à la race, et de celle-ci à une espèce nouvelle qui n'apparaît que pour disparaître à son tour. Ce n'est jamais qu'affaire de temps. Le règne vivant est en perpétuelle transformation. Nul ne saurait dire ce que naturellement il deviendra.
Telle est, dans ces données essentielles, la théorie de Darwin. Elle commence par une hypothèse, la sélection naturelle qu'aucun fait direct ne prouve et ne confirme. La méthode de sélection mise en œ-uvre par les éleveurs peutelle servir, comme le veut Darwin, de fondement à son hypothèse? Mais dans cette sélection artificielle due au travail de l'homme, l'homme est l'agent qui choisit, qui opère; il devient la cause finale et active des transformations subies par l'espèce; il veille à ce que le caractère des races qu'il a obtenues soit maintenu par une sélection toujours vigilante. Rien de pareil peut-il être invoqué dans la sélection naturelle de Darwin? Qui remplace ici le choix de l'homme? Si la sélection naturelle est conduite suivant un plan voulu et prémédité par la toute-puissance qui a créé la nature, cette sélection change de caractère; elle n'est plus qu'une des formes de la crc^ition; c'est une interprétation du mode d'agir de la cause créatrice, ce n'est plus la négation
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de cclLe cause. Le darwinisme, qui consiste à concevoir l'ordre des choses sans aucune intervention supérieure, sous la seule action d'accidents fortuits passant fortuitement à la permanence; le darwinisme, hostile à toute finalité, disparaît si l'idée de plan se fait jour dans la sélection naturelle. La concurrence vitale peut-elle remplacer l'action intelligente, et assurer à la sélection naturelle la fécondité et la puissance qui ne sont pas en elle, et qui doivent lui venir du dehors? Mais la concurrence vitale, la bataille delà vie, peuvent-elles être des moyens de création, peuventelles engendrer directement des modifications organiques, des variétés, des espèces animales? Évidemment non; la bataille de la vie peut faire des vaincus, elle est un agent d'élimination pour les espèces faibles et défectueuses ; elle ne peut produire par elle-même une espèce nouvelle. La sélection naturelle reste toujours livrée à elle-même, à. ses res'sources aveugles, que rien ne dirige et ne règle, qui ne peuvent rencontrer la fécondité que par hasard. Imaginer que l'ensemble harmonique et infini des espèces vivantes peut légitimement être rapporté à un tel agent, en lui accordant même des milliers de siècles pour manifester son action, me semble d'une hardiesse tout arbitraire et stérile, et qui n'a rien de commun avec les nobles hardiesses de la science, avec les divinations d'un génie qui sait parfois devancer l'expérience et les preuves qu'elle livre tardivement.
M. Janet a donné des théories de Darwin une réfutation générale et forte qui suffit h montrer l'inanité de ces théories dans leurs prétentions absolues. Les faits généraux ont leur lumière propre, et ce n'est pas celle qui porte moins loin etéclaire moins vivement. Toutefois, dans une question obscurcie par tant de préjugés et par les assertions d'une science qui se dit tout expérimentale, c'est-à-dire toute particulière, les faits particuliers acquièrent une éloquence et
une puissance de clémonslratiou singulière que ne peuvent récuser les plus audacieux syslématicpes.
Ces faits embrassent les infinies individualités du règne vivant, poursuivies dans leur succession à travers les âges connus. La source d'information est inépuisable : quels * enseignements en tirerons-nous? Les faits particuliers viennent-ils confirmer les idées de Darwin sur la len te mutabilité des espèces? fournissent-ils une ébauche de démonstration même limitée à quelques points déterminés, à certaines espèces, animales ou végétales? nous montrent-ils enfin quelques-unes de ces transformalions qui sont le fondement du système? L'homme observe et remue la nature depuis des milliers d'années : la tradition, les débris conservés du passé nous permettent de remonter au loin dans le cours des temps; saisissons-nous dans la nature observable quelques traces de ces grands changements qui transforment incessamment et fatalement les espèces végétales ou animales? Ou, au contraire, tout dépose-t-il contre ces transformations supposées, tout prouve-t-il la fixité, dans le temps et dans l'espace, des espèces réelles; fixité qui n'est pas contradictoire, qui s'accommode plutôt avec une certaine variabilité normale, physiologique, laquelle laisse toujours subsister à travers elle l'espèce type, la forme essentielle et première? On conçoit l'importance que peut acquérir une réponse sincère et motivée à ces questions majeures. Elles touchent à la base expérimentale des théories de Darwin; si cette base expérimentale manque, que reste-t-il de ces théories, sinon des conceptions toutes personnelles et arbitraires, sinon les jeux brillants d'une imagination, sans doute forte et créatrice, mais qui ne saurait vouloir se substituer à la nature elle-même et à ses enseignements directs?
Or, cette étude particulière et expérimentale de l'origine
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des espèces, de leur essensialilé et de leur variabilité, un savant professeur de la Faculté des sciences de Lyon, M. Ernest Faivre (1), l'a entrepris. Il est impossible d'écrire sur une question aussi complexe et obscure un livre plus ricbe de faits, plus clair dans ses développements, plus autorisé dans ses conclusions. Il nous paraît la condamnation sans appel du système de Darwin.
Le règne végétal passe pour moins rebelle que tout autre aux théories de Darwin : la variété y a des limites plus étendues, moins fixes que dans le règne animal; la génération, le croisement, les conditions extérieures offrent l'occasion de changements multiples et souvent profonds en apparence. M. Faivre montre qu'à travers tous ces changements l'espèce véritable subsiste, et qu'elle renaît d'ellemême des types modifiés, lorsque les circonstances ou la sélection artificielle de l'homme n'entretiennent plus ces derniers. Nulle part l'homme n'a pu créer une espèce végétale réelle et durable; et les espèces, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, se maintiennent avec une fixité qui devient l'un des caractères essentiels de l'espèce. L'antique terre de l'Egypte est pleine d'émouvantes révélations à ce sujet : les animaux, les plantes, les graines enfouis dans les hypogées sont encore les animaux et les plantes qui couvrent aujourd'hui les bords du Nil. Tous les naturalistes ont constaté celte identité sur une quantité considérable d'espèces animales et végétales. Aussi Lamarck et Darwin, pour amoindrir la portée d'une expérience qui a pour elle plus de trois mille ans de durée, ont-ils prétendu que les conditions de la vie et les conditions du milieu extérieur n'avaient pas changé, en Egypte, depuis les temps historiques, et que la permanence des espèces devenait dès
(1) Enicsl Faivre, Considération sur la Variabilité de l'espèce et sur ses limites. Lyon,1864.. — Voyez sur le même sujet : Godren, De l'espèce et des races dans les cires organisés, 2» édition. Paris, 1872, 2 vol.
lors un fait ordinaire et logique. Mais l'histoire, la géographie, l'élude du sol le prouvent, la situation de l'Egypte s'est, au contraire, profondément modifiée. Le niveau du Nil, les limites du désert, l'étendue des terres cultivées, la culture du sol, le nombre des cités populeuses, la proximité ou l'éloignement de la mer, les grands travaux publics, tout ce qui transforme un pays sous l'action des hommes, tout cela a changé en Egypte, autant et plus qu'en d'autres pays, et rien ne se trouve changé dans les produits de ce sol, dans les êtres vivants qu'il supporte et nourrit.
Mais on peut remonter plus haut et dépasser de beaucoup les temps historiques. La permanence des espèces est démontrée aujourd'hui depuis la période glaciaire ; les tourbières d'Irlande, les forêts sous-marines de l'Angleterre et des États-Unis cachent, dans leurs profondeurs, des débris de mammifères ou d'espèces végétales exactement comparables aux espèces végétales et animales actuellement vivantes dans ces mêmes contrées. Nous ne saurions énumérer toutes les preuves de ce genre qui établissent le grand fait de la permanence des espèces ; le nombre de ces preuves est immense, et aucun fait ne vient les contredire sérieusement, et cependant c'est au nom de l'expérience que prétendent parler les partisans de la sélection naturelle ! Les variétés superficielles, accidentelles et temporaires qu'ils produisent leur deviennent un garant commode de variétés absolues etpermanentes qu'ils ne peuvent produire, mais dont ils supposent sans façon l'existence formeUe. Ils effacent ainsi l'espèce d'un coup d'hypothèse.
La sélection naturelle a pour parrain idéal la sélection artificielle; or qu'a produit celle-ci? Non-seulement pas une espèce, mais pas même une race permanente, définitivement fixée et acquise. Toutes les races faites de main d'homme se défont, si elles sont abandonnées à elles-mêmes si elles ne
sont entretenues par une sélection artificielle constamment à l'œuvre. C'est un lait que M. Faivre environne de démonstrations surabondantes, tour à tour puisées dans le règne végétal et dans le règne animal. L'ensemble de ces faits est vraiment irrésistible. Quoi! l'on nous donne la transformation continue des espèces pour une loi, et l'on ne peut nous montrer une espèce transformée! La transformation des races, qu'il ne faut pas confondre avec celle des espèces, est elle-même conditionnelle, relative, s'efface bientôt si rien ne vient troubler le retour de la race au type pur de l'espèce, et l'on viendra nous parler ensuite de la puissance de la sélection naturelle et de la bataille de la vie qui consacre et développe cette puissance ! Cette sélection, cette concurrence vitale, cette action des milieux, on a tout employé pour modifier des espèces très-voisines, le cheval et l'âne; la domestication offrait ici toutes ses ressources, la main de l'homme pouvait choisir, allier, croiser les types à volonté. « Assurément, dit M. Flourens (1) , si jamais on a pu imaginer une réunion complète de toutes les conditions les plus favorables à la transformation d'une espèce en une autre, cette réunion se trouve entre les espèces de l'âne et du cheval. Et cependant y a-t-il eu transformation?... Ces espèces ne sontelles pas aussi distinctes aujourd'hui qu'elles l'aient jamais été? Au milieu de toutes les races presque innombrables qu'on a tirées de chacune d'elles, y en a-t-il une seule qui soit passée de l'espèce du cheval àcelle de l'âne, ou réciproquement, de l'espèce de l'âne àcelle du cheval? » Pourquoi, dirons-nous avec M. Faivre, méconnaître des faits si simples et se donner tant de peine pour chercher en dehors de l'évidence des explications qui ne concordent pas avec la réalité? Les théories de Darwin sont devenues le grand appui de
fl) Voy. Flourens, Cours de physiologie comparée de l'Ontologie ou Elude dei Etres. Paris, 185G, p. 18.
«eux qui attribuent à l'homme une origine simienne. «J'aime mieux être un singe perfectionné qu'un Adam dégénéré », nous dit un des partisans de ces théories. Mais pourquoi ne peut-on perfectionner un âne de façon à enfaire un cheval"? Il n'y apas entre ces deux dernières espèces les différences anatomiques profondes qui existentenlre le singe et l'homme, différences si bien établies par Gratiolet (l),un grand esprit €t un vrai savant, abreuvé de dégoûts et mort à la peine. Sur quoi donc fonder notre descendance de l'espèce simienne, alors que de simples nuances résistent à toute fusion, à toute transition d'une espèce voisine à l'autre?
Le livre de la Variabilité des espèces est la réponse des faits à l'esprit de système : calme et sévère, rigoureux et froid, il n'admet en témoignage que la nature. Il instruira ■et convaincra ceux qui hésitent sur ces questions. L'auteur le termine par ces conclusions que nous reproduisons volontiers parce qu'elles laissent deviner autre chose que Tétude presque indifférente des faits; ce sont peut-être les seules lignes de l'ouvrage où perce, dans une dernière émotion, le sentiment de la dignité morale de l'homme pro fondément atteinte par les afOrmations d'une fausse science. « Cette hypothèse (celle de la mutabilité des espèces), elle ne se légitime, dit M. Faivre, ni par son principe qui est une conjecture, ni par ses déductions que ne confirme point la réalité, ni par ses démonstrations directes qui sont à peine des vraisemblances, ni par ses deux conséquences extrêmes que la science, aussi bien que la dignité humaine, nous défendent d'accepter : la génération spontanée, la parenté intime et dégradante de l'homme et de la brute.
» Malgré l'habileté, nous dirons presque le génie, que des savants illustres ont mis à défendre cette doctrine, la raison et l'expérience n'ont point infirmé ce jugement si
(1) Gratiolet, Amlomie comparée du système nerveux. Paris, 1857, t. II.
réservé et si juste qu'en a porté Cuvier et qui servira de conclusion à ce travail : « Parmi les divers systèmes sur l'origine des êtres organisés, il n'en est pas de moins vraisernblable que celui qui en fait naître successivement les différents genres, par des développements ou des métamorphoses graduelles. »
Encore un mol avant de quitter ce sujet.
Toutes ces grande^ formes de l'erreur scientifique surgissent de notre vieille Europe, où elles trouvent à la fois des adhérents nombreux et passionnés, des contradicteurs fermes et éloquents. L'attaque et la lutte se répondent incessamment dans la presse, dans nos livres, dans nos corps savants, dans nos Facultés enseignantes. Si l'on examine le caractère général de ces conflits, on y voit la vérité presque intimidée, à coup sûr moins hardie, moins écoutée que l'erreur. Elle se sent la vérité, et cela lui suffit pour ne pas faiblir, pour ne pas céder à la fatigue et au découragera en ; mais elle n'a pas la faveur populaire; elle est tolérée, mais les grands encouragements ne lui viennent guère. Si nous quittons cette Europe tourmentée, qui n'a d'entraînements que vers les erreurs nouvelles, et que nous portions nos regards vers ces grands États-Unis d'Amérique, celte terre féconde nous apparaîtra aussi favorable à la vérité qu'à la liberté. Écoutons un instant ce savant illustre que pas un ne dépasse dans l'horizon des sciences naturelles, M. Agassiz; suivons son enseignement à l'université de Cambridge : quelle élévation et quelle sincérité! comme tous ces systèmes qui séduisent ici tant de monde y sont ramenés à leurs véritables proportions, jugés dans leur profonde méconnaissance des lois de la nature! Prenons pour exemple cette influence des conditions extérieures et des agents physiques sur les animaux, base du système de Lamarck, l'une des principales conditions de la mutabilité des espèces dans
le darwinisme. M. Agassiz, sur ce point, nous fait entendre de nouveau le ferme langage que, depuis Cuvier, la science naturelle n'ose presque plus parler en France :
(( Autant la diversité des animaux et des plantes qui vivent dans des circonstances physiques identiques démontre l'indépendance oîi sont, quant à leur origine, les êtres organisés du milieu dans lequel ils résident, autant cette indépendance devient de nouveau évidente quand on considère que des types identiques se rencontrent partout sur la terre dans les conditions les plus variées. Qu'on réunisse toutes ces influences diverses, toutes les conditions d'existence sous l'appellation commune d'influences cosmiques, de causes physiques ou de climats, on découvrira toujours à cet égard des diflerences extrêmes à la surface du globe, et cependant on voit vivre ensemble normalement sous leur action les types les plus semblables ou même identiques... Tout cela n'atteste-t-il pas que les êtres organisés manifestent la plus surprenante indépendance des forces physiques au milieu desquelles ils vivent, une indépendance si entière qu'il est impossible de l'attribuer à une autre cause qu'à une Puissance suprême, gouvernant à la fois les forces physiques et l'existence des animaux et des plantes, maintenant entre les unes et les autres un rapport harmonique par une adaptation réciproque dans laquelle on ne saurait voir ni une cause, ni un effet... Il y aurait à écrire un volume sur l'indépendance où sont les êtres organisés des agents physiques. Presque tout ce qu'on attribue généralement à l'influence de ces derniers doit être regardé comme une simple corrélation entre eux et les animaux résultant du plan général de la création (1). »
(1) Cette citation et celles qui vont suivre sont empruntées à une leçon professée par M. Agassiz, à Tuniversité de Cambridge (Massachussetts), et publiée dans la Revue des cours scientifiques du 2 mai 18C8.
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Veul-on voii' comment les grands faits de la science zoologique sont interprétés dans cet enseignement profondément philosophique? Écoutons encore ces considérations sur Vunilé de plan qui existe dans les types de l'animalité :
« Rien dans le règne inorganique n'est de nature à nous impressionner autant que l'unité de plan qui apparaît dans la structure des types les plus différents. D'un pôle à l'autre, sous tous les méridiens, les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les poissons révèlent un seul et même plan de structure. Ce plan dénote des conceptions abstraites de l'ordre le plus élevé ; il dépasse de bien loin les plus vastes généralisations de l'esprit humain, et il a fallu les recherches les plus laborieuses pour que l'homme parvînt seulement à s'en faire une idée. D'autres plans non moins merveilleux se découvrent dans les articulés, les mollusques, les rayonnés, et dans les divers types des plantes. Et cependant ce rapport logique, cette admirable harmonie, cette infinie variété dans l'unité, voilà ce qu'on nous représente comme le résultat des forces auxquelles n'appartient ni la moindre parcelle d'intelligence, ni la faculté de penser, ni le pouvoir de combiner, ni la notion du temps et de l'espace ! Si quelque chose peut placer, dans la nature, l'homme audessus des autres êtres, c'est précisément le fait qu'il possède ces nobles attributs. Sans ces dons, portés à un trèshaut degré d'excellence et de perfection, aucun des traits généraux de parenté qui unissent les grands types du règne animal et du règne végétal ne pourrait être ni perçu ni compris. Gomment donc ces rapports auraient-ils pu être imaginés, si ce n'est à l'aide de facultés analogues? Si toutes ces relations dépassent la portée de la puissance intellectuelle de l'homme, si l'homme lui-même n'est qu'une partie, un fragment du système total, comment ce système
aurait-il été appelé à l'être s'il n'y a pas une Intelligence suprême, auteur de toutes choses? »
Veut-on voir enfin ce que vaut et ce que fait l'esprit de l'homme en ces nobles études qui le mettent en face de la nature, ce qu'indiquent tous ces efforts de classification des espèces vivantes, efforts qui font la vraie tradition de la science géologique :
« Les degrés d'alliance existant entre animaux différents sont très-divers. Il n'y a pas alliance seulement entre les représentants d'une même espèce, offrant comme tels la plus entière ressemblance les uns avec les autres; des espèces différentes sont alliées comme appartenant au même genre; les représentants de genres différents peuvent faire partie de la même famille; des familles diverses peuvent ne constituer qu'un ordre unique; plusieurs ordres se rangeront dans une classe commune, et plusieurs classes formeront, en se réunissant, un seul embranchement.. A mes yeux, rien ne démontre plus directement et plus absolument l'action d'un esprit réfléchi que toutes ces catégories, sur lesquelles les espèces, les genres, les familles, les ordres, les classes, les embranchements, sont fondés dans la nature; rien n'indique plus évidemment une considération délibérée du sujet que la manifestation réelle et matérielle de toutes ces choses par une succession d'individus dont la vie est limitée, dans le temps, à une durée relativement trèscourte. La grande merveille de toutes ces relations consiste dans le caractère fugitif de toutes les parties de cette harmonie compliquée. Tandis que l'espèce persiste pendant de longues périodes, les individus qui la représentent changent constamment, et meurent l'un après l'autre dans une rapide succession... La coïncidence croissante entre nos systèmes et celui de la nature prouve d'ailleurs que les opérations de l'esprit de l'homme et celles de l'esprit de Dieu
sont identiques; on s'en convaincra davantage si l'on songe à quel point extraordinaire certaines conceptions a priori de la nature se sont, en définitive, trouvées conformes à la réalité des choses, quoi qu'en aient pu dire d'abord les observateurs empiriques. »
Qu'on nous pardonne ces longues citations; elles nous apportent la voix d'un vrai et grand naturaliste. Pourquoi celte voix semble-t-elle tomber dans l'oubli? Pourquoi, du moins, est-elle si peu retentissante, si on la compare au bruit que font, dans le monde, les assertions de Darwin, cl ses démonstrations avortées ou illusoires? Pourquoi la faveur populaire s'esl-elle emparée de ces dernières, au point d'en faire la date d'une prétendue révolution scientifique, qui condamne et ferme tout le passé, et s'imagine ouvrir un avenir où seront dévoilés les problèmes de la vie, et celui des destinées humaines? N'est-ce pas le plus prodigieux exemple des entraînements de l'esprit, dans toute une génération, que cette haute forlune de conceptions romanesques, transformant, sans hésiter, l'histoire naturelle, et se substituant à l'observation, aux vérités les mieux assises, aux traditions fondées par les plus fermes génies, aussi bien que par le simple bon sens des masses? Le simple et le vrai sont reniés, pour faire place à l'hypothèse et au roman; et ceux qui épousent ces fictions se disent adeptes résolus de la science positive, prennent pour dogme de n'accepter que les faits; et leurs plus grosses affirmations sont démenties par tous les faits accessibles! Nous léguons là à nos arrière-pelit-fils un étrange cas de maladie intellectuelle, sévissant, comme une épidémie irrésistible, sur la science de ce temps. En temps d'épidémie, quelques-uns échappent à la contagion; mais le grand nombre est frappé et succombe; et ce sont des jours de malheur et de deuil pour tous.
10 juillet 1868.