‹ La vieChapitre 3 sur 5 · VIRCHOW — CLAUDE BERNARD · texte numérisé non relu

VIRCHOW — CLAUDE BERNARD

Il faut que ceux qui aiment les études philosophiques se résignent à entendre parler de physiologie. L'âme et la vie désormais ne sauraient plus être absolument séparées. L'unité de l'homme, violemment brisée par Descartes, tend à se reconstituer dans la science. Les abîmes imaginés entre les facultés diverses de l'être humain, entre l'entendement, la conscience et la liberté d'un côté, et, de l'autre, les affections instinctives, la sensibilité et la spontanéité organiques, se comblent par degrés; et, sans méconnaître de grandes et réelles distinctions, les analogies fécondes et suprêmes apparaissent, et permettent un jugement plus assuré et plus positif de la réahté. C'est le même être qui pense et qui vit; et si la pensée a ses régions élevées et abstraites, elle ne s'y transporte pourtant pas sans entraîner à sa suite la vie et ses déterminations propres, ses instincts et ses harmonies, non moins admirables pour qui sait les comprendre que les hardiesses pures de la pensée. La science de l'homme cache dans ses profondeurs un spectacle saisissant, celui des rapports et des modalités communes de l'âme et de la vie. Seules, entre tout ce qui existe,

l'âme et la vie sont marquées d'un caractère ineffaçable de spontanéité : l'une et l'autre, vues dans leur plus haute expression, conçoivent et créent; l'une et l'autre évoluent et grandissent, suivent, dans leur évolution, des types primitifs et idéaux, s'impressionnent et s'affectent, cèdent ou résistent au mal, hésitent dans leur voie, dévient et se perdent, ou reviennent à leur fin première. Les émotions de l'âme et du corps vivant se touchent et se pénètrent; la santé intellectuelle, le bien-être moral existent tout comme la santé physique et le bien-être organique, et reconnaissent les mêmes règles générales. C'est un sujet à méditation que, la fusion incessante et trop peu remarquée dela langue psychologique et de la langue physiologique et médicale : il ne faut pas y voir l'effet d'un vain hasard;, c'est le signe d'invincibles analogies et d'une communauté d'origine et de nature, perçue par l'instinct populaire, par le génie créateur des langues humaines.

Les doctrines spiritualistes n'ont rien à redouter de ces liens intimes, qui attachent entre elles l'âme et la vie, qui font de l'âme comme la vie considérée dans son pouvoir suprême de penser et de vouloir, et de la vie comme l'âme considérée dans ses créations organiques, dans sa réalisation vivante et perceptible. L'âme n'a qu'à gagner en s'emparant de l'homme tout entier ; elle s'y affermit en s'étendant; elle y trouve un fond substantiel et solide dont manquait la philosophie cartésienne, qui, ne voyant dans l'âme que la pensée pure, laissait se perdre la vie dans le plus faux et le plus étroit mécanisme. Les enseignements de Descartes, développés par une inexorable logique, ont, en philosophie, englouti l'individu humain, et conduit à ces conceptions où l'être un et vivant disparaît, sans retour, dans la pensée infinie et dans l'infinie étendue. En physiologie, ces enseignements n'ont pas été moins funestes; ils

ont inauguré le matérialisme physiologique, à l'ombre d'un spiritualisme impuissant; ils ont permis de dire : La vie n'est qu'un résultat de la matière et de ses propriétés; et celte expression du matérialisme médical a pu s'associer, pendant longtemps, aux déclarations animistes les plus inattendues.

Les uns, avec Stahl, croyant donner à l'âme tous ses pouvoirs, lui donnaient à commander et à mouvoir une machine organique qu'elle n'avait pas créée; car une âme ne peut créer une machine, ni rien de distinct d'ellemême. L'âme devenait l'invisible moteur d'un mécanisme auquel on l'avait momentanément associée, sans que rien décelât, d'ailleurs, ni d'où venait lemécanisme, ni comment se réalisait cette association. D'autres, répudiant la conception stahlienne et l'intervention incessante de l'âme dans les fonctions organiques, déclaraient accepter l'âme, et la livrer en étude aux philosophes; mais la science de la vie n'avait point à s'occuper d'elle ; la vie et ses fonctions relevaient exclusivement de la matière et de ses forces. Le physiologiste et le médecin n'avaient qu'à analyser ces combinaisons nouvelles du mouvement et de la matière, à rechercher les principes immédiats des composés organiques. Dans les réactions physico-chimiques de ces composés complexes, se trouvaient la raison et la cause des actes organiques et vitaux.

Que de savants ont vu dans cette séparation arbitraire de l'âme et de la vie, l'expression dernière de la réserve et de la prudence scientifiques, et se sont vantés de donner ainsi l'exemple d'une heureuse impartialité. Ce n'est pas la première fois que de futiles compromis passent pour de la sagesse, et remplacent, pour un instant, la sohition des plus importants problèmes. Mais ces compromis ne durent pas, et ils tombent bientôt sous le méprits des esprits con-

séquents, sinon éclairés. Il est des inductions logiques qui, courant droit à l'erreur extrême, sortent rapidement des prémisses qui les contiennent. Si la vie n'est rien audelà de la matière, pourquoi l'âme serait-elle plus que la vie et que la matière; pourquoi n'exprimernit-elle pas un simple fonctionnement de l'agrégat organique? Quoi! la vie avec ses merveilleuses facultés, avec sa sensibilité, avec son évolution soumise à un type idéal, avec ses harmonies fonctionnelles, avec son unité apparente, avec sa vertu de production et de génération, la vie n'est que le résultat de l'organisation de la matière; cette organisation elle-même ne reconnaît d'autre causalité que la causalité physico-chimique universelle ; et l'on voudrait que l'âme, brisant cette forte chaîne de la nature visible, reconnût une origine mystérieuse, inaccessible à nos sens, à ces sens révélateurs fidèles de tout ce qui se voit et se touche, c'est-à-dire de tout ce qui existe! Sous quel prétexte arrêter la science dans son essor, dans ses efforts soutenus et victorieux pour anéantir les dernières entités métaphysiques? De l'entendement et de la raison, prétendus attributs de l'âme, à la sensibilité et aux affections instinctives, attributs certains de la vie, n'y a-t-il pas une gradation non interrompue qui montre bien que les uns et les autres appartiennent à la même activité, proviennent d'une source commune, la mamatière à l'état organisé? La sensibilité et la contractihlé sont les propi'iétés de la substance nerveuse et musculaire; pourquoi la pensée et la volonté ne seraient-elles pas une propriété analogue de la substance cérébrale? Le cerveau fait la pensée, comme les muscles la contraction, comme le foie le sucre, comme l'oxygène et le soufre l'acide sulfurique; tous les phénomènes divers ne sont que des vibrations delà matière. L'organicisme, donc, qui avait cru pouvoir faire de la vie le résultat de la matière, en réser-

vaut l'ûme, en prolestant contre toute extension donnée h une doctrine exclusivement physiologique, l'organicisme aboutissait fatalement au matérialisme absolu dont il se défendait; et, une fois de plus, il fournissait la preuve que l'inconséquence n'est pas un oreiller sur lequel puissent sommeiller l'esprit humain et la science.

Le matérialisme physiologique déborde nécessairement du milieu vivant, pour atteindre et submerger l'âme ellemême et toute causalité, première ou seconde, autre que celle que livre la matière. Il s'ensuit que la philosophie aujourd'hui ne saurait se désintéresser de la physiologie, ni passer dédaigneusement à côté d'elle, sans sonder la valeur de ses enseignements. L'âme de l'homme a pour réalisation et fonction visible la vie : si la science affirme la négation de la vie comme cause propre, l'âme est effacée du coup. L'ordre social et humain, les idées de devoir et de liberté, le monde moral entier, tout s'ébranle et s'écroule à la suite. Le matérialisme physiologique, s'il venait à dominer, consommerait la révolution dernière et la chute définitive d'un monde qui n'offrirait plus à nos regards indifférents qu'une circulation monotone de la matière. Aussi les questions de biologie générale ont-elles pris une nouvelle et large place dans les préoccupations publiques; et ces préoccupations, en s'adressant ainsi, obéissent à de ces pressentiments profonds qui désignent l'importance croissante de certains problèmes, jusqu'ici regardés comme secondaires et hmités à des faits d'un ordre tout spécial.

Il s'opère dans l'ordre des connaissances physiologiques un double mouvement, l'un d'abaissement et d'erreur qui ne semble se proposer d'autre but.que celui de renverser toutes les grandes vérités traditionnelles de la science de l'homme; l'autre de renaissance et de régénération, qui revient après de longs détours, et peut-ôtre sans s'en dou-

1er, à ces vérités obscurcies et délaissées, et projette sur elles des clartés inattendues. Si ce dernier mouvement l'emporte, s'il se soutient et se dégage des entraves qui l'arrêtent encore, il renouvellera l'étude de la physiologie. Porté sur le courant de la vérité, le savant n'hésitera plus en face de la vie; il la saisira dans son activité propre, et saura la distinguer de tout ce qui l'enveloppe et la presse; il séparera pour toujours la causalité vivante d'avec la causalité extérieure dont elle s'empare et use pour se réaliser et poursuivre sa fm. Le domaine de la vie sera fixé dans ses limites et dans ses rapports. La science de l'homme acquerra alors des proportions et une assurance qu'elle n'a jamais connues. C'est ce mouvement que je voudrais étudier et solliciter. Je voudrais montrer ce qu'il a déjà produit sous nos yeux, ce qu'il doit produire encore, les obstacles à éviter, et que lui opposent les passions et les préjugés de ce temps.

Deux éminents physiologistes sont à la tête de la rénovation de la science de l'être vivant : M. Yirchow en Prusse, et M. Claude Bernard en France. Par l'importance de leurs travaux et de leurs découvertes, par la direction qu'ils ont imprimée à l'analyse biologique, par leur esprit de généralisation ou par les méthodes qu'ils ont fait prévaloir, par l'introduction en pathologie des théories physiologiques qu'ils avaient conçues, ces illustres savants se sont élevés chacun à la hauteur de chefs d'école, et ces écoles ont reçu le nom des deux grandes nations auxquelles ils appartiennent. M. Yirchow est le chef avoué de l'école allemande. M. Cl. Bernard est la gloire de l'école française (1).

(1) Cl. Bernard, Leçons de physiologie cxpérimetitale. Paris, 1855-56, 2 vol. — Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses Paris, 1857, 1 vol. — Leçons sur la physiologie et la pathologie du système nerveux. Paris, 1858, i vol. — Leçons sur les propriétés physiologiques et les altérations pathologiques des légendes de l'organisme. Paris, 1853, 2 vol.

L'œuvre de ces deux novateurs, à la considérer dans son ensemble et dans sa portée générale, est à la fois dissemblable et comparable : chacune reflète le génie de sa nationalité. L'une, systématique, profonde, obscure pour tous ceux qui se bornent à parcourir du regard l'enveloppe uni, quement extérieure des choses, hardie dans la vérité comme dans l'erreur, découvrant la vie et ses lois cachées dans des régions où l'œil humain n'avait pas encore pénétré, la dénaturant par contre dans les caractères fondamentaux attestés par l'universelle observation, au demeurant œuvre vaste et forte, où les saines affirmations eiîaceront bientôt les négations téméraires et funestes.

L'œuvre française n'a rien eu d'abord de ces visées générales et systématiques, rien non plus de ces obscurités qui fatiguent à pénétrer et trompent ceux qui aiment les voies faciles. Elle s'est longtemps attachée à poursuivre un but particulier, la découverte et la démonstration d'un fait nouveau. Elle a révélé au monde savant étonné des fonctions organiques nécessaires au maintien de la vie, et qui' jusqu'ici, n'avaient pas même été soupçonnées. Ces lueurs, jetées sur un point de l'organisme vivant et de son mécanisme fonctionnel, ne se sont pas bornées à éclairer ce point; mais bientôt, rejaillissant de fonctions en fonctions, elles ont embrassé l'organisme entier, oîi tout s'entretient, où tout • est causé et causant, où toute fonction particulière pénètre toutes les autres fonctions, et en est à son tour pénétré. Cependant M. Cl. Bernard, quelque moisson glorieuse qu'il eût recueillie dans le champ de ses études expérimentales, ne pouvait s'y renfermer pour toujours et ne pas en dé-

in-8. — Introduction à l'élude de la médecine expérimentale. Paris, 1856, in-8. — Leçons de pathologie expérimentale. Paris, 1871, in-8. — Leçons sur les anesthésiques et sur l'auphyxie. Paris, 1875, 1 voL — Leçons sur la chaleur animale, sur les effets de la chaleur et sur la fièvre. Paris, 1876, 1 vol. iii-8. — Leçons sur le diabète. Paris, 1877, 1 vol. ia-8.

passer l'horizon trop limité. Incessamment placé en face de la vie, il ne pouvait ne pas l'interroger dans son unité et dans ses harmonies, dans sa cause et dans sa fin, dans sa pleine et substantielle réalité. Quoique ces derniers el grands caractères de la vie échappent à l'expérimentation, et ne se réalisent pas dans un déterminisme propre, M, Cl. Bernard ne s'est pas dérobé au devoir de les contempler, au besoin de les méditer, parce que, chez lui, derrière l'expérimentateur, il y avait un physiologiste et un savant; c'est-à-dire un homme qui sait que les conditions expérimentales des phénomènes ne sauraient jamais en livi-er la connaissance vraie, et que, pour atteindre à celle-ci, il faut remonter à la cause qui domine et régit le déterminisme phénoménal. Je ne dis pas que M. Cl. Bernard se soit toujours montré fidèle à ces vérités capitales; il n'y est certainement arrivé qu'à travers bien des hésitations, et ces hésitations ne semblent pas toutes effacées de son esprit. La trace des préjugés vaincus subsiste et reparaît, et c'est un spectacle digne de fixer l'attention que celui des courants contraires qui se font jour dans les œuvres dernières de ce grand physiologiste.

L'influence exercée par MM. Virchovv et Cl. Bernard est destinée à durer, et à grandir en durant. L'idée de vie n'est pas demeurée immobile et stérile en leurs mains; ils en ont compris la portée et ont vu que là était l'appui de leurs travaux. Ils l'ont plus patiemment et plus activement remuée qu'aucun de leurs prédécesseurs, qu'aucun de • leuis contemporains. La vie est la base sur laquelle toute physiologie repose et se développe; ils ont voulu la définir, lui donner ses caractères propres et inaliénables, et en déduire les caractères mêmes de la science biologique. Quels sont ces caractères? Ardemment animés de l'esprit de recherche et de progrès, ces deux chefs d'école ont-ils dù^

par cela même, rejeter et combattre les enseignements de la tradition? Les conceptions, fruits de leurs beaux travaux, sont-elles en opposition avec les grandes doctrines spiritualistes sur lesquelles, jusqu'ici, s'était élevée l'idée de vie, et la science qui en est le long et merveilleux développement? Répondre à ces hautes questions, c'est montrer où en est et où marche la physiologie contemporaine.

Tout corps vivant naît d'un germe, omne vmim ex ovo. Tel est le caractère essentiel de la vie, celui qui résume les autres, et hors duquel la vie ne saurait se concevoir. La doctrine de la génération spontanée a essayé d'en amoindrir la portée, en prétendant prouver que certains infusoires, et, par conséquent, la vie, au moins sous sa forme rudimentaire, pouvaient naître spontanément au sein des liquides organiques. Mais ces assertions, relevées et démenties par une science plus avancée et plus sûre, n'ont servi qu'à donner une force nouvelle à la vérité contestée, et à mettre en une plus éclatante lumière cette marque suprême de tout être vivant et de toute vie.

Ce caractère appartient à l'être considéré dans son unité, dans son tout organique, dans son évolution régulière, à l'individu, en un mot. L'individu naît d'un autre individu semblable à lui. Cet être est lui-même composé de parties constituantes, d'organes, d'appareils, de tissus, d'éléments divers. Ce fut l'un des grands progrès de l'anatomie générale que la découverte, due à Bichat, des tissus élémentaires dont l'organisme est formée. Armée du microscope, l'analyse a pénétré plus avant dans la contexture organique ; elle est allée jusqu'aux parties élémentaires dont sont composés ou d'où naissent ces tissus. Ces parties sont les

véritables éléments dont l'association constitue l'être vivant. Ce sont les éléments anatomiques ou organiques primitifs, les organites, comme les appelle M. M il ne-Edwards. Ces éléments ont tous été ramenés au type unique de la cellule; type figuré qu'il ne faut pas se représenter sous la forme unique et simple d'une vésicule close et renfermant un noyau central, mais sous les formes les plus variées, et même indépendamment de toute forme précise, à l'état de noyau entouré d'un protoplasme, matière organique non encore figurée.

Le corps vivant est donc un prodigieux assemblage de cellules ou d'organites associés dans un but commun, reliés en un fonctionnement harmonique d'autant plus admirable que les parties qui fonctionnent sont en nombre infini et infiniment petites. Ces cellules, quoique exprimant la vie générale de l'être et tirant de cette vie leur propre existence, n'en possèdent pas moins une vie particulière et jusqu'à un certain point distincte. Chacune sent, réagit, souffre individuellement et communique ses impressions autour d'elle, dans un rayon plus ou moins étendu. La cellule a donc une sorte d'individuahté; c'est une espèce d'être inférieur et soumis, qui ne possède et ne propage la vie qu'à la condition que tout vive autour et au-dessus d'elle, qu'une vie supérieure la soutienne et l'imprègne incessamment.

Qu'on me pardonne ce court exposé : j'avais besoin de le tracer pour introduire le lecteur dans une physiologie et dans une pathologie nouvelles, création de l'école allemande et de son illustre chef, M. Virchow, et qui ont reçu de lui les noms caractéristiques de physiologie et de pathologie cellulaires (i).

(1) Vircliow, la Pathologie cellulaire basée sur l'étude physiologique et pathologique de tissus. 4»> éd., par Is. Strauss, Paiis, 1871.

Cette physiologie naissante posa bientôt des problèmes inconnus avant elle. La cellule, organite primitif du corps vivant, comment naît-elle, comment se miiltiplie-t-elle, d'où provient-elle? Ici reparaissent sous une forme nouvelle ces problèmes émouvants de génération spontanée ou de génération par ancêtres, que nous avons vus se poser pour la vie du tout, pour l'être individuel. La cellule naît-elle spontanément au sein de l'organisme dans les liquides dont l'organisme est baigné? ou la cellule est-elle toujours engendrée par une autre cellule qui se multiplierait en se divisant par un travail sans relâche, travail connu sous le nom de prolifération cellulaire? Ces deux théories, nous pourrions dire ces deux doctrines, ont chacune leurs défenseurs dans la science. A Paris', M. le professeur Ch. Robin soutient la génération spontanée au sein des liquides albumineux ou plasmaliques fournis par l'organisme vivant (i). C'est la thèse matérialiste de la génération spontanée de l'être, non plus limitée aux êtres inférieurs, mais transportée dans les êtres supérieurs, dans ceux-là mêmes qui naissent de parents. Ces êtres, aussitôt engendrés et nés, se développeraient parla formation spontanée de leurs éléments figurés au milieu de liquides qui, introduits du dehors, subiraient au sein de l'économie une élaboration physico-chimique spéciale (2). La vie, en 'tant que cause et force propres, est aussi supprimée que possible dans ce

(1) Ch. Robin, \Anatomie et physiologie cellulaire on des cellules animales et végétales. Paris, 1873, in-8. — Programme du cours d'histologie. "2» éd., Paris, 1870, in-8.

(2) De grands eiîorts d'expérimentation ont été tentés, et tout récemment encore, pour prouver la génération spontanée de cellules au sein de liquides tirés de l'organisme vivant. Ces efforts sont demeurés stériles. Nulle expérience n'a résisté au contrôle d'une observation sérieuse. Toujours il a été facile de montrer que les cellules à prétendue naissance spontanée provenaient de l'organisme lui-même et des cellules qui le constituent. (Voir à ce sujet les discussions soulevées au sein de la Société de biologie par les expériences de M. Onimus.)

développement de l'être. La génération par parents, celte œuvre et cette marque suprêmes de la vie, qui, à elle seule, nous transporte dans un ordre nouveau dont la physique et la chimie ne sauraient donner l'idée, la génération ne se rencontrerait qu'à un point mystérieux, celui de la naissance de l'être. Ce serait là un moment unique, dont la science n'a pu encore pénétrer le secret; mais, ce moment passé, tout mystère s'eiïace; la matière et ses forces reprennent leurs droits absolus, et si elles n'expliquent pas l'origine de l'être vivant, elles en expliquent du moins le développement ultérieur.

L'école allemande repousse énergiquement cette génération spontanée de la cellule. Avec M. Virchow, elle proclame toute génération spontanée une illusion, soit qu'on la place à l'origine de l'être, soit qu'on l'admette comme raison de son développement. Elle a complété le vieil aphorisme, omne vivum ex ovo, par cet autre non moins important, omnis cellula e celtulâ : toute cellule provient de cellule. L'être vivant, cellule à peine visible à sa première apparition, mais cellule toute pleine de force latente et d'unité, ne se maintient et ne se développe que par une évolution qui va marchant de cellule en cellule, par l'énergie créatrice de toute cellule créée. Durant le cours entier de la vie, tout se crée et se façonne, sent et réagit par la seule activité cellulaire : c'est là l'unité de formation et de création organiques. Simple et grande vérité, qui nous traduit l'une des lois fondamentales de la vie, sans rien ébranler de ce que la tradition scientifique nous enseignait déjà. Elle donne, au contraire, à cette tradition une conQrmation nouvelle; car elle étend ses enseignements de la cellule première du germe, où ils s'étaient arrêtés, à la masse infinie des cellules animées qui composent un être.

N'est-ce pas déjà un beau spectacle et une noble conquête de l'esprit que cette conception qui suit la vie dans ses œuvres les plus profondes, qui dévoile le mystère d'innombrables générations dans un organisme qui semblait engendré une fois pour toutes! La loi de la génération première devenant la loi de l'évolution vitale tout entière, quel coup d'œil sur la nature même de la vie, que de vieilles théories mécanicistes renversées, quelle interpréiation nouvelle de phénomènes déjà connus ou que l'on croyait connaître! Prenons, par exemple^ l'inlussusception, moile d'accroissement que l'on considère à bon droit comme l'un des caractères de l'être vivant, caractère opposé à la juxtaposition , mode d'accroissement du corps inorganique. Combien de physiologistes, mis en demeure de s'expliquer sur cette intussusception organique, ne savent y voir que l'introduction des sucs nourriciers, élaborés par les actes successifs de la digestion et de l'absorption, introduction s' opérant à travers les membranes vivantes par une sorte d'endosmose, et permettant une assimilation temporaire de la matière introduite! L'intussusception, ainsi comprise, est-elle vraiment vivante et diffère-t-elle essentiellement de l'accroissement par juxtaposition? Si l'assimilation de matière élaborée ne s'opérait pas suivant un type voulu, et ne répondait pas à des déterminations et à des besoins généraux de l'être, si on la jugeait sur les seuls phénomènes locaux que l'on en connaît, elle n'offrirait guère qu'un mode de juxtaposition intérieure, succédant à une endosmose physique, et liée à un mouvement corrélatif de séparation. La nutrition de l'être se résoudrait ainsi en un double mouvement continu que rien n'indique comme essentiellement vivant. La notion vraie de la vie cellulaire donne de la nutrition une tout autre idée. L'intussusception devient une propriété vivante de la cellule, car la

cellule la régit directement, et par la vie qui est en elle. Ce n'est plus une simple endosmose, suivie d'exosmose, à travers une membrane organique d'une ténuité extrême : non, la membrane d'enveloppe n'est pas la partie essentielle de la cellule, et ne dirige ni ses actes, ni son accroissement. C'est le noyau de la cellule qui gouverne toute la vie cellulaire; c'est lui qui préside à la nutrition de l'organite, qui provoque et réalise l'intussusceplion, l'accroissement, la prolifération cellulaire. L'intussusception, soumise à cette activité centrale et rayonnante de la cellule, est directement commandée par la vie ; elle est comme une conquête de la vie sur la matière inanimée; et si, dans ses conditions instrumentales, elle demeure endosmotique et physique, dans sa cause déterminante elle est un acte spécifique et vital. C'est ainsi que la connaissance de la vie cellulaire transforme la notion de tous les actes vitaux, en les imprégnant d'une vie plus profonde et plus intime.

La doctrine cellulaire inaugurée par l'école allemande devait avoir en pathologie un retentissement prolongé, témoignage de sa vérité en physiologie. La pathologie, en effet, n'est qu'un développement, un aspect nouveau de la physiologie ; et les vérités émises d'un côté doivent se continuer de l'autre. Nous allons tacher de donner une idée du mouvement imprimé à la pathologie par le hardi novateur de Berlin; nous ferons ainsi comprendre toute la portée de la physiologie cellulaire.

A l'origine de l'être, il n'y a qu'une cellule, l'ovule, et, par conséquent, une seule espèce cellulaire. Cette cellule, en se divisant et en se multipliant sans fin, ne perd pas ses caractères propres; elle garde son type primitif, et ce type devient celui de l'élément cellulaire, celui du tissu le plus répandu de l'économie, du tissu dit conjonclif ou connectif, que l'on rencontre dans la trame de tous les organes. La

cellule plasmatiqiie est l'élément de ce (issu; on pourrait l'appeler avec plus de vérité cellule génératrice commune. Cette cellule à type primitif a, en effet, une puissance génératrice originelle et persistante. C'est elle qui, suivant des conditions de temps et de lieu déterminées par le type spécifique de l'être, engendrera des cellules de forme et de fonctions spéciales, dérivées de la cellule primitive et commune, et cependant distinctes d'elle : ce sont les cellules des systèmes nerveux, musculaire, épithélial. Ainsi donc, cellule primitive se multipliant, d'un côté, en conservant ses caractères originels et propres, et, d'un autre côté, se multipliant sous des formes secondes, disposées pour des aptitudes fonctionnelles spéciales, transformées, mais toujours soumises au type spécifique de l'être; la cellule première de l'être contenant en puissance, sinon en manifestation immédiate et visible, toutes les formes cellulaires qui vont évoluer et constituer l'être complet : telle est la loi générale du développement cellulaire. Eh bien! ce processus physiologique et normal que nous venons d'esquisser, devient le type fécond de tout processus pathologique; la loi de la genèse physiologique devient la loi de la genèse pathologique. La cellule, dans la maladie, n'engendre pas suivant un autre mode, ni des cellules d'un type autre que les cellules engendrées à l'état physiologique.

M. Virchow, sur cette notion capitale, a réformé toute l'anatomie pathologique et tout le processus des tumeurs, c'est-à-dire des produits de formation anormale et pathologique.

« Le type qui, en général, dit M. Virchow, régit le développement et la formation de l'organisme, régit également le développement et la formation des tumeurs. » Il dit encore ces paroles non moins vraies et qu'il ne faudrait jamais oublier en médecine comparée : « Il faut établir

d'avance que tout ce que l'homme produit sera toujours quelque chose d'humain, et ce que l'animal produit quelque chose d'animal (1). » Pour appuyer le précepte d'un exemple qui le fasse bien comprendre, M. Virchow montre aisément que, dans les tumeurs observées sur une oie, on ne rencontrera jamais de poils pareils à ceux de l'homme; et, chez l'homme, les tumeurs ne contiendront jamais des plumes semblables à celles de l'oie. Celte vue si simple suffit, à elle seule, à renverser toutes les théories illusoires que les premières études microscopiques des tumeurs avaient fait naître. On avait cru, en effet, que chaque tumeur de nature spéciale se caractérisait par un élément cellulaire spécial, sans analogue dans l'économie, entièrement nouveau, par conséquent, et qui semblait ainsi constituer une sorte d'être ou de parasite, entièrement distinct de la couche vivante sur laquelle il se développait. C'est ainsi qu'on avait admis une cellule spéciale du cancer et du tubercule; on pensait avoir découvert par là la nature vraie et le caractère essentiel des tumeurs cancéreuses et des produits tuberculeux. Ces idées, on les avait acceptées avec enthousiasme et défendues avec acharnement"; on déclarait ennemis du progrès ceux qui les repoussaient et qui prétendaient trouver ailleurs le caractère essentiel du cancer et du tubercule, et le plaçaient dans l'affection productive et dans l'évolution de la tumeur pathologique, et non dans une cellule dont rien ne démontrait la spécificité réelle. La question en était Là et semblait pour longtemps livrée aux solutions les plus opposées, lorsque la physiologie cellulaire est venue la résoudre au nom des principes généraux de cette physiologie comme au nom d'une observation attentive. Il ne peut y avoir d'éléments spécifiques sans analogues dansles autreséléments organiques; la cellule,

(1) Virchow, Pathologie des tumeurs, If» leçon.

et l'être qui en est le développement, ne peuvent rien produire qui diffère essentiellement d'eux-mêmes, pas plus dans l'état de maladie que dans l'état de santé. Tous les types cellulaires des productions morbides doivent se retrouver dans l'organisme sain qui engendre ces productions. La descendance est toujours en rapport direct de nature avec les ascendants générateurs. L'observation venait, à son tour^ donner raison à la physiologie générale, en montrant que tous ces éléments de tumeurs, prétendus nouveaux et spécifiques, avaient leurs semblables dans l'organisme, et n'étaient, en conséquence, ni nouveaux ni spécifiques.

Cependant les tumeurs offrent souvent des éléments cellulaires différents de ceux de la région où ils se développent, et des tissus qui les supportent. Telle était même la cause de l'erreur commise relativement à la spécificité anatomique des éléments constituants de ces tumeurs. La loi de développement des divers éléments cellulaires fournit la raison physiologique de ces anomalies. Les cellules plasmatiques du tissu conjonctif, celles que nous proposons d'appeler génératrices communes, engendrent, suivant des lois déterminées, les cellules de forme et de fonction variées, observées dans l'organisme. Celte puissance de génération variée, les cellules du tissu conjonctif la conservent dans la maladie comme dans l'état physiologique; elles peuvent engendrer des cellules différentes d'ellesmêmes, mais toujours analogues à celles qu'elles engendrent sur tels ou tels points de l'économie, en tel ou tel temps de l'évolution vitale. Aussi le tissu conjonctif est-il seul apte à émettre ces formations pathologiques. Toutes les tumeurs par prolifération d'éléments variés et différents de l'élément producteur, toutes ces tumeurs naissent du tissu conjontif ou générateur commun. Il a le monopole de ces genèses anormales, véritable renversement de

l'2'2 DE L'IDÉE DE VIE

l'évoliilion physiologique. Il n'y a donc de changé, dans le cas de maladie, quant aux productions histologiques, que les conditions de lieu et de temps. Des éléments cellulaires spéciaux apparaissent là où ils ne devraient pas se montrer; mais ces mômes éléments, on les rencontre normalement ailleurs. Le type spécifique de l'être vivant domine toujours toutes ces productions déviées ou dégénérées; l'homme devenu malade ne produit que les cellules qu'il peut produire originellement. La maladie ne lui octroie aucune faculté créatrice d'organes ou d'éléments nouveaux.

D'autres fois, les cellules nouvelles nées des éléments plasmatiques, ne s'en séparent pas par des différences de forme, de façon à ressembler aux autres éléments cellulaires de l'organisme : non, ces cellules conservent le type de l'élément conjonctif, mais elles demeurent chétives, misérables, n'arrivent pas à complet développement, meurent bientôt au sein des tissus et subissent cette dégénéralion granulo-graisseuse qui est comme une sorte de mort vivante, et amène la perte de toute sensibiUté et vitalité organiques. Tel est le tubercule. Ici encore rien de spécifique, mais une altération cellulaire par arrêt de développement et défaut de résistance vitale.

Il convient de remarquer le caractère fondamental que prend l'anatomie pathologique dans la doctrine cellulaire. Elle repose toute sur le mode de génération de la lésion; la lésion n'est lésion que par son processus, et non par elle-même. Il y a ou erreur de lieu, ou erreur de temps, ou erreur de développement; c'est un trouble évolutif qui fournit le caractère réel de la lésion. De la sorte, l'anatomie pathologique n'est plus une science immobile et morte, une façon d'enregistrement d'altérations matérielles; elle devient vivante, relevant tout entière de la science de la vie, trouvant sa raison d'être dans les lois générales de

révolulion vitale; elle est cette évolution déviée, et non une altération physique de nos tissus, surgissant on ne sait d'où, et se réalisant on ne sait comment.

Je m'arrête, et je n'irai pas jusqu'à la fin de ce sujet, quelque intérêt que je lui trouve. Ainsi, je ne montrerai pas comment cette physiologie de la cellule transforme la vieille notion d'inflammation et lui ôte son caractère superficiel d'unique congestion des capillaires sanguins, avec gonflement, rougeur, chaleur et douleur, pour la l'attacher plus profondément à la vie et à l'élément cellulaire qui la représente. Tous les phénomènes de l'inflammation sont mis par M. Yirchow sous la dépendance de la vie cellulaire; c'est cette vie afl'ectèe qui les suscite, les règle, les dirige; elle en est l'âme cachée et la raison substantielle; ils deviennent une conséquence, une expression des troubles organiques primitifs, lesquels portent tous sur la cellule vivante (i).

Je ne dirai rien non plus de cette fécondation cellulaire que M. "S'irchow a su invoquer pour expliquer les proliférations anormales des ceUules plasmatiques. Cette génération de la vie cellulaire commune ne s'accomplit pas sans une excitation spéciale que M. Yirchow a tort d'appeler du nom générique à' irritation, mot qui, depuis

(1) Depuis que ces pages sont écrites, la théorie de rinflammation, à laquelle est attaclié le nom de M. Vircliow, a été ébranlée, et au lieu de la prolifération des éléments conjonctifs, M. Conheiin lui a substitué la sortie des leucocytes à travers les capillaires sanguins de la région enflammée. Les globules du pus se rapporteraient à ces leucocytes, et non à la prolifération des cellules conjonctives. Les deux tliéorles peuvent être associées et la prolifération inflammatoire peut affecter aussi bien les éléments conjonctifs que les globules blancs du sang, engendrés dans le système circulatoire. En tout cas, celte dissidence ne touche pas au fond de la physiologie et de la pathologie cellulaires. Qu'il y ait génération profuse de leucocytes ou multiplication anomale et rapide des cellules conjonctives, c'est toujours un fait de prolifération morbide portant sur les éléments générateurs communs, soit du sang, soit des solides. Ces éléments sont peut-être \A\i5 rapprochés de nature qu'on ne le croit.

Hi DE L IDÉE DE VIE

Broussais, passe pour désigner le premier degré de l'inflammalion, et partage dès lors la nature propre de ce dernier acte pathologique. Cette excitation, ou mieux encore, en employant le langage de Brown, cette incilalion génératrice est une sorte de fécondation rudimentaire, une infection de cellule à cellule, qui transmet à la cellule saine le mode de la cellule anormale et déviée, ou à la cellule fécondée un type différent, celui de la cellule fécondante. Toute cette physiologie pathologique respire un senliment de vie générale que nul savant n'avait eu à un si haut degré. Ce senliment est même en avance sur les idées et la science de ce temps; peu de médecins le comprennent, en saisissent l'inspiration première, et en mesurent la portée. Ceux-là mômes qui, parmi nous, suivent et exaltent les enseignements venus d'Allemagne, ne se font pas une idée exacte de la pensée qui domine ces enseignements; ils ne voient et n'étudient que les faits particuliers d'anatomie et de pathologie que les médecins d'outre-Rhin nous envoient. Ces faits sont souvent contestables et erronés; mais la rénovation physiologique qui s'opère obscurément sous l'action de l'analyse microscopique et de l'observation des processus vitaux, cette rénovation, ils la méconnaissent, ou la traitent de système, et la condamnent par ce seul mot. Ceux-là veulent des faits visibles ou tangibles, et rien au delà. Or M. Virchow n'a pas craint souvent de dépasser ces faits, et il a édifié toute une physiologie vivante où l'évolution et l'idée qui la dirige tiennent plus de place que les sens et que leurs perceptions immédiates.

Si les doctrines vil.alistes et les notions fondamentales de l'autonomie vitale étaient proscrites de la science, elles devraient y être ramenées par M. Virchow. La physiologie cellulaire en est tout imprégnée, et nulle conception de

la vie n'est, plus que celle-là, inaccessible à la causalité physico-chimique. Quel est, en effet, le symbole de cette profonde physiologie? C'est l'ovule fécondé, cellule animée dont l'être enlierva sortir par une inénarrable spontanéité. Toute la vie demeure une fécondation et une génération continues. La masse innombrable des cellules qui constituent un organisme n'ont pas, à bien dire, d'antres fonctions : sentir et réagir, se féconder et multiplier, s'impressionner des unes aux autres, généraliser dans le tout, par l'action intermédiaire et subordonnée d'appareils de transmission, les impressions ressenties en un point, toute la vie cellulaire se résume à ces faits, ou mieux à ces actes; et quels échappent plus absolument à ce que le travail mécanique ou chimique peut produire? Sentiment et génération, où cela se renconire-t-il dans les manifestations de la matière pure? L'ordre vivant, seul, manifeste cette puissance inconnue, et celle-ci lui est tellement nécessaire qu'il ne peut se concevoir sans elle. L'être vivant naît, se développe et se reproduit par génération. En face de ce spectacle, on peut vraiment dire qu'un ordre nouveau s'élève : Novus rerum nasciiar orclo. Les propriétés de la matière, quelque rôle qu'elles soient destinées à jouer dans cet ordre nouveau, ne contiennent, dans leur principe, aucune de ces activités vitales; elles ne sauraient en rendre compte dans leur cause réelle; il faut passera une causalité nouvelle, comme les faits que cette causalité régit.

Mais l'esprit de l'homme est un abîme de contradictions, et souvent les plus grands esprits offrent en ce genre les plus grands abîmes. M. Virchow, dominé par des préjugés philosophiques que l'étude intime de la nature vivante aurait dû vaincre en lui, posant en a priori ce vulgaire précepte qu'il n'y a de vrai que ce que la méthode expérimentale montre, M. Yirchow effacerait volontiers, par

moments, rémouvanUableau de la vie cellulaire, pour faire de la cellule un produit nu de la matière inorganique; et un tel produit ne saurait devoir ses propriétés qu'à l'arrangement particulier et complexe de la matière et aux réactions chimiques qui en résultent. Au prix de quelles étonnantes contradictions M. Yirchow arrive-t-il à de pareils enseignements, je ne saurais le dire; je préfère citer quelques-unes de ses paroles, afm que l'on en juge directement :

« La vie, dit M. Virchow, est l'activité de la cellule; ses caractères sont ceux de la cellule. La cellule est un véritable corps, composé de substances chimiques déterminées et construit d'après les lois déterminées. Son activité varie avec la substance qui la forme et qu'elle contient; sa fonction varie, croît et diminue, naît et disparaît avec le changement, l'augmentation et la diminution de cette substance. Mais cette matière ne diffère pas, dans ses éléments, de la matière du monde inorganique, inanimé, qui lui sert, au contraire, à toujours se compléter, et à laquelle elle retourne après avoir accompli son rôle spécial; ce qu'elle a de propre, c'est la manière dont elle est disposée, le groupement particulier des plus petites particules de la malière, et cependant ce groupement n'est pas tellement particulier qu'il soit en opposition avec les dispositions et les groupements que la chimie reconnaît dans les corps inorganiques. Ce qui nous paraît particulier, c'est le genre d'activité, ce sont les fonctions spéciales de la substance organique, et cependant cette activité, ces fonctions, ne diffèrent pas de . celles que la physique étudie dans le monde inorganique. Toute la particularité se borne à ceci, que dans le plus petit espace sont condensées les combinaisons les plus variées des substances, que chaque cellule est le foyer des actions les plus intimes, des combinaisons les plus variées, et qu'elle produit ainsi des effets qui ne se présentent nulle

part ailleurs dans la nature, parce que nulle part on ne trouve une semblable intimité d'action (i). »

Peut-on voir un embarras de doctrine plus pénible que celui que trahissent ces lignes? La vérité parle d'ordinaire un langage et plus not et plus droit. Après avoir fait de la cellule un simple composé chimique, après avoir enchaîne son aclivitéàla substance qui laforme, M. Virchow, voulant enfin définir ce que la cellule vivante a de propre, place celui-ci dans le groupement particulier des plus petites particules de la matière, et cependant, ajoute-t-il, ce groupement n'est pas en opposition avec le groupement que la chimie seule effectue. Que devient dès lors ce groupement particulier et ce que la cellule vivante a de propre? en quoi se dislingue-t-il de ce qui s'observe dans la nature inorganique? M. Virchow insiste afin de mieux se faire comprendre, sans doute, et de donner une distinction plus réelle : « Ce qui nous paraît particulier, dit-il alors, c'est le genre d'activité, ce sont les fonctions spéciales de la substance organique, et cependant cette activité, ces fonctions, ne difièrent pas de celles que la physique étudie dans la nature norganique. !> Est-ce sérieux? Tons ces cependant ne rappellent-ils pas le personnage bouffon d'une comédie contemporaine, qui ne commençait un éloge que pour le finir par un cependant, présage immédiat d'une amère critique? La cellule, la substance organique ont des fonctions spéciales, cependant ses fondions ne diffèrent pas de celles que la physique étudie dans la nature inorganique ! La physique étudie donc, dans la nature inorganique, la sensibilité et la spontanéité organiques, la fécondation et la génération, l'unité et l'individuaUté de l'être! Quelle est celte physique, et quelle est cette nature inorganique qui aborde ou qui

(1) Virchow, Conception mécanique de la vie. {Revue des cours scientifiques, (lu 7 avril 18G6.)

offre de si prodigieux eiïcts d'étude? Voilà où l'on aboul.it lorsqu'on ne veut pas avouer franchement, dans la vie, une causalité propre, créatrice d'un nouveau monde.

M. Virclîow affecte de se séparer violemment de tout spiritualisme physiologique, pour n'avoir pas à attribuera la vie un principe chimériquement distinct et isolé de l'organisme. Il n'y a aucune solidarité entre les doctrines spiritualistes et cette dernière erreur. La cause vivante, toute réelle qu'elle soit, n'est pas distincte de l'organisme vivant : celui-ci n'en est que la traduction visible, l'efTet réalisé en ce monde. L'effet, ainsi conçu, ne peut pas plus se séparer de sa cause que la cause de son effet. L'organisme mort, le cadavre n'est pas plus un organisme que la cause vivante n'existe, pour le médecin et le savant, en dehors du corps qu'elle crée et anime. Voilà l'enseignement spiritualiste et physiologique. Il est autrement clair et scientifique que ces opinions tortueuses, que ces affirmations aussitôt suivies de négations, que l'on nous propose pour éviter à tout prix le mot effrayant de causalité vitale, qui donne à l'être vivant une existence absolument distincte du monde inorganique.

Mais les vérités essentielles ont toujours leur jour et leur heure. L'esprit de système qui les lait contester se tait parfois, et la même voix affirme, à un moment, ce qu'elle croyait avoir nié sans retour. Après avoir prononcé, au Congrès des naturalistes allemands^ ce discours sur la Conception mécanique de la vie, dont le titre seul est un programme; après avoir dit, commeonl'a vu, que l'activité de la cellule, qui est toute la vie, ne diffère pas desactivités physico-chimiques, M. Virchow, quelques mois après, dans une conférence pubhque de Berlin, intitulée Atome cl individu, s'exprimait ainsi : « Il n'y a de semblable à la vie que la vie elle-même... La nature est double. La nature

organique est quelque chose de tout à fait particulier, quelque chose de tout autre que la nature inorganique. Quoique formée par la même substance, par des atomes de même nature, la matière organique nous offre une série continue de phénomènes différant, par leur nature même, du monde inorganique, non pas que celui-ci représente la nature morte, car il n'y a de mort que ce qui a vécu; la nature inorganique possède aussi son activité, son travail éternellement actif; mais cette activité n'est pas la vie, si ce n'est au figuré (1). »

Comment croire que c'est le même homme, et un même savant qui a écrit ces lignes et celles que nous citions plus haut! Quelle plus énergique contradiction des premières que les secondes! Et pourtant cela est; et le dirai-je? à des degrés divers, c'est un fait presque constant en médecine. Je ne sais pas de science où la contradiction règne en maîtresse plus absolue; et, bien entendu, ce n'est pas la science qu'il faut accuser, mais ceux-là qui la cultivent, leurs préjugés, et les doutes que ces préjugés enfantent.

Veut-on avoir une preuve nouvelle de ces contradictions et de ces préjugés? M. Virchow va nous la fournir encore : nous allons voir ce grand esprit jetant le doute sur des vérités fondamentales que, plus qu'un autre, il aurait dû défendre, car il les avait faites particulièrement siennes en les étendant à tout un ordre nouveau de faits. En les reniant, il reniait une des meilleures parts de sa gloire, et néanmoins, il fait ce sacrifice à des erreurs devenues populaires et qu'il n'ose affronter.

Il s'agit de l'invariabilité de l'espèce dans les êtres vivants, invariabilité qui se traduit jusque dans la cellule, et que la maladie elle-même n'ébranle pas. « Une espèce déterminée

(1) Virchow, Atome et Individu. {Revue des cours scentifiques, 22 septembre 1866.)

CHAUFFAnO. 9

130 Dli L'IDÉE DE VIE

de plantes, dit M. Vircliow, ne produit que des plantes de la même espèce, et jamais d'une espèce différente ; l'animal ne se propage que dans les limites de son espèce. Si l'espèce meurt, elle est éteinte pour toujours. Il y a plus : le développement maladif est fixé aux limites établies de l'espèce; même dans les conditions patliologiques les plus différentes, le corps humain, ainsi que j'ai cherché à le démontrer, ne donne naissance à aucune forme organique, à aucun élément cellulaire qui n'ait son pareil dans l'état de santé. Toute formation physiologique et pathologique n'est que la répétition, la reproduction tantôt plus simple, tantôt plus compliquée, de types une fois classés. Le plan de l'organisation est invariable dans les limites de l'espèce; l'espèce ne sort pas de l'espèce. »

Voilà l'affirmation; elle est absolue et fournit la base indispensable sur laquelle s'élève la doctrine physiologique de la vie cellulaire. Quelques lignes plus loin, voici la négation, voici l'invariabilité des espèces niée au nom de la mécanique, dont l'auteur veut faire la puissance créatrice du monde et de la vie : « Si la vie a eu un commencement, il doit être possible à la science de déterminer scientifiquement les conditions de ce commencement. Jusqu'ici le problème n'est pas résolu. II y a plus : nos observations ne nous permettent même plus de regarder l'invariabilité des espèces, qui nous paraît si bien établie de nos jours, comme une loi ayant toujours existé ; car la géologie nous fait connaître une espèce de gradation suivant laquelle les espèces se sont succédé, les espèces supérieures venant après les inférieures; et, quoique les observations actuelles combattent cette hypothèse, je suis forcé d'avouer que je regarde comme une nécessité scientifique de revenir de nouveau à la possibilité de la transformation d'une espèce dans l'autre. Alors seulement la théorie mécanique de la vie

acquiert une véritable certitude dans cette direction (i). » A voir la prétendue nécessité scientifique qu'invoque ici M. Virchow, et qui le pousse à conclure contre « les observations actuelles», on peut juger de la tyrannie exercée par certains préjugés, et des obscurcissements où ils jettent les intelligences qui les subissent. Il y a un instant, l'auteur proclamait comme nécessaire l'invariabilité du plan d'organisation dans les limites de l'espèce; maintenant il enseigne lapossibilité de la transformation d'une espèce dans l'autre; et cela sans preuve (caria succession géologique des espèces ne démontre en rien leur transformation), ou plutôt contre toute preuve, contre l'ensemble des doctrines physiologiques si admirablement défendues et agrandies par lui! Quel abandon, quel déchirement scientifique de soimême!

Jetons un voile sur ces faiblesses : au demeurant, elles n'ont pas l'importance qu'on pourrait leur attribuer d'abord. Elles retardent, je l'accorde, l'intelligence et la vulgarisation des vérités entrevues par la physiologie nouvelle ; mais ce retard ne saurait amener l'oubli définitif, le rejet irrémissible de ces vérités. Quoi qu'il fasse à l'encontre, M. Virchow n'en a pas moins jeté dans la science des idées fécondes et destinées à survivre quand même aux erreurs sous lesquelles il tente de les étouffer. La contradiction devient fatale à l'erreur, jamais à la vérité; celle-ci prévaut de soi. La physiologie de la cellule a donné pour toujours à l'idée de vie une extension et une force qui la sépareront de plus en plus du monde inorganique. La vie cellulaire est plus fermée aux intrusions de la mécanique que la vie considérée dans l'être pleinement développé.

La cellule, en effet, réduite à la simplicité organique presque absolue et à la fonction vitale la plus irréductible,

(1) Vircliow, Conception mécanique de la vie.

à l'unique génération, ne saurait à aucun degré être considérée comme machine et assemblage de ressorts dont le jeu se communique d'une partie à l'autre. L'être complet offre seul l'image extérieure d'une machine. La cellule qui sent et engendre, et ne peut concevoir sous un autre l'onclionnement, n'a rien en elle qui rappelle l'agencement et les pièces diverses et adaptées d'un mécanisme organicjue. Elle est le type le plus parfait d'une activité propre réalisée d'une spontanéité incessamment créatrice, d'une harmonie évolutive et finale, qui sont la négation même du mouvement communiqué et transmis.

L'étude isolée de la cellule vivante n'était pourtant pas sans danger : elle pouvait, en s'exagéranl, en devenant exclusive et systématique, ébranler la notion d'unité de l'être, perdrel'idée fondamentale de l'individualité, anéantir la vie du tout dans l'océan des vies cellulaires. La cellule, se substituant à l'organisme , absorbait en elle l'unité, et devenait l'individu véritable : grave sophisme que ne devaient pas éviter ceux qui, ayant perdu tout sens métaphysique ou le repoussant volontairement, ne savent s'élever au réel qui est un, par-dessus le visible et le phénomène qui sont nombre et composé. Et en effet, que l'on écoute M. Virchow : « Est-ce la cellule qui est l'individu, ou bien est-ce l'homme? Est-il possible de faire une réponse simple à celte question? Je dis : Non... La dilTiculté gît tout entière en ceci : le mot individu est entré dans le langage longtemps avant que nous n'ayons pu nous faire une idée exacte du sens qui doit y être attaché... L'idée d'individu est devenue incertaine et multiple avec le développement de l'expérience. Si l'on ne peut pas se décider à distinguer les individus en individus collectifs et en individus simples, ce qui serait la meilleure manière de tourner la difficulté, il faut absolument rayer des branches organiques des

sciences natiireltes l'idée d'individu, ou bien la considérer comme inlimement liée à la cellule. »

Non, l'hommen'estpasun individu collectif, uneréunion d'individus simples. L'idée d'homme disparaît dans cette idée de collection; la collection n'est que nombre, et l'homme est individualité et unité, avant tout et toujours. La cellule, à son tour, n'est pas individu, quoi qu'en dise M. Yirchow, car elle ne vit que par la vie du tout; elle ne possède pas en elle-même sa raison d'être, elle n'enferme pas, dans sa membrane d'enveloppe, une unité causale qui se suffise à elle-même.

Il n'y a de cellule à laquelle on puisse accorder l'unité, que la cellule primitive, source active de toutes les autres. Celle-là est bien, en effet, une individualité, et la plus puissante, la plus active qu'on puisse imaginer; car elle contient l'individu entier, avec toutes ses facultés natives, avec toutes ses fonctions diverses, avec son caractère spécial et inaliénable. L'ovule fécondé, voilà donc la cellule une, voilà l'être et l'individu dans son expression simple et première. Mais, à bien dire, qu'est l'être vivant arrivé à son complet développement? Rien autre chose que cette cellule primitive, accrue par son activité propre, ayant engendré en elle d'autres cellules qu'elle vivifie de sa propre vie, qu'elle nourrit en sa propre substance. Ces cellules secondes se sont associées en tissus et en organes, ont acquis des aptitudes fonctionnelles spéciales; mais sous ses formes et sous ces activités nouvelles, ces cellules engendrées font toujours partie de la cellule engendrante, qui les soutient et les régit tant que la vie persiste. Tout être animé est donc comme une cellule unique, variable de type et de développement, et créant en elle tout un monde intérieur et soumis de cellules harmoniquement associées. L'unité de l'être est toujours dans la cellule primitive; les cellules secondes

13i DE L'IDÉE DE VIE

vivent dans celle unilc première, mais n'ont jamais en elles une unité réelle et aiïranchie. L'unité de la cellule organique est une illusion, si on la sépare de l'unité de l'organisme.

La raison de l'individualité est toute dans ce processus, dans cette génération interne de la cellule primitive, dans la persistance réelle et fonctionnelle de cette cellule mère; chercher ailleurs cette raison, c'est nécessairement tomber dans l'arbitraire et le fictif. Que penser, par exemple, de cette assertion de M. Virchow : « Le mystère de l'individualité consiste indubitablement dans les différences délicates de disposition et de développement des cellules isolées ou des groupes cellulaires. » Que signifie ce langage? Une individualité qui consiste dans des différences de disposition des cellules ! M. Virchow a raison d'appeler cela un mystère. S'il veut dire que, différemment disposées et développées, les cellules sont incompatibles avec la vie, et par conséquent avec l'individualité de l'être, soit; mais en quoi cela donne-l-il raison de cette individualité, alors que les cellules sont bien disposées et développées?

Toutefois, nous l'avons déjà vu, M. Virchow a le don des conlradiclions; nous aimons à le rappeler ici, car il va luimême nous donner de l'unité de l'être une idée autrement nette et juste que celle qu'il nous a déjà fournie. « L'individu, dit-il, à l'apogée de son développement, porte en lui l'empreinte de l'unité. Quelque nombreuses, quelque variées que soient les parties, elles forment toutes une véritable communauté, dans laquelle chaque partie est en rapport avec toutes les autres et a besoin des autres, dans laquelle enfin aucune ne peut acquérir toute son importance en dehors de la communauté. Gomme le disait Arislote, tout ce qui vit agit dans un but, et ce but, ainsi que Kanl

(1) Virchow, Atome et Individu.

Ta exprimé plus nettement, est un but intérieur. Ce qui vit se sert de but à soi-même... L'individu porte en lui son but et sa mesure ; ainsi, à l'opposé de l'unité purement idéale de l'atome, l'individu se montre comme une unité réelle (1). » Ailleurs, M. Virchow emploie cette expression forte et juste : LHnclividu est une communauté une.

L'idée de communauté une nous reporte bien loin de l'idée vulgaire de collection ; elle ne traduit pas encore la dépendance profonde des cellules engendrées vis-à-vis de la cellule mère ; elle ne laisse pas voir la persistance de k cellule primitive à travers les générations cellulaire? émises par elle; cependant la communauté une donne une image à peu près suffisante de la réalité. La raison d'une communauté une, en effet, est toute dans l'unité qui la constitue et la gouverne ; et cette unité ne saurait être une résultante imaginaire, ou un type purement idéal, une loi abstraite. Résultante, type ou loi, sont des mots sans pouvoir; ils n'ont pas en eux l'existence effective et l'unité créatrice. Celle-ci est toute dans une cause propre, dans une individualité métaphysique et simple, se réalisant dans l'organisation, dans la communauté des cellules vivantes, et produisant celle-ci comme une cause produit son effet.

L'unité de l'être n'est donc pas incompatible avec la vie cellulaire; elle s'accommode plus étroitement à cette vie qu'à une conception mécanique de l'organisme, telle que Stahl la professait. Dans l'animisme stahlien, l'unité est séparée de la machine qu'elle meut et gouverne, mais qu'elle ne crée pas, qu'elle ne pénètre pas jusqu'en ses dernières profondeurs. L'organisme existe, pour ainsi dire, et se développe en dehors de la cause individuelle qui lui est attachée. Organisme et cause organique ne vivent plus de la même vie, ne sont plus l'un dans l'autre, mutuellement

(1) Virchow, Alome et Individu.

nécessaires et inséparables. Il n'y a plus unité, mais dualité de l'être vivant, décomposable en deux parts : ici l'âme, là l'organisme, ici le moteur, là la machine mue.

Le tableau de la physiologie cellulaire, tel que j'ai essayé de le tracer, a-t-ilmis en relief les progrès imprimés par cette physiologie à l'idée traditionnelle de vie? At-il montré tout ce qu'elle ajoute de force à l'autonomie vitale? S'il en est ainsi, on peut juger de la gloire qui doit marquer le nom de M. Virchow^, tant que la science pure gardera son prestige dans la mémoire des hommes (i).

Si l'on veut mesurer le chemin parcouru par M. Claude Bernard, on ne doit pas regarder seulement au point d'arrivée, il faut retourner en arrière et voir le point de départ. M. Claude Bernard a pris la physiologie française des mains de Magendie; il a recueilli et a dû continuer, presque sous les yeux du maître, un enseignement auquel il avait été initié et dont il ne pouvait braver les traditions. Or on sait ce que voulait Magendie, ce qu'était son enseignement, quel esprit l'inspirait. M. Claude Bernard me permettra de le rappeler, sans blesser aucun des souvenirs qu'il aime à évoquer et qui honorent son caractère.

Magendie a eu l'honneur, non pas d'inaugurer l'expéri-

(l) Je ne modifie en rien ces appréciations de l'œuvre de M. Vircliow, écrites en 1868. Nous ne marchandions pas, en France, radmiratioii à la science allemande ; celle-ci rencontrait, parmi nous, des adhésions parfois enthousiastes. Nous n'avons pas recueilli un retour de ces sympathies en 1871, et M. Virchow lui-même ne nous a pas ménagé les expressions liaineuses et perfides. Je ne veux pas m'étendre sur ce triste sujet. Quels dénigrements la science française n'a-t-elie pas subis de ceux à qui la fortune des armes nous avait livrés! Et combien on affecte, outre-Rliin, le <lédain pour nos travaux scientifiques, alors môme qu'on les estime au fond, et qu'on en use sans les citer!

mentation physiologique, mais de lui attribuer une prépondérance exclusive, de lui tout sacrifier, de nier a priori tout ce qui n'était pas l'expression d'un fait expérimental. Cette expérimentation, Magendie ne la voulait pas au service d'une idée, il la voulait brute et nue; il n'acceptait dans la science que les faits, et en bannissait tout ce qui était idée générale, doctrine, vue de l'esprit. 11 ne croyait qu'aux sens, à ce qu'il voyait et touchait. La raison lui paraissait une arme inutile et dangereuse, il faisait profession de l'ignorer. La vie n'était pour lui qu'un mot vide et qu'il fallait oublier en face d'un organisme vivant. Celuici n'était que matière, un composé de fibres, de tissus et d'humeurs; il n'apercevait rien qui distinguât essentiellement ce composé de tout autre. Toute idée de cause propre et de finalité dans les phénomènes vitaux le révoltait; il raillait impitoyablement la médecine et les médecins qui croyaient à celte cause et à cette finalité, et estimaient que la maladie était autre chose que le dérangement d'une machine pure. Tel était Magendie; tels furent les préjugés qu'il légua à M. Claude Bernard.

Celui-ci parut d'abord accepter l'héritage. 11 porta si haut le culte de l'expérimentation, il en recueillit de tels fruits et une si belle part de gloire, qu'elle parut en ses mains l'unique méthode scientifique. Tout ce qui ne sortait pas de l'expérimentation, tout ce qui ne pouvait être prouvé et déterminé par elle, étaitpresque déclaré en dehors de la physiologie. L'observation traditionnelle, l'étude des facultés et des caractères généraux de la vie, les notions de causalité, d'unité et de finalité sous lesquelles on concevait l'être vivant et son évolution propre, étaient considérées comme des études inférieures, inabordables ou contraires à l'expérimentation. Nul souci de ces questions, ou dédain de toutes les solutions qui en avaient été données

las DE L'IDÉE DE VIE

jusqu'ici. Tout phénomène vital doit être expérimentalement analysé, ramené à son mécanisme de production : c'est la seule manière de le connaître et de le rattacher à la science. Pour exprimer cette analyse, M. Claude Bernard a inventé ou consacré l'emploi d'une expression nouvelle, le déterminisme ; il n'y a de scientifique que le dédéterminisme des phénomènes. C'est le seul but et la seule œuvre de la science ; toute notre connaissance doit se borner là. Le déterminisme, c'est le jeu, la mise en œuvre des causes prochaines, les seules accessibles. Les causes premières nous échapperont toujours en physiologie comme ailleurs. Ne nous plaignons pas de celte prolession de foi, malgré tout ce qu'elle a d'exclusif et d'incomplet; ne regrettons pas cette recherche du mode de production comme l'œuvre par excellence de l'esprit scientifique; tout cela nous a valu de trop beaux travaux, a été la source de découvertes trop importantes pour que nous ayons le droit d'examiner de trop près un ensemble de convictions qu'on a su rendre si fécondes. Le jour des vérités oubliées ou méconnues viendra d'ailleurs, et M. Claude Bernard nous montrera lui-même comment on modifie des opinions trop absolues, comment on élargit la base de croyances trop étroites ou mal assises.

M. Claude Bernard parut donc continuer Magendie et se borner à interroger expérimentalement l'organisme vivant. Mais déjà, à la façon môme dont il posait ses interrogations expérimentales, à l'esprit qui le dirigeait dans l'analyse des faits biologiques, à l'art avec lequel il pénétrait jusqu'à la racine même des phénomènes vitaux, on pouvait prévoir que, dépassant le maître dans l'étude des fonctions organiques, il saurait arracher à la nature vivante de plus profonds secrets; on pouvait prévoir encore que, placé sincèrement en face de la vie, contemplant ses œuvres intimes

avec un esprit d'artiste qui sent et devine les harmonies cachées des choses, il devait peu à peu évoquer les prohlèra-es fondamentaux, passer des faits particuliers aux vérités générales, envisager la vie dans sa réalité causale, l'être vivant dans son unité substantielle, dans sa finalité suprême. Les préjugés de Magendie se trouveraient dès lors répudiés, et la science des vérités physiologiques reprendrait son développement légitime.

C'est dans ce retour vers les vérités générales que nous voulons suivre M. Claude Bernard. Nous voulons demander à ce grand expérimentateur, non les faits nouveaux que l'expérimentation lui a livrés, mais les doctrines biologiques qu'il a conçues en regard des spectacles émouvants que l'expérimentaLion traduisait devant lui. Qu'est la vie qui anime le terrain sur lequel le physiologiste opère et analyse? Quel caractère imprime-t-elle aux phénomènes organiques? Dans quelles conditions place-t-elle l'expérimentateur? quels problèmes soulève-t-elle devant lui? quel rang assigne-t-elle à la physiologie et à la médecine? quel genre d'autonomie attribue-t-elle à ces sciences? M. Claude Bernard a vu ces problèmes et d'autres encore : quelle solution en donne-t-il?

« S'il fallait définir la vie d'un seul mot, dit M. Claude Bernard, qui, en exprimant bien ma pensée, mît en relief le seul caractère qui, suivant moi, distingue nettement la science biologique, je dirais : La vie c'est la création. .. De sorte que cè qui caractérise la machine vivante, ce n'est pas la nature de ses propriétés physico-chimiques, si complexes qu'elles soient, mais bien la création de cette machine qui se développe sous nos yeux dans des conditions qui lui sont propres et d'après une idée définie qui exprime la nature de l'être vivant et l'essence même da la vie... Ce qui est essentiellement du domaine de la vie, et ce qui n'ap-

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parlient ni à la physique, ni ù la chimie, ni à rien autre chose, c'est Vidée directrice de cette évolution vitale. Dans tout germe vivant il y a une idée créatrice qui se développe et se manifeste par l'organisation. Pendant toute sa durée, l'être vivant reste sous l'influence de cette même force vitale créatrice, et la mort arrive lorsqu'elle ne peut plus se réaliser. Ici, comme partout, lout dérive de l'idée, qui elle seule crée et dirige (1). »

Je ne pense pas que la physiologie générale compte une déclaration plus accusée et plus nette. Oui, la vie, c'est la création; il n'y a qu'à déduire les conséquences de cette notion fondamentale. La création suppose un agent créateur et créant, comme un effet suppose une cause. Cet agent, quel peut-il être? C'est à lui qu'il faut remonter pour donner à cette création un sens réel, pour la déterminer dans sa cause productrice et vivante. Cette question, M. Cl. Bernard ne la pose pas directement; on dirait qu'il redoute la réponse. Cette cause créatrice, il la laisse ordinairement dans le vague ; il ne la caractérise que par des mots indéterminés qui n'obligent à rien ou qui introduisent dans la science un langage plus poétique que précis. Ce sont tantôt l'idée et tantôt la loi qu'il met au-dessus de la création organique, et auxquelles il attribue le rôle de cause. Dans les lignes précédemment citées, nous voyons apparaître Vidée directrice, Vidée créatrice, Vidée qui seule crée et dirige. Cette idée si complaisamment invoquée comme puissance réelle n'a cependant aucune réalité. L'idée directrice ou créatrice d'un organisme n'existe pas par elle-même; il lui faut un substratum, un principe substantiel qui la supporte. L'idée est l'acte et le propre d'un principe actif qui la conçoit et la réalise; c'est ce

(1) Claude Bernard, Jnlroduclion à L'étude de la médecine expérimentale, p. 163.

principe qui est la puissance créatrice, et non l'idée.

Ces réflexions sont pareillement appliquables à la loi. M. Cl. Bernard emprunte souvent à l'école positiviste le mot de loi, dernier terme de la connaissance pour cette école qui fuit la substance et la cause pour s'attacher exclusivement au phénomène et à l'elTet; il associe volontiers la loi à l'idée, pensant éclairer l'une par l'autre : a Quand on considère, dit-il, l'évolution d'un être vivant, on voit clairement que l'organisation est la conséquence d'une loi organogénique qui préexiste. Nous savons que l'œuf est la premièi'e condition organique de manifestation de cette loi. C'est un centre nutritif qui, dans un milieu convenable, crée l'organisme. Il y a là en quelque sorte des idées évolutives et des idées fonctionnelles qui se réalisent sous nos yeux. Ces idées sont virtuelles, et les excitants chimicophysiques ne font que les manifester, mais ne les engendrent pas. » Et ailleurs : « Les lois des phénomènes sont en quelque sorte les idées de la nature. » Tout cela est excellent, et c'est de la physiologie saine et élevée, à la condition pourtant d'interpréter les mots employés, et de ne pas prendre la loi dans le sens littéral qui lui est attribué ici. Une loi n'est et ne saurait être qu'un rapport. Pas plus que l'idée, la loi n'a une existence propre, virtuelle, indépendante. Il n'y a pas de loi organogénique préexistante et ci'éanl l'organisation. Ce langage est figuré, et c'est une illusion que de le donner pour un langage précis et rigoureus"'mHnt scientifique. La loi et l'idée veulent être substanlialisées pour créer et gouverner quoi que ce soit; sans cela, elles représentent des mots au lieu des choses. J'insiste sur ces remarques, parce que ce langoige imaginé et peu sévère est celui qu'emploie de préférence M. Cl. Bernard, qui semble vouloir se dédommager, en physiologie générale, de la contrainte qu'il s'impose avec une volonté

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si arrêtée sur le terrain de la physiologie expérimentale.

Ce langage, devenu usuel, tend à compromettre la pensée elle-même. Il arrive parfois à M. Cl. Bernard de représenter l'idée et la loi comme une entité ou une puissance étrangère à l'organisme, supérieure, et le façonnant librement d'après l'art dont elle a reçu la tradition. Il compare volontiers, avec Goethe, la nature à un grand artiste, et l'organisme est une œuvre de ce puissant ouvrier. L'idée réelle de la vie s'altère dans ces comparaisons trop longtemps poursuivies ou répétées. Il faut lui donner un corps plus solide; il ne sera pas moins beau.

J'ai hâte de le dire : le reproche que j'ose adresser à M. Cl. Bernard n'est pas absolu ni toujours mérité. Notre éminent physiologiste dépasse quelquefois la notion d'idée et de loi pour atteindre à celle de cause ou de force. Il reconnaît une force vitale créatrice de l'organisation, et cette force poursuit son œuvre durant toute la durée de l'être; car, il le déclare, la nutrition est une création continue. Mais, faut-il le dire? Ces mots force vitale répugnent à M. Cl. Bernard. Ce sont des mots bien simples, exprimant nettement la pensée d'une puissance créatrice; et cependant, ces mots b. peine écrits, M. Cl. Bernard se retourne contre eux, comme s'il voulait conjurer des sophismes dangereux, prêts <à en sortir. Cette crainte va si loin chez lui que pour amoindrir cette force vitale qu'il se voit forcé d'accepter, il va presque jusqu'à effacer ce qu'il a enseigné sur l'idée créatrice ou directrice, sur la loi organogénique, que la force vitale exprime dans sa raison d'être et dans sa cause réelle.? Les lignes suivantes vont faire juger de ces restrictions singulières :

« C'est par les phénomènes de rénovation organique que les êtres vivants se distinguent essentiellement des corps bruts. C'est pourquoi on a admis que ces phénomènes

s'accomplissent sous l'influence d'une force spéciale aux êtres vivants, qu'on a appelée force vitale. Nous devons à ce sujet donner quelques mots d'explication. Sans doute on pourrait reconnaître dans les êtres vivants une faculté or-

Iganogénique qu'on pourrait appeler la vie, en même temps qu'on observe en eux une dissolution ou une destruction qu'on pourrait appeler la mort. Mais si nous donnions le nom de force vitale à la puissance d'organisation et de nutrition des corps vivants, ce serait seulement pour indiquer par cette expression qu'il existe chez eux des phénomènes

(d'organisation qui ne se rencontrent pas dans les corps bruts... 11 n'y a en réalité pas plus de force vitale dans les êtres vivants qu'il n'y a de force minérale dans les corps bruts. Le mot force, dans les sciences expérimentales, n'est qu'une abstraction ou une forme de langage. On ne saisit pas les forces, on n'agit pas sur elles; il n'y a que des phénomènes que l'on puisse atteindre.

» 11 faut donc être bien fixé d'avance sur la valeur purement idéale qu'il convient de donner aux mots force vitale, et rester convaincu que l'ôn doit seulement s'appliquer à étudier les phénomènes vitaux et à déterminer leurs conditions physico-chimiques d'existence et de développement. Mais encore conviendrait-il de substituer aux mots force vitale, qui ont un sens vague, les mots phénomènes organo-trophiques ou nutritifs, qui ont un sens plus précis et désignent spécialement les phénomènes d'organisation d'où dérivent toutes les manifestations vitales. Je veux dire, en un mot, qu'il ne faut jamais, en physiologie pas plus que dans les sciences des corps bruts, se payer avec des mots et chercher l'explication des choses dans les attributs hypothétiques des propriétés imaginaires d'une force occulte quelconque (1). »

(1) Claude Bernard, Rapport sur les progrès el la marche de la physiologie générale en France.

Le nom de force vitale, nous dit-on, doit seulement indiquer qu'il existe chez les êtres vivants des phénomènes d'organisation qui ne se rencontrent pas dans les corps bruis. Pourquoi amoindrir ainsi les caractères propres des co)'ps vivants et l'expression qui les résume? La force vitale qui préside aux phénomènes d'organisation, ou mieux qui crée l'organisation elle-même, ne serait donc pour rien dans les grandes questions d'unité, d'évolution, de finalité de l'être vivant? Elle ne compterait pour rien dans les facultés de sensibilité et de réaction organiques, dans la puissance de nos sens, qui vont du sens inconscient de la cellule plasmatique et de la cellule épilhéliale jusqu'au sens conscient de la cellule cérébrale, jusqu'à l'épanouissement de la volonté et de la raison ! En tout cela, qui comprend, à bien dire, la vie entière, la force vitale n'interviendrait pas et tous ces phénomènes se passeraient hors de sa sphère, dans le milieu inorganique, par conséquent! Que l'on soutienne que l'expression force vitale est elle-même insuffisante et qu'elle ne peut être que l'attribut essentiel d'un principe déterminé et un, à la bonne heure ! Mais la limiter à un seul ordre de phénomènes vitaux et en exclure les autres, est-ce possible? Ces phénomènes d'organisation, quels sont-ils eux-mêmes, sinon des phénomènes qui comprennent en eux ou supposent tous les autres phénomènes vitaux? Et, dès lors, que vaut cette restriction nominale, qui n'a d'autre effet et peut-être d'autre but que d'affaiblir la notion d'une vérité majeure?

Ce qui suit permet de le supposer. Il n'y a pas plus de force vitale dans les êtres vivants, ajoute-t-on, que de force minérale dans les corps bruts. Le mot force n'est qu'une abstraction ou une forme de langage en science expérimentale. Ainsi, cette force vitale que l'on vient de définir à l'instant la puissance d'organisation et de nutrition des

DANS LA PHYSIOLOGIE CONTIiMPOP.A INE. 145

corps vivants, n'existe que comme un vain mot l'instant d'après! La puissance d'organisation et de nutrition disparaît-elle aussi? Si elle disparaît, que devient la vie, quelle notion en donner? Si elle ne disparaît pas, pourquoi la force vitale, qui n'est que l'expression fidèle de cette puissance, disparaît-elle? Quant à cette force minérale, elle est sans doute fort mal nommée, car les minéraux ne forment pas un ordre d'êtres à part, ayant besoin d'une force spéciale pour rendre raison de leur existence ; mais si la. force minérale n'est rien comme force spéciale, les minéraux, comme tout ce qui appartient à l'ordre physique, existent en vertu des forces physiques. Comme toute matière, que seraient-ils sans force qui les constitue et les substantialise ? Qu'est la matière , si par impossible on l'imagine sans une force adéquate et constituante? Ainsi dépouillée, comment échapperait-elle à l'infinie divisibilité, c'est-à-dire au néant lui-même? Le mot force est une abstraction, soit; l'abstraction n'est pas une négation de la réalité; ce n'est pas une simple forme de langage, même en science expérimentale. La science ne vit que de forces et de causes, traduites en phénomènes et en effets; c'est là sa seule base solide; celle des phénomènes livrés à euxmêmes est une illusion de l'esprit, et la plus trompeuse.

Mais on ne saisit pas les forces, on n'agit pas sur elles; on ne peut atteindre qu'aux phénomènes et à leurs conditions : objection trop vulgaire et trop répétée en médecine. Saisir les forces? Directement, non ; car, si cette prise directe et matérielle était possible, ce ne serait plus la force, mais une matière que l'on saisirait. Mais la force se poursuit et se saisit à travers les phénomènes qu'elle engendre. C'est là que sa réalité éclate aux yeux de qui sait voir. On croit saisir un phénomène, on saisit une force en action. On ne saisit pas plus un phénomène qu'on ne saisit

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une ombre. Quant aux conditions des phénomènes, elles ne louchent qu'indirectement à la force productrice et au phénomène produit; leur étude pratique a son importance; mais quelle que soit colle-ci, elle demeure secondaire, et la connaissance de la cause la dominera toujours.

M. Cl. Bernard voudrait substitueraux mots force vitale, qu'il trouve vagues, ceux de phénomènes oi'gano-trophiques, ou nutritifs, dont le sens est plus précis. Comment substituer à l'idée de force l'idée de phénomènes? Comment, dans le langage scientifique, remplacer l'une par l'autre? Peut-on exprimer l'idée de cause en ne parlant jamais que de l'effet, et en supprimant tout terme qui ne désignerait pas strictement un fait, un phénomène? Si l'on veut effacer la force vitale au profit des phénomènes organo-trophiques, il faudrait au moins proposer la force organo-trophique ou nutritive. Mais, en vérité, où serait l'avantage? Les mots force vitale traduisent la cause vivante dans l'ensemble de ses effets organiques et vitaux; ceux de force organo-trophique ne traduiraient qu'une faculté, une fonction particulière, et quelque essentielle et dominante que soit cette fonction, elle ne peut désigner à elle seule l'ensemble de toutes les fonctions. La vie, en puissance de toutes ses facultés, est plus que la nutrition. Si, d'ailleurs, la nutrition était toute la vie, la force organo-trophique ne serait qu'un synonyme de la force vitale ; l'une et l'autre exprimeraient identiquement la même chose ; dès lors, à quoi bon ces termes nouveaux au lieu des termes consacrés par l'observation traditionnelle? Ne nous payons pas de mots, dirons-nous avec M. Cl. Bernard; ils ne valent que par l'idée qu'ils nous rendent. Les mots force vitale sont plus compréhensifs, plus larges; ils représentent plus entièrement l'idée de vie^ils sont donc plus scientifiques et plus vrais. Que l'on essaye de les remplacer dans le lan-

gage de la science par les mots de force organo-lropliique, el l'on verra aussitôt combien ceux-ci répondent mal à leur objet, combien ils traduisent imparfaitement cette notion de cause et d'imité vitale qui domine la science des êtres vivants.

Mais, j'ai hâte de le dire, à côté de ces jugements incertains et contradictoires sont inscrits des jugements fei-mes et droits qui révèlent presque un homme nouveau dans l'expérimentateur célèbre. Ces derniers ne dominent p'as par le nombre, ils n'ont pas reçu tous les développements qui leur sont dus; mais, jetés sur un fond parfois obscur, ils témoignent d'autant mieux du travail latent dont ils jaillissent. Que l'on étudie, dans le Rapport sur les progrès de la physiologie, les dernièrea pages du chapitre Y; que d'inspirations justes et élevées sur le but el la nature même de la physiologie ! Ceci, par exemple : «. On aura beau analyser les phénomènes vitaux et en scruter les manifestations mécaniques et physico-chimiques avec le plus grand soin; on aura beau leur appliquer les procédés chimiques les plus délicats, apporter dans leur observation l'exactitude h plus grande et l'emploi des méthodes graphiques et mathématiques les plus précises, on n'aboutira finalement qu'à faire rentrer les phénomènes des organismes vivants dans les lois de la physique et de la chimie générales, ce qui est juste; mais on ne trouvera jamais ainsi les lois proprés de la physiologie... 11 ne nous est donné de modifier l'organisation des êti'es vivanls qu'indirectement et par l'intermédiairede la force organo-trophique qui lui est propre. C'est donc sur elle que nous devons diriger nos recherches pour apprendre à connaître ses lois et à déterminer ses conditions d'activité, ce qui veut dire, en d'autres termes, que le problème de la physiologie ne consiste pas à rechercher dans les èlres vivants les lois physico-chimiques qui leur

sont communes avec les corps bruis, mais à s'efforcer de trouver, au contraire, les lois organo-trophiques ou vitales qui les caractérisent, »

Qu'ajouter à des déclarations aussi explicites, et comment exprimer en termes plus nets l'autonomie de la physiologie et de ses lois, l'autonomie de l'être vivant? Oui, les lois propres de la physiologie sont absolument distinctes, dans leur principe, des lois physico-chimiques de la matière brute. Ces dernières fournissent à la vie ses conditions extérieures; mais connaître les conditions extérieures d'un fait n'est pas connaître le fait. On ne connaît celui-ci que lorsque, à travers lui, l'inteUigence perçoit une cause, la cause créatrice du fait. C'est cet invisible et cet immatériel qui constituent une notion scientifique; sans eux, on ne dépasse pas une connaissance tout empirique.

Il y a donc, dans tout fait biologique, deux éléments distincts : la cause du fait et sa condition extérieure. C'est là ce qui fait les difficultés et le péril de la physiologie et de la médecine. Ces sciences, en effet, ne s'occupent pas d'un ordre simple, comme l'ordre inorganique, chez lequel la cause et les conditions d'être sont identiques ; on ne risque donc pas de constituer une science fausse en prenant les conditions physiques d'un corps inorganique pour le principe constituant de ce corps. Il n'en est pas de même lorsqu'on traite de l'être vivant : celui-ci est double, en quelque sorte; il est physico-chimique dans ses -conditions d'existence; il est de cause vitale dans son principe, dans sa causalité propre. Or, l'un des sophismes les plus ordinaires, l'erreur qui entraîne tous ces esprits qui redoutent ou dédaignent les distinctions métaphysiques, c'est de substituer, dans l'étude des phénomènes vitaux, les conditions à la cause. Ces conditions sont mécaniques et physiques ; elles sont nécessaires à l'exécution de la fonc-

tion : si elles sonl Iroiiblces, l'acte vital est troublé; la fonction s'anéantit si le trouble physique de l'organe dépasse certaines limites. De cette relation constante entre les conditions organiques de la l'onction et la fonction ellemême, on conclut que celle-ci n'existe que par ces conditions, que ces conditions sont tout, et que seules elles livrent la cause de l'acte, de la fonction, de la vie. La causalité vivante est effacée; la vie n'est plus qu'une manifestation physico-chimique de la matière. Telle est la base du matérialisme physiologique; tels sont les raisonnements sans portée sur lesquels s'appuie aujourd'hui toute une génération médicale, qui se croit positive parce qu'elle supprime la plus haute part du problème biologique.

M. Cl. Bernard a su entrevoir ces graves erreurs. Il a montré, en bien des cas, que les interprétations matérialistes de faits physiologiques étaient le résultat de la confusion trop accréditée de la cause et des conditions des phénomènes; et la preuve, il a été la chercher dans ce centre vivant des fonctions cérébrales où la physiologie moderne, précisant les conditions organiques delà pensée, a prétendu trouver la cause elle-même de la pensée, l'origine toute matérielle de l'inteHigence et de la liberté humaines. Écoutons M. Cl. Bernard exposer lui-même les expérimentations dont on tire de si étranges inductions :

« Les expériences de transfusion faites sur la tête et dans lesquelles on voit disparaître et reparaître l'expression de l'intelligence, nous frappent toujours comme quelque chose de merveilleux et d'incompréhensible. Mais ces faits ne nous semblent extraordinaires que parce que nous confondons les causes des phénomènes avec leurs conditions. Nous croyons à tort que la science conduit à admettre que la matière engendre les phénomènes que ses propriétés manifestent, et cependant nous répugnons instinctivemen à

croire q ie l;i matière puisse avoir la propriété de penser et de sentir.

» Pour le physiologiste qui se fait une juste idée de la propriété des phénomènes vitaux, le rétablissement de la vie et de l'intelligence dans une tête, sous l'iniluence du sang oxygéné, n'a rien absolument qui soit anormal ou étonnant ; ce serait le contraire seul qui serait surprenant pour lui. En effet, le cerveau est un mécanisme conçu et organisé de fa^on à manifester les phénomènes intellectuels par l'ensemble d'un certain nombre de conditions. Or, si on enlève um de ces conditions, le sang, par exemple, il est bien certain qu'on ne saurait concevoir que le mécanisme puisse continuer de fonctionner. Mais si l'on restitue la circulation sanguine avec les précautions exigées, telles qu'une température et une pression convenables, et avant que les éléments cérébraux soient altérés, il n'est pas moins nécessaire que le: mécanisme cérébral reprenne ses fondions normales. Les mécanismes vitaux, entant que mécanismes, ne diffèrent pas au fond des mécanismes non vitaux. Si dans une montre on enlevait un rouage, on ne concevrait pas que son mécanisme continuât de marcher; mais si l'on restituait ensuite convenablement la pièce supprimée, on ne comprendrait pas non plus que le iïiécanisme ne reprît pas son mouvement. Cependant on ne se croirait pas obligé pour cela de conclure que la cause de la division du temps en heures, en minutes et en secondes, manifestée par la montre, réside dans les propriétés du cuivre ou de la matière qui constitue ses aiguilles ou les rouages de son mécanisme. De même si' l'on voit l'intelligence revenir dans un cerveau et dans une physionomie auxquels on rend le sang qui leur manquait pour fonctionner, on aurait tort d'y voir la preuve que l'intelligence est dans le sang ou dans la matière cérébrale. Il ne faudrait donc pas tirer de ces expériences des conclusions

qu'elles ne comportent pas. Je le répète, la physiologie ne doit voir là que des mécanismes vitaux, disloqués et rétablis dans leurs concluions d'action. »

M. Cl. Bernard généralise justement l'application de ces principes; il les étend à la nutrition, à l'évolution vitale, c'est-à-dire à toutes les fonctions: « Si des conditions matérielles spéciales sont nécessaires pour donner naissance à des phénomènes de nutrition ou d'évolution déterminés, il ne faudrait pas croire pour cela que c'est la matière qui a engendré la loi d'ordre et de succession qui donne le sens ou la relation des phénomènes : ce serait tomber dans l'erreur grossière des matérialistes (1). »

M. Cl. Bernard dit quelque part que quand il entre dans son laboratoire, il commence par mettre le spiritualisme et le matérialisme à la porte. S'il entend par là que spiritualisme et matérialisme n'ont rien à voir dans les procédés expérimentaux qu'il va mettre en œuvre, dans l'expérience à laquelle il va soumettre la matière, je le crois sans peine,

(1) Cl. Bernard, Rapport sur lesprogrès et la marche de la physiologie en France. — Je ne suis pas le seul que les déclarations que jj viens de transcrire aient impressionné comme un grand et heureux progrès accompli dans l'esprit du chef de la physiologie française. Je viens de retrouver hi même impression sous la plume d'un savant écrivain dont les travaux mériteraient d'être remarqués de notre génération médicale. Voici, en effet, comment s'exprime M. le docteur Paul Dupuy, naguère l'un des lauréats les i)lus distingués de PÉcole de Paris, aujourd'lmi professeur de pathologie à l'école de médecine de Bordeaux : « En acceptant la conception métapliysique de la cause, qu'il différencie nettement des conditions d'existence, M. Cl. Bernard est entré définitivement dans la donnée idéahste et cartésienne, à laquelle il avait déjà fait de nombreux emprunts. Peut-il y avoir un démenti plus éclatant infligé au matérialisme? Un homme dont Téducation,. les habitudes scientifiques auraient dù faire un sensualiste déterminé, et qui vient à comprendre que le rapport de succession nécessaire no saurait être confondu avec le rapport de causalité. Peu de chose en apparence, moins que rien, et cependant toute la métaphysique est là. Cet homme aurait-il eu quelque illumination soudaine? Aura-l-il trouvé quelque part son chemin de Damas? Nullement; c'est affaire de réflexion, d'ohservation intérieure : M. Cl. Bernard a pensé. » (Gazette médicale,5 septembre 1868.)

et la chose ne valait guère la peine d'être dite. Mais, même dans son laboratoire, le physiologiste pense à ce qu'il voit, à ce que lui traduit l'expérience, à ce qu'enseigne le fait perçu, à ce qu'est la cause, et à ce que sont les conditions de ce fait; et, aussitôt, les doctrines que l'on croyait avoir déposées, comme un vêtement inutile, à l'entrée du laboratoire, reparaissent au plus profond de notre pensée, deviennent l'âme de nos jugements. J'en prends à témoin M. Cl. Bernard et les pages que je viens de citer. Celui qui transfuse du sang oxygéné dans les vaisseaux de la tête d'un animal, ne le fait pas sans être, dans son laboratoire même, ou matérialiste ou spiritnaliste ; il sait pourquoi il expérimente, il voit ce que signifie l'expériment accompli; il dislingue dans les phénomènes observés la condition et la cause; il reste enfin un homme de science et de jugement.

Ces jugements superficiels et vains que M. Cl. Bernard condamne avec tant de raison, inondent la physiologie et la pathologie. Tl n'est pas une fonction que l'on ne croie interpréter dans sa cause, en analysant ses conditions instrumentales ; une maladie dont on ne croie dévoiler la nature par les conditions physico-organiques de ses phénomènes successifs. Des deux côtés on laisse la cause sous prétexte qu'on ne peut l'atteindre avec les sens; et l'erreur prend ainsi place au cœur même de la science. Et cependant, peut-on connaître la fonction et la maladie par le seul exposé de leur instrumentation physique? On aura beau énumérer successivement tous les phénomènes de la fonction ou de la maladie, et préciser le déterminisme de ces phénomènes successifs, on n'en tirera jamais comme résultante la connaissance même de l'unité physiologique ou pathologique, que ces phénomènes traduisent. La notion causale manque à toutes ces analyses. Or, la fonction ne se peut

concevoir que dans ses rapports avec la vie, sa cause animatrice. La maladie n'existe, pareillement, que parce qu'elle est une forme accidentelle, un mode temporaire de la vie ; elle est une affection de la vie ; et si une idée synthétique exprimée par le nom même de la maladie, ou par l'état général de l'être souffrant, ne sert de lien causal entre tous les phénomènes morbides, et ne désigne l'affection propre de la vie dont ces phénomènes sont la traduction extérieure, jamais la maladie ne sera connue. La connaissance isolée des symptômes sera impuissante à en donner une idée; on demandera toujours ce que signifient ces symptômes, quelle est la raison de leur association, quelle unité les gouverne, quelle affection ils désignent, autrement dit quelle cause ils manifestent. C'est la réponse à cette interrogation qui fera réellement connaître la maladie. Celte philosophie médicale, si simple et si féconde, transformerait la physiologie et surtout la pathologie, si elle était appliquée avec un esprit ferme et une volonté soutenue. Les conséquences pratiques seraient proportionnées à la réforme scientifique. A dater de ce moment, la médecine aurait secoué tout empirisme, parce qu'elle aurait secoué l'inconséquence dont elle vit sans le savoir. Le médecin n'agirait plus sous l'inspiration inconsciente de vérités qu'il méconnaît dans ses affirmations scientifiques. La science et l'art marcheraient d'un pas égal, se soutenant l'un l'autre. L'art ne serait plus ce qu'il est trop souvent, un heureux démenti donné à une science qui s'égare. Nous vivrions des vérités que nous possédons, et non de vérités altérées, ou que nous repoussons. Mais nous sommes loin de ces temps de lumière. Toute notre génération se laisse aller à croire que le déterminisme, en physiologie et en pathologie, est l'unique but. à atteindre, le desideratum qui doit combler tous les videSjla connaissance dernière et complète des choses.

CepréjugésLir l'omnipolencedu déterminisme, M. Gl. Bernard n'a pas peu contribue à le répandre : par son exemple, d'abord, par les découvertes brillantes que l'analyse expérimentale lui a valu, et dont l'éclat était bien propre à fasciner le monde savant. La science a ses entraînements qui dépassent parfois le but, et de ce que le déterminisme pouvait beaucoup, on a conclu hardiment qu'il pouvait tout. A cette conclusion, non-seulement prématurée, mais fautive, M. Gl. Bernard n'a pas opposé de résistance. Dans son ardeur légitime à favoriser l'expérimentation, il anéantit tout ce qui n'est pas elle; il tient pour vaines toutes les notions que lui-même a été forcé de reconnaître ; il exige que, en science et en pratique, elles soient annihilées, pour ne laisser subsister qu'un déterminisme affranchi de tout lien, de toute vérité supérieure. Ges contradictions laissent voir dans l'esprit de M. Gl. Bernard, entre la vérité qui se présente et l'erreur qui occupe la place, un combat intérieur et pénible qui ne tourne pas toujours à l'avantage de la première.

Rappelons, par exemple, ces déclarations déjà citées : « Ge qui est essentiellement du domaine de la vie et ce qui n'appartient ni à la physique, ni à la chimie, ni à rien autre chose, c'est l'idée directrice de l'évolution vitale... Ici comme partout tout dérive de l'idée qui seule crée et dirige... » Et ailleurs : « On aura beau analyser les phénomènei; vitaux et en scruter les manifestations mécaniques physico-chimiques avec le plus grand soin... on n'aboutira finalement qu'à faire rentrer les phénomènes des organismes vivants dans les lois de la physique et de la chimie générales, ce qui est juste, mais on ne trouvera jamais ainsi les lois propres de la physiologie... Le problème de la physiologie ne consiste pas à rechercher dans les êtres vivants les lois physico-chimiqueS; qui leur sont communes

avec les corps bruts, mais à s'efforcer de trouver, au contraire, les lois organo-trophiques ou vitales qui les caractérisent.

Ces affirmations sont claires : la physiologie reconnaît des lois et poursuit un but que l'analyse physico-chimique ne peut livrer; la matière organique présente des phénomènes de même ordre que ceux de la matière inorganique ; mais ce n'est pas la connaissance de ces phénomènes qui foni'nil la connaissance des vrais phénomènes vitaux. Le déterminisme des phénomènes appliqué à la physiologie n'est donc pas absolu : loin de là; tout ce qui est loi propre delà physiologie, loi organo-trophique ou vitale, lui échappe complètement; et l'étude de ces lois est le domaine même de la physiologie. Si on ne connaît ces lois, on aura beau connaître le déterminisme de toutes les actions mécaniques et chimiques de l'organisme, on ne connaîtra en rien la physiologie. Le déterminisme est donc un instrument d'étude, ce n'est pas l'étude même de l'être vivant. Ce sont là des principes que M. Cl. Bernard ne semblerait pas pouvoir désavouer; et cependant il dit et répète trop souvent qu'en dehors du déterminisme, il n'y a rien en physiologie. Quoi ! et les lois propres de la physiologie que ne pourra jamais livrer la science physico-chimique, n'est-ce rien? Qu'un chimiste le prétende et ne reconnaisse pas ces lois, soit; mais un physiologiste qui vient de les proclamer lui-même, est-ce croyable? Écoutons cependant :

« Il n'y a en réalité qu'une physique, qu'une chimie et qu'une mécanique générales, dans lesquelles rentrent toutes les manifestations phénoménales de la nature, aussi bien celles des corps vivants que celles des corps bruts. Il n'apparaît pas, en un mot, dans l'être vivant, un seul phénomène qui ne retrouve ses lois en dehors de lui. De sorte qu'on pourrait dire que toutes les manifestations de la vie se cbm-

posent (Je phénomènes empruntes, quant à leur nature, au monde cosmique extérieur, mais seulement manifestés sous des formes ou dans des arrangements particuliers à la matière organisée et à l'aide d'instruments physiologiques spéciaux. Ne pourrait-on pas ajouter que l'intelligence ellemême, dont les phénomènes caractérisent l'expression la plus élevée de la vie, existe en dehors des êtres vivants dans l'harmonie et dans les lois de l'univers? Mais nulle part ailleurs que dans les corps vivants elle ne se traduit avec des instruments qui nous la manifestent sous la forme de phénomènes de sensibilité, de volonté », etc.

Toutes les manifestations 'de la nature, celles des corps vivants et celles des corps bruts, rentrent ainsi dans la physique générale : pas un seul phénomène de l'être vivant qui n'ait ses lois en dehors de lui, dans cette physique universelle; toutes les manifestations de la vie sont empruntées, quant à leur nature, au monde extérieur; l'arrangement, la forme du travail varient seuls! Mais les lois propres de la physiologie, déclarées ailleurs irréductibles à la physique, ne comptent donc pour rien en physiologie; elles ne se traduisent donc par aucune manifestation vitale; cette idée directrice de l'évolution vitale, cette création, sont donc des rêves mystiques, inabordables à l'observation ! Le déterminisme ne pouvant les aborder, pourquoi se donner la peine de les nommer? L'intelligence elle-même, nous l'empruntons à l'univers dont nous faisons partie intégrante, à son harmonie, à ses lois identiques à notre harmonie propre, à nos lois vitales! Quelques facultés de l'êti'e demeurent gênantes : la sensibilité, la volonté, et tant d'autres. On ne peut guère les classer parmi les phénomènes empruntés au monde cosmique extérieur; mais il n'importe, il ne faut s'arrêter à si peu ! Je le répète, tout cela est-il croyable? Non, ce n'est plus de la science, ni de la

physiologie; c'est le règne de touLes les confusions.

Revenons à la vérité simple et ferme. Tout ce qui est vie échappe en soi au. déterminisme physico-chimique; celuici ne peut ag ir que sur ce qui est physique ou chimique et non sur ce qui est vivant; il analyse la matière dont use la vie, non la vie; il aide à l'observation de la vie, il n'observe pas la vie elle-même. Toutes les fois que l'on prétend donner le déterminisme d'un phénomène vivant, on commet involontairement une erreur de logique et de méthode; on donne le déterminisme des conditions de ce phénomène et non celui du phénomène; sinon ce phénomène n'est pas vivant, mais physique, et il y a dans l'organisme des phénomènes qui ne représentent en rien la vie, mais uniquement la physique et la chimie générales. Tout phénomène vivant est un phénomène de sensibilité et de génération : depuis la cellule plasmatique jusqu'à la cellule nerveuse, tout sent, agit, réagit, engendre. H n'est pas de fonction vitale qui échappe à cette loi nécessaire. Rien de cela n'est directement susceptible d'un déterminisme; car cela n'est ni physique ni chimique. La nutrition elle-même n'est pas un fait physico-chimique; M. Cl. Bernard l'a dit lui-même, la nutrition n'est que la génération continuée.

Dans la vie tout est évolution, tout trahit une puissance directrice incarnée à la matière et la faisant organique et vivante. Or une évolution ne peut être connue par un déterminisme, car le déterminisme, pour s'appliquer, est d'abord obligé de la détruire. L'unité de l'être et sa finalité, ces grands faits de l'être vivant, lois primordiales de la physiologie, quel déterminisme les saisira? Imagine-t-on un déterminisme atteignant, révélant une unité, une finalité? Ce sont là des manifestations essentielles de la vie; l'observation les dévoile, mais le déterminisme demeure muet en face d'elles. Qu'on ne vienne donc pas nous dire

« que les manifestations des êtres vivants n'ont rien de spécial dans leur nature, et qu'elles rentrent toutes dans les lois de la physico-chimie générale » ; c'est l'inverse qui est la vérité. Si j'insiste sur ces considérations et si elles conservent le pouvoir de m'animer, c'est qu'elles louchent à tout en physiologie et en pathologie; il n'est pas un fait vital qui, interprété en dehors de ces principes, ne soit interprété à faux, c'est-à-dire d'après les préjugés matérialistes.

Cependant M. Claude Bernard insiste : tous les phénomènes vitaux s'accomphssent par l'intermédiaire de conditions physico-chimiques déterminées, et on ne peut agir sur ces phénomènes qu'en agissant sur ces conditions physico-chimiques. C'est donc là le vrai domaine de la science et de l'action scientifique. « Le savant ne peut placer le déterminisme des phénomènes que dans leurs conditions, qui jouent le rôle de causes prochaines. Les causes premières sont hors de sa portée et ne doivent jamais le préoccuper. C'est le déterminisme seul des phénomènes qui constitue son domaine. C'est là que se trouve tout le problème de la science expérimentale. » Nous avons cité plus haut ces mots, qui résument toute la pensée de l'auteur : « On ne saisit pas les forces, on n'agit pas sur elles. »

Tel est le thème favori du jour; son succès ne me séduit pas; j'avoue même que je n'en subis pas le spectacle sans une certaine impatience. Ce dédain et ce rejet des causes premières, parce qu'on ne peut les toucher de la main, me semble comme la sénilité de la science; l'amour exclusif du déterminisme et des causes prochaines est une pauvre faiblesse. Qu'a-t-on donc besoin de mettre la main sur les causes premières, pour les apprécier et pour agir sur elles? Oui donc a jamais pensé à chercher et à manier les causes premières toutes seules, isolées de leurs effe-s, des mani-

festalions organiques qu'elles engendrent, et par lesquelles elles se réalisent? Agir sur la cause vivante, sur la vie, qu'est-ce, sinon agir sur l'organisme vivant, sur un organe ou un élément vivant? Agir sur l'organisme, ou l'organe vivant, est une chose praticable et de tous les instants, on l'accordera; ce n'estpascppendantfairedudéterminisme [)liysi( 0-chimique: car agir sur une partie ou un élément vivant, c'est l'impressionner, c'est l'exciter, c'est troubler son évolution, c'est accroîire ou affaiblir son aclion vilalc, c'est modifier de telle ou telle façon sa sensibilité organique, c'est la pervei'lir ou la ranimer, c'est la pousser à des actes utiles ou nuisibles, c'est la maintenir dans sa finalité régulière ou l'en détourner. En tout ceci, y a-t-il rien de physico-chimique? N'est-ce pas Là pourtant tout le programme de l'action qu'il nous est donné d'exercer sur la matière vivante? Que cette action toute vitale s'accompagne de changements plus ou moins appréciables dans les conditions physico-chimiques, qui le conteste? mais ces changements ne sont pa^ la raison ni le but de l'action proposée; et si parfois nous paraissons nous proposer pour but premier une modification physico-chimique de la matière, c'est afin de provoquer secondairement une action organique et vitale; et c'est celle-ci qui est, en réalité, le but essentiel, celui en vue duquel nous nous adressons à la matière composante de l'organe. Tout le secret d|^ " la tbérapeutique est là, quoiqu'on ait l'air de l'oublier aujourd'bui. Lors donc qu'il s'agit des causes premières en physiologie, on ne prétend en rien les séparer des effets organiques dans lesquels il nous est donné de les percevoir : la vie, c'est l'organisme vivant, et agir sur l'organisme, en tant que vivant et non en tant qu'agrégat chimique, c'est agir sur la vie, c'est atteindre à la cause vivante elle-même. Aussi doit-on employer rarement les mois force vitale; les

mots de vie, de cause vivante, de système vivant, d'unité vivante, d'organisme, suffisent au physiologiste et au médecin, et représentent la force vitale en évolution et en acte.

Nous avons dû montrer les faiblesses dont n'est pas exempte l'œuvre de physiologie générale entreprise par M. Claude Bernard. Toutefois les inconséquences et les défaillances que l'on doit relever dans cette œuvre n'en détruisent pas le caractère doctrinal. M. Claude Bernard, en termes souvent élevés, a réitéré sa profession de foi à la croyance de la vie comme force propre et cause créatrice; il a nettement déclaré que les conditions physico-chimiques des phénomènes organiques n'en contenaient pas la cause, et que cette confusion trop commune caractérisait « l'erreur grossière des matérialistes ».

Nous prenons acte de ces déclarations, et si nous nous demandons quel nom convient à la doctrine d'où elles découlent, ou sous quel nom cette doctrine est connue, une seule et même réponse est possible : cette doctrine, c'est le vitalisme. Le vitalisme est un terme, relativement moderne, qui désigne la doctrine traditionnelle qui a constitué la médecine sur son véritable terrain, dès Hippocrate, la doctrine de l'autonomie de la vie, de son unité, de sa finalité. Tout médecm ne devrait prononcer ce nom qu'avec respect ^et fierté; il domine tout notre passé, un passé glorieux, quoi qu'on en dise, et auquel l'avenir iie répondra dignement qu'en s'y aUiant sincèrement. C'est le vitalisme, ce sont les vérités dont il est le symbole, qui ont enlevé la médecine à l'empirisme pour la faire entrer dignement dans les régions élevées de la science. Ces vérités qui, dès l'origine, ont reçu une si noble forme, vivent encore et vivront dans l'âme des médecins; elles fourniront toujours nos plus sûres inspirations, et la nature médicatrice qui

DANS LA PHYSIOLOGIE CONTEMPORAINE. iCi

les résume demeurera comme une sorte de déité médicale. Rien d'ailleurs, en ces vérités, n'est une opposition ni un obstacle à l'esprit de recherche et de progrès, et si l'on interrogeait nos vieilles annales, d'IIippocrate à Sydenham, de StoU à Bordeu et à Laennec, on verrait bien vite que tous les grands noms qui représentent les grands progrès delà médecine, sont aussi ceux que le vitalisme consacre comme lui étant plus particulièrement attachés.

J'ai le regret de le dire, M. Claude Bernard, adepte défait des doctrines vitalistes, prête l'autorité de son nom et de sa parole à ceux qui dénigrent et attaquent violemment ces doctrines, qu'ils ne connaissent ou ne comprennent pas. Comme eux, il les défigure étrangement, et, ainsi défigurées, il les livre aux railleries de la foule comme une superstition.

« Parmi les naturalistes, dit-il, et surtout parmi les médecins, on trouve des hommes qui, au nom de ce qu'ils appellent le vitalisme, émettent sur le sujet qui nous occupe les idées les plus erronées. Ils pensent que l'étude des phénomènes de la matière vivante ne saurait avoir aucun rapport avec l'étude des phénomènes de la matière brute. Ils considèrent la vie comme une influence mystérieuse et surnaturelle qui agit arbitrairement en s'afl'ranchissant de tout déterminisme, et ils taxent de matériahstes tous ceux qui font des efforts pour ramener les phénomènes vitaux à > des conditions organiques et physico-chimiques déterminées... Les idées vitalistes, prises dans le sens que nous venons d'indiquer, ne sont rien autre qu'une sorte de superstition médicale, une croyance au surnaturel. Or, dans la médecine, la croyance aux causes occultes, qu'on appelle vitalisme ou autrement, favorise l'ignorance ou enfante une sorte de charlatanisme involontaire, c'est-à dire la croyance à une science infuse et indéterminable. Le sentiment du

délerminisme absolu des phénomènes de la vie mène, au contraire, à la science réelle et nous donne une modestie qui résulte de la conscience de notre peu de connaissance et des difficultés de la science (1). »

On croirait, à ce langage, lire telle page à'nn Dictionnaire de médecine bien connu qui portait autrefois le nom de N y sien, et qui aujourd'hui est consacré à la glorification de la philosophie positive et de la médecine qui en dérive (2). Ce sont les mêmes épithètes de mystérieuse et de surnaturelle qui désignent, ici et là, une doctrine que l'on travestit pour mieux la bafouer. Je ne sais où jamais a paru ce vitalisme qui prétend que la matière vivante est sans aucun rapport avec la matière brute, qui considère la vie comme une influence surnaturelle et arbitraire, comme une croyance aux causes occultes enfantant un charlatanisme involontaire. Ces accusations se justifient-elles, et qui les autorise? Quel est le médecin, vitaliste sérieux, qui a professé de telles opinions? Une chose frappe, au contraire, dans l'histoire de l'art, c'est que toutes les études vraiment pratiques, toutes les recherches physico-chimiques importantes sont dues, dans le passé, à des médecins ouvertement vitalistes. Stahl et Boerhaave n'ont-ils pas appliqué à la médecine toute la science mécanique dont leur temps disposait? Van Helmont, avant eux, était le plus grand chimiste de son époque, et, pour qui sait lire à travers son langage ontologique et figuré, on voit combien, dans l'application des sciences physiques à l'homme malade, il est en avance sur ses contemporains. Reprocherait-on aux vitalistes des siècles passés de n'avoir pas eu l'idée d'un déterminisme

(1) Claude Bernard, hilroduction à l'étude de la médecine expérimentale, p. 117.

(2) Dictionnaire de médecine, de chinmjie, de pharmacie, de l'art vélérinaire et des sciences qui s'y rapportent. 0:" éd., parE. Litlrc et Ch. Robin, Paris, 1878.

missi absolu el' aussi étendu que celui qui règne de nos jours; les accuserait-on d'avoir parfois attribué à la vie ce que la physique peut réclamer comme sien, et de n'avoir pas vu que toutes les conditions des phénomènes vitaux étaient de source physique et non de force vitale? Mais ces reproches et ces accusations leur sont communs avec tous les médecins de ces temps d'ignorance physique; nul ne saurait se vanter d'avoir, sous ce rapport, donné l'exemple aux vitalistes, et il n'y a pas à défendre ceux-ci de ne pas l'avoir suivi. La physique et la chimie n'existaient pas; comment le déterminisme, qui repose sur ces sciences, pouvait-il être appliqué? Rien de plus remarquable, au contraire, que de voir les médecins vitalistes s'essayer avec persévérance à ces applications de connaissances incomplètes, rudimentaires, en tirer des inductions pratiques quelquefois justes, souvent exagérées ou prématurées. Avec leur instinct profond, sans procéder par affirmation dogmatique, par une pente naturelle de leur esprit observateur, ils savaient allier la notion de l'autonomie vitale avec l'expérimentation, avec les interprétations physicochimiques du mécanisme organique, et, loin de restreindre ces interprétations, ils en abusaient souvent en lés étendant outre mesure. Et ce sont ces médecins que l'on vient accuser d'une sorte d'obscurantisme rétrograde et de croyance au surnaturel dans leur art!

Je n'ignore pas, toutefois, que certains vitalistes, au commencement de ce siècle, Bichat entre autres, pensaient que la vie s'oppose à l'accomplissement régulier des lois physico-chimiques dans la matière vivante. Mais cette erreur ne leur était pas particulière : elle appartenait à tous en même temps qu'à eux-mêmes. Nul ne les contredisait alors : chacun avait sur ce sujet une opinion pareille; pourquoi les rendre responsables? Ils ne sauraient

encourir celle responsabilité, que si l'erreur reprochée tenait directement et absolument à leur docl rine. Mais un tel lien n'existe pas, et l'on peut considérer la vie comme cause autonome, et néanmoins considérer les conditions instrumenlales et organiques de la vie comme essentiellement physico-chimiques. D'ailleurs M. Claude Bernard ne condamne pas uniquement les vitalistcs du passé : il n'amnistie en rien ceux du présent. Or, quels sont ceux aujourd'hui qui soutiennent les superstitions médicales dont on nous présente le fabuleux tableau? On ne saurait en citer; du moins je n'en connais pas. Pourquoi dès lors ces condamnations générales? Sont-elles dignes d'une science impartiale et forte? Croit-on apprendre ainsi aux jeunes générations médicales l'estime et le respect qu'elles doivent à des générations laborieuses qui leur ont transmis un long héritage de belle observation? On leur enseigne un suprême dédain pour tout ce qui a fait la gloire de notre science; on semble leur dire : Tout ce fatras du passé ne mérite pas qu'on y regarde, ce n'est que fétichisme; la vraie science prend date à nos travaux; nous commençons à peine à débrouiller le chaos du vieil et informe empirisme. Et l'on ne voudrait pas que ces générations, enorgueillies du rôle qu'en leur assigne, éprises du culte des sens et de la matière qu'on leur prêche sous toutes les formes, tombassent dans le matérialisme scientifique, et de là dans le matérialisme absolu, dans celui qui prononce sur nos origines et sur nos destinées ! Est-ce possible, et arrête-l-on à volonté ces courants d'opinions que l'on a violemment soulevés, ces conséquences fatales qui se précipitent, et entraînent toutes les barrières qu'une tardive et illogique prudence voudrait leur imposer?

M. Claude Bernard soutient que l'empirisme a seul régné en médecine jusqu'ici, qu'il règne encore, mais qu'il doit

disparaître peu à peu devant le déterminisme des phénomènes. Les conquêtes de la physiologie expérimentale sont toutes les conquêtes faites sur l'empirisme médical. Assertions aussi banales que peu fondées. La science des maladies, l'étude de leur évolution, de leurs symptômes et des lésions qu'elles provoquent, la science des indications puisées aux diverses sources de la connaissance des maladies, rien de tout cela ne saurait être taxé d'empirisme. C'est delà pleine et éternelle science; elle pourra grandir, mais, quels que soient ses développements, ses bases ne changeront pas : l'édifice aura les mêmes assises et la même solidité. Or c'est là toute la médecine, et j'ajouterai, c'est tout l'art; car l'art n'aura jamais d'autre appui scientifique que celui des indications. La physiologie expérimentale et le déterminisme pourront donner le mode d'action d'un agent quelconque ; mais la connaissance de ce mode d'action ne livrera jamais la valeur thérapeutique de l'agent dans le traitement des maladies. Cette valeur se rapportera toujours à la réalité de l'indication qu'il devra remplir. Ce ne sont pas les agents thérapeutiques qui nous font défaut lorsque nous percevons clairement une indication : le difficile et le rare, c'est la perception nette de cette indication. Quant au déterminisme expérimental, si on le prend pour règle absolue, son inévitable produit sera le chaos et un empirisme bien autrement grossier que celui qu'il prétend chasser. Que l'on supprime par la pensée tout ce que la tradition nous a légué en fait de science nosologique et d'art, et qu'à la place on n'accepte résolûment que ce que le déterminisme expérimental nous a appris, et l'on sera effrayé du vide fait, et de l'inanité de ce qui reste pour le combler. Tout aura sombré; le doute et le néant deviendront les maîtres d'une science ruinée. Il serait vraiment temps que ceux qui, au nom de la

'(îl^ DE I/IDÉE DE VIE

physiologie expérimenlale, nous parlent de doctrine et d'iiistoire, de science et de progrès, daignassent y regarder d'un peu près, avant d'émettre ces jugements sommaires et dédaigneux, livrés sans réserve à une jeunesse impatiente de tout respect, et dont on aime mieux flatter que combattre les préjugés. L'histoire, si on l'étudiait, nous enseignerait une mutuelle tolérance. Les écoles vitalistes ne sont pas seules coupables d'erreurs médicales; qui pourrait nombrer les erreurs commises par la science expérimentale? Serait-ce une raison pour déverser d'injustes mépris sur l'expérimentation et sur la large part qui lui revient dans le progrès scientifique? Pourquoi rendre le vilalisme responsable de tout ce qui se dit de faux en son nom? N'est- il pas préférable de proclamer les grandes vérités dont il a été le promoteur, et de déterminer leur rôle irrécusable dans la constitution de la médecine rationnelle?

Nous terminerons ici cet exposé déjà long et cependant trop sommaire. Les idées de physiologie générale, dont le chef de l'école française s'est constitué le défenseur, sont, dans leur ensemble, une puissante rénovation des idées traditionnelles, rénovation ne signifiant pas ici renversement, mais exprimant une force nouvelle acquise, et ranimant des traditions languissantes. M. Claude Bernard termine son Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale en France par ces paroles simples, empreintes à la Ibis d'une vraie modestie et d'une juste confiance en soi : •

« Je désire qu'on sache que les obscurités, les imperlections, et l'incohérence apparente qu'on peut trouver dans mes divers travaux, ne sont que les conséquences du manque de temps, des difficultés d'exécution et des embarras multipliés que j'ai rencontrés dans le cours de mon évolution scientifique. Depuis plusieurs années, je suis préoccupé de

ridée (Je reprendre tous mes travaux épars, de les exposer dans leur ensemble, afin de faire ressortir les idées générales qu'ils renferment. J'espère maintenant qu'il me sera possible d'accomplir cette deuxième période de ma carrière scientifique. »

Nous accueillons avec une joie sincère cette promesse, et nous formons d'ardents souhaits pour qu'elle s'accomplisse. La santé de l'illustre physiologiste, minée par de longs et pénibles travaux, a été gravement menacée depuis quelques années. Elle semble se raffermir peu à peu. Plaise à Dieu que ce rétablissement s'achève et ramène les forces nécessaires aux grandes entreprises de la science (i). Que M. Claude Bernard reprenne ses travaux ; qu'il fasse ressortir les idées générales dont ils relèvent; qu'il efface des contradictions peut-être plus apparentes que réelles; qu'après avoir contemplé la vie dans ses œuvres particulières, il la contemple et la médite dans son unité active, dans ses rapports harmoniques avec le monde extérieur, dans sa finalité souveraine ; qu'il donne à ces vérités d'un ordre supérieur l'autorité, le prestige de son nom, et il aura rendu à la science de nouveaux et signalés services. Il se sera donné toutes les gloires du savant, celles de l'expérimentateur et celles du généralisateur; il aura aussi montré aux générations futures la double carrière qu'elles ont à parcourir.

25 octobre 1868.

(1) Nous n'avons pas besoin de dire que les souhaits que nous formions ici ont été, et à tous les points de vue, pleinement exaucés.

Au premier regard jeté sur l'océan sans bornes de la matière et des forces physiques, l'intelligence humaine a discerné des êtres qui se détachaient du fond immobile des choses, qui paraissaient comme constitués à part dans le milieu qui les enveloppe, quoique empruntant à ce milieu la matière qui les compose, marqués, en un mot, d'un caractère propre, l'individuaUté. Le langage, création profonde de l'esprit scientifique naissant, manifestation spontanée des vérités primordiales que le doute et la contradiction ne sauraient obscurcir, le langage universel a consacré et caractérisé cette distinction en appelant individuels les êtres vivants. La vie a été donnée, dès l'origine, comme raison et cause de l'individualité. Tout individu est vivant, tout être vivant est un individu. L'individualité et la vie présupposent un autre grand caractère, l'unité. On n'est individu qu'à la condition d'être un. Aussi, l'idée d'être, associée à l'idée d'unité, désigne à la fois l'individualité et la vie. On n'appelle un être que l'être vivant. Vie, unité, individualité, demeurent des termes solidaires et comme équivalents dans la langue traditionnelle.

La nature se partage ainsi en deux ordres qui enferment tout l'ensemble visible : l'ordre physique que remplissent les choses inanimées, Tordra vivant que constituent les

existences individuelles. Le premier s'offre comme un tout invariable, où rien ne se perd, où rien ne s'ajoute, immobile sous une mobilité apparente, manifestation d'une force unique qui semble se modifier et se traduire en effets divers, mais qui, à travers ces effets changeants, subsiste identique, ne s' usant et ne s'amoindrissant jamais, inaltérable image d'une éternelle fixité. Le second se déroule en une longue suite d'individus périssables, se succédant dans la naissance comme dans la mort, ensemble où rien n'est stable, où rien ne demeure, où la somme totale est essentiellement variable, croît ou diminue, peut même disparaître sans retour, car rien ne garantit l'éternelle perpétuité des êtres vivants. Tout y représente, non une cause immuable et remplissant l'immensité des temps et des choses, mais des causes distinctes, individualisées, transitoires, venues chacune à son heure, chacune destinée à s'effacer bientôt du monde où elle a surgi, et, durant son court passage, ne se confondant avec aucune des causes et des existences congénères. Quelle opposition entre ces deuxmondes! Là, l'impassible unité d'un tout inaltérable et sans limites, oii rien n'a sa forme et sa destinée propres, où tout demeure plongé dans l'indistinct , le permanent et l'improductif; ici, au contraire, des unités limitées, distinctes, particulières, s'écoulant et disparaissant, mais fécondes et renaissantes, et dont la multiplication successive fournit la marque suprême de l'ordre auquel elles appartiennent.

Entre tous les caractères qui séparent ce qui vit de ce qui ne vit pas, s'élève et domine le caractère de l'unité. C'est la vérité spiritualisle et vitaliste par excellence. A elle seule elle suppose et entraîne toutes les autres. Aussi, en ces temps où tant de savants veulent effacer toute distinction essentielle et causale entre l'ordre inorganique et

l'ordre animé, l'iinilé, l'ondement de toute individualité vivante, est-elle le dogme le plus ardemment contesté. Philosophes sensualistes et physiologistes expérimentateurs le repoussent, ou en livrent des interprétations équivalentes à une négation.

Dans ces conflits, les négations métaphysiques n'ont pas acquis une importance nouvelle, malgré la haute assurance avec laquelle elles se produisent. Si elles sont devenues plus audacieuses, elles n'ont rien gagné, ni par l'attrait de la nouveauté, ni par la profondeur des déductions. Ce sont toujours les vieilles ^objections, ayant perdu, toutefois, de leur dissimulation embarrassée, sachant mieux où elles vont que par le passé, tentant plus hardiment la séduction des esprits faibles ou prévenus. Les objections expérimentales portées au nom d'une physiologie savante se sont multipliées, au contraire. Une facile popularité leur est bientôt venue des dédains dont une hautaine science accable la métaphysique. Les sophismes usés du passé, associés aux sophismes expérimentaux du présent, ont, par là, retrouvé quelque crédit; ils étonnent les uns ou corrompent les autres. L'affaiblissement du sens philosophique, l'autorité accordée à l'expérimentation brute, concourent à ce même but, effacer les vérités traditionnelles ou amoindrir leur action sur les esprits. Aussi le sens de l'unité tend-il à se perdre dans la science de l'être vivant; et, perdu de ce côté, il est perdu de l'autre, dans la science de l'être spirituel et moral. S'il n'y a plus d'unité dans l'organisme humain, il n'y a plus d'unité dans l'homme pensant; si la vie n'est plus une, l'âme une s'évanouit. Tout s'enchaîne et se commande dans la science de l'homme. A chaque grande vérité métaphysique correspond une grande et nécessaire vérité biologique. C'est à l'aide d'une fausse physiologie et d'une expérimentation mal interprétée que l'on tente au-

jourd'luii, en Allemagne et en France, de renverser la grande institutrice de l'esprit humain, la philosophie spiritualiste; il faut, à l'aide d'une physiologie plus vraie et en lace d'une expérimentation mieux comprise, relever la noble immortelle toujours attaquée, toujours libérale et féconde. Nous devons reprendre à la science les armes qu'on lui dérobe pour l'attaque. Plus d'une fois déjà je l'ai tenté. Je voudrais de nouveau conduire mes lecteurs jusque sur le terrrain physiologique. Il faut se faire à l'appareil scientifique moderne, qui prétend subjuger toute la métaphysique, et la pénétrer pour l'ébranler; celui qui saura l'interroger y retrouvera souvent la confirmation inattendue des vérités contre lesquelles tout cet appareil est mis en jeu.

Nous nous sentons un : l'idée d'unité s'empare, quoi qu'on en ait, de la conscience ; il est impossible de l'en arracher entièrement; elle repousse par des racines vivaces et aussitôt recouvre tout de son ombre puissante. Nous vivons en elle et par elle. 11 y a là une domination importune pour ceux qui ne veulent pas accepter en nous, comme cause immane nte et nécessaire, un principe simple, générateur de toutes nos pensées, de tous nos actes, de toutes nos fonctions. Cette unité, fond de notre être spirituel, comme de notre être organique, la philosophie sensualiste a essayé de la dénaturer, de la dissoudre en phénomènes et en sensations, sauf à coUiger ses sensations, ce qui ne rétablit pas l'unité. Une collection ou un assemblage sont la négation directe de l'idée d'unité. L'abbé de Gondillac a fourni le modèle de toutes ces réfutations détournées : « Le moi de la statue, dit-il, n'est que la collection des sensations qu'elle éprouve et de celles que la mémoire lui rappelle. » Or, cette statue que Gondillac prétend animer, c'est l'homme; le moi de la statue, c'est notre moi; et

celui-ci devient ainsi une simple collection de sensations et de souvenirs.

Nos plus brillants rhéteurs ont à peine modifié la forme des sophismes sensualistes. Ainsi, M. Taine s'est borné à recueillir, tout en la rabaissant, la fiction de Gondillac. La statue que celui-ci animait, qu'il remplissait de sensations et d'images, de perceptions et d'idées, retenait encore la noble forme de l'homme, et la collection qu'elle enfermait reproduisait, dans ses contours, un simulacre de l'être. M. Taine met une planche à la place de la statue, et, par ce trait hardi, matérialise plus grossièrement la collection de sensations et d'idées qui fait tout le moi. Il a textuellement écrit les lignes suivantes : « Nous ne croyons pas que l'âme soit distincte des idées, sensations et résolutions que nous remarquons en nous. Notre avis est que les idées, sensations et résolutions, sont des tranches ou portions interceptées et distinguées dans ce tout continu que nous appelons nous-mêmes, comme le seraient des portions de planche marquées et séparées à la craie dans une longue planche. Nous ne disons point pour cela que le moi soit la collection et l'amas des idées » (réserve que tout ce qui suit dément), « pas plus que nous ne disons que la planche est la collection et l'addition des morceaux de planche. Dans la planche comme dans le moi, le tout précède les parties; le tout est sujet ou substance, les parties sont attributs ou qualités. Mais si tous les morceaux étaient enlevés, il n'y aurait plus de planche; et si toutes les idées, sensations, résolutions disparaissaient, il n'y aurait plus de moi. Si vous en voulez une preuve, considérez le sens du verbe, vous verrez que toujours et partout où il se rencontre, l'attribut est une qualité, un abstrait, une portion du sujet. Cette pierre est pesante, la matière est étendue, cette plante végète, le soleil est brillant : dans toutes ces phrases, l'at-

tribut est un membre détaché du sujet. L'étendue est une portion du tout qu'on appelle matière; la pesanteur est' une portion du tout qu'on appelle pierre; la végétation est une portion du tout qu'on appelle plante; l'éclat est une portion du tout qu'on appelle soleil. » (Quelle suite inouïe de sophismes ! L'attribut devenant une portion du sujet, l'éclat une portion du soleil!) « Donc, quand vous dites: Je souffre, je jouis, je pense, je veux, je sens, la sensation, la résolution, la pensée, la jouissance, la souffrance exprimées dans le verbe sont des portions du sujet je ou moi. Donc nos opérations et modifications sont des portions de nousmêmes. Donc le moi n'est point une chose distincte, autre que les opérations ou modifications, cachée sous elles, durable en leur absence (1). »

Qu'on me pardonne cette longue citation ; elle permet de mesurer à quelle chute, à quel prodigieux amoindrissement de la pensée entraîne la négation du moi. La sensation, l'idée, la résolution seraient des parties du moi, comme une tranche de planche, limitée à la craie, est une portion de la planche entière! Le moi, c'est toute la planche; il se diviserait comme la planche en une infinité de morceaux. Quelle image; et elle satisfait les esprits qui se disent positifs! Quand à demander une force individualisée, un être actif, dont les sensations, les idées, les résolutions soient les manifestations variées, c'est nourrir, sans doute, un désir chimérique. Qu'est-ce qu'une force? Un mot. « Des faits et des rapports, il n'y a rien autre, » affirment M. Taine et tout le positivisme contemporain. Une cause, productrice de ces faits, demeure un rêve contre lequel sont permises toutes les railleries. Il n'y a pas de sujet en dehors des qualités qu'il affecte, pas de centre lumineux en dehors des rayons qu'il projette. Les attributs sont des sujets, sont

(1) Taine, les Philosophes français du xix° siècle, chap. x.

174 LE MOI l'/r L'UNITÉ VIVANTE.

des faits au même litre que la substance. Les phénomènes seuls existent : telle est la grande vérité du jour, telle est la philosophie du phénoménalisme. L'âme est ainsi dissociée et comme anéantie dans la poussière des sensations et des idées; elle n'est plus rien de substantiel et d'actif; elle se perd en un vain nom.

La vie n'a pas une autre réalité, et M. Taine lutte contre la force vitale aussi vaillamment que contre l'âme. « La lorce vitale, suivant lui, n'est ni une qualité, ni une substance, mais un simple rapport. » Je défie de comprendre cet absolu non-sens, destiné à suppléer au sens vrai des choses. Une force qui est un simple rapport! Cela a été proposé et écrit sérieusement. Dans cet enseif^nement, la vie n'est qu'une collection de fonctions; celles-ci se décomposent en une suite de phénomènes. Toute l'idée de vie se réduit à dresser un immense catalogue de faits qui se succèdent et s'enchaînent, sans qu'on ait à chercher la raison de cette succession, le principe caché de cet enchaînement. Il y a dans la vie la digestion, la circulation et autres fonctions; dans la digestion il y a la mastication, l'insalivation, la déglutition, la chymification, et autres mouvements ou actes; la vie consiste dans l'ensemble de ces mouvements. Des faits et jamais la cause, des phénomènes et jamais la substance, des apparences et jamais la réalité: voilà le bilan de nos connaissances; il ne faut pas tenter d'aller au delà. De telles assertions inspirent à ceux qui les émettent de profondes satisfactions. « Nous avons purgé notre esprit d'un être métaphysique, dit alors M. Taine, c'est une bonne œuvrCj et ce n'est pas une petite œuvre. » Autant dire « c'est une grande œuvre », et la foule applaudira volontiers. Pour son honneur, la science moderne ne tient pas toujours un tel langage. L'une des grandes figures scientifiques de ce siècle, M. Chevreul, à rencontre de Tin-

fatuation positiviste, a écrit ces simples paroles : « En définitive, je n'ai jamais aperçu aussi clairement qu'aujourd'hui combien il y aurait peu de raison à supposer que. celui qui aurait expliqué la digestion, l'assimilation, la respiration, la circulation et les sécrétions, serait en élat d'expliquer la vie (1). » La physiologie qui ne croit qu'aux faits fera bien de méditer ces quelques lignes à la fois si modestes et si hautes.

Je me borne à indiquer, sans les réfuter plus longuement, ces négations de l'unité du moi qu'une philosophie impuissante réveillerait en vain, si elles n'avaient rencontré dans les sciences biologiques des auxiliaires qui en imposent. Tout un ensemble de considérations anatomiques et physiologiques est venu leur apporter une force apparente que, réduites à leur expression nue, elles avaient perdue. L'expérimentation a cru, de son côté, fournir des preuves irrésistibles contre l'unité vivante. Descendant des organismes supérieurs aux organismes inférieurs, elle a prétendu diviser la vie et détruire ainsi son unité. En décomposant les organismes complexes, et en les réduisant à de prétendus éléments simples et indépendants, l'analyse physiologique a dissous peu à peu l'individu vivant en une multitude infinie d'éléments épars ou juxtaposés, et de ces éléments elle a fait des individus vrais, de réelles unités. De même donc que l'unité intellectuelle se réduisait en une cohection sans nombre de sensations et d'idées, de même l'unité vivante s'est trouvée réduite en une collection incalculable d'unités élémentaires, au milieu desquelles dispaparaissait, comme dans un abîme sans fond, l'unité réelle, l'organisme un et individuel, affirmé par le moi sentant, réagissant et voulant.

J'ai hâte d'arriver à l'examen critique de ces affirmations

(1) Chcvroul, Mémoires de l'Académie des sciences, 1855, t. XXIII, p. 52.

i76 LE MOI ET L'UNITÉ VIVANTE.

physiologiques; je voudrais les interroger, et montrer ce qu'elles valent. Ont-elles le droit qu'elles s'attribuent de changer la notion de l'être vivant, en le faisant passer de l'état d'unité à l'état de pure collection? L'unité demeuret-elle le point central et lumineux, d'où tout part et où tout revient dans la science de la vie, ou n'est-elle qu'une de ces nuageuses croyances que chasse et dissipe le souffle viril d'une science croissante? Je préciserai d'abord l'idée d'unité, telle que la tradition nous l'a livrée; je montrerai, en quelques mots, la place qui lui est faite dans les travaux physiologiques contemporains qui consentent à l'accepter; j'essayerai de montrer quelle est la forme que la science de l'être vivant, au point où elle en est arrivée, doit donner à cette idée fondamentale; je réfuterai les sophismes que l'anatomisme physiologique a soulevés contre elle; j'examinerai, enfin, les objections portées au nom de la physiologie expérimentale, objections qui égarent tant d'esprits plus sincères qu'éclairés. Ces débats nous permettront de conclure, et nous laisseront entrevoir l'action de l'unité jusque dans les profondeurs les plus cachées de l'évolution vitale; nous la verrons suscitant la multiplicité infinie des phénomènes par lesquels se déroule cette évolution harmonique et réglée. Ces phénomènes, on s'en convaincra, ne se peuvent juger que dans et par l'unité; si on les lui soustrait, on perd toute notion exacte des choses, tout sens de la hiérarchie et des subordinations organiques. On ne connaît plus ni la fin des fonctions diverses, ni celle du tout dont ces fonctions relèvent. On ignore la vie; on peut à peine en poursuivre l'ombre trompeuse et fugitive.

L'idée d'unité est essentiellement traditionnelle dans la science des êtres vivants, c'est-à-dire qu'elle y est primor-

diale et nécessaire. Elle y remplit le rôle de ces vérités premières qui s'appuient sur l'évidence, et en dehors desquelles aucune connaissance de vérités particulières n'est possible. Aussi l'enseignement d'Hippocrate, le plus grand des observateurs de l'activité vivante et le fondateur de la médecine scientifique, est-il plein de l'idée d'unité. Elle est exprimée, dans ses écrits, avec une vigueur qui n'a pas été dépassée : « Le principe de tout est le même, ditllippocrate; il n'y a aussi qu'une fin, et la fin et le principe sont uns... Dans l'intérieur est un agent inconnu qui travaille pour le tout et pour les parties, quelquefois pour certaines et non pour d'autres... Il n'y a qu'un but, qu'un effort. Tout le corps participe aux mêmes affections; c'est une sympathie universelle. Tout est subordonné à tout le corps, tout l'est aussi à chaque partie. Chaque partie concourt à l'action de chacune des autrers. »

Dans ce langage simple et ferme, tout le corps, c'est l'unité vivante elle-même; tout est &r.hordonné à tout le corps, c'est-à-dire à l'unité. L'unité pénètre chaque partie; rien n'atteint les parties qui n'atteigne pareille-' ment l'unité; et c'est ainsi que la sympathie est universelle dans l'organisme que tout le corps participe aux mêmes affections, qu'il n'y a qu'un but, qu'un effort. Une affection ne peut saisir une partie qu'en saisissant l'unité, qu'en étant ou en devenant aussitôt générale. L'effort est commun; tout y concourt. La pensée hippocratique embrasse toute la science de la vie, dans l'état de santé, comme dans l'état de maladie.

Après Hippocrate, la Grèce féconde donne à la science de la vie Aristote, dont le génie institua l'histoire naturelle des êtres organisés. Ces deux noms qui se suivent comptent' parmi les plus hauts dominateurs derintellig'enceliumaine. Aristote rattache l'unité au principe substantiel qui la sup-

CHA.UFFARD, 12

porte, et délcrmine ainsi lo caraclère fondamental de tout ce qui vit. Ce principe substantiel et un, c'est l'âme; tout ce qui vit a une âme. Il recherche les caractères particuliers qu'oiïre cette âme en chacune des grandes catégories dans lesquelles se partage l'ensemble des êtres. Il établit ainsi l'échelle des êtres organisés et démontre l'ascension progressive de la série vivante. De degrés en degrés, Aristote s'élève à l'homme, et là, l'unité, l'âme lui apparaît sous sa forme la plus éminente. Et, à bien dire, c'est la perception consciente de l'unité humaine, c'est la notion que nous avons de notre moi, de notre personnalité une et constante à travers tous les accidents de la vie, à travers les incessantes mutations de notre matière organique, et la multiplicité des opérations vitales, c'est celte notion qui nous fournit le réel et invincible fondement de l'idée d'unité. Nous jugeons à notre ^mesure tout ce que la vie rapproche de nous. C'est en transportant la notion qui nous vient du moi à tous les échelons de l'animalité, c'est en en retrouvant les vestiges jusque dans les manifestations inférieures de la vie, qu'Aristote arrive à faire de l'unité le caractère suprême de tout ce qui possède la vie.

Les larges doctrines d'Hippocrate et d'Aristote ne devaient plus s'effacer de la science. Toutefois, la belle et pure simplicité qu'elles avaient revêtue, dès l'origine, ne pouvaient subsister sans être gâtée par les flots mouvants de l'opinion. Elle devait s'obscurcir à plusieurs reprises sous les suggestions de l'esprit de système. C'est ainsi que Stahl dénature l'unité vivante en substituant à l'idée hippocratique une idée étroite et dégénérée. L'unité, ce n'est plus tout le corps, ce n'est plus le principe et la fin du tout, ce n'est plus le but et l'effort communs, ce n'est plus la subordination de chaque partie au tout qui est un ; c'est l'âme rationnelle devenant le moteur d'une machine

compliquée, qui est l'organisme. L'unité est conçue en dehors du tout, la machine organique imaginée en dehors de l'unité : double et grave déviation de l'idée de l'unité vivante.

A côté de l'animisme stahlien, il faut placer cette autre doctrine qui défigure l'unité en la dédoublant, en exigeant une unité pour l'être pensant, une ou plusieurs unités pour l'être vivant : la première, vraiment une et indivisible; la seconde, probablement divisible et multiple; l'âme raisonnable et immortelle, et l'âme sensitive et périssable de Van Helmont; et au-dessous la hiérarchie des avchées,, parliculares viscerum archœi, ou l'âme et le principe vital, celui-ci divisible, à la rigueur : Barthez laisse ce problème indécis. L'unité de l'homme est ici détruite; il y a, tout au moins, deux unités en lui ; c'est la doctrine du double dynamisme. En regard de cette double unité humaine se maintiendrait l'unité simple et vraie dans tout le règne animal; car la haute unité, l'âme, disparaîtrait, môme chez les animaux supérieurs. Ceux-ci n'auraient que le principe vital. Ce seul fait suffit à ruiner la doctrine. Il y a, des animaux à l'homme, une suite non interrompue qui, sans abaisser l'homme à l'animal, et sans lui donner un animal pour ancêtre, ne permet pas de concevoir dans la constitution substantielle de l'homme un autre plan que celui qui se réahse et s'élève à travers les degrés successifs de l'animalité. Si l'animal est un, l'homme est un; son principe animateur grandit et lui vaut la pensée et la liberté, mais il n'est pas double; et cette étrange conception qui, dans un même être, multiplie les causes, va à l'encontre de l'une des grandes lois de la nature, avare de causes et féconde d'effets. Combien, si on sait la comprendre, la pensée hippocratique,runitéc'esttoutlecorps, estautrement vivante et profonde que cette subtile superposition d'une âme et

d'un principe vital distincts, et destinés à régir telle ou telle partie de l'organisme, ici l'organe de la pensée, là les viscères de la vie nutritive.

A travers ces formes amoindries ou altérées, le dogme de l'unité vivante s'est perpétué, survivant à tous les systèmes, inspirant plus ou moins fortement les médecins et les physiologistes. De loin en loin, quelques rares esprits ont su en comprendre toute la portée, et le retrouver sous toutes les manifestations de la vie : le plus grand nombre n'en gardaient qu'un souvenir confus, etne sentaient guère, à travers la mobilité et la multiplicité des phénomènes vitaux, l'unité immanente et génératrice, l'effort du tout, et le but commun. Il en est ainsi de toutes les vérités premières, et en proportion de la domination qui leur revient. Ce sont les vérités qui sont partout et qui dominent tout, que souvent l'on voit le moins. Ce que notre faiblesse voit le mieux, c'est le particulier. Que de médecins et de physiologistes observent l'être vivant et analysent ses fonctions, et oublient ou méconnaissent la raison supérieure de tous les actes vitaux, l'unité qui se traduit par ces actes! La physiologie moderne, tout adonnée à l'analyse et à l'expérimentation, perd fatalement de vue une notion essentiellement synthétique. L'analyse, c'est la dissociation et la division ; expérimenter, c'est analyser en divisant et en isolant. La science qui se borne à l'emploi de ces moyens de connaître, peut-elle rencontrer une vérité qui échappe à toute entreprise expérimentale, que rexpérimenlalionetl'analyse sacrifient nécessairement et d'abord?

Je n'ignore pas, cependant, que de temps à autre les plysiologistes, pour qui l'organisme n'est pas un simple agrégat de matière et de propriétés, émettent quelques recommandations banales, et rappellent aux expérimentateurs qu'il y a une unité au-dessus de leurs expériences.

« Le physiologiste et le médecin, dit M. Gl. Bernard, ne doivent jamais oublier que l'être vivant forme un organisme et une individualité... II faut donc bien savoir que si l'on décompose l'organisme vivant en isolant ses diverses parties, ce n'est que pour la facilité de l'analyse expérimentale, et non pour les concevoir séparément. En effet, quand on veut donner à une propriété physiologique sa valeur et sa véritable signification, il faut toujours la rapporter à l'ensemble, et ne tirer de conclusion définitive que relativement à ses effets dans cet ensemble. )) Ces recommandations, j'ai le regret de le dire, ne portent pas loin etsont presque de pure forme. Elles sont vite oubliées, et M. Claude Bernard lui-même ne s'en inspire guère dans l'enchaînement de ses travaux. Nul ne se demande ce qu'est cette unité, comment elle se réalise, quelles autres conditions générales de l'être elle suppose, quel est son rôle dans l'évolution vitale régulière, que devient ce rôle dans l'évolution troublée et pathologique. On conçoit volontiers la maladie en dehors de l'unité; on imagine, au sujet de la fièvre, des explications physiologiques dans lesquelles l'unité n'intervient en rien. On admet une unité dans l'organisme, et on poursuit par des enseignements qui sont la négation même -de l'unité. Les contradictions suivent toujours l'affaiblissement des doctrines.

L'unité dans l'être n'est pas une négation du multiple. Loin de là; elle ne saurait se percevoir en dehors d'une nécessaire multiplicité. Une unité pure, qui ne se déroulerait pas en une suite d'actes et de phénomènes, deviendrait une unité inaccessible, idéale, une cause sans effets sensibles, une réahté soustraite à toute observation. L'unité est donc incessamment traduite par une multiplicité saisissable, et c'est par les rapports qu'elle alfecte avec cette multiplicité que se révèlent sa puissance et son énergie.

Ces rapports ne se monlrenl pas identiques à tous les degrés de l'être et de la vie. L'unité n'est pas partout pareillement attachée à la multiplicité qui relève d'elle. 11 y a dans l'énergie de ces attaches, dans la puissance de l'unité vivante, au sein des phénomènes qu'elle régit, des variations extrêmes qui vont comme d'un bout à l'autre de l'échelle animale.

Dans les régions inférieures, là où la vie est uniquement végétative, l'unité est singulièrement faible, et ne se trahit que par le caractère du développement de l'être et la permanence d'une évolution régulière. Dans les êtres rudimentaires, chaque partie semble vivre isolément et par elle-même, ne reçoit du tout et n'exerce sur le tout qu'une influence obscure et lente. Celte influence existe certainement, et la vigueur ou la soulTrance d'une partie, la diminution ou l'accroissement d'une vie locale, ne tardent pas à retentir sur l'être entier, et à imprimer à celui-ci telle ou telle direction ou modification vitale. Toutefois on doit connaître que, dans ces organismes pauvres, végétaux ou animaux, les manifestations de l'unité sont ordinairement très-restreintes et afl'aiblies. On peut, à cet égard, établir une loi vraiment saisissante : lorsque l'organisation est réduite à son plus grand état de simplicité, alors qu'elle semble se rapprocher de l'unité de structure, que l'unique appareil est celui d'une agglomération de cellules uniformes, l'unique fonction, la nutrition et ses aboutissants naturels, l'accroissement et la génération scissipare, alors, et par un contraste inattendu, l'unité vivante se relâche; elle se déroberait presque à l'observation, et la multiplicité seule apparaîtrait, si le caractère et le développement spécifiques n'étaient là pour témoigner d'une cause agissante et une. Ainsi une structure organique sans variété, réduite à sa plus simple expression, une fonction unique ne se

multipliant pas en fondions diverses, correspondent à des conditions opposées de l'unité génératrice du tout. Quand l'organisme, considéré dans sa matière et dans son organisalion, semble un, l'unité réelle est faible et tend à s'effacer sans y parvenir jamais.

Si l'on s'élève dans les rangs de l'animalité, le spectacle change : à mesure que la structure se complique, que l'organisation atteint à un degré éminent de complexité, que les appareils, les organes, les tissus se multiplient; à mesure aussi que les fonctions perdent de leur simplicité primitive, qu'elles croissent en nombre, qu'elles s'associent entre elles par mille liens que l'analyse a grande peine à dénouer; à mesure, enfin, que l'organisme devient une énigme si mêlée et enchevêtrée qu'après vingt siècles d'étude nous commençons à peine à la déchiffrer; à mesure, l'unité s'élève plus forte et plus dominatrice en cette infinie multiplicité. Plus la perfection des sens, de l'instinct, et de l'inLeUigence multiplie les relations de l'être avec le monde extérieur, et plus cet être de complexité croissante devient un. Il semble que l'unité devient plus nécessaire pour établir au sein de ce monde, de ce microcosmesi riche d'organes et de perceptions, si impressionnable et si agité, une harmonie, une règle, une hiérarchie, afin que le désordre ne soit pas une conséquence de tant de richesses. « La multitude qui n'est pas unité est ■anarchie », a dit Pascal en son merveilleux langage. Notre organisme offrirait l'image d'une indescriptible anarchie, si une unité puissante ne venait imprimer l'ordre en cette multitude, et la diriger vers une fin voulue.

Tel est, dans ses traits généraux, le tableau que présente la série animale relativement à l'unité de l'être. Il contient tous les degrés de l'unité, en raison directe de la complexité de l'organisation et de la multiplicité des fonctions. L'u-

l^^-t LE MOI ET L'UNITÉ VIVANTE.

iiitc, par son intensité d'énergie, marque le point de perlectionnement de l'être, d'autant plus forte que le perfeclionnement s'élève.

IH

Ceux qui ont suivi l'évolution scientifique de la physiologie et de la médecine depuis un demi-siècle, savent l'importance qu'avaient acquise les doctrines organiciennes. Qu'était devenue l'idée de l'unité vivante en regard de ces doctrines? S'était-elle effacée, comme les nécessités logiques le commandaient? ou avait-on trouvé entre elle et l'enseignement organicien un accommodement imprévu?

L'affirmation première de Forganicisme était celle-ci : il n'y a dans l'organisme que des organes et des fonctions; toute fonction suppose un organe, et il n'y a pas d'organe sans fonction; la fonction résulte de l'organe. Transportés dans l'ordre pathologique, ces principes se transformaient en ceux-ci : il n'y a dans la maladie que des lésions et des trouhles fonctionnels; tout trouble fonctionnel, toute maladie suppose une lésion; la maladie résulte de la lésion des organes. Dans toutes ces conceptions, l'unité est absente; la mutiplicité fonctionnelle et organique se montre toute seule ; rien ne la domine, rien ne la crée. L'unité génératrice de toute fonction, de toute évolution organique, de toute manifestation vivante, s'efface. C'est une inconnue qui ne trouve pas sa place au milieu de ces formules qui ne touchent qu'à la partie et n'embrassent jamais le tout; qui, du moins, ne comprennent le tout que comme une collection de parties.

L'organicisme repousse donc en principe la doctrine de l'unité vivante. Mais un système demeure rarement fidèle à lui-même; souvent il essaye de se plier aux vérités que,

par nature, il repousse; surtout lorsque ces vérités ont pour elles le témoignage unanime et traditionnel, lorsqu'elles s'imposent dans la conscience de chacun, lorsqu'elles percent par leur éclat tous les voiles dont on les recouvre. Il en est ainsi de notre moi, de l'unité qui est en nous et nous fait nous. L'organicisme a voulu se prêter à ces vérités inéluctables, les façonner à son usage, sans se renier lui-même, en maintenant, s'il était possible, les principes sur lesquels il croit reposer.

Il n'y a, dit-on, dans l'organisme que des fonctions et des organes, et toute fonction suppose un organe. L'organicisme, prétendant ne pas refuser l'idée d'unité, a cru lui faire droit en considérant l'unité comme une fonction, et en lui cherchant un organe approprié. L'unité devient une fonction générale ; son organe devait être un appareil organique général. Quel pouvait être cet appareil organique général? La réponse ne devenait pas difficile.

Dans les animaux supérieurs, où l'unité apparaît dans tout son jour, le travail physiologique se divise; « c'est le grand procédé de perfectionnement )>, dit M. Milne- Edwards. Les appareils et les organes se multiplient; chacun d'eux a sa fonction distincte, tout en concourant à la vie du toul. Cette division du travail, cette multiplication des fonctions ne s'opèrent pas sans que de puissants liens ne surgissent en même temps pour relier tous ces travaux divisés, toutes ces fonctions multiples. Plus est considérable le développement des diverses vies fonctionnelles comprises dans la vie générale, plus ces vies sont distinctes, et plus se développe le système organique destiné à établir entre ces diverses vies des relations intimes et continues, à conduire, suivant une hiérarchie et une harmonie réglées, les opérations synergiques qui se passent au sein de l'organisme. Ce système, instrument principal etmarque infaillible

du perfectionnement de l'être, c'est le système nerveux. 11 est le grand régulateur de l'économie vivante; il y maintient l'ordre, la pondération, et dirige à leur but toutes les opérations vitales; l'unité vient de lui. On a pu, dans le passé, rapporter l'unité à une cause vivante une et créatrice; aujourd'hui les progrès de la science permettent d'affirmer que l'unité n'est qu'une résultante des connexions établies entre les parties par le système nerveux. « Le moment n'était pas encore venu, dit M. le professeur Rouget, où l'on pourrait prouver que l'unité de l'organisme résulte uniquement des connexions établies par le centre nerveux céphalo-rachidien entre toutes les parties dont les nerfs ont dans ces centres leur origine ou leur terminaison (i). » Le système nerveux, tel est donc l'organe et le siège del'unité^

11 n'est pas de plus grave erreur, et rien n'autorise une pareille conclusion. Je laisse de côté pour le moment toutes les raisons qui font que l'unité ne saurait jamais avoir ni un siège ni un organe. Je m'en tiens au seul point de vue anatomique ; il démontre que les centres nerveux n'offrent en rien le caractère d'unité qu'on leur attribue : ils forment,, au contraire, un assemblage de centres divers et actifs; rien n'y apparaît comme centre de ces centres. M. Virchow a nettement mis en lumière cette constitution anatomique des centres nerveux, et nous ne pouvons donner une meilleure démonstration que celle qu'il fournit :

« Il est facile de dire, écrit M. Virchow, que le système nerveux représente la véritable unité dans le corps humain, puisqu'il n'existe pas d'autre système plus complètement répandu dans toutes les parties périphériques et dans les organes les plus divers. Mais cette vaste extension ellemême, ces moyens d'union si variés qui relient les diverses

(1) Rouget, Physiologie des actions réflexes (cours de 1862-63). Inlrodiiclion aux leçons de Brown-béquard.

parties du système nerveux, sont loin de le représenter comme le centre de toutes les fonctions organiques. Nous avons trouvé dans l'appareil nerveux des éléments cellulaires particuliers, servant de points centraux à la motilité; mais nous n'avons pas trouvé une seule cellule ganglionnaire d'où tout mouvement prenne, en dernière instance, son point de départ : les appareils moteurs particuliers et individuels sont reliés à des ganglions moteurs et individuels. Les sensations sont rassemblées dans des cellules ganglionnaires spéciales; mais, là aussi, la cellule unique, centre de toute sensation, fait défaut, et nous la trouvons remplacée par un grand nombre de centres particuliers...

» C'est qu'en effet le système nerveux est bien un système, c'est-à-dire un tout composé d'un grand nombre de parties. Prenons la moelle épinière, qui en est la partie la plus importante, nous aurons là une sorte de centre où aboutissent et d'où émanent un nombre incalculable de courants. Mais ce centre n'est pas un centre réel au point de vue philosophique; les névristes ne sauraient y trouver cette unité chimérique qu'ils poursuivent. On peut diviser la moelle en un certain nombre de segments dont chacun innerve certaines parties périphériques, et continue à les innerver après l'opération. Mais chaque section à travers la moelle crée un système indépendant, c'est-à-dire un nombre plus ou moins grand de centres.

» Il en est de même pour le cerveau. L'anatomie divise cet organe en un grand nombre de départements doués d'une activité spécifique. Chacun de ces départements vit de sa vie propre, ce qui ne l'empêche pas de contenir des milliards de petits éléments qui en font autant dans leur sphère restreinte. Nulle part dans l'économie il n'existe une véritable unité, et même le fameux nœud vital de Flourens ne peut être invoqué dans la question. Il prouve uniquement

188 LE MOI ET L'UNITÉ YIVA;NTE.

qu'un certain nombre de fonctions indispensables au maintien de la vie, l'activité des pneumo-gastriqucs notamment, prennent leur source dans un groupe restreint de cellules nerveuses...

» Les fonctions du système nerveux (et elles sont trèsnombreuses) ne nous montrent d'autre unité que celle de notre propre conscience; l'unité anatomique ou physiologique n'a pu, jusqu'à présent, être démontrée nulle part. Et quand bien même on admettrait que le système nerveux, malgré ses centres fonctionnels si nombreux, est le point central d'où partent toutes les fonctions organiques, on n'aurait pas avancé la question d'un pas, on n'aurait pas trouvé l'unité absolue. Que l'on songe à tous les obstacles qui s'opposent à l'admission d'une semblable unité, et l'on verra que nous avons toujours été abusés par un phénomène mental du moi, que notre conscience s'est trompée dans l'appréciation des processus organiques (i). »

Nous verrons- plus tard comment M. Virchow prétend nous désabuser, du phénomène mental du moi et redresser l'erreur de notre conscience, et quel nouveau genre d'individualité et d'unité il veut substituer à la vieille unité de l'être. Pour le moment,, nous nous bornons à retenir la démonstration qu'il fournit contre l'attribution de l'unité au système nerveux, système composé d'une infinité de centres. Une autre et non moins forte démonstration est fournie par la constitution originelle et l'évolution première de l'être vivant.

L'unité de l'être, en effet, existe avant que le système nerveux n'existe lui-même, et jamais elle ne se montre plus puissante qu'à ce premier moment où l'être apparaît. Voyez cette cellule fécondée : quelle saisissante image de

(1) Rudolf Virchow, la Pathologie cellulaire, chap. xv. Traduction du docteur Straus. Paris, '1874'.

l'unité! Elle n'offre ni centre nerveux, ni centre circulatoire, et cependant cette cellule est imprégnée d'une si vivante unité, qu'elle va, sans dévier de la voie et du but qui lui sont assignés par les ancêtres, marcher à ses fins, créer l'être tout entier, enfanter ses tissus et ses humeurs, organiser ses appareils et ses organes. Le système nerveux aura son heure d'apparition dans le développement de l'être ; mais l'être était un avant cette apparition; et c'est parce qu'il était un, qu'il a engendré en lui tous ces centres d'impression et d'innervation destinés à relier et à harmoniser toutes les fonctions diverses dont il était plein. L'évolution de l'être, si on la considère dans ses œuvres successives, nous montre l'unité dans sa vraie et visible réalisation. En cette cellule fécondée, qui est l'être primordial, l'unité ne siège en aucun point spécial; elle anime et agite la cellule entière, et, par conséquent, l'être tout entier que la cellule contient, au moins en puissance. Que cette cellule première se multiplie, et qu'en se multipliant elle se répande en formes et en tissus variés, l'unité première et créatrice, loin de disparaître, subsiste, et s'imprime, pleine et agissante, sur toute cette génération cellulaire. Elle ne se localise ni sur une cellule spéciale, ni sur telle ou telle agglomération de cellules; elle embrasse et pénètre toutes les cellules qui ont "pris place et fonction dans l'être.

L'être lui-môme, qu'est-il, sinon une vaste cellule arrivée à un degré éminent de complexité organique, cellule qui enferme un nombre incalculable de cellules, toutes sorties du travail de segmentation opéré dans la cellule primitive, toutes engendrées etcontenues en cette cellule mère qui ne s'anéantit pas, qui se maintient à travers les transformations apparentes, à travers les divisions et multiplications incessantes qui s'accomplissent en elle. L'unité

remplit celte immense et complexe cellule qui représente un cire complet, tout comme elle remplit la cellule à peine visible, l'ovule, rudiment premier et fécond de l'être. Qu'importe l'étendue, en regard de l'unité? Celle-ci ne reconnaît pas ses limites dans l'espace; ses limites se trouvent uniquement dans sa puissance, dans son activité, dans la nature et la durée de l'être qu'elle engendre et soutient.

La physiologie cellulaire n'a pas su comprendre qu'elle n'était rien en dehors de l'évolution, et que la base de tout ses enseignements reposait sur ce fait majeur, commencement et fm de toute chose en biologie. Elle a détaché la cellule seconde de la cellule mère qui l'a engendrée, la suite infinie des cellules d'avec l'être entier dont elles relèvent; en un mot, elle a détaché le nombre de l'unité qui le produit, et a imaginé, sans s'en douter, cette monstruosité d'un nombre qui ne descendrait d'aucune unité. Telle est la doctrine proposée par M. Yirchow, qui arrive à se demander si c'est la cellule qui est l'individu, ou si c'est l'homme. Il faut citer ces étranges paroles : « Est-ce la cellule qui est l'individu, ou bien est-ce l'homme? Est-il possible de faire une réponse simple à cette question? Je dis : Non. La difficulté gît tout entière en ceci : le mot individu est entré dans le langage longtemps avant que nous n'ayons pu nous faire une idée exacte du sens qui doit y être attaché... L'idée d'individu est devenue incertaine et multiple avec le développement de l'expérience. Si l'on ne peut pas se décider à distinguer les individus en individus collectifs et en individus simples, ce qui serait la meilleure manière de tourner la difficulté, il faut absolument rayer des branches organiques des sciences naluturelles l'idée d'individu, ou bien la considérer comme intimement liée à la cellule. »

LE MOI KT L'UiSITÉ VIVANTE. loi

Il n'est pas possible d'accumuler plus de sophismes. Que signifient ces mots accouplés : individus collectifs, dont l'un est la négation de l'autre? Faire de l'homme une collection d'individus simples, voilà où conduirait l'expérience, l'analyse scientifique! L'ignorance est plus instruite qu'une telle science. L'idée d'homme est inséparable de celle d'être im et individuel. L'homme disparaît dans l'idée de collection. D'ailleurs cette collection de cellules dont on voudrait nous l'aire un homme, est une fiction de soi irréalisable. Les cellules ne vivent pas par ellesmêmes; elles ne sont rien à elles seules, isolées du tout auquel elles appartiennent et par lequel elles existent. Les cellules ne vivent que par la vie du tout, c'est-à-dire par l'unité première et créatrice dont elles procèdent. Séparées de cette unité, elles deviennent inconcevables; toute raison d'être leur est enlevée; elles ne meurent pas, elles n'ont pu naître et vivre. Comment passeraient-elles à l'état de collection? Une collection de cellules, d'individus simples qui n'ont pu recevoir et garder l'être, toile est la chimère que l'on nous propose pour homme! Non, jamais la fausse science n'a livré conception plus informe.

L'individualité, c'est funité ; un composé d'individus est un composé d'unités vivantes. Aussi M. Virchow, conséquent avec ses opinions sur l'individu, écrit-il : « Chaque animal représente une somme d'unités vitales qui portent en elles-mêmes les caractères complets de la vie (1). » L'affirmation est catégorique; elle détruit l'unité de l'animal. Une somme d'unités vivantes n'est pas une unité, alors surtout que les unités qui composent la somme sont des unités emportant avec elles les caractères complets de la vie. Mais si les assertions téméraires sont faciles, il est plus difficile de leur demeurer absolument fidèle et de ne

(1) Virchow, Pathologie cellulaire, cliap. i.

jamais confesser les vérités évidentes. Le spectacle de l'être vivant est plein d'une unité qui éclate. M.Virchow est, à certains moments, subjugué par ce spectacle, et lui, qui ne veut pas placer l'individu dans l'homme, mais dans la cellule, lui qui déplace si aisément l'unité, et qui, dans l'animal, n'accepte qu'une somme innombrable d'unités, ce même chef de la science allemande semble, sans façon, oublier ses assertions tranchantes, comme si elles ne tiraient pas à conséquence : « L'individu, dit-il, à l'apogée de son développement, porte en lui l'empreinte de l'unité. Quelque nombreuses, quelque variées que soient les parties, elles forment une véritable communauté dans laquelle chaque partie est en rapport avec toutes les autres et a besoin des autres, dans laquelle enfin aucune ne peut acquérirtoute son importance en dehors delà communauté. Comme le disait Aristotc, tout ce qui vit agit dans un but, et ce but, ainsi que Kant l'a exprimé plus nettement, est un but intérieur. Ce qui vil se sert de but à soi-même... L'individu porte en lui son but et sa mesure : ainsi, à l'opposé de l'unité purement idéale de l'atome, l'individu se montre comme une unité réelle (i). »

Dans ces lignes, le bon sens et le langage traditionnel reprennent leurs droits; on se lasse à les outrager toujours. L'individu n'est plus dans la cellule; il ne nous est pas donné non plus comme une collection, mais comme une unité réelle. Ailleurs, M. Virchow appelle encore l'individu une cammunauté une, expression forte et juste. Unité réelle, communauté une, traduisent, en termes équivalents, la même vérilé; car la raison d'une communauté une est toute dans l'unité qui la constitue et la gouverne. Mais M. Virchow ne sait pas aller jusqu'au bout de la vérité qu'il entrevoit. Il ne veut pas voir que pour

(1) Virchow, Alome et individu.

que cette unité de l'être ne soit pas un vain mot, un effet sans cause, une abstraction vide, une loi sans substratum effectif, il faut la rattacher à un principe, h une cause substantielle et une, se réalisant dans l'évolution organique, danscette communauté une de cellules en travailincessantde renouvellement. Il faut que cette unité, qui porte en elle son but, sa mesure, son type, soit une réalité vivante, une énergie génératrice; il faut qu'elle soit quelque chose enfin, et elle ne peut être que ceci, à savoir la force individualisée qui crée, règle et soutient l'être vivant.

Le système nerveux, la cellule isolée, n'offrent, nous venons de le voir, ni l'image, ni la réalité, ni le siège de l'unité de l'être. On pouvait affirmer à l'avance ces résultats négatifs. Une unité ne saurait trouver de siège ; l'idée de siège est la nèo-ation même de l'idée d'unité. Celle-ci saisit l'être dans toutes SCS profondeurs, dans l'infinie multiplicité de ses éléments. Une unité localisée en un point de l'être ne serait plus l'unité de l'être; ce serait un fantôme, l'unité d'une partie qui prétendrait devenir l'unité du tout. L'unité n'est ni une collection de parties et de phénomènes, ni un assemblage complexe d'organes, ni une succession ou une réunion de fonctions. Parties et phénomènes, organes et fonctions, ne sont rien par eux-mêmes; ils ne sont que par l'unité qui les engendre et qu'ils traduisent. « Il n'y a que l'unité, disait Fènelon ; elle seule est tout, et après elle il n'y a plus rien. Tout le reste paraît exister, et on ne sait précisément où il existe, ni quand il existe. En divisant toujours, on cherche toujours l'être qui est l'unité, et on le cherche sans le trouver jamais. La composition n'est qu'une représentation et une image trompeuse de l'être : c'est un

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je ne sais quoi qui fond dans mes mains dès que je le presse. » Que de vérilcs profondes en ces ligues, el dignes d'êlre méditées par les biologistes. C'est la loi même de notre science que Fénelon formule, la loi qui gouverne tout ce qui a l'être, tout ce qui vit, comme tout ce qui pense.

Inspiré par ces vues suprêmes des choses, l'auteur du Traité de V existence de Dieu semble prophétiser le spectacle que nous offre le travail moderne, poursuivant sans relâche l'analyse du microcosme vivant, se livrant à unedécomposilion sans fin de nos tissus, de nos organes, de nos fonctions : « Plus on multiplie les nombres, plus on s'éloigne de l'être précis et réel, qui n'est que dans l'unité. Les compositions ne sont que des asse.nblages de bornes, tout y porte le caractère du néant; c'est un je ne sais quoi qui n'a aucune consislance, qui échappe de plus en plus, à mesure que l'on s'y enfonce et qu'on y veut regarder de plus près. Ce sont des nombres magnifiques, et qui semblent promettre les unités qui les composent; mais ces unités ne se trouvent point. Plus on presse pour les saisir, plus elles s'évanouissent, La multitude augmente toujours, et les unités, seuls véritables fondements de la multitude, semblent fuir et se fouer de notre recherche. »

Tel est bien le résultat qui se réalise sous nos yeux : les nombres croissent, la dissociation se poursuit à l'aide de tous les moyens d'analyse, les phénomènes saisis se multiplient à l'infini; mais l'unité fuit à mesure que progresse ce travail. Cette science, instituée sans vérités premières, semble n'être qu'un immense et mobile catalogue de faits; l'existence qui supporte ces faits devient tous les jours plus insaisissable. Ces faiis eux-mêmes sont l'objet d'incessantes disputes, de commenl aires contradictoires. Tour à tour acceptés et contestés, interprétés de façons opposées, ils

LE MOI ET L'UNITÉ VIVANTE. m

ne sauraient à eux seuls fournir une assiette ferme et stable sur laquelle la science puisse iDdtir. Toutefois, ces documents et matériaux épars, fruits de tant de labeurs, ne restent pas entièrement inutiles. Les vérités synthétiques, vaguement reconnues et acceptées par ceux même qui s'en croient affranchis, s'emparent obscurément de cette masse de faits, la soumettent n. un travail caché, et la science tend à se constituer, en dépit même de ceux qui luttent contre elle. L'unité, en un mot, pénètre lentement les nombres, les substantialise, et les enlève à la dissolution dernière où ils se perdraient sans retour. Mais combien celte œuvre de l'unité demeure imparfaite, alors qu'elle s'opère à la dérobée, et dans une sorte d'inconscience ! Combien cette œuvre, mêlée de préjugés, de doutes, d'assertions contraires, perd en clarté et en force, et combien la science qui se fait au sein de ces ténèbres reste couverte d'ombres et chargée d'erreurs! Et cependant elle tend, par une action intime et continue, à se dégager de toutes ces oppressions, tant est puissante et incompressible l'énergie des choses. Et c'est bien là où nous en sommes en biologie, où la lumière et l'unité se font jour malgré tout, et quoique les travaux de l'heure présente semblent se poursuivre contre toute idée de synthèse et d'unité.

Les mêmes raisons qui défendent de chercher à l'unité un siège spécial dans l'organisme, défendent aussi de faire de l'unité un principe à part, uni à l'organisme, mais distinct de lui, sorte de moteur invisible, veillant sur le fonctionnement de la machine organique, sans se confondre avec la machine, la dominant et la réglant par une intervention et une surveillance de tous les instants. Cette interprétation abusive de l'unité est celle que le positivisme repousse dédaigneusement, comme coupable d'invoquer un être surnaturel. Cette façon de condamner une

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erreur doctrinale est plus perfide que bizarre. Le surnaturel esl de soi en dehors de toute science. Interpréter à faux une notion scientifique ne sera jamais faire du surnaturel; ce sera méconnaître certains enseignements de la ' nature, et qui n'en méconnaît pas! Mais ce n'est pas entrer par cela même sur les domaines réservés de la foi où ' la science ne doit jamais aborder. u

11 faut se garder, disons-nous, de transformer l'unité ou I la cause vivante en un principe causal, distinct de l'orga- 1 nisme vivant. Ne réveillons pas les erreurs de l'animisme I stahlien. L'unité vivante n'est pas isolée de l'organisme 1 qu'elle engendre et anime ; elle n'est rien en dehors de cet organisme, de même que la cause n'est rien si on la sépare de l'ensemble de ses effets; ou, du moins, l'unité et la cause, ainsi isolées, ne sauraient avoir qu'une existence idéale, dépourvue de toute réahté accessible, une existence qui serait tout en puissance, et jamais en acte, et qui, par conséquent, se déroberait à toute prise. Non, l'unité n'est pas seulement en puissance, elle est en fait et en acte, et comme telle elle est l'organisme vivant lui-même. Celui-ci, c'est l'unité se manifestant, l'unité extériorisée. L'unité, selon la forte expression d'Hippocrate, c'est donc tout le corps, c'est-à-dire un principe un, et cependant réfléchi et incarné en chacune des cellules vivantes du corps, de telle iaçon que chaque cellule vit en cette unité, i y puise son caractère propre et l'exprime. I

Que de conséquences à déduire de cette conception de ts l'unité, el quel jour elle jetle sur la constitution de l'indi- n vidu sain et malade ! Telle cellule qui fait partie intégrante î de tel organisme, ne se distingue en rien de telle autre e! cellule qui appartient à tel autre organisme, de même que le germe premier d'un individu est visiblement pareil au % germe d'un autre individu de même espèce; et cependant

ces cellules et ces germes sont profondément dissemblables, comme sont dissemblables les organismes auxquels ces cellules appartiennent, ou que ces germes fécondés doivent enfantei^ La cellule représente l'être au sein duquel elle évolue; elle est im produit et une image fidèle de l'unité vivante qui remplit cet être. Cette cellule est individualisée au même titre que l'être tout entier. Chaque individu a son tempérament, lymphatique ou sanguin, nerveux ou athlétique; chacun a ses idiosyncrasies, sa sensibilité propre, ses vigueurs ou ses faiblesses fonctionnelles; toutes ces variétés se reproduisent en chaque cellule, suivant l'individu. Celui qui est lymphatique, sanguin, nerveux, athlétique, l'est dans chacune de ses cellules; l'idiosyncrasie se cache pareillement au fond de toutes les parties élémentaires de l'être. L'unité du tout anime et façonne chaque partie si infime qu'elle paraisse.

Il en est de même dans l'état de maladie. On n'est pas seulement phthisique dans le poumon que le tubercule envahit; le cancer n'est pas seulement dans l'organe qu'il détruit; le goutteux n'a pas toute sa maladie aux jointures; le varioleux n'a pas la variole que sur la peau, et la fièvre typhoïde ne se borne pas à affecter la muqueuse intestinale ; la pneumonie n'est pas toute sur le poumon enflammé. D'autre part, la maladie ne s'étend pas uniquement par les troubles sympathiques que la lésion locale provoque; elle n'est pas comme un retentissement prolongé sur des parties éloignées du siège qu'elle occupe. Non, le mal descend aux dernières profondeurs et en provient. Toute maladie vraie est une, et, par conséquent, générale; elle affecte l'unité vivante, et, avec elle, pénètre jusque dans toute cellule, dans chaque élément histologique. Toutes les cellules du tuberculeux, du cancéreux ou du goutteux, du varioleux, du typhique ou du pneumonique,

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reflètent et portent en elles l'alTection propre du tout. Tout converge, tout concourt; tout le corps participe aux mêmes afl'cctions, suivant l'expression hippocratique. On n'est pas sain dans une partie de son corps et malade seulement en un point, quand il s'agit non d'un accident, mais d'une maladie de cause interne. La maladie, tout en ayant son centre visible en un appareil ou organe, plonge ses racines dans tous les éléments de nos tissus et de nos humeurs; et c'est ainsi qu'est constituée l'unité morbide, représentation de l'unité vivante. Elle possède tout le corps, et tout le corps la forme. La maladie une n'est pas plus un être à part et distinct, que l'unité vivante n'est un principe isolé dans l'organisme. La maladie est simplement une alTeclion et un mode de l'unité vivante.

Ce que nous disons des éléments histologiques et cellulaires, qui tous, malgré leur nombre infmi, représentent expressément l'unité vitale de l'être, il faut le dire, à plus Jbrte raison, des grands appareils organiques par lesquels se développe la vie de l'animalité supérieure. Cette vie, en effet, à mesure qu'elle grandit, se réalise en appareils généraux, centres de vies particulières, agissant dans la vie générale, lui demeurant soumis, tout en possédant une action relativement indépendante : tels sont les appareils nerveux, circulatoire, musculaire, viscéraux, centres d'autant de vies fonctionnelles correspondantes, les vies nerveuse, circulatoire, musculaire, et les vies viscérales, celle de la respiration, celle des absorptions et des sécrétions, celle enfin des excrétions. Toutes ces vies secondes sont imprégnées de la vie du tout; elles possèdent une vie individuelle et propre, représentative de l'individualité de l'être entier. Les rapports indissolubles et constants qui les unissent témoignent, à leur tour, de l'unité qu'ils concourent à former. Le système nerveux offre les mêmes

caractères individuels que le système circulatoire qu'il anime, que le système musculaire qu'il commande, que les fonctions viscérales qu'il met enjeu; pareillement, le système circulatoire et le système musculaire concordent, et concordent avec eux l'ensemble des fonctions viscérales. Tous ces systèmes et toutes ces vies ne font qu'exprimer l'unité du tout, l'individualité de l'être. Ainsi se constitue la vie une, le tout un, en partant de la cellule, et en se poursuivant d'organe en organe, de centre en centre, d'appareil en appareil, de fonction en fonction, tous s' entretenant et empreints de la même individualité. L'unité devient ainsi solidarité et hiérarchie.

J'arrive à l'ensemble des objections portées à la doctrine de l'unité vivante au nom de l'expérimentation physiologique. Il n'y a pas à dissimuler l'imporlance qu'elles ont acquise, etqu'elles puisent dansle fait expérimental d'abord, et aussi dans l'esprit scientifique qui domine le temps présent.

La physiologie expérimentale comprend mal et repousse tout ce que ne lui montre pas l'expérience directe. Elle traite de métaphysique et condamne les notions générales que le scalpel, l'objectif du microscope, ou le réactif chimique, sont impuissants à poursuivre. Obéissant à de tels préjugés, les physiologistes expérimentateurs ne pouvaient aborder la notion d'unité que pour la déclarer mystérieuse et inintelligible. Ils ne comprennent, en effet, l'unhé que sous la forme d'un principe vital, un, indivisible, distinct de l'organisme, logé quelque part dans l'économie et commandant aux actes organiques comme un chef de légion commande aux manœuvres de ses soldats. C'est sous cette forme gros-

sièrc el naïve que ces savants conçoivent la cause vivante. Si donc l'expérience montre qu'un organisme peut être divisé, el la vie se maintenir dans chaque division, ils en concluent que la vie n'est pas due à un principe vital, lequel est nécessairernenl un et indivisible, et comme tel ne peut se trouver partagé dans les tronçons d'un animal divisé en plusieurs paris. Or ces expériences existent; elles sont môme nombreuses et variées; il convient de les examiner successivement.

En première ligne viennent les faits qui se rapportent à la segmentation pure de quelques animaux inférieurs. Ces expériences sont simples, nettes, ont de tout temps préoccupé les observateurs, et passent pour particulièrement probantes. J'en emprunterai l'exposé et l'appréciation à un érainent expérimentateur, à mon savant collègue M. le professeur Vulpian : « Les faits abondent, dit-il, qui démontrent qu'il n'y a pas chez les animaux un principe vital, un et indivisible de sa nature. Qui ne connaît les expériences célèbres de Trembley, si souvent répétées depuis par les physiologistes? On coupe transversalement un polype d'eau douce. Si le principe vital existe, il est réparti dans toule l'étendue de l'animal, ou bien, au contraire, il est cantonné dans une région particulière du corps. Eh bien, il semble, en prenant cette proposition pour point de départ, que les deux moitiés de l'animal devront périr ou que l'une des deux pourra seule survivre à l'expérience. Or les deux moitiés de l'animal survivront, et chacune même, au bout d^un certain nombre de jours, aura reformé un animal complet. Onpourramême diviserle polype en plusieurs segments, et chacun d'eux se complétera et constituera un nouveau polype entièrement semblable au polype primitif.

» De même quand on divise une planaire en plusieurs tronçons, soit dans le sens longitudinal, soit dans le sens

transversal, chaque tronçon, comme l'a fait voir Dug-ès, forme bientôt un animal semblable à celui qui a été ainsi divisé. Des expériences aaalogues instituées sur d'autres invertébrés ont donné des résultats tout semblables.

» Le principe vital, cette force une, était donc divisible chez ces animaux. Maispournous, dire que le principe vital est divisible, c'est dire qu'il n'existe pas (1). »

Les expériences de ce genre ne sont pas neuves, et, dans les âges passés, elles ont étonné ou troublé ceux qui professaient l'unilé de la cause vivante. «: Déjà, dit M. Douillet, 3a divisibilité du ver de terre en parties qui vivent et qui se meuvent, avait embarrassé saint Augustin. » Les physiologistes et les philosophes de nos jours, qui acceptent la doctrine de l'unité, n'éprouvent pas de moindres embarras. Ils cherchent à ces faits des explications plausibles, et ils n'en fournissent que de douteuses. Les uns, imaginant pour la vie un principe vital distinct du principe pensant, admettent la divisibilité de ce principe vital, au moins dans les animaux inférieurs. M. Milne-Edwards aboutit à cette conclusion : « Lorsque l'homme, dit cet éminent naturaliste, écoute le sentiment du moi ou qu'il observe les manifestations ordinaires de la vie chez les animauxsupérieurs, il doit être enclin à adopter de prime abord lapremière de ces idées «t à considérer le principe de vie de l'individu comme une chose qui aurait aussi son individualité; mais lorsqu'on réfléchit à la signification de certains phénomènes offerts par les animaux inférieurs, on penche vers l'opinion contraire. » M. Milne-Edwards pense donc que chez les animaux, inférieurs qui se laissent partager en tronçons divers, lesquels continuent à vivre, il n'y a pas de principe un et individuel, mais un principe divisible. Chez ces animaux on

(1) Vuliiian, Leçons sur la physiologie générale et comparée du système nerveux.

peut considérer le principe vilal « comme étanl une somme de forces particulières appartenant aux divers éléments de l'organisme ». Chez l'homme, le sentiment du moi et de l'individualité relève du seul principe pensant. Il serait permis de dire, en ce sens, que l'homme n'est un que parce qu'il est double; et, à considérer l'homme dans sa seule vie organique, il perdrait toute unité et deviendrait divisible comme l'animal.

Mais les physiologistes et les philosophes pour qui l'unité de l'être vivant existe à tous les degrés de l'échelle des êtres, quoique plus ou moins forte ou relâchée, ceux qui repoussent chez l'homme l'hypothèse d'un double dynamisme, qui estiment que la pensée et la vie relèvenl d'une même causiî, que cette cause est partout simple et une, ceux-là ne sauraient se ranger aux explications précédentes. La section d'un animal en plusieurs parts dont chacune devient un animal complet, leur pose un problème qu'ils doivent résoudre sans détruire l'unité souveraine et nécessaire de l'être. Or cette objection expérimentale les émeut; ils semblent invoquer les circonstances atténuantes ou ne produisent que des explications hésitantes et contestables. Voici, par exemple, ce que dit M. Douillet, l'un des fermes soutiens de la doctrine de l'unité vivante :

« L'objection tirée de la divisibihlé de certains animaux inférieurs, comme les polypes, a quelque chose au premier abord de plus embarrassant et de plus spécieux. Toutefois, même en admettant que cette divisibilité soit un indice certain de la divisibilité de la force vitale qui les anime, pourrait-on conclure avec certitude de ce qui se passe dans certains animaux inférieurs à ce qui a lieu dans les animaux d'un ordre supérieur dont l'organisation plus compliquée réclame plus impérieusement l'unité du principe vital?... Il s'agirait encore de savoir si les expériences

qu'on nous oppose ne sont pas susceptibles d'une autre interprétation plus plausible. Cet animal qu'on coupe en morceaux et dont chaque tronçon reproduit un animal de même espèce, tels que les polypes ou les planaires, est-il réellement un animal unique? N'est-ce pas plutôt un agrégat, un véritable polyzoïsme, un groupe d'animaux de même nature liés, soudés les uns aux autres de telle sorte que la divisibilité apparente qu'on nous oppose ne serait qu'une désagrégation de ces petits êtres, provisoirement associés ensemble, et nullement la divisibilité de la force vitale d'un animal unique?

» Quoi qu'il en soit de ces êtres d'une nature inférieure, placés au dernier degré de l'animalité, ou même dont l'animalité est douteuse, les expériences faites sur eux sont susceptibles de diverses interprétations et ne sauraient nous contraindre à nier l'unité du principe de la vie là où elle nous semble évidente, avec l'immatérialité qui en est la conséquence. »

Tout cela est gêné, et de telles raisons sont suspectes ou insuffisantes. Certainement les expériences qui portent sur les animaux inférieurs n'ont pas une valeur absolue à l'égard des animaux supérieurs. Dans ces organismes inférieurs, la vie est aussi confuse que diffuse; l'expérimentateur, si je puis m' exprimer ainsi, n'agit jamais qu'en gros et sans distinguer sur quelle manifestation vitale il opère. .L'expérimentation demeure confuse comme la vie de l'animal sur lequel elle porte, et il n'y a guère d'enseignement clair et précis à en tirer. Cependant, si Ton accepte que dans ces êtres rudimentaires, la cause vivante est divisible, il sera difficile de prouver que cette divisibilité cesse dans les animaux d'une oi'ganisation plus complexe; d'autant plus que d'autres expérimentations viennent, comme nous le verrons, apporter leur appoint et semblent infirmer le

caractère d'unité, môme chez les animaux supérieurs. D'un autre côté, avancer que ces animaux inférieurs et divisibles ne sont que des agrégats, des groupes d'animaux de même espèce soudés entre eux, c'est émettre une pure hypothèse. Où est la preuve de ce polyzoïsme, et qui démontre qu'en divisant ces animaux on ne fait que les désagréger? Une affirmation arbitraire, une supposition ne sont pas des preuves, et ce n'est pas ainsi qu'on lutte contre la brutale expérience. Nous croyons que l'on peut fournir de tous ces faits une raison autre et vraiment physiologique, et que les lois de l'être vivant, si on sait les entendre telles que la nature les dicte, démontrent que l'on peut diviser l'être sans que la vie soit divisible, que celui-cireste un quoiqu'on puisse le partager en parts distinctes et vivantes. Je réclame ici toute l'attention du lecteur.

Tout être vivant est fécond, c'est-à-dire se reproduit et se multiplie. Allons au fond de ces mois, « l'être vivant se reproduit » : que signifient-ils? ceci : que l'être vivant, sans perdre son unité et son individualité, émet des germes qui, détachés de lui, vivent d'une vie propre mais semblable à la sienne, le reproduisent, en un mot. Au point de vue physique, il y a une sorte de division de l'organisme reproducteur dans la génération, et nous verrons même qu'il est /es modes de génération où cette division est aussi nette et complète que si l'instrument tranchant l'opérait brutalement. Cette division qui, dans la reproduction, sépare une partie d'avec la souche vivante à laquelle elle adhère, cette division laisse néanmoins à l'organisme sa pleine intégrité. L'unité vivante, en travail générateur, se multiplie, mais ne se divise pas. L'organisme qui engendre peut mourir en accomplissant cet acte suprême de toute vie; dans tous les cas, il tend à la mort par cet engendrement qui est sa fin véritable et son extension indéfinie; mais, tant

que l'organisme procréateur subsiste, tant qu'il lui est donné de durerpourpourvoir à de nouvelles générations, il demeure entier, il n'a rien perdu, quoique des éléments vivants se soient détachés de lui. Il n'y apas division réelle, car l'unité de l'être qui engendre n'est pas atteinte et reste entière; et l'être engendré reçoit, dans sa plénitude, une unité comparable à l'unité créatrice d'où il sort.

Telle est la loi vivante: engendrer sans se diviser, émettre sans se diminuer. Elle institue mi fait d'ordre absolument nouveau, incompréhensible dans l'ordre physique. Ce fait devient le fondement de l'ordre organique.

Munis de ces notions générales, voyons comment s'opère la génération dans les rangs inférieurs de l'animalité, chez les infusoires, les polypes, les vers, puisque c'est sur ces êtresinférieurs que portent les expériences dont nous avons à chercher le sens réel. Ici, la génération s'offre sous la forme la plus élémentaire. L'organisme se divise spontanément en deux nouveaux êtres; il se segmente de luimême. Cette génération, très-commune au bas de l'échelle animale, est désignée sous le nom de reproduction par segmentation ou scission; c'est la scissiparité. En d'autres cas, la segmentation demeure incomplète, et les individus nouveaux restent unis par un point de leur substance aux individus anciens et procréateurs. Il se produit ainsi une espèce de chapelet d'êtres vivants; si l'on tranche le point d'union, les individus séparés deviennent libres ; la scission génératrice est accomplie.

Un autre mode de génération est la gemmiparité. Elle consiste dans une véritable végétation qui se développe sur un point de l'individu producteur; c'est un bourgeonnement vivant. Le bourgeon se détache, et l'organisme nouveau est affranchi, A cette génération par bourgeonnement il kiul rattacher ces bourgeonnements artificiels qui, chez

certains animaux, servent à la régénération des organes et des membrespcrdus. C'est ainsi que les écrevisses se refont des pattes, les colimaçons des antennes et des têtes, les têtards et les lézards des queues, les poissons des nageoires, les tritons des membres, des queues, des mâchoires. La régénération n'est qu'une génération partielle.

La nature, éloquente en ses œuvres, ne nous apprendelle pas ainsi ce que signifient ces segmentations de po lypes, des hydres d'eau douce, des annélides, dont chaque partie séparée reproduit un animal entier? N'est-ce pas là une évidente génération par scissiparité? Le fait naturel et régulier n'enseigne-t-il pas ce qu'est le fait expérimental? La scission n'est plus spontanée, mais artificielle; c'est la seule différence qu'entraîne l'expérimentation. Chaque fragment divisé devientun germe d'animal entier, ou mieux, un animal entier qui va bourgeonner sur les points sectionnés et se compléter par ce même bourgeonnement artificiel, génération locale qui reproduit les parties ou organes retranchés de l'animal. La vie, l'unité vivante n'est point divisée dans une telle opération; elle reste entière en chacun des segments, et transforme aussitôt ce segment en un organisme complet.

Si l'animal primitif est sectionné en deux, trois ou quatre parties destinées k survivre, il n'y a pas partage en deux, trois ou quatre parts de l'unité vivante primitive, chaque segment retenant une moitié, un tiers ou un quart d'unité. Non; il y a deux, trois ou quatre unités vivantes subitement engendrées. Chaque segment se trouve animé par une pleine unité, comparable à celle de l'animal non sectionné; chaque segment fonctionne comme un animal entier : il en a toute la puissance active, il répare les mutilations qui l'ont frappé, bientôt il a reconquis sa forme type, et s'offre dans son intégrité à l'observation étonnée. Donc, à la suite de cer-

laines segmentations expérimentales, il y a multiplication, oénération d'unités vivantes, maisnon division de celles-ci. De tels faits, bien compris, n'ofïrentrien d'insolite; ils rentrent d;ms l'ordre des faits de génération, dont les formes et les conditions sont éminemment variables, aux degrés divers de l'animalité. Diviser, dans ces cas-là, c'est engendrer.

A côté des segmentations qui, loin de partager et d'amoindrir l'unité vitale, la multiplient, il faut placer d'autres expériences que l'on prétend, comme les précédentes, contraires à la doctrine de l'unité. Nous examinerons d'abord l'effet de greffe animale, auquel M. Bert (i) et, avec lui, plusieurs autres physiologistes attachent une grande portée doctrinale. J'emprunte encore à M. Vulpian l'exposé de la plus démonstrative de ces expériences : « M. Bert, nous dit-il, prend un jeune rat auquel il coupe une patte; il dépouille cette patte de sa peau et l'introduit sous la peau du flanc d'un autre rat. Au moment de la ti'ansplantation, le squelette n'était pas encore arrivé à son entier développement, les épiphyses n'étaient pas encore soudées auxdiaphyses. La patte n'a plus évidemment de principe vital pour diriger sa nutrition ; elle va donc rester désormais, une fois greffée, dans l'état où elle se trouve au moment di l'expérience. Eh bien, non, cette patte se greffe; elle emprunte les matériaux de sa nutrition à l'animal sur hquel elle est greffée; mais elle va vivre de sa vie propre, elle va se développer en conservant les proportions relatives de ses diverses parties osseuses; les extrémités épiphysaires de chaque os se souderont au corps ou à la diaphyse de.l'os, et, au bout d'un certain temps, au lieu d'une

(1) Bert, De la greffe animale. Paris, 1863.

palte en voie de formation, on retrouve une patte dont lesquelette est complètement développé, comme si on l'avait laissée à sa place sur le rat amputé. »

A cette expérience M. Yulpian en ajoute une instituée par lui, et qui n'est pas moins remarquable : il sépare la queue du corps d'une larve de grenouille dégagée de son enveloppe depuis vingt-quatre heures, et il met dans l'eau la queue ainsi obtenue. Cette queue continue à vivre et à se développer régulièrement, en consommant les granulations vitellines contenues dans les éléments cellulaires situés au-dessous de la peau. Quand ces granulations ont entièrement disparu, c'est-à-dire vers le dixième jour^ ce segment caudal meurt. Il est à ce moment tout aussi développé, sous tous les rapports, que la queue des embryons de grenouille nés le même jour et non mutilés. « Gomment expliquer, dit M. Yulpian, ces phénomènes si complexes? A-t-on, ici encore, divisé le principe vital, pour en laisser une partie dans le tronc de l'animal et une autre partie dans le segment caudal? Mais, encore une fois, le principe vital est indivisible de sa nature. »

L'expérimentation produit un autre genre de faits qui semblent encore plaider en faveur delà divisibilité du principe de vie, même chez les animaux supérieurs. Ici, ce ne sont plus les développements d'une greffe animale ou d'un segment détaché du corps de l'animal, c'est la vie subsistante et se prolongeant pendant un certain temps sur des parts d'un organisme supérieur, divisé par une mutilation mortelle : « Lorsqu'un chien est décapité, dit M. le profesfesseurGavarret, toute vie d'ensemble est désormais éteinte dans les deux tronçons séparés. La force unique indé(>endante,hypothétiquementadmisepar les vitalistes pour animer cechienavantropératiou,ne saurait être fractionnée. Si elle persiste, elle doit se localiser dans un des deux tronçons;

si elle disparaît, tous ses atlributs doivent disparaître avec elle, et, en même temps, doivent s'éteindre toutes les activités des éléments histologiques qui ne sont que les manifestations de ces attributs. Et pourtant, dans chacun de ces deux tronçons, l'irritation de la peau produit des mouvements réllexes ; l'activité de la cellule grise survit donc à la décapitation. Cette activité, accusée par des mouvements réflexes, subsiste un certain temps et ne disparaît pas simultanément dans toute l'étendue des centres nerveux... Alors que toutes les propriétés physiologiques de la substance grise sont éteintes, la neurilité, l'activité du nerf persiste encore; l'excitation directe d'un cordon nerveux détermine des contractions dans les muscles auxquels il se distribue. Enfin, alors même que tout a disparu du côté du système nerveux central et périphérique, l'activité propre de la fibre musculaire n'est pas éteinte ; sous l'influence d'une excitation directe, le muscle se contracte.

» Ainsi les manifestations vitales les plus caractéristiques, les plus fondamentales, subsistent, au même degré, dans les deux tronçons séparés, alors que la décollation a rendu impossible toute vie d'ensemble.... Mais alors que les deux tronçons ne répondent plus à aucune excitation, tout est-il fini? Nest-il pas possible de rendre leur excitabilité aux systèmes nerveux et musculaire? Les expériences de Legallois, d'Astley-Cooper, de M. Brown-Séquard nous ont appris qu'il suffit d'injecter dans les artères du sang chaud, oxygéné et défibriné, pour que cette tête et ce tronc redeviennent le siège de manifestations vitales évidentes. Ces faits sont en contradiction flagrante avec l'hypothèse d'une force unique, indépendante, qui communiquerait à toutes les parties de l'organisme leur activité. Comment, en effet, comprendre que cette force unique puisse se manisfester à la fois dans les deux tronçons séparés? En tout cas, com-

CIIAUFFARD. 14

ment admelti-e que cette force indépendante puisse être ramenée, par une simple injection de sang, dans ces organes qu'elle avait abandonnés? »

J'ai tenu à relater avec quelque détail toute cette série d'expériences, et à ne rien dissimuler de ces attaques, que l'on tient pour si sûres et si triomphantes. Je suis étonné, je l'avoue, do la fascination exercée par ces expérimentations, et des entraînements auxquels elles conduisent. Au jugement de la foule, les expériences dispensent de toute autre raison. Une sert de rien d'invoquer ici le sentiment intime que nous possédons de notre unité et de notre individualité, l'observation de ce merveilleux concours, de celte harmonie fonctionnelle, de cette direction vers un but prédéterminé, qui éclatent dans l'organisme vivant. Tout cela s'eiïace en regard d'une section d'animal. D'ailleurs, plus la vérité contre laquelle on soulève un fait expérimental est élevée, moins elle appartient à l'expérimentation, et plus le fait et l'expérimentation sont acclamés, et moins on les discute.

Les savants eux-mêmes s'abandonnent à des conclusions précipitées avec un laisser aller vraiment singulier. Rarement ils prennent la peine d'étudier et d'approfondir la doctrine qu'ils prétendent repousser au nom de l'expérimentation. Ils écoutent tous les préjugés vulgaires, et trop souvent ils les acceptent pour l'expression sérieuse d'une doctrine. C'est ainsi qu'ils représentent la doctrine de l'unité sous la forme travestie d'un principe vital indépendant, distinct de la matière organique, réparti dans tout l'animal, ou cantonné, suivant l'expression de M. Yulpian, dans une région particulière du corps; en sorte que si, dans une section de l'animal, les deux parties continuent à vivre, c'est que ce principe, un et indépendant, a été divisé; et, s'il est divisible, il n'existe pas. Cette argumenta-

lion est certainement propre à séduire des esprits que la métaphysique révolte, et auxquels il ne faut présenter, comme raisons, que des faits concrets ou des images banales. Mais les réalités des choses ne s'abaissent pas à ces faciles imaginations.

Les physiologistes, avant de combattre, par l'expérimentation, la doctrine de l'unité vivante, auraient dû rechercher les caractères et les conditions nécessaires de cette doctrine. Ils auraient vu que la cause et l'unité vivantes ne sauraient exister comme êtres à part; qu'elles sont nécessairement réalisées dans les actes qu'elles engendrent; que ces actes sont la création organique et toute l'évolution vivante. L'organisme et son évolution ne sont rien autre que cette cause et cette unité extériorisées. L'unité vraie, je l'ai déjà dit, pénètre à l'infini l'organisme; elle l'anime jusque dans les plus infimes éléments, et par delà même les parties visibles; car ces éléments et ces parties s'écoulent par un incessant courant; rien ne les fixe; ils entrent dans la sphère vivante et en sortent, éphémères agents d'une unité permanente. Chaque .élément soutient donc la même unité vivante; chaque partie vit comme tout le corps, dans tout le corps, et par tout le corps. Dès lors que deviennent les objections expérimentales présentées avec tant de confiance? Elles reposent toutes sur la conception d'un faux ontologisme; elles vont se dissiper, comme une v-aine ombre, devant l'apparition des réafités vivantes.

En effet, il n'y a plus à s'étonner qu'une partie qui réfiéchit en elle l'unité vivante de l'être, qui la réalise, pour sa part, jusque dans ses intimes profondeurs, en conserve l'empreinte plus ou moins durable, alors même que la partie est séparée du tout. Cette partie ne doit-elle pas vivre en celte unité qui la pénètre, tant que persistent les conditions générales de la vie qu'elle a reçues? Pourrait-on

concevoir qu'il en fût aulrement? Pourrait-on imaginer que, subitement et à un indivisible moment, tous les éléments organiques vinssent à perdre toute activité, toute empreinte de l'unité animatrice, absolument comme si, à un moment donné, on pouvait extraire de l'organisme une espèce de fluide moteur, de même que, par une action rapide, on soustrait d'une chaudière la vapeur motrice qui la remplit? Non, dans l'organisme vivant, il n'y a ni fluide, ni vapeur, ni principe vital que l'on puisse chasser du coup. Les parties, toutes pénétrées d'une vie propre quoique émanée du tout, ne meurent que par degrés, les unes plus tôt, les autres plus tard. Elles conservent en elles, pour un temps, l'unité vivante qui les fécondait, alors même que les conditions d'évolution et de durée de cette unité viennent d'être brisées. L'œuvre instituée se poursuit, tant que les atteintes fatales qui ont ruiné le tout n'ont pas obtenu leur retentissement dernier et absolu. Nous mourons successivement par une sorte d'ondulation progressive de la mort qui, du tout, gagne chaque partie, chaque tissu, chaque cellule. Cette mort successive semble envahir les éléments organiques avec une rapidité qui varie suivant la participation plus ou moins active de l'élément à la vie du tout. Plus l'élément s'élève dans cette participation à l'unité, plus il meurt promplement; plus ses rapports avec l'unité sont amoindris et inférieurs, et plus sa mort particulière est lente à venir.

Toutes les expériences qu'on nous oppose viennent traduire comme d'elles-mêmes ces vérités premières de la vie. On enlève la patte d'un jeune rat, on la greffe sur un autre rat, elle y vit : celte paite enlevée n'était pas morte encore; la vie du t)ut se prolongeait en elle; on replace la patte dans des conditions où la vie qui l'anime, celle qu'elle a reçue de l'organisme auquel elle appartenait, peut se

LE MOI ET L'UNITÉ VIVANTIi. 213

continuer; quoi d'étonnant qu'elle persiste à vivre, qu'elle se greffe? En quoi cela prouve-t-il que l'unité de l'organismc premier n'était qu'une illusion? En quoi celle unité est-elle atteinte? Dans le rat privé do sa patte, l'unité estelle amoindrie dans son fonctionnement général? A-t-elle perdu une partie d'elle-même? a-t-elle été divisée par la soustraction expérimentale d'un membre? Non, elle subsiste entière malgré l'amputation; il n'y a donc pas eu de division en deux parts.

Mais il y a plus; et cette expérience porte en elle une admirable confirmation de la doctrine en vain contestée. Cette paite enlevée à un jeune rat, croit-on qu'elle va rentrer entièrement dans la spbère d'unité du rat plus âgé sur lequel on la greffe? Loin de là; cette patte greffée demeure toujours la patte de l'organisme auquel on l'a dérobée. Elle grandira comme elle aurait grandi sur cet organisme; elle lui appartient toujours, quoique transplantée sur un autre organisme ; elle demeure pleine de l'unité qui l'a engendrée, et dont elle ne cesse pas de faire partie, quoiqu'on étant artificiellement séparée. Elle n'emprunte à l'organisme étranger auquel on l'associe monstrueusement, que des matériaux nutritifs; mais ces matériaux, elle les transforme en elle, exactement comme s'ils lui étaient fournis par l'organisme pour lequel et par lequel elle a été engendrée. Quelle plus saisissante manifestation de la réalité et de la puissance d'une unité créatrice!

On peut appliquer ces mêmes réflexions à l'expérience qui consiste cà séparer la queue du tronc sur des larves de grenouilles. Ce segment caudal continue à vivre tant qu'il possède des éléments nutritifs suffisants; il se développe exactement comme s'il restait adhérent au corps de la larve ; il témoigne ainsi de l'action pénétrante de l'unité de

l'animal auquel il appartenait, et cette action se prolonge tant que vit le segment caudal. Il vit tant que les éléments dont il est formé trouvent des aliments, tant qu'aucune circulation générale des humeurs n'est nécessaire à sa nutrition. Tout cela est absolument régulier. Nous savons que toutes les parties de l'être ne meurent pas simultanément, ni tout d'un coup; l'unité d'où elles proviennent ne s'éteint en elles que lorsque les conditions que leur apporte la vie générale sont devenues impuissantes à prolonger la vie locale. Ici, par suite des conditions particulières de nutrition où se trouve ce segment caudal, sa vie peut se prolonger pendant dix jours environ; il vit jusqu'à ce qu'il ait consommé les granulations vitellines qu'il renferme. Durant ce temps, sa vie se développe suivant le plan voulu par l'unité vivante à laquelle on peut dire qu'il demeure attaché, ((uoiqu'il en soit violemment séparé. Où trouver là une ombre d'objection sérieuse contre la doctrine de l'unité de l'être? S'imagine-t-on avoir partagé en deux la cause une et vivante par cette section de grenouille? L'unité subsiste, vraie et entière, dans le corps de l'animal; elle s'efface peu à peu dans la queue : mais la môme unité du tout animait les deux parties sectionnées; à aucun moment on n'avait créé deux unités. 11 n'y a eu, dans ce cas, rien de comparable à une véritable génération, à une multiplication d'unité, comme dans la section d'un polype ou d'un annélide.

Les observations faites sur un chien décapité offrent une application des mêmes principes. Les activités hislologiques persistent durant un certain temps sur les deux tronçons de l'animal; elles s'éteignent peu à peu, celles-ci plus tôt, celles-là plus tard. Qu'est-ce que cela prouve, sinon ce fait, sur lequel nous avons déjà insisté, que l'unité vivante réalisée jusque dans les profondeurs cellulaires de l'organisme

ne cesse de manifester son action que par un retrait graduel, mais non subit? L'unité du tout est atteinte d'abord; puis, par degrés, l'unité émanée du tout s'affaiblit dans les tissus et dans les éléments qu'elle pénétrait; l'animal meurt graduellement, jusqu'à ce qu'enfin la mort soit générale, pleinement acquise et sans retour. Il en est ainsi surtout dans la mort violente qui surprend un animal en pleine santé, dans la vigueur vitale de tous ses éléments histologiques. En séparant la tête du tronc, l'unité du tout est brisée; mais il serait inconcevable que cette môme unité, active en chaque cellule, en chaque élément, ne laissât instantanément plus trace appréciable de son incarnation vivante. Non, l'unité donne à l'élément une vie à la fois indépendante et dépendante du tout. Cette indépendance relative possède une durée variable, mais fatalement s'épuise lorsqu'elle ne se renouvelle plus en puisant dans la vie du tout. La physiologie de l'unité n'est donc point atteinte par le maintien de l'excitabilité des éléments histologiques dans les deux tronçons d'un chien décapité. Mais cette excitabilité ne saurait trouver en elle-même ses conditions de durée; elle ne survit au tout que pour succomber bientôt après.

Si l'on pratique une injection de sang chaud, oxygéné et défibriné, l'excitabilité qui semblait perdue reparaît, certaines activités histologiques se réveillent, la mort apparente fait place à un retour de vie, A ce sujet, l'on àe^' mande comment on peut « admettre qu'une force indépendante puisse être ramenée, par une simple injection de sang, dans ces organes qu'elle avait abandonnés ». La réponse est facile à donner : il ne s'agit pas d'abord d'une force indépendante des organes, mais d'une force, d'une cause réalisée, incarnée dans tous les organes, dans tous les tissus, dans tous les appareils, dans chaque cellule, dans

chaque élément hisLologique aussi bien que dans le tout. Celle force, il ne s'agit pas de la ramener dans les organes qu'elle aurait abandonnés. Lorsqu'un organe ou un élément hisLologique est vraiment mort, on ne le ranime plus; il y a, en science expérimentale, des réviviscences. mais non des résurrections. La mort d'un tissu ou d'un élément peut n'être qu'apparente. Entre l'extinction apparente et l'extinction réelle, il y a toujours un intervalle où l'on peut ramener, non la vie qui subsiste encore, mais l'activité vitale dont les manilestations sont tombées. Si l'on révivifie ces éléments qui louchent à la mort, en rétablissant arliliciellement autour d'eux les conditions de la vie ordinaire, si on leur envoie du sang oxygéné, tel que l'animal en santé peut leur en fournir, on ne ramène pas en eux une force indépendante et disparue, mais on ranime leur vitalité expirante; ils redeviennent aptes à fournir quelques manifestations de la vie. Cette aptitude disparaît, à son tour, proraptement; car les artifices expérimentaux ne sauraient suppléer à la vie réelle, à l'action génératrice du tout. Ces artifices ne peuvent que prolonger pour quelques instants les activités locales, que la mort ne saurait envahir que successivement et peu à peu.

Il est temps d'arrêter tout ce fatigant commentaire. N'aije pas le droit de conclure en affirmant que cet ensemble d'expérimentations n'ébranle en rien l'unité, base de l'être vivant; que chacune d'elles, au contraire, donne à cette unité un caractère plus assuré, et surtout sert à mieux faire comprendre la nature du dogme qu'elles prétendaient renverser? Ces expérimentations montrent, en effet, combien il importe de ne pas faire de l'unité un fait abstrait, purement idéal, ou systématiquement dévolu à un principe simple et indépendant de l'organisation; combien il importe que cette unité soit réellement vivante, incarnée aux élé-

menls organisés, trouvant une réalisation active et féconde jusque dans la cellule la plus cachée, la plus obscure dans son fonclionnement. Pascal disait : « La multitude qui n'est pas unité est anarchie » ; mais il ajoutait aussitôt : « L'unité qui n'est pas multitude est tyrannie. » Par ces fortes paroles. Pascal juge et condamne, dans leur principe, et l'organicisme et l'animisme. Si l'organisme n'est pas un, s'il demeure multitude, s'il estcollection d'organes et d'éléments, il n'échappe pas à l'anarchie. D'autre part, si l'unité n'est pas en même temps multitude, si elle est un principe indépendant, si elle ne s'incarne pas dans le nombre infini et incessamment engendré des éléments organiques, elle devient tyrannie. C'est l'écueil fatal de l'animisme, où l'unité est tyrannique, où elle gouverne despotiquement une machine inférieure et d'autre nature qu'elle. C'est contre celte erreur (|ue prévalent les expérimentations que nous avons disculées. Mais, contre l'unité qui est en même temps multitude, ces mêmes expérimentations ne peuvent rien. Il n'y a plus de tyrannie dans l'organisme vivant ainsi compris. Tout y est un et représentatif; l'unité du tout se trouve empreinte dans l'unité de chaque élément; tout concourt, tout conspire; tout est union et harmonie; suivant les paroles hippocratiques : « 11 n'y a qu'un but, qu'un effort. Tout le corps participe aux mêmes affections; c'est une sympathie universelle. Tout est subordonné à tout le corps, tout l'est aussi à chaque partie. »

Si je franchissais les limites de la biologie synthétique pour aborder la pathologie générale, qui Initient de si près, il me serait facile de montrer que, si la vie est incompréhensible sans l'unité, la maladie n'est plus que ténèbre et contradiction en dehors de cette doctrine. Ou pour mieux dire, la maladie disparaît, se disperse en membres épars, si l'unité ne la constitue en un tout réel. Elle se dissout en

di3scri plions isolées de symptômes et de lésions, surgissant en dehors de toute fin et de toute règle. C'est là ce que veulent quelques pathologistes, qui se complaisent dans la rigueur de leurs idées systématiques. Pour eux, la maladie n'est qu'un vain mot, l'expression d'un ontologisme illusoire. Il n'existe que des lésions et leurs signes, lésions multiples, juxtaposées ou éloignées, mais qu'aucun lien supérieur ne réunit, et qui doivent être étudiées à part. Ces diverses lésions d'organes naissent et marchent, indépendantes les unes des autres; par cela qu'elles coexistent, on n'est pas en droit d'en faire un tout, une espèce morbide; il n'y a pas de maladie, il n'y a que des états organopalhiques. Telle est la conclusion, et elle a le mérite de découler nettement des prémisses adoptées. De quel droit faire intervenir une unité, ou la saisir, pour constituer la maladie, alors que l'on n'a pas besoin de l'unité pour consliluerla vie'? La maladie est-elle autre chose qu'une forme inférieure de la vie? Mais de telles questions veulent être longuement exposées, et ce n'est pas ici le lieu de le faire. Il suffit de savoir que, dans l'étude de l'homme vivant, tout s'entretient, et que les mêmes vérités premières dominent et l'état de santé et l'état de maladie.

Cesjiautes vérités de la science delà vie sont combattues avec une ardeur croissante. C'est le malheur des temps. Dès qu'on touche à l'homme, on sont que les affirmations prennent aussitôt une invincible solidarité, et qu'elles dépassent le fait particulier qu'elles visent. 11 faut nier la cause et l'unité vivantes, parce que l'on veut nier l'âme, et, avec elle, toute cause et toute unité. Tout doit préparer ces négations suprêmes et y aboutir. Il hiii remonter ces courants de ténèbres. Rattachons la science à l'unité; c'est un moyen de rendre l'âme évidente et Dieu visible.

25 mai 1874.

Sous quelque forme qu'il se voile, le mouvement est l'unique force qui agite le monde physique. Chaleur ou lumière, altraction, afOnité chimique ou électricité, il demeure l'invariable agent. Ses manifestations et ses lois désignent le but que poursuit toute science de la matière. La plus générale de ces lois est celle que les physiciens nomment, aujourd'hui, princips de la conservation de la force : « La quantité de force capable d'agir, qui existe dans la nature inorganique, est éternelle et invariable, tout aussibien que lamatière (1). » Jamais, donc, le mouvement ne se crée sous nos yeux ; nul m.ouvement nouveau ne surgit à travers les mouvements existants, et n'en augmente la somme; il n'y a que des mouvemenls reçus et transmis; reçus et transmis sous une forme identique, ou transformés en se transmettant.

■ Pareillement, nul mouvement ne se perd ; nul ne diminue et ne s'arrête; toujours il se poursuit, et s'il semble faiblir et disparaître, c'est qu'il s'est transmis peu à peu, et que peu à peu, par transmission insensible, il s'est dépensé en d'autres mouvements. Le mouvement communiqué et le mouvement transmis sont en quantités nécessairement

(I) lleliiiholtz, Mémoire sur la conservation de la force, traduit par Louis Piùrard.

égales; c'est ce que Von appelle érjuivalence ou corrélalion des forces, et celte seconde loi découle de la pi-emièro. La quantité de forces ne serait plus éternelle et invariable, si un mouvement, en se transmettant, pouvait déterminer un mouvement plus fort ou plus faible que lui. Cela seul suffirait à augmenter ou à diminuer la somme totale de la force existante. Le mouvement, dans la nature pbysique, demeure un monotone flux et reflux, sous une immobile fixité. Rien ne change en un tel monde, d'où toute création est bannie, où tout subsiste aussi inaltérable qu'improductif. Tout y est nécessaire et fatal; rien n'y est spontané à un degré quelconque; surtout rien n'y est voulu, rien n'y est libre, ce terme suprême de ce qui est spontané.

Comment, cependant, les idées de spontanéité et de volonté sont-elles entrées dans l'esprit humain, en regard de cette immense nature physique qui les repousse? comment, sinon par l'étude de sa propre nature, par l'invincible sentiment de son activité particuhère? De même que l'homme vivant s'est senti un être individuel et un, de même il s'est senti doué de sponlanéité et de volonté. Il s'est ainsi énergiquement séparé du monde physique, il s'est affirmé cause individuelle d'actes et de déterminations. Sentant qu'il s'appartenait à lui-même, et qu'il n'était pas une simple dépendance du monde extérieur, l'bomme s'est jugé supérieur à ce monde et à tout l'ensemble des forces inanimées, si écrasantes que fussent celles-ci par rapport à sa faiblesse, si nécessaires qu'elles fussent à sa propre existence. Ces caractères éminents, l'homme les a retrouvés à un degré plus ou moins accusé, dans tout ce qui, comme lui, jouissait de la vie; dans tout le règne vivant, il a retrouvé une unité plus ou moins fortement constituée, une spontanéité plus ou moins affranchie du mouvement physique. Dans les rangs élevés de l'animalité, il a su rc-

trouver les vestiges mêmes de la volonté dont il contemplait en lui l'image indéfectible, dont il ressentait les émotions iucessantes.

La spontanéité, telle est donc, après l'unité, la marque souveraine de la vie. L'être vivant ne se distingue pas seulement du monde inorganique parce qu'il est un, parce qu'il possède sa forme et son espèce par lesquelles il se réalise et s'individualise à travers les milieux infinis de la matière; il se distingue aussi parce qu'il est créé et créateur. Il n'est pas simple agent de réception et de transmission du mouvement; il engendre sa propre action, il la crée, en un mot, il agit spontanément. Agir spontanément n'estpas agir sans cause, comme quelques biologistes semblent le croire; c'est agir en trouvant en soi-même sa cause d'action. Ce n'est pas non plus agir sans être sollicité à l'action, car une sollicitation à l'action n'est pas cause de l'action; cette cause reste à l'être sollicité.

Voilà doncdeux ordres d'existence, en apparence opposés, le physique et le vivant : l'un n'est-il pas la négation de l'autre, et comment concilier le principe de la conservation de la force, l'immutabilité dans la quantité du mouvement physique, avec ce fait que l'ordre vivant tout entier est créateur d'action? Vouloir cette conciliation, n'est-ce pas tenter une œuvre impossible? L'être vivant n'est-il pas un composé de matière? Tout individualisé quesoitce composé, tout distinct qu'il soit, par sa forme et son évolution, du milieu inorganique qui l'entoure, il n'en demeure pas moins soumis aux lois invariables de la matière; peut-il s'accomplir en lui une action, c'est-à-dire un mouvement qui ne soit reçu et transmis comme le mouvement qui entraîne toute matière ? La nécessité des lois physiques s'impose partout et toujours. Si rien ne s'ajoute, si rien ne se perd en fait de mouvement, ne doit-on pas en conclure que

•m LA SPONTANÉITÉ VIVANTE ET LE MOUVEMENT.

l'être vivanl, toul doué de sponlanéité qu'il paraisse, no crée pas du mouvement, qu'il reçoit celui-ci du monde physique, el qu'il le lui restitue? El pourtant, la vie c'est la création! Y aurait-il donc une action qui ne relèverait pas du mouvement, et serait-ce ce genre seul d'action que l'clre vivant aurait le pouvoir de créer? Quels seraient alors les rapports entre cette action que la vie développe el le mouvement d'ordre physique? Quelles relations uniraient ce qui est spontané et ce qui est mouvement communiqué? Tels sont les problèmes qui se posent, et sur lesquels la science elles préjugés ont tour à tour accumulé les contradictions. A la sponlanéilé de l'être vivant on a opposé son absolue passivité, ou mieux son enlière soumission au mouvement physique. On est arrivé, dans cette voie, à l' idenlité du mécanisme et de lalogique, duphijsique et du psychique, de Vinconscient et du conscient^ suivant la formule lamilière d'un savant physiologiste et psychologue Allemand, M. Wilhelm Wundt, dont M. Th. Ribot nous engage à étudier les œuvres psychologiques (1). Dan? l'ordre animé, comme dans l'inanimé, on n'observerait que mouvements communiqués et transmis, transformés ou non : telle est l'affirmation que l'on prétend dresser contre la spontanéité vivante, contre la volonté humaine, contre la liberté morale.

Nous voudrions essayer d'élucider ces graves questions, et définir la part qui revient, dans les êtres organisés, à la spontanéité vivante et au mouvement physique. Celte tentative est pleine de périls cachés, tant la science du mouvement est mêlée à la science de la vie, et tant les efforts contemporains ont voulu réduire celle-ci pour tout livrer à la première, effacer l'une devant lesenvahissementsdel'autre.

(1) Voyez Th. Ribol [Revue des cours scientifiques, n" 31, janvier 1875), la Psycliologie allemande contemporaine.

Le caractère propre qu'ofîre l'être vivant ne consiste pas seulement en ce que cet être révèle une cause propre et individuelle distincte de la causalité physique; c'est encore et surtout en ce qu'il présente l'association profonde de deux ordres de causes, de la cause une et vivante, et de la causalité générale et physique. Cette association est impénétrable danssonmode; elle cache un mystère dontla science ne peut pas même approcher, car c'est celui de la raison dernière des choses. Tout impénétrable qu'elle soit, cette association de causes compose la trame de tout ce qui vit; elle est un-fait général, se retrouve à tous les degrés de l'animalité, dans tout perfectionnement vital, dans la vie végétative comme dans la vie volontaire et pensante. Dans leur association, les deux causalités, vivante et physique, ne remplissent pas un rôle égal : elles ne sont pas seulement conjointes en toute opération organique. Non, il y a, de l'une à l'autre, une subordination qui fait le caractère même et l'essence de la vie. La cause une et vivante domine et règle la causalité physique. Toutefois, cette domination ne va pas à rencontre des lois qui régissent la causalité physique; celles-ci ne sauraient plier, et subsistent entières. Même dans l'organisme, le mouvement physique demeure toujours un mouvement communiqué et transmis; ses transformations en chaleur ou en affinité chimique s'opèrent dans la matière organique comme dans l'inorganique. La physique et la chimie sont partout identiques.

Mais ce mouvement communiqué, cette chaleur, cette composition et décomposition de la matière du corps, ne sont queles moyens, les conditions de manifestation de la vie. La vie elle-même leur est supérieure, les conduit dans une

direction et suivant un but prédéterminés; et c'est sur ce substratum ainsi dirigé et comme façonné par elle, qu'elle s'institue et se développe. Instituée sur la matière et le mouvement, la vie leur demeure étrangère, parce qu'elle est d'un autre ordre. Vivre c'est sentir, c'est se nourrir ou engendrer, c'est se mouvoir, c'est enfin vouloir. Rien de tout cela ne relève du mouvement; c'est l'œuvre de la seule cause vivante.

La vie ne se manifestequ'en usant de la matière et du mouvement, et cependant la matière et le mouvement n'engendrent pas la vie par eux-mêmes; ils lui fournissent le théâtre sur lequel elle évolue etpoursuit ses destinées. Ces véritéssemblent avoir été perçues par M. Claude Bernard, et parfois, je suis heureux de le reconnaître, il exprime nettement cette constitution enpartiedoublederêtre vivant, où la vie fournit la cause, la matière et ses forces les conditions. « Les phénomènes de création organique des êtres vivants, dit l'éminent physiologiste, me semblent bien de nature à démontrer une idée que j'ai déjà indiquée, à savoir que la matière n'engendre pas les phénomènes qu'elle manifeste. Elle n'est que le substratum, et ne fait absolument que donner aux phénomènes leurs conditions de manifestation, seul intermédiaire par lequel le physiologiste peut agir sur les phénomènes de la vie. » Et plus haut, dans le même article : « Nous croyons à tort que le déterminisme dans la science mène à conclure que la matière engendre les phénomènes que ses propriétés manifestent; et cependant nous répugnons instinctivement à admettre que la matière puisse avoir par elle-même la faculté de penser, de sentir (1). »

Ces considérations préliminaires sur la constitution de l'être vivant permettent à la fois de comprendre sa spon-

(I) Bernard, le Problème de la physiologie générale {Revue des Deux Mondes, 15 décembre 18G7j.

LA SPONTANÉITÉ VIVANTE ET LE MOUVEMENT. i225

tanéilé nécessaire, et déjuger comment celte spontanéité n'est pas une négation des lois du mouvement, présentes partout où la matière intervient. A la cause et à l'œuvre vivantes appartient, en effet, la spontanéité ; par contre, toutes les conditions, mises en jeu pour les manifestations vivantes, sont physiques ou chimiques, et la spontanéité en est bannie, comme de toute physique et de toute chimie. Quand l'être vivant sent, et quand il agit, il ne reçoit pas du monde extérieur la sensation et l'action fonctionnelle comme un mouvement communiqué et transmis. Quelle que soit l'intervention du miheu ambiant, cette intervention n'est qu'une excitation. C'est dans le seul milieu vivant que se créent la sensation et la fonction, et celles-ci demeurent étrangères, dans leur essence, à tout mouvement transmis du dehors. Ce n'est pas à dire que le mouvement extérieur ne se communique à la matière qui compose la trame organique. Mais tant que ce mouvement communiqué demeure mouvement physique, tant qu'à son approche ne surgit pas l'œuvre nouvelle de la sensation, ce mouvement n'appartient pas à la vie ; il est comme non avenu pour l'être vivant. Dès que le mouvement qui atteint la matière organique excite la sensibilité de l'être, dès qu'il est senti, alors, en vertu de sa spontanéité propre, l'être vivant entre en action; il sent, il conçoit, il se meut, il ^eut; et, dans chacun de ces actes, il ne relève que de lui, il- i^obéit qu'à la cause une et active qui l'anime et l'institue.

L'une des plus graves erreurs de toute étude de l'être vivant consiste, d'un côté, à méconnaître la spontanéité nécessaire de tous les actes vitaux, et d'un autre côté, à accorder la spontanéité aux conditions physico-chimiques qui accompagnent chacun des actes vitaux. Cette double erreur a été trop souvent commise. L'ancienne physiologie attribuait la spontanéité à tous les mouvements et à toutes

CHAUFFAUD. 15

les transformations de la matière organique. Les physiologistes contemporains, au contraire, ne sachant considérer que les conditions seules de l'acte organique, fatalement soumises aux lois du mouvement, en arrivent à refuser la spontanéité à l'acte vital, et partant, à la vie. Leur opinion se forme ainsi d'un étrange mélange d'erreur et de vérité, dans lequel la vérité est, en fin de compte, sacrifiée; car la vérité et l'erreur associées ne sauraient enfanter d'autre produit que l'erreur elle-même.

Ainsi M. Cl. Bernard, qui professe que la vie est créatrice, n'en écrit pas moins les lignes suivantes : « La matière organisée ou vivante, qui constitue les éléments histologiques, n'a pas plus de spontanéité que la matière inorganique ou minérale; car l'une et l'autre ont besoin, pour manifester leurs propriétés, de l'intluence des agents extérieurs. La spontanéité des corps vivants n'est qu'apparente. » Pourquoi cette spontanéité des corps vivants ne serait-elle qu'apparente? Comment placer au même rangée qui vil et ce qui ne vit pas, alors que l'on reconnaît que la vie relève d'une cause propre? La matière vivante ne jouirait d'aucune spontanéité, par cela qu'elle n'entre en fonction que sous l'influence des excitants extérieurs? Mais cet énoncé lui-même n'impliquc-l-il pas la spontanéité que l'on repousse? Si le mouvement extérieur n'est qu'un excitant, c'est qu'il ne se transmet pas directement et pleinement; il excite, il provoque; il ne détermine ni n'opère. Quand une bille en frappe une autre, elle ne l'excite pas; elle lui communique tout ou partie du mouvement qui la pousse. La spontanéité vivante a besoin d'être excitée, je l'accorde ; mais cela même la confirme. En chimie, on n'excite pas les corps à se combiner; la combinaison s'effectue sans excitation, dès que les affinités chimiques le commandent. Aussi ne puis-je souscrire aux analogies fausses

que M. Cl. Bernard présente pour- appuyer son affirmalion précédente : « Les excitants généraux, air, chaleur, lumière, électricité, qui provoquent les manifestations des pliénomènes physico-chimiques de la matière brute, éveillent aussi d'une manière parallèle l'activité des phénomènes propres à la matière vivante. » L'air, la chaleur, l'électricité, n'excitent ni ne provoquent les phénomènes physico-chimiques; ils les déterminent. Au contraire, ces mômes agents provoquent, éveillent l'activité de la matière vivante, mais ils ne déterminent pas l'accomplissement des actes vitaux. Un abîme sépare ces deux ordres de faits.

Plus loin, M. Cl. Bernard ajoute : « Dès que nous avons reconnu plus haut que la matière organisée est dépourvue de spontanéité comme la matière brute, elle ne peut pas plus qu'elle avoir conscience des phénomènes qu'elle présente... Les mécanismes vitaux, comme nous l'avons dit, sont passifs comme les mécanismes non vitaux. Les uns et les autres ne font qu'exprimer ou manifester l'idée qui les a conçus et créés (i). » Oui, si la matière organisée n'étnit que matière, elle ne saurait posséder ni spontanéité, ni conscience des sensations qui l'émeuvent; mais la matière, en tant qu'organisée, est vivante, elle est la vie elle-même, et celle-ci sent et se détermine, se meut et veut, possède la conscience distincte ou indistincte d'elle-même; car, en physiologie, les deux formes de conscience existent. Les mécanismes vitaux sont passifs, nous dit-on, comme les autres mécanismes. A cela il n'y a qu'une difficulté, c'est que ce qui est mécanique ne saurait être vital. Un mécanisme est exclusif de toute idée de vie; il est de soi passif, et ne peut que transmettre et recevoir le mouvement. Un mécanisme peut offrir à l'œuvre vivante une condition de réalisation, mais il n'entre pas dans la vie pour cela; mé-

(1) Bernard, le Problème de la physiologie générale.

canismc, il demeure' soumis aux lois purement mécaniques. En tant qu'organisée et vivante, la matière des éléments histologiques ne forme jamais un simple mécanisme; cette matière a pour caractère nécessaire de sentir et de réagir Ibnctionnellement, et ce n'est là la fin d'aucun mécanisme. Il faut donc abandonner ces images incohérentes, et ne pas associer ces mots contradictoires de mécanisme et de vie. Tout est passif et communiqué dans la matière prise en elle-même, et non comme expression de la vie. La matière considérée, au contraire, dans son expression vivante, n'est plus passive, mais douée de spontanéité, car la spontanéité est la marque de tout ce qui vit.

Il va nous être permis de comprendre maintenant comment et pourquoi la vie est une création. L'idée et le mot de création sont ignorés de la science du monde physique, où rien ne s'ajoute, où rien ne se perd. Ils forment le symbole le plus exact de la science de la vie, où tout se crée et se perd incessamment. L'être vivant qui a pour essence la spontanéité est nécessairement créateur; de lui, en effet, il tire tous ses actes, toutes ses déterminations; il ne reçoit pas le mouvement de l'extérieur physique, il n'obéit qu'à des mobiles engendrés en lui. Il y a plus; il s'engendre perpétuellement, il se crée, et, en même temps, il émet de son sein fécond des êtres semblables à lui. A cette affirmation d'une création, les physiciens et les chimistes se révolteront certainement, eux qui n'assistent qu'au spectacle opposé ; eux qui ne sauraient concevoir un mouvement qui ne soit transmis; eux qui se meuvent au sein d'un ensemble de forces éternelles et fixes. Nous biologistes, si nous savons méditer et comprendre les faits que nous observons, nous verrons que notre science a pour unique sujet une création continue à laquelle une mort continue correspond. Dans le

monde vivant, tout s'ajoute et tout se perd; il peut se multiplier et s'étendre indéfiniment, tant que les conditions physiques ne lui font pas défaut; il peut disparaître sans retour, car son maintien n'a rien d'immuable et de nécessaire.

Nous demander a-t- on si l'apparition de l'être vivant, si les actes qu'il émet, si les produits de son activité fonctionnelle méritent vraiment le nom de création? Y a-t-il là, en effet, une émission de matière nouvelle et d'un mouvement qui ne préexistait pas; et en dehors d'une telle émission, y a-t-il création vraie? Non, certainement, la matière qui compose un organisme, et le mouvement qui pousse cette matière ne sont en rien créés par la cause vivante. I Celte matière et ce mouvement sont les conditions de l'être, et ces conditions il les puise dans le monde physique; : mais pourquoi restreindre à ces conditions l'idée de création? Où prend-on le droit d'affirmer qu'il n'y a que 1 matière et mouvement, et qu'en dehors il n'y a ni existence, ini création possibles? L'être vivant nous est une démons- I tration qu'il existe quelque chose, la vie, que le mouvement me saurait produire. Il faut demander la vie à la vie; la 1 physique et la chimie ne peuvent la livrer. On aura beau : soumettre la matière à toutes les expérimentations, on iaura beau rapprocher et combiner les molécules et les prin- (cipes immédiats qui entrent dans la matière organique, on me créera pas l'organisme le plus élémentaire. L'être vivant icrée donc sa forme, son type, ses facultés, son évolution. • Quelle création dépasse celle-là? L'ovule fécondé, cellule à 1 peine visible, par sa spontanéité puissante, va créer tout lun être sentant, se mouvant, pensant et voulant : comment Uni refuser le pouvoir créateur?

La vie suffit donc à nous montrer qu'il n'y a pas que la I matière, mobile en apparence, immobile au fond, inalté-

rable eL immuable. Une cause invisible et créatrice plane sur celle matière et enfante visiblement sous nos yeux. Une sensation, un clan de douleur ou de plaisir, quand ils surgissent et disparaissent, ne sont-ils pas un fait tour à tour créé et perdu? Une pensée exprimée, une mélodie inspirée, une œuvre d'art, quelle que soit la forme que le ^énie lui donne, ne sont-elles pas des créations au plus haut titre? Que cette pensée, transmise par la parole ou écrite, que cette mélodie ou cette œuvre d'art aient besoin de la matière et du mouvement pour trouver leur expression, qu'importe? Soutiendra-t-on que les unes et les autres sont des produits de la matière et du mouvement, qu'elles ne s'élèvent pas dans le monde comme un fait nouveau, comme une création merveilleuse? La conscience universelle prolesterait contre de tels jugements; l'esprit de système peut les exiger; le bon sens les dédaigne et passe. Essayez de supprimer par la pensée l'ordre vivant, l'immense ensemble des existences, dss types, des formes, par lesquels il se manifeste, les affections elles passions qui l'émeuvent, les expressions par lesquelles il traduit ses agitations intérieures, les industries auxquelles le conduisent les besoins qu'il éprouve ou les plaisirs qu'il recherche; et, enfin, en retranchant l'homme au sein de ce monde qu'il remplit, mesurez laglorieuse accumulation d'œuvres, de vérités et de beautés qui parent le monde, et qui, s'effondrant, laisserait à la matière une nudité que rien ne saurait recouvrir. Dirat-on que, par cet anéantissement de toute vie, on n'a rien perdu, parce que, en fait de mouvement, elle n'avait rien créé; et que le monde des existences vivantes, disparu, ne laissera, après lui, aucun vide réel, parce que la matière et le mouvement demeureront immuables et stériles? Non, assurément, la vie est créatrice, car la vie soulève des actes et des œuvres que la physique et la chimie ne sauraient as-

pirer à réaliser. Il y a donc deux mondes, l'un où rien ne se crée, l'autre où la création est incessante ; et ces deux mondes, loin de se heurter et de se repousser, s'unissent de façon à ce que l'un sert à l'autre, à ce que le monde inférieur offre au monde supérieur ses conditions de développement. L'ordre inorganique semble avoir été préparé pour fournir à l'organique un support sur lequel il pût s'établir, et poursuivre ses réalisations diverses. Quelle plus belle harmonie des choses !

La spontanéité vivante n'est pas suspendue dans le vide: elle entretient avec la matière et le mouvement des relations nécessaires, car ceux-ci ont à lui fournir les seuls matériaux par lesquels elle organise et agit. Ces relations s'établissent suivant une loi qui peut se réduire à cette simple formule : monde inorganique au point de départ comme au point d'arrivée de l'acte organique, et, entre ces deux points extrêmes, un mouvement qui va de l'un à l'autre, et sur lequel s'établit la fonction vivante. Cette loi règle toute détermination vitale.

Ainsi, et comme exemple fondamental, la spontanéité de la vie végétative et organisatrice s'opère par d'incessants emprunts au monde extérieur, auxquels répond une restitution pareillement incessante. Pour satisfaire à ce besoin d'emprunts et pour rechercher ce qui peut lui servir, l'être vivant est doué d'un premier pouvoir, celui de sentir. Il sent le monde extérieur, et ce monde l'excite, c'est-à-dire réveille sa faculté de sentir. Mais la vie végétative s'accomplit jusque dans les éléments histologiques profonds, dans ceux que leur situation intérieure semble dérober à toute influence venue du dehors; ou, pour mieux dire, tout ce

qui vit est intérieur et commme séparé des vastes milieux ambiants. Aussi ne sont-ce pas les seuls milieux extérieurs qui viennent fournir aux éléments vivants l'excitation et l'aliment nécessaires; ce sont de nouveaux milieux, les humeurs, prolongement intérieur, en quelque sorte, des milieux externes. Ces milieux, déjà rapprochés de la vie, mais qui ne vivent pas, où tout du moins n'est pas vivant; ces milieux excitent partout la nutrition, les fonctions particulières des éléments et des organes. Il n'y a pas une cellule qui ne soit douée de la faculté de sentir les humeurs qui l'enveloppent, qui ne soit excitée par l'afflux humoral qu'elle sollicite. Chaque cellule est^ comme un sens inconscient entrant en relation avec le milieu dans lequel elle plonge, comme au moyen du toucher et de la vue nous communiquons avec la matière et les vibrations lumineuses. L'organisme, donc, emprunte aux divers milieux, soit extérieurs, soit intérieurs, des matériaux qu'il assimile, et qui, assimilés, appartiennent à la matière organisée. Mais ces matériaux empruntés ne peuvent s'accumuler dans l'organisme; ils ne font qu'y passer; ils le traversent d'un cours monotone et indifférent. Durant leur passage, ces matériaux s'allèrent. Ils étaient entrés sous la forme de tel composé; ce composé se transforme peu à peu, et les modifications successives par lesquelles il passe constituent ce que l'on appelle, aujourd'hui, le déterminisme de la fonction. Enfin, à travers ces modifications, le composé primitif atteint à un point d'altération qui le rend impropre et nuisible à la constitution de la matière organique; il perd l'assimilation acquise, et devient un corps étranger; dès lors, il est expulsé et rendu à l'ordre chimique d'où il sortait.

Les fonctions des sens établissent, entre nous elle monde extérieur, des relations analogues h celles de la vie végétative. Les organes de la vue, de l'audition, du toucher, sont

excités par un mode de la matière et du mouvement; la seîisation met en jeu la sponiaiiéité de l'être, et celui-ci voit, entend, touche, et delà sorte perçoit et analyse le monde extérieur. Ce monde est au point de départ de la sensation, et il se retrouve comme objet et aboutissant delà perception sensorielle; il excite et il est perçu. Tout sens excité et fonctionnant provoque un mouvement dans la matière organique qu'il met en jeu; c'est le déterminisme de la fonction sensorielle. Ce mouvement physique se traduit en accélération du mouveraeut de composition et de décomposition organiques, et en production équivalente de la chaleur. Mais si la fonction sensorielle s'accompagne d'un mouvement physique nécessaire ; si tout nerf, si toute cellule nerveuse qui travaille, se décompose plus rapidement et s'échauffe, cette décomposition ne nous livre en rien le caractère du travail fonctionnel. Ce caractère relève de la spontanéité de l'être qui fonctionne. C'est elle qui fait que la perception sera plus ou moins juste, plus ou moins fine, plus ou moins durable ; et s'il s'agit d'une conception, c'est cette seule spontanéité qui fera que la con- ■ ception sera plus ou moins forte ou élevée, plus ou moins brillante ou profonde.

Et même un caractère nouveau et saisissant s'élève, si nous considérons exclusivement la spontanéité vivante dans ses rapports avec l'exercice des sens, et surtout avec nos facultés affectives et intellectuelles : l'excitation de notre spontanéité peut naître d'elle-même, surgir de nos facultés qui s'excitent et s'éveillent les unes les autres. Le monde extérieur ne nous est plus directement nécessaire; le souvenir que nous en gardons suffit à réveiller notre activité fonctionnelle et à provoquer la fonction, comme si l'excitation venait du dehors. C'est ainsi que nous croyons voir une image absente, entendre une mélodie qui nous a au-

trefois charmé, que le souvenir d'un mets agréable suffit à amener un flux de salive dans la bouche, comme si nous goûtions encore ce mets. La méditation et tous les exercices intellectuels s'accomplissent pareillement, et mieux encore, sans excilalion du dehors. Nous abstraire du monde extérieur est souvent la condition la plus favorable pour que la pensée trouve toute son énergie. Se souvenir et penser deviennent ainsi les actes culminants de notre spontanéité.

Cependant, ces actes eux-mêmes ne s'accomplissent pas sans que le mouvement organique s'accélère et leur serve de substratum. Le travail cérébral, quel qu'il soit , aciive le mouvement circulaire de la matière du cerveau. Mais qui oserait mesurer la pensée par ce mouvement? Newton en découvrant les lois de l'attraction. Corneille en écrivant Polyeucle, n'offraient pas un autre mouvement de composition et de décomposition de la matière organique de leur cerveau, que celui que supporte le cerveau d'un laborieux comptable ou d'un fastidieux versificateur. Le mouvement est identique dans tous ces cerveaux en travail, ' et cependant quelle distance entre les produits! Maintenant, comment s'établit cette relation entre la spontanéité vivante et le mouvement, entre la cause et le déterminisme de l'effet et de la fonction : c'est là ce qu'il ne nous est et ne nous sera jamais donné de connaître. Savons-nous, ce qui paraît beaucoup plus abordable, comment le mouvement ou la force peut agir sur la matière? savons-nous même ce qu'est en soi la force et ce qu'est la matière? De partout l'ignorance nous enveloppe, et nous ne pénétrons aucun des secrets derniers des choses, mêmes de celles qui semblent inférieures; et, plongés dans ces obscurités invincibles, nous prétendrions chercher le comment des relations de la vie avec le monde inorganique! nous oserions demander comjiient la cause vivante agit sur le mouvement et

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sur la matière! Il ne nous est donné, en ce monde, que de juger les causes à travers les elTets, et de comprendre les effets en les rapportant à leurs causes. « Les phénomènes, dit Zimmermann, servent à donner l'idée de la cause; la cause sert ensuite à l'intelligence des phénomènes. » Toute la science humaine est renfermée dans ces limites.

Les déterminations de l'être vivant reconnaissent, enfin, une règle supérieure et dernière, qui achève de marquer d'un signe ineffaçable la spontanéité qui les engendre et les soutient. L'être vivant, excité par les milieux extérieurs et se déterminant à agir, n'est pas livré aux caprices d'une action désordonnée. 11 ne suit pas indifféremment telle ou telle voie; loin de là, sa voie lui est, en quelque sorte, tracée d'avance; il marche à un but manifeste, que des influences hostiles peuvent seules l'empêcher d'atteindre. La spontanéité vivante, en effet, est instituée pour une fin, et cette fin doit, tout entière', appartenir à l'être, afin que celui-ci conserve sa spontanéité en la poursuivant. C'est pour lui que l'être organisé agit; le mobile de tousses actes, c'est sa propre existence.il est la cause, le centre et l'aboutissant de tout ce qu'il conçoit et enfante; il ne connaît et n'aime que lui. La fin et le principe sont un, disait Ilippocrate. L'être vivant ne dépasse pas les horizons que lui ouvre la cause qui l'anime et le crée. La fin d'un être vivant est toute en son évolution : accomplir cette évolution, se développer, résister à toutes les causes de destruction, se réparer, et enfin se multiplier, telle est la loi finale de la vie. La spontanéité vivante reconnaît donc pour but, la conservation et la croissance de l'être. Il n'est pas possible (le lui en concevoir un autre, et il n'est pas possible de la concevoir sans ce buta atteindre.

Cette fin est aussi visible dans le végétal que dans l'animal, dans l'animal inférieur que dans l'animal supérieur;

elle est. indépendante de toute conscience comme de toute volonté. Rechercher toutes les conditions favorables au développement, lutter contre toutes les conditions défavorables, se conserver, se multiplier par la génération, ces caractères appartiennent à tout ce qui vit, aussi bien à la plante qu'à l'animal; ils affirment la spontanéité à tous les degrés de l'existence organique. Le monde physique n'offre rien d'analogue. Les existences individuelles y manquant, il n'y a pas de but comparable à celui qiie ces existences poursuivent. L'évolution y est un mot vide de sens; la conservation n'y est pas en cause, puisque tout y est indestructible; l'accroissement et la multiplication y sont inconnus, puisque rien ne s'y ajoute. Le mouvement qui gouverne le monde physique y est toujours communiqué et transmis dans une équivalence absolue; ce mouvement ne saurait, dès lors, avoir un but paiHiculier à atteindre. Il se résout en une circulation fatale, ininterrompue, où rien ne commence, où rien ne finit, où rien n'est particulier, ni ne saurait courir à une fin distincte de la fin inaccessible du tout.

Je n'ai pas besoin de montrer toute l'importance du caractère de finalité, règle et démonstration nouvelle de la spontanéité des actes vitaux. J'aurai à l'invoquer et à le faire valoir, alors que le moment sera venu d'interroger les opinions qui refusent à l'être vivant sa spontanéité, pour le soumettre aux seules forces physiques, au mouvement communiqué et transmis. Livré au monde physique, et de même nature que ce monde, l'être vivant se trouve déchu de toute finalité ; il perd tout but propre ; ses actes reflètent la suprême et monotone indilTérence d'une circulation de molécules inaltérables et sans fin ; il se confond avec la matière et le mouvement, dans sa fin comme dans son principe.

La sponlanéité vivante, quoique poursuivant partout un même but, n'est pas, cependant, pareille à tous les degrés de l'échelle des êtres. Elle est obscure, lente, et comme opprimée dans le règne végétal; elle s'accentue et s'anime dans le règne animal naissant ; se dégage et s'élève de plus en plus, des animaux inférieurs aux suéprieurs jusqu'à l'homme enfin, où elle trouve tout à coup, ses derniers épanouissements et un éclat suprême. Nous voudrions marquer les principales étapes de cette marche ascendante.

La spontanéité dans le règne végétal semble tellement soumise aux conditions extérieures, qu'on serait tenté de la méconnaître en donnant toute puissance à ces conditions. A la lumière, à la chaleur, à l'humidité, on accorderait le pouvoir de créer la vie de la plante. Suivant que ces conditions, en effet, sont telles ou telles, le végétal se développe de telle ou telle façon; là où elles manquent absolument, toute végétation disparaît. Il y a une sorte de proportionnalité entre les conditions de milieu et la vie végétative. On pourrait donc, en attribuant à ces conditions l'action causale et directe, dire des végétaux ce que M. le professeur Rouget affirmait témérairement de l'homme et de tout être vivant : « La lumière et la chaleur qui rayonnent des mondes stellaires sont, pour l'homme et tous les êtres organisés, les sources de la vie. Et ce n'est pas là seulement une poétique métaphore, mais la rigoureuse expression d'une vérité scientifique (1). » Ces assertions sont systématiques, et ce n'est pas une rigoureuse vérité, mais une erreur fondamentale qu'elles expriment. La vie, on va le

(1) Rouget, Leçons d'ouverture du cours de physiologie.

voir, est loin d'être due à une simple transformation des forces cosmiques.

La spontanéité dans le règne végétal est, il est vrai, bornée; par cela môme, elle est plus étroitement assujcltie aux conditions de milieu. Quoique bornée, elle n'est pas moins réelle et évidente. On aura beau faire tomber sur une terre nue la lumière, la chaleur, l'humidité; on aura beau charger cette terre de tous les composés ou principes immédiats qui entrent dans la composition des végétaux, on n'y ouvrira jamais les sources de la vie. Si sur cette terre vous ne jetez pas un germe, ou si vous n'y implantez pas une bouture vivante, vous n'obtiendrez jamais la moindre végétation, la mousse la plus obscure. Le germe seul peut y lever, y croître, et devenir le point de départ d'une longue suite, et toujours croissante, de germes et de végétaux. Dans sa croissance, le germe ue reproduira pas indifféremment toute espèce végétale, mais une espèce déterminée, celle dont il provient lui-même. Cette espèce pourra varier dans de certaines limites, mais conservera son caractère spécillque à travers toutes les variétés. Que signifient ces faits, sinon que la lumière et l'eau ne sont pas maîtresses absolues et productrices directes de la vie végétale, qu'elles n'en sont que les conditions excitatrices? Ces conditions ne sauraient obtenir leur effet que lorsqu'elles rencontrent un être, un germe doué de spontanéité, contenant en puissance la vie végétative, et prêt à passer de la puissance à l'acte, dès que les conditions voulues s'offriront à lui.

Cette activité du germe, lorsqu'elle entre en jeu, obéit à la loi de toute spontanéité vivante; elle poursuit un but nécessaire qui est le développement de la plante, sa croissance et sa multiplication. Tout végétal se plie aux conditions du milieu dans lequel il vit. Si ces conditions sont

favorables, son développement est continu, abondant, facile; si ces conditions sont mauvaises, le développement se réduit, s'arrête. L'être lutte lant que les conditions qu'il rencontre ne lui sont pas' absolument contraires; il meurt si elles lui sont décidément hostiles. Toute sa vie témoigne donc de sa spontanéité; il tend incessamment à son but; sa mort arrive s'il ne lui est pas permis de l'atteindre. Or tendre à un but est la marque de tout ce qui est spontané. Les accidents mêmes qui frappent le végétal témoignent de la puissance avec laquelle il cherche sa fin. Les réparations locales par lesquelles il remédie aux mutilations qu'on lui fait subir, les modifications qu'il imprime à sa vie végétative suivant les conditions particulières du miheu, les mouvements évidents par lesquels certaines espèces se défendent contre les agressions extérieures, tous ces phénomènes si divers et si intéressants montrent combien est profonde la tendance au but dans ces rangs inférieurs de la vie. Ils montrent, par là même, combien les actes de la vie du végétal sont doués d'une spontanéité irréfragable, et séparés du mouvement qui pousse la nature physique.

Dans les rangs inférieurs de l'animalité, la vie demeure presque exclusivement végétative; elle se colore à peine d'une sensibihté plus accentuée et d'une contractihté plus apparente; et encore, dans les végétaux supérieurs, il y a une setisibiHlé, et même une motricité que bien des animaux ne présentent pas au même degré. Mais à mesure que l'on monte dans l'échelle animale, la sensibilité se perfectionne, la contractilité et la motricité s'accusent et deviennent des phénomènes prépondérants. L'animal sent et se meut; il acquiert enfin des affections et des passions; la mémoire et l'imagination, et même les traces d'une espèce de ràison apparaissent dans les rangs supérieurs de l'animafité. La

2i0 LA SPONTANÉITÉ VIVANTE ET LE MOUVEMENT.

sponlanéilé se dégage et s'élève à chacune de ces acquisitions de l'animal. Comment se dégage-t-elle? En cela que les influences extérieures perdent de leur action sur l'animal, que leur provocation est moins entraînante et moins efficace, et que les actes de l'animal, non-seulement surgissent de son propre fonds, ce qui est le fait nécessaire de tout ce qui vit, mais surgissent en dehors de toute sollicitation étrangère, et même malgré ou contre les sollicitations qui surviennent.

Toutefois, quand l'animal s'élève et s'enrichit de facultés de plus en plus indépendantes et spontanées, il conserve, au-dessous de cette spontanéité qui tend à s'affranchir, la spontanéité, en quelque sorte soumise, que comporte la vie végétative. Le support, en effel, de ces vies perfectionnées, où les sens de la vie de relation se multiplient, où les sentiments affectifs et passionnés prédominent, ce support demeure toujours la vie végétative. Celle-ci est la vie commune ; elle est le fondement de tout ce qui vit et se nourrit: vie végétative et vie nutritive sont des termes équivalents. Cette vie nutritive, chez les animaux supérieurs, demeure, comme celle des êtres vivants inférieurs, essentiellement soumise aux conditions de milieu. Elle prospère ou dépérit, marche régulièrement ou dévie, suivant que ces conditions sont ou non favorables; elle accomplit les réparations des tissus lésés, se plie aux circonstances qui pèsent sur elle, ne succombe qu'après une lutte où elle déploie des ressources souvent merveilleuses. L'animal supérieur est donc comparable à l'animal inférieur, et môme au végétal, au point de vue de la vie nutritive. La spontanéité dont il joui!, dans ce sens, est une spontanéité incessamment provoquée dans ses actes par des influences étrangères. L'animal qui se nourrit emprunte sans relâche au monde extérieur les matériaux de son organisme; il est donc

soumis àraclion de ce dehors dans lequel il est obligé de puiser, et qui lui offre le bien ou le mal, rabondance ou la misère.

Si la spontanéité de la vie nutritive demeure une et comparable dans tous les êtres vivants, la spontanéité de la vie de relation, qui a pour instrument le centre cérébrospinal, grandit à mesure qu'on la considère dans les animaux élevés de la série, et que, par degrés, on se rapproche de l'homme. L'influence des provocations extérieures diminue; le nombre et l'influence des mobiles intérieurs augmente en proportion. Plus un animal est riche de passions et d'aflections, plus il est doué de mémoire, et de cette représentation interne qui est la forme rudimentaire de l'imagination, et plus les actes de sa vie de relation sont nombreux et spontanés. Et même dans les animaux supérieurs, surtout dans ceux que la domestication a mis en commerce assidu avec l'homme, apparaît, à côté de l'imagination et du souvenir, une raison inférieure, sorte de passion ou d'affection raisonnée, mais concrète et comme attachée à des images particulières. Cette raison, quoique toute reliée aux faits sensibles, suffit pourtant à donner à l'animal l'attribut qui le rapproche le plus de l'homme, la volonté. Sentir, se mouvoir, se passionner, se souvenir, vouloir, tout cela marque des degrés de plus en plus élevés dans la spontanéité. Vouloir, surtout, poursuivre un but dont on a conscience, se rappeler les joies ou les douleurs éprouvées, les rechercher ou les éviter, n'est-ce pas là l'œuvre d'une spontanéité que le monde extérieur n'a pas besoin de stimuler, qui sait trouver dans le monde intérieur ses excitations et ses mobiles? Toutefois, je le répète, ces affections et ces passions, ces souvenirs et cette volonté, quoique s'émouvant spontanément chez l'animal, se rattachent toujours au monde extérieur,

et à ses images. Cette volonté qui détermine l'animal, ne remonte jamais, chez lui, à une idée abstraite, étrangère aux figures et aux phénomènes que soulèvent les faits extérieurs; elle est toujours en rapport avec des faits de sensations actuels ou évoqués par la mémoire. La volonté de l'animal, ainsi nécessairement liée aux impressions sensorielles, en retient un caractère subordonné, qui en fait une volonté d'ordre inférieur et soumis.

Chez l'homme le spectacle change, et la spontanéité prend un éclat imprévu. S 3S passions et ses affections, son imagination et sa mémoire y sont servies par une faculté nouvelle, le langage, qui leur donne une puissance et une étendue incomparables. Le langage lui-même suppose une autre faculté, caractère suprême de l'homme, la faculté d'abstraction. Par cette faculté, l'homme dépasse, d'un bond infini, les horizons du monde extérieur; il s'arrache à toute influence de matière et de mouvement, et trouve en lui les idées nécessaires, les idées générales dites innées dans la vieille scolastique, les idées de causalité, de substance, d'universahlé, d'absolu, de bien, de beau, de vrai, que la succession et la comparaison des phénomènes sensibles ne sauraient jamais livrer. Ces idées nécessaires, il les marie incessamment aux idées relatives, aux images que l'extérieur fournit, et c'est ainsi qu'il juge les choses. Tout jugement suppose cette association du nécessaire et du contingent; et la raison de l'homme est tout jugement. C'est ici donc que la spontanéité trouve un développement qu'elle ne connaissait pas. Ces idées nécessaires fournissent à l'homme ses plus hauts et ses plus décisifs motifs d'action; et comme ces idées émergent de sa propre activité intellectuelle et morale, c'est en cette activité, dans les profondeurs intelligentes et morales de son être, que l'homme trouve le mobile souverain de ses actes.

Si donc, par sa vie végétative, l'homme est fatalement soumis aux influences du milieu qui l'enveloppe et le presse, par sa vie affective et surtout par sa vie rationnelle et morale, l'homme se soustrait aux pressions extérieures. Il s'afl'ranchit du monde sensible, et n'a plus que les principes qu'il trouve en lui, pour principes d'action. C'est ainsi que sa volonté acquiert un caractère qui n'appartient qu'à lui, celui de volonté libre. Mais la liberté, en entrant dans l'homme, n'y entre pas comme un principe de désordre et d'anarchie. Si la loi de toute spontanéité vivante est la conservation et l'accroissement de l'être, cette loi se maintient dans l'ordre de la spontanéité morale. Les idées de justice, de devoir, de vérité, s'élèvent en l'homme comme une lumière intérieure, et lui désignent la voie de son perfectionnement intellectuel et moral. La liberté est le pouvoir qui lui est donné de marcher dans cette voie étroite où ne l'attire aucune des satisfactions matérielles que les sens désirent. Réaliser la justice, approcher du bien, défendre le vrai, composent un but que la liberté seule permet d'atteindre. L'homme dont la volonté tend à un tel but échappe, par là même, aux suggestions contingentes, physiques, purement sensorielles et animales qui l'assiègent. C'est ainsi qu'il devient et reste libre.

Voilà l'homme, tel que nous le montrent la science, la tradition, la conscience intime de chacun. Et c'est en présence de tous les caractères éclatants qui le révèlent, que des sophistes dénaturant la science, l'histoire, l'analyse de l'entendement et de la morale, viennent nous dire que « la vertu humaine a pour matériaux les instincts et les images animales; » et M. Taine, poursuivant cette idée qui lui est chère, déclare ailleurs que « le vice et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol. » L'homme, ainsi enlevé à la spontanéité de ses actes physiologiques et à la li-

berLé de sa vie morale, devient un automate intellecluel, et l'histoire des sociétés humaines se transforme en une série de problèmes de mécanique. Je me borne à repousser CCS enseignements corrupteurs, dont tout ce qui précède et tout ce qui va suivre livre la réfutation continue. Non, la vertu humaine n'a pas pour matériaux les instincts et les images animales, pas plus qu'elle n'est un produit chimique ou un résultat fatal des circonstances. La vertu humaine relève de la liberté; comme celle-ci elle a ses degrés; elle monte ou décroît comme monte ou décroît la Hberté.

La liberté, en effet, comme toute chose humaine, n'est pas absolue. Tous n'en jouissent pas au même degré. Ceux qui vivent d'une vie inférieure, soumise aux sens, aux impressions physiques, à l'empire des plaisirs matériels, aux mille accidents de la vie extérieure, ceux-là ignorent vraiment la hberté. Ils ont en eux la puissance d'êires libres et ils ne savent en user; ils vivent dans une longue suite de servitudes. Celui, au contraire, qui a su imposer pour règle à sa vie morale le juste, le vrai et le beau, celui-là se fait libre. Le monde extérieur ne le domine plus; il est délivré de toutes les sujétions physiques; c'est en son être affranchi qu'il trouve ses mobiles d'action; il s'appartient et il se donne aux abstractions morales qu'il écoute en lui comme un retentissement divin. Il est libre. C'est le plein éclat de la spontanéité.

La vraie liberté ne consiste donc pas uniquement à ce que l'homme puise en lui-même ses motifs d'action, mais à ce qu'il se décide à agir en vue d'un but supérieur, principe et fin de sa vie intehectuelle et morale. Si la notion de ce but supérieur est supprimée, la liberté disparaît et la volonté humaine acquiert un caractère fatal qui éloigne d'elle toute responsabilité morale. Une volonté ainsi désemparée, livrée aux motifs que les passions, les intérêts, les accidents

du jour soulèvent, devient comparable au mouvement communiqué et transmis qui régit le monde physique. Le motif ou l'accident le plus fort l'emportent; ou une résultante s'établit entre tous les motifs, et la volonté suit cette direction qu'il ne dépend pas d'elle de changer. Il y a, de la sorte, un déterminisme moral comme il y a un déterminisme physique; l'indifférence et la nécessité règlent tous les déterminismes; rien ne sépare plus l'homme de l'animal. C'est là l'enseignement de l'école positiviste et celui que formule le chef qui la dirige avec une inflexible sérénité : « L'analyse expérimentale de la volonté, dit M. Littré, a montré qu'il n'y avait d'autre action sur elle que l'action des motifs, et qu'au moment de la décision, c'était le plus fort qui l'emportait. Tel est le déterminisme naturel, celui que la nature a établi (1). » Le déterminisme naturel de la volonté supprimerait donc toute responsabilité morale, et avec elle, toute liberté. Peut-on comdamner et punir ce que produit un déterminisme naturel? Mais la vieille conscience humaine se révolte. La responsabiUté et la liberté se redressent contre ces sophismes. Nous avons conscience de la lin suprême vers laquelle nous devons diriger tous nos actes. Nous savons que nous devons chercher et faire le bien, tel qu'il nous est donné de le comprendre. Ce bien, nous le repoussons souvent, sachant cependant ce qu'il est. Nous allons alors contre le but et la loi de notre être, nous faisons le mal, négation du bien. Cette négation volontaire, nous en demeurons responsables; par elle nous affirmons et, à la fois, sacrifions notre liberté, dont l'acte supérieur est de vouloir le bien.

Remarquons ici la différence qui sépare la spontanéité vivante de la pure spontanéité morale. La première a un caractère qui approche de la fatalité. La vie végétative qui

(1) Litlré, la Science au point de vue philosophique, p. 346.

la représente poursuit nécessairement le développement de l'être, autant que les conditions de milieu le permettent. Nous ne voyons jamais la spontanéité vivante lutter contre elle-même et se détruire, alors que les influences qui l'entourent lui permettraient un développement régulier. Si ces conditions de milieu deviennent mauvaises, la spontanéité vivante résiste; mais elle est alTectée, et sa résistance ne dépasse pas certaines limites. Si les conditions hostiles persistent, ou deviennent absolument nuisibles, elles étoufferont la spontanéité et l'être lai-mêm3. Dans la spontanéité morale, le caractère fatal s'efface. Ce n'est plus le monde extérieur qui fournit les conditions favorables ou hostiles ; c'est le monde intérieur qui parle, ce sont les notions du bien et du mal, qu'à des degrés divers nous possédons tous en nous, que nous devons écouter. Si nous méconnaissons ces voix, si nous cédons au mal, nous déméritons, et nous sommes responsables; car nous pouvons lutter contre le mal, nous pouvons nous donner au bien, quelques suggestions mauvaises qui se dressent en nous, ou que suscitent de perfides conseils. Nous sommes donc libres dans l'exercice de notre spontanéité morale; nous ne sommes pas libres dans l'exercice de notre spontanéité vivante. Nous sommes un composé de liberté et de servitude ; la servitude est lourde; mais la part de liberté qui est en nous couvre de son rayonnement tout notre être. C'est elle qui ouvre, entre l'homme et tous les animaux, un abîme que rien ne saurait combler. La faculté d'abstraction, la connaissance des idées générales, la liberté et la responsabiUté qui en découlent font de l'homme un habitant de régions que l'animalité n'abordera jamais.

L'unité est le fondement de notre être, et la spontanéité vivante lui est attachée, au point que l'une peut servir de mesure a l'autre. Beaucoup ou peu d'unité dans l'être, lui

vaut beaucoup ou peu de sponlauéité. Une unité relâchée et sans force supporte une spontanéité pauvre, affaiblie, fatalement enchaînée aux provocations du milieu; une unité forte, active, animant un organisme complexe, riche en fonctions et en organes, se déploie en une spontanéité énergique, vive, mobile, facile à l'excitation, tendant à l'affranchissement des causes extérieures dans les fonctions supérieures de l'être, touchant, enfin, à la liberté, dans la vie intellectuelle et morale. Ces intimes et solidaires rapports de l'unité et de la spontanéité impriment à la physiologie des êtres vivants supérieurs, à celle de l'homme surtout, une physionomie propre qu'il importe de ne pas méconnaître.

En effet, une question se pose en regard de toute la physiologie humaine : le caractère de liberté, qui est le couronnement dernier de notre spontanéité, ne dépasse-t-il pas l'ordre moral dans lequel il s'épanouit; et la spontanéité végétative et organique de l'homme ne se ressentelle en rien de cette marque libre, imprimée dans sa spontanéité morale? L'homme, dans ses sensations, dans ses fonctions animales, dans ses affections et dans ses passions, dans ses appétits et ses désirs organiques, ne montre-t-il pas une spontanéité qni participe déjà du caractère affranchi et libre de sa spontanéité morale? L'homme est-il absolument un animal, dans toutes les manifestations qui ne tiennent pas à sa nature libre et morale? Est-il toujours licite de conclure d'un fait d'expérimentation animale à l'existence d'un fait semblable sur l'homme, ou, du moins, les provocations d'un tel fait seront-elles identiques chez l'animal et chez l'homme? L'observation enseigne le contraire, et nous ne saurions nous en étonner, car l'unité est le fond et la raison de notre nature, le fond et la raison de toutes les manifestations humaines. C'est tout l'homme qui

pense, qui veut et qui respire, qui sent et qui souffre; et si la liberté est le signe de sa vie la plus élevée, le symbole de sa vie morale, ce caractère de son être pénètre, jusqu'à un certain point, tous les actes de sa spontanéité vitale. La physiologie de l'homme porte un reflet de sa psychologie. Il y a en elle une tendance à l'affranchissement, à la réaction, à l'individualisme, qui ne se rencontrent pas choï les animaux. Tous les animaux d'une même espèce ressentent de même les mêmes conditions extérieures. Lorsque l'orage se lève, ou qu'une espèce ennemie menace un troupeau, tout le troupeau partage les mêmes émotions, ressent les mêmes impressions, agit, fuit ou se défend de même. Cbez l'homme, les mêmes causes extérieures' ne produisent pas ces effets pareils et communs. Les uns ou les autres éprouveront, à i'encontre d'une même cause, des impressions différentes et parfois même opposées; les déterminations qui s'en suivront seront dissemblables ou contraires. Ce qui effrayera et paralysera les uns, animera les autres; ce qui assombrira ceux-ci, excitera l'intérêt ou la joie de ceux-là; ce qui nuira à certains individus sera favorable à certains autres. Partout la variété dans les impressions et dans les résolutions; et cela, jusque dans la vie végétative ou nutritive de l'être. Cette vie ' végétative, qui, comme celle de l'animal, semble fatalement soumise aux conditions de milieu, se montre chez l'homme plus indépendante, plus individuelle, plus idiosyncrasique. Et il en est de plus en plus ainsi, à mesure que l'on s'élève, non-seulement dans les espèces animales, mais même dans l'espèce humaine. Les animaux, depuis longtemps domestiqués, auxquels nous avons lentement inculqué une partie de nos passions et de notre sensibilité, ces animaux contractent une spontanéité organique, autrement délicate et susceptible que celle des espèces sauvages; il y a, entre eux,

d'un individu à l'autre de bien plus profondes variétés que n'en produit la vie sauvage. Celle-ci restreint les mobiles intérieurs, uniformise et abaisse les individus. Il en est de même dans l'espèce humaine. Plus l'homme s'élève en civilisation, plus il est, depuis longues générations, attaché à une vie fine, perfectionnée, pleine de besoins et de désirs, constamment surexcitée par tous les produits d'une société raffinée, et plus son impressionnabilité individuelle s'accroît, plus sa spontanéité se développe, plus il se particularise et se distingue de tous ceux qui l'entourent et vivent dans le même milieu. Cet accroissement dans la spontanéité et dans l'individualisation se montre dans toutes les fonctions de l'être, dans sa vie végétative, comme dans tous les actes de sa vie de relation. Et cela, parce que, de cette vie de relation, la spontanéité redescend jusqu'cà la vie inférieure, jusqu'à la vie commune, et lui communique une impressionnabilité, une puissance d'émotions propres et spontanées, que d'elle-même elle ne connaîtrait pas. C'est un résultat de l'unité vivante. L'homme est un, et il ne pouvait être doué d'une spontanéité presque affranchie, dans sa vie supérieure, et n'offrir qu'une spontanéité fatale dans sa vie inférieure. c»! -

De l'ordre physiologique, cet^ spontanéité se réfléchit dans l'ordre pathologique. La richesse d'une pcàthologie est en raison de la spontanéité physiologique de l'être. Plus un être vivant est doué d'une spontanéité prompte et étendue, plus augmente le nombre des maladies qui l'atteignent. Si la domestication élève la spontanéité des animaux, elle accroît aussi, et singulièrement, le nombre des affections morbides auxquelles ils sont exposés. Pour nous, les maux que nous vaut la spontanéité intense et féconde qui anime jusqu'à notre vie commune, ces maux sont en proportion des biens et des satisfactions que cette

sponlanciLé nous procure. Triste mais inévitable compensation! Nous pouvons plus de mal, parce que nous pouvons plus de bien : celle loi appartient à la vie pathologique comme à la vie morale. Aussi, la pathologie humaine estelle d'une déplorable richesse. Nos vices de la vie organique sont aussi nombreux que les vices de notre vie morale. La plupart de nos passions et de nos affections, en se dénaturant, en se pervertissant, enfantent aussi bien les uns que les autres. Tout se communique dans l'homme et s'entretient, tout y est causé et causant, de l'ordre moral à l'ordre organique, aussi bien que de l'ordre organique à l'ordre moral. C'est en nous un échange continu, à travers lequel apparaît l'unité génératrice qui fait notre être.

Toutes les vérités doctrinales de la biologie et de la métaphysique sont solidaires : on n'attaque pas l'une d'elles, sans attaquer les autres. Aussi la doctrine de la spontanéité a-t-elle été combattue par les mêmes savants qui repoussent les notions d'autonomie et d'unité vivantes. Les objections actuellement présentées contre ces doctrines relèvent surtout de la physiologie expérimentale; elles ont acquis une valeur qui les rend offensives et redoulables. Aujourd'hui, nulle vérité ne saurait être acceptée, s'il s'élève contre elle des assauts venant de l'expérimentation, et qu'elle soit impuissante à repousser. Nous avons, dans un précédent travail, le Moi et V Unité vivante, examiné les réfutations émises au nom de la physiologie expérimentale contre la doctrine de l'unité et de l'individualité dans les êtres vivants. Nous avons, à cette heure, à interroger les objections que cette même physiologie soulève contre la doctrine de la spontanéité vivante. Les expérimentateurs prétendent parler au nom de la science positive; il importe de voir ce que répond cette science bien interrogée. J'ose dire à l'avance que rien ne saurait

prouver plus éloquemment la spontanéité de l'être vivant, que les allégations apportées par ceux qui la nient. Je ne sais pas de vérité qui ressorte plus lumineuse des luttes engagées contre elle.

Avant de recevoir une formule précise en rapport avec la loi de la conservation de la force, comme avec celle de l'équivalence et de la transformation des forces, la doctrine qui fait de la vie un simple mode du mouvement avait revêtu des formes indécises, telles que la science ébauchée du monde physique pouvait les lui livrer. De tout temps, le matérialisme a cherché dans le mouvement la raison de tous les actes vitaux, non-seulement de ceux qui ont pour caractère un mouvement apparent, tels que la contractililé les fournil, mais encore de ceux qui semblent se dérober au mouvement, tels que le sentiment, l'instinct et la pansée.

Le sénateur Cabanis, au commencement de ce siècle, essayait déjà, à travers des réticences ou des obscurités de langage calculées, de ramener toutes les facultés de l'homme au mouvement, et de faire du moi un moment, une manifestation spéciale du monde physique. La pensée de ce médecin et philosophe matérialiste se dégage dans la suite de Mémoires qu'il a réunis sous le titre de Rapports du physique et du moral de V homme, et en particulier dans le deuxième Mémoire, intitulé Histoire physiologique des sensations {]). Il ne sera pas sans intérêt de montrer comment s'exprime et procède ce précurseur de doctrines que la physiologie expérimentale de ce temps a adoptées.

(1) Cabanis, Rapports du physique et du moral de l'homme et Lettre sur les causes premières. 8» édition, par L. Pcisse.. Paris, 1844.

et qu'elle prétend établir par les méthodes qui lui sont propres. Quelques courtes citations suffiront.

Cabanis commence par établir que le monde extérieur, en impressionnant nos organes, est la cause de la vie et la source de toutes nos connaissances : « Sujet à l'aclion de tous les corps de la nature, l'homme trouve à la fois dans les impressions qu'ils font sur ses organes, la source de ses connaissances et les causes mêmes qui le font vivre; car vivre, c'est sentir. » La vie ainsi conçue n'est plus une activité propre, cause de tous les actes par lesquels elle évolue; la vie appartient au monde extérieur, tout ce que nous sommes et tout ce que nous connaissons sort de ce monde; les impressions qu'il exerce sur "nous sont la cause même de notre existence. Cet énoncé si simple, et en apparence banal, supprime déjà, en principe, la spontanéité vivante, intellectuelle et morale de l'homme.

Cabanis va peu à peu laisser voir tout ce qu'il y a au fond de la précédente assertion : « Toute sensation ou toute impression reçue par nos organes ne saurait sans doute avoir lieu sans que leurs parties éprouvent des modifications nouvelles. Or nous ne pouvons concevoir de modification nouvelle sans mouvement. Quand nous sentons, il se passe en nous des mouvements plus ou moins sensibles, suivant la nature des parties solides ou des liqueurs auxquelles ils sont imprimés, mais néanmoins toujours réels et incontestables. » Notons ce premier engagement : toute sensation provoque un mouvement; il faut en venir à dire que toute sensation n'est qu'un mouvement. Or entre une sensation et le mouvement physique, la distance est tellement grande qu'il semble impossible de la combler, et il est difficile, dans les conditions présentes de nos connaissances, d'identifier deux faits aussi éloignés l'un de l'autre. Le sénateur Cabanis emploie déj\ la ressource dont ou a tant

abusé depuis lui : il en appelle à l'avenir, il invoque les progrès futurs de l'analyse : « Nous ne pouvons pas dissimuler, dit-il, que cette distinction (entre le sentiment et le mouvement) pourrait bien disparaître encore dans une analyse plus sévère, et qu'ainsi la sensibilité se rattache peut-être par quelques points essentiels aux causes et aux lois du mouvement, source générale et féconde de tous les phénomènes de l'univers. » Malgré un peut-être de pure forme, voilà l'affirmation du matériaUsrae moderne nettement pressentie : la sensibilité, c'est-à-dire la vie (vivre, c'est sentir), n'est qu'un mode du mouvement; le mouvement seul existe; il remplit l'espace, conduit les mondes, et les êtres que la vie anime.

Mais cependant, anatomiquement, le nerf ne paraît pas organisé à l'effet de se mouvoir, et on ne voit aucun mouvement dans le nerf qui sent Cabanis éloigne cette objection de fait par les mêmes raisons que la science contemporaine allègue; il distingue entre les mouvements sensibles et insensibles, entre les mouvements de masse et les mouvemenls moléculaires : « Nous observons aussi, ajoute-t-il après les paroles citées ci-dessus, qu'en disant que les nerfs sont incapables de se mouvoir, nous avons entendu de se mouvoir d'une manière sensible, ou de faire éprouver à leurs parties des déplacements reconnaissables, par rapport à celles des autres organes qui les entourent. Tous leurs mouvements sont intérieurs; ils se passent dans leur intime contexture, et les parties qui les éprouvent ou qui les exécutent sont si déliées que l'action s'en est jusqu'à présent dérobée aux observations les plus attentives, faites avec les instruments les plus parfaits. »

Ces hypothèses et ces affirmations nous amènent en face des théories modernes qui, s'appuyant sur la transformation et l'équivalence des forces, demandent au mouvement

25i LA SPONTANÉITÉ VIVANTE ET LE MOUVEMENT.

externe la cause de lous les mouvements organiques. ■ D'après ces théories, le mouvement externe détermine dans le nerf sensible un mouvement moléculaire ; il ébranle ce nerf et la cellule à laquelle la fibre nerveuse aboutit; passe d'un centre sensible dans un centre moteur; s'y transforme en excitation motrice, et est ensuite restitué sous la forme de mouvement de masse ou musculaire. De la sorte, tout part du mouvement externe et tout y revient : du début à la fm de l'acte organique, tout demeure mouvement communiqué, transmis, transformé.

Telleest, dans ses données essentielles, la théorie desactes dits réflexes. Cette théorie est le type mis en avant par tous les physiologistes qui nient la spontanéité des mouvements et des fonctions organiques. Dans les mouvements réflexes, la volonté n'intervient pas. Effacer la volonté dans des actes provoqués par un mouvement externe, c'est effacer la spontanéité apparente de ces actes. Lorsqu'une impression sensitive est transmise à l'encéphale, soit directement, soit indirectement, à travers la moelle épinière, cette impression est perçue par l'animal, et celui-ci y peut répondre par un mouvement volontaire. Ce dernier mouvement, qui souvent est sans relation anatomique et directe avec l'impression sensible, semble spontané. Il est l'expression de la volonté, d'une détermination réfléchie, et cela seul lui imprime un caractère ineffaçable, qui le place bien au-dessus et en dehors d'une pure transmission du mouvement externe. Mais une impression sensible peut être transmise à la moelle épinière ou même au cerveau, ne donner lieu à aucune sensation consciente, ne pas éveiller la volonté de l'animal, etnéanmoins se réfléchir immédiatement sur les nerfs moteurs correspondants au nerf sensible affecté, et déterminer ainsi des mouvements réflexes auxquels ne participe point la volonté de l'animal. Ici, rien ne trahit la

spontanéité; il semble qu'il y ail transmission directe du mouvement externe qui, d'un nerf sensible, passe à un nerf moteur.

Ces mouvements réflexes et'involontaires ont pour agents essentiels un nerf de sensibilité d'abord, ensuite un nerf de mouvement, et, interposé entre les deux, un centre de cellules nerveuses, centre excito-moteur. Le nerf de sensibilité affecté communique l'impression ressentie aux cellules nerveuses auxquelles il aboutit; ces cellules impressionnent à leur tour d'autres groupes cellulaires moteurs, d'où part une excitation motrice des nerfs de mouvement en rapport avec ces derniers groupes de cellules. L'impression sensible est ainsi transformée en mouvement, souvent sans que l'animal en ait conscience. Un animal décapité dont on excite un nerf sensible répond par un mouvement musculaire à cette excitation, sans que, à coup sûr, il ait conscience de l'excitation subie, et volonté d'agir. Partout où il y a des cellules nerveuses, partout s'opèrent les transformations du sentiment en mouvement. L'axe cérébro-spinal et tous les centres nerveux ganglionnaires sont donc des centres d'action réflexe. Les cellules qui possèdent l'action excito-motrice peuvent même être disséminées dans certains organes, le cœur, par exemple, et constituer là des centres à peine visibles et qui donnent à ces organes une ^orte d'innervation indépendante. Aussi le cœur, arraché de la poitrine, continue-t-il à être excitable et à se contracter.

Comment l'étude de l'action réflexe a-t-elle conduit à une négation particulière de l'état de spontanéité organique? Comment cette négation, limitée d'abord à l'action réflexe, s'est-elle étendue à tout l'ensemble des actes nerveux, et, de là, à l'ensemble des fonctions organiques? L'examen de ces questions va nous conduire au cœur de toutes les affir-

mations de la physiologie syslémaliquedes centres nerveux.

On a commencé par présenter l'action réflexe comme étant l'analogue des actions de mouvement qui s'opèrent dans le milieu physique. On en a fait une simple transformation du mouvement extérieur. Celui-ci, a-t-on dit, provoque un ébranlement du nerf sensible, comme le démontre un léger accroissement de température constaté dans le nerf; arrivé au centre cellulaire nerveux, l'ébranlement moléculaire détermine une impression, laquelle se transforme, à son tour, en excitation motrice qui passe dans les nerfs de mouvement, et provoque enfin un mouvement musculaire de masse ou de totalité. Ce dernier n'est que la restitution extérieure du mouvement extérieur primitif. Le mouvement réflexe est donc un mouvement restitué. Cette formule, si souvent employée, ne dépasse en rien l'ordre physique; il n'y a, dans cet ordre, que transformation et restitutions de mouvement.

M. le professeur Rouget est l'un de ceux qui ont le plus nettement compris et exprimé cette conception doctrinale de l'action réflexe. Dans son travail sur la Physiologie des phénomènes réflexes, ce professeur, qui a importé à Montpellier les enseignements du matérialisme absolu, considère l'action réflexe, etavec eUe toute l'innervation, comme un pur mécanisme de transmission et de traits formation de Vaction nerveuse. L'action réflexe c'est la fonction nerveuse élémentaire. « A la fonction nerveuse élémentaire, dit M. Rouget, à ses conditions essentielles, correspond, avec la dernière évidence, la chaîne nerveuse élémentaire qui transmet à l'appareil central l'action du monde extérieur et la transforme en activité propre de l'animal ; activité qui, comme toutes les autres forces de la nature, n'est qu'une transformation de forces, de mouvements préexistants. » On le voit, l'affirmation est catégorique : l'activité

nerveuse n'est qu'une transformation de mouvements préexistants; l'ordre vivant n'est qu'un mode de l'ordre physique; tout est, de l'un à l'autre, mouvement communique et transmis.

La science du mouvement reconnaît comme loi absolue ce que l'on a appelé équivalence ou corrélation des forces. Les quantités de mouvements reçus et transmis sont nécessairement équivalentes; rien ne s'en perd, ni ne s'accroît. Un corps ne saurait transmettre une quantité de mouvement plus grande, ni moindre qu'il n'a reçu. Si les actes réflexes sont de simples transmissions et transformations du mouvement physique, cette loi de l'équivalence des forces doit les régir, comme elle régit tout mouvement. Cette conséquence logique est acceptée par M. le professeur Rouget. Suivant lui, le mouvement transmis dans l'action réilexe est proportionnel à l'impression reçue, au mouvement communiqué de l'extérieur. Ce fait lui semble si naturel el si incontestable qu'il se borne à le signaler d'une façon incidente, à propos de quelques expériences de MM. Brown- Sequard et Tholozan. Ces deux expérimentateurs ont fait voir que lorsque l'on plonge l'une des mains dans de l'eau très-froide, les vaisseaux de la main du côté opposé SrC contractent. Cette contraction des vaisseaux, visible dans les veines sous-cutanées, est d'autant plus prononcée que la sensation du Iroid et la douleur sont plus intenses. « Le rapport entre l'intensité de la contraction et l'intensité de la sensation, dit M. Rouget, est encore une preuve de plus qu'il s'agit ici d'une action réflexe. »

« On sait, ajoute-t-il, que cette harmonie entre l'action et la réaction est une loi essentielle de ces actions nerveuses dans lesquelles le système nerveux joue le rôle d'un appareil qui reçoit des impressions et restitue sous forme cVexcita-

2h8 LA SPONTANÉITÉ VIVANTE ET LE MOUVEMENT.

tion motrice, et en quantité proportionnelle ce qxCil a reçu comme impression (i). »

Afin de mieux établir celte proposition, qui assimile si étroitement l'ordre vivant et l'ordre physique, M. Rouget expose les résultats de l'excitation expérimentale produite chez les animaux à sang froid. « Observez, dit-il, un animal placé dans les conditions les plus favorables à la manifestation des actes réflexes, un animal à sang froid ou un mammifère dont la température a été artificiellement abaissée et chez lequel la moelle a été séparée par une section transversale de l'encéphale. Pincez légèrement un membre, des mouvements se montreront dans ce membre seul; pincez un peu plus fort, les mouvements se manifesteront à la fois dans le membre qui reçoit l'exciiation et dans celui du côté opposé ; pincez encore plus fort, les mouvements convulsifs envahissent les quatre membres et le tronc. Augmentez l'intensité de l'irritation, vous aurez des ' mouvements généraux, des cris même si la section a porté j au-dessus du bulbe rachidien. » L'équivalence des forces ou des mouvements produits se manifesterait donc dans les êtres vivants comme dans l'ordre inorganique. Toute prétendue spontanéité vivante serait ainsi effacée.

Allons plus loin : Cette transformation de l'impression sensible en mouvement appartient- elle à la seule action réflexe, à l'action nerveuse accomplie en dehors de toute intervention de la volonté? Les actions réflexes jouent-elles, dans l'économie, un rôle important, ou sont-elles secondaires et presque accidentelles? Y aurait-il dans l'organisme des actes réflexes, involontaires, inconscients, automatiques, soustraits à toute spontanéité organique; et, à l'op-

(1) Browii-Sequiird, Leçons traduites de l'anglais p.ir le D' Richard Gordon, précédées d'une Introduction sur la physiologie des actions réflexes, par le professeur Rouget, p. 51.

posé, des actes volontaires, conscients, manifestation d'une spontanéité animale, évidente? Les physiologistes répondent à ces questions en montrant que les actions réflexes jouent dans le fonctionnement un rôle continu et prépondérant; les actions réflexes se multiplient et envahissent toute la vie organique. « Chaque progrès nouveau, dit le professeur Rouget, de la physiologie du système nerveux démembre, pour ainsi dire, pièce à pièce, le domaine de la volonté une et consciente. Ce ne sont plus seulement quelques phénomènes convulsifs involontaires, observés dans quelques conditions d'expériences déterminées, ou bien accidentels et en dehors de la marche régulière de la vie, qui se rangent sous la loi du mouvement réflexe : les fonctions les plus importantes de l'organisme vivant, les manifestations de son activité régulière les plus habituelles se montrent comme de purs mouvements réflexes, de pures transformations en activité propre à l'animal d'un mouvement actuel de la matière extérieure. »

M. Rouget ne tend pas seulement à ramener au mouvement réflexe les fonctions les plus importantes de l'organisme; il éloigne toute réserve à ce sujet, et prétend que l'action réflexe est le type unique de toutes les fonctions du système nerveux : « Si diverses et si complexes qu'elles soient en apparence, les fonctions du système nerveux se rattacheront toujours à cette forme simple et élémentaire qui constitue le mouvement réflexe ou impression transformée en action, i Parmi ces fonctions diverses du système nerveux se trouve évidemment comprise la fonction pensante. La pensée est donc ramenée à un mouvement réflexe; la pensée, pour reproduire les expressions du savant physiologiste de Montpellier, devient une pure transformation en activité propre à Vanimal d'un mouvement actuel de la matière extérieure. La pensée demeure

aussi étrangère à toute spontanéité que le mouvement de la matière extérieure dont elle est une transformation.

Ce sont là de bien grosses assertions, et contraires au sentiment traditionnel, comme au sentiment intime que chacun porte en soi. Où est la preuve de cette suite hardie d'affirmations? Nulle part; et ce n'est pas l'un des moindres étonnements que procure une science qui se dit positive, que de voir avec quel sans gêne et quel arbitraire elle tranche et décide. Dans les solutions qu'elle impose, elle ne semble écouter que les convenances de ses préjugés. Elle adopte, sans démonstration, une théorie des mouvements réflexes; et, toujours sans démonstration, elle généralise une telle théorie, l'étend des actes sans conscience et involontaires aux actes conscients et volontaires ; et il y a tout un public pour accepter ces doctrines qui reposent sur la parole d'un maître, et pour considérer cet amalgame d'idées confuses et fausses pour l'expression du libre progrès, et le dernier mot d'une science affranchie.

Cependant quelques hésitations se font jour parfois, même parmi ceux qui adoptent volontiers les enseignements précédents. C'est affaire de tempérament, d'ardeur ou de modération naturelle. On reconnaît que lorsque le sentiment conscient et la volonté interviennent, il y a un fait en apparence nouveau, et que la transmission du mouvement extérieur explique mal. On prêche alors le probable, et on en a le droit. Si dans les actes inconscients et involontaires, il n'y a que mouvement communiqué de l'extérieur, transformé et restitué en quantité proportionnelle, n'est-il pas probable que l'état de conscience et de volonté ne change pas les lois absolues du mouvement, et que,

dans cet état, comme dans l'autre, il n'y a qu'un mode spécial de transformation du mouvement? N'y a-t-il pas, de l'état conscient à l'état inconscient, et de l'état volontaire à l'état involontaire, des gradations insensibles, lentes, qui font qu'on passe de l'un à l'autre sans secousse, sans que rien décèle entre les deux un hiatus, une séparation brusque et profonde? Il y a des états de conscience obscure et de volonté inaperçue, qui sont difficiles à distinguer de ceux où toute conscience et toute volonté font défaut; n'est-on pas autorisé à en conclure que si les lois du mouvement expliquent le premier état, elles doivent aussi expliquer le second? Cet enchaînement d'idées est naturel, et nous ne nous étonnons pas de le voir accepté par les représentants de la physiologie matériaUste. M. le docteur Beaunis, professeur de physiologie à la Faculté de Nancy, a proposé de ramener la pensée, la conscience et la volonté au simple mouvement physique communiqué de l'extérieur, et vuici comment il expose et essaie de légitimer cette proposition (1).

M. Beaunis choisit pour exemple un homme à qui l'on vient de lancer une pierre; celle-ci a frappé la figure; douleur au point frappé; de colère, cet homme ramasse une pierre et la lance à la figure de son adversaire. Dans la première moitié de cette suite d'actes, choc de la pierre, douleur locale, ébranlement d'un nerf de sensibilité, modification d'un centre nerveux sensitif, M. Beaunis ne voit que transmission du mouvement externe ; la modification du centre nerveux qui perçoit la douleur lui paraît une transformation du mouvement moléculaire déterminé par le choc de la pierre. Mais viennent la sensation de douleur,

(1) Beaunis, La force et le mouvement {Revue des cours scientifiques, 2i janvier 1874). — Voyez aussi Beaunis, Nouveaux éléments de plnjsiQlQgle humaine. Paris, 1876.

la colère, la volonté de se venger, qui se dérobent, en apparence, au fait du mouvement; ces phénomènes physiologiques et psychiques semblent irréductibles aux lois du mouvement communiqué et transmis. Mais, avant de classer ces phénomènes à part, et de les rattacher à des causes étrangères au mouvement, il faut remarquer que les faits qui succèdent, modification du centre nerveux moteur transmission nerveuse motrice, mouvement musculaire du bras qui va ramasser et jeter la pierre, reparaissent, suivant M. Beaunis, comme phénomènes de mouvement. Or le mouvement ne se crée pas; il est toujours communiqué et transmis. 11 est donc à croire que les phénomènes de sensibilité et de volonté intermédiaires entre les premiers mouvements, venus de l'extérieur par le choc de la pierre, et les mouvements ultérieurs qui consistent à lancer une pierre contre l'agresseur, ne sont aussi que phénomènes de mouvement, quoique l'analyse ne puisse le prouver encore; et ce sont ces phénomènes mal connus de mouvement qui, à leur tour, se transforment dans les centres nerveux moteurs, et aboutissent à cette action dernière de vengeance, action toute de mouvement physique.

Mais laissons M. le professeur Beaunis exposer lui-même cet enchaînement de faits et de transformations de mouvement, tel qu'il l'imagine. « Donc, dit-il, dans cette série de phénomènes, entre la modification du centre nerveux sensitif et celle du centre nerveux moteur se trouve interposée une série d'actes psychiques qui ne sont pas reconnus, même par une analyse délicate, comme des phénomènes de mouvement, mais qui sont reconnus comme appartenant au moi, à ce même moi qui sent et qui veut. Mais, d'un autre côté, je remarque que les phénomènes de transmission nerveuse, qui sont incontestablement des modes de mouvement matériel, ne sonf pas connus par la conscience

et qu'il faut une analyse très-rigoureuse et très-difficile pour les constater. J'en conclus qu'il se passe en dedans de nous, dans les centres nerveux en particulier, des phénomènes de mouvement dont nous n'avons pas conscience et qui n'en existent pourtant pas moins, et que ces phénomènes de douleur, de colère et de volonté pourraient bien être aussi du même ordre, et n'être autre chose que des mouvements.

;) En outre, si ces phénomènes psychiques ne sont pas un mouvement matériel, que devient le mouvement moléculaire dégagé dans le centre nerveux sensitif, et d'où vient le mouvement produit dans le centre nerveux moteur? D'après la loi de corrélation, dite des forces physiques, le premier ne peut disparaître qu'en se transformant, et le second ne pouvant être créé ex niliilo ne peut être qu'une transformation d'un mouvement antérieur. N'y a-t-il donc pas lieu de supposer que ces phénomènes psychiques ne sont qu'un mode de mouvement (mode tout particulier, si l'on veut) provenant de la transformation du mouvement moléculaire du centre sensitif et se transformant en mouvement moléculaire de centre moteur? Ce qui donne plus de poids à celte hypothèse, c'est que lorsque ces phénomènes sont portés à un degré très-puissant, exemple : la colère, on sent en soi quelque chose qu'on ne peut comparer qu'à un mouvement; la colère me monte à la tête, dit-on quelquefois, et ce langage n'est peut-être pas si figuré qu'il en a l'air.

Enfin, tous ces actes psychiques supposent des organes nerveux, organes dont l'activité n'est qu'un mode de mouvement. Quel besoin alors de surajouter à ces organes une force distincte et spéciale qui ne peut entrer en action sans eux? La liaison qui existe entre certains organes nerveux et des actes que nous ne reconnaissons comme phé-

'2Gi. LA SPONTANÉITÉ VIVANTli ET LE MOUVEMENT.

nomènes de mouvement que par une analyse très-délicale, ne nous aulorise-t-elle pas à croire que la même liaison existe entre la volonté et certains centres nerveux, et qu'il n'y a là qu'un mouvement moléculaire dont nous n'avons pas conscience, il est évident que la preuve absolue ne sera faite que le jour où la volonté, lamémoire, lejugement, etc., où tous les actes psychiques simples auront été scientifiquement rapportés à un centre nerveux et à un mouvement moléculaire, comme la transmission nerveuse est rapportée à un mouvement moléculaire d'un cordon nerveux; mais jusque-là n'y a-t-il pas au moins une irès-forte présomption en faveur de cette hypothèse, et la science ne marche-t-elle pas de plus en plus dans celte voie? Le reproche essentiel qu'on peut faire à l'hypothèse de la production matérielle de la pensée, c'est que certains faits ne sont pas encore prouvés, que beaucoup sont inexpliqués et inexphcables. C'est vrai; mais n'en est-il pas de même de l'hypothèse contraire? »

Toutes ces probabilités semblent triomphantes à M. Beaunis et il les couronne par cette proposition générale : ft Le mouvement dans ses différentes manifestations physiques, vitales et (pour nous du moins) psychiques, constitue le champ commun de toutes les sciences. » L'auteur termine en disant que les lois générales du mouvement deviefl,nent les lois générales de toute science. « Ces lois, ajoule-t-il, sont au nombre de trois, la transmission, la nécessité et l'égalité du mouvement. Ces trois lois sont solidaires, et la dernière emporte les autres. Toutes deviennent applicables à la pensée, et, en particulier, la dernière loi que M. Beaunis formule ainsi : « Égalité du. mouvement. Les quantités du mouvement transmis et du mouvement communiqué sont égales l'une à l'autre sous quelque forme que ce mouvement se présente. » Voilà donc la pensée for-

mellement soumise aux lois mathématiques et fatales du mouvement physique. Dans cette transformation psychique du mouvement, il doit y avoir un mouvement reçu égal au mouvement transmis; car il en est ainsi sous quelque forme que le mouvement se présente. Telle est l'équation à laquelle, désormais, la pensée devra se soumettre; la pensée sera un fait proportionnel au mouvement !

Qu'on me pardonne ces longues citations : elles étaient nécessaires pour montrer les idées plus ou moins nettes qui couvent au fond de nombre d'esprits. Il faut savoir où l'on aboutit, lorsque l'on part de la négation de la spontanéité vivante, et que l'on considère le mouvement et ses transformations comme l'unique loi du monde physique et du monde vivant. Que de difficultés, cependant, surgissent, même pour ceux qui, tout attachés qu'ils sont aux hypothèses positivistes, regardent d'un peu près les faits qu'ils croient expliquer. Les théories superficielles et faciles, que l'on bâtit sur des exemples choisis et que l'on interprète à son gré, rencontrent bien vite des cas contraires et des faits qui se dérobent à ces explications, vides encore plus qu'aisées.

Ainsi, dans l'exemple commenté par M. Beaunis, il y a .un choc extérieur; ce mouvement initial, venu du dehors, devient, à travers des transformations successives, l'origine du mouvement dernier destiné à lancer une pierre contre l'agresseur. Je vois, ici, une apparence de mouvement communiqué et transmis ; les choses semblent régulières à ce point de vue. Mais que dire lorsque le choc extérieur manque, lorsque le sentiment, la volonté et le mouvement ne se rattachent à aucun mouvement fourni par l'extérieur? Le premier anneau manque à la chaîne des faits et des mouvements ultérieurs. Que faire en cette situation équivoque? On la dissimule volontiers, ou mieux, l'on essaye

de la tourner en invoquant les analogies, les à peu près et les faux-fuyants si chers à la science des affirmations positives. On voit, par exemple, un spectacle d'horreur; on recule épouvanté : l'horreur aperçue devient l'analogue du choc extérieur; elle ébranle, sans doute, les nerfs optiques, et cet ébranlement se transforme en mouvement de recul, en expression d'épouvante. Ce n'est pas sérieux, me dira-t-on; un spectacle effrayant n'ébranle pas plus ni autrement le nerf optique qu'un spectacle attrayant; les rayons lumineux ne possèdent pas une faculté variée d'ébranlement, suivant la signification morale de l'image qui les envoie. Il n'importe; sérieuse ou non, cette explication est la seule possible, et elle est au fond de la pensée de tous ceux qui n'acceptent que le mouvement physique communiqué et transformé. Je la rencontre, non-seulement chez ceux qui savent être fidèles à leurs idées, et aller jusqu'au bout d'un système; mais je la trouve encore chez les inconscients, chez les sceptiques, chez ceux qui croient se soustraire à toute idée doctrinale, et qui sont entraînés, sans le savoir, par les hardis de l'erreur; modérés, comme toujours entraînés parles violents, parce que leur modération ne repose pas dans la vérité, mais hors de la vérité.

Veut-on une preuve de toutes ces faiblesses de langage et de pensée? Qu'on lise ce curieux passage d'un article sm^V allaitemenl{\) . « L'allaitement, dit l'auteur, est le complément de la gestation. C'est là que se montre dans toute son activité l'instinct de la maternité. Chez les animaux, l'action de contact entre la femelle et les petits a lieu par un effort mutuel : dans l'espèce humaine, le nouveau-né est passif, et l'activité tout entière est, du côté de la mère. Le nouveau-né n'agit sur la mère que par une sorte d'action

(1) Lorain, Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. Art. Allaitement. Paris, 186i, t. I.

réilexe; ses cris sollicitent et éveillent l'instinct maternel, d'où naît le rapprochement entre le sein et la bouche. » Malheur, donc, au nourrisson tranquille, d'humeur douce, qui ne souffrirait et ne crierait pas : il ne provoquerait pas l'action réflexe qui doit accomplir le rapprochement entre le sein et la boiiche! Sérieusement, les cris de l'enfant ne sont-ils pas assimilés ici à un choc extérieur, et un acte conscient et volontaire n'est-il pas considéré comme une sorte d'acte réflexe? Gela ne montre-t-il pas combien ces vagues analogies conduisent au faux, quand on n'a pas la notion droite du vrai pour les redresser?

Et, cependant, même ces images indécises ne sauraient, dans tous les cas, être invoquées. Il n'y a pas toujours spectacle ou cris pour fournir un analogue au choc extérieur. Souvent la pensée s'éveille, et le mouvement volontaire la suit, sans qu'aucune circonstance extérieure intervienne. Quoique l'esprit de méditation ne soit pas aussi commun qu'on le dise, il existe néanmoins, et quelques hommes savent s'abstraire du monde extérieur, s'abîmer dans leur propre pensée, et puiser souvent les plus fermes déterminations dans ce retour sur eux-mêmes. D'où peut venir ici le premier mouvement? Où est le mouvement communiqué qui doit se transformer en sensation, en pensée, en mouvement volontaire enfin? Je vois le dernier terme, la détermination volontaire; je ne vois pas le premier, le mouvement communiqué, celui qui doit fournir les transformations successives. Les physiologistes du mouvement évitent de signaler tous ces desiderata; ils y répondraient sans doute en disant, comme M. Beaunis, « que cerlains faits ne sont pas encore prouvés, que beaucoup sont encore inexpliqués et inexplicables. » Mais ils ne voudraient pas abandonner pour si peu leur hypothèse préférée. Des faits qu'ils croient expliquer, ils concluent sans

hésiter aux faits qu'ils ne peuvent expliquer. Le mouvement leur paraît suffire dans certains cas; ils Tadmetlent dans tous les autres cas. Ils se révolteraient si on leur proposait la marche inverse. 11 est des cas où la spontanéité semble évidente, et où le mouvement communiqué et transmis se dérobe, comme dans la pensée consciente et réfléchie ; pourquoi ne pas descendre de ces faits aux autres? Peutêtre verrait-on alors, dans les faits que l'on croit expliquer par le mouvement, des caractères nouveaux et majeurs qui rendraient cette explication illusoire. Mais n'anticipons pas, et ne commençons pas incidemment une discussion qu'il faut reprendre à ses débuts.

YII

On l'a vu, tous les sophismes dont je viens d'emprunter le textuel exposé aux savants autorisés qui les soutiennent, reposent sur la théorie des actions réflexes. C'est donc cette théorie qu'il convient d'interroger, au nom même de la science expérimentale qui la produit. Le caractère de spontanéité vivante est-il effacé dans l'acte réflexe? La réponse à cette question est capitale; elle prime toutes les autres. Si la spontanéité subsiste dans l'acte réflexe, à plus forte raison domine-t-elle dans les actes conscients et volontaires. Si elle est effacée dans l'acte réflexe, la spontanéité n'est plus un caractère nécessaire de tous les actes vitaux. On pourra se demander plus tard si, absente d'un côté, elle se trouve de l'autre, si, manquant dans l'activité inconsciente et réflexe, elle surgit dans l'activité consciente et volontaire. Toutefois, il n'y a pas à se dissimuler le peu de valeur que comportent les réserves par lesquelles on voudrait sauver l'unique spontanéité des actes conscients et volontaires. Si la spontanéité n'est pas un caractère nécessaire

des actes réflexes, l'ensemble de ces actes est tel, il a acquis une si juste importance en physiologie et en pathologie, qu'il y aura, dans ce seul fait, une grave présomption contre le caractère de spontanéité des autres manifestations vivantes, même de celle de l'être conscient, pensant et voulant.

Mais nous n'aurons à faire appel à aucune de ces réserves dont l'impuissance serait manifeste. Nous allons le démontrer : dans l'acte réflexe, l'impression sensible et l'excitation motrice ne sont nullement la transformation d'un mouvement extérieur et communiqué. Je prie le lecteur de me suivre avec patience dans une discussion qui lui montrera que les faits expérimentaux, loin de nuire aux vérités générales de la biologie, tournent toujours à leur éclatante confirmation.

Si le mouvement extérieur frappant un nert devait se métamorphoser en impression sensible et en excitation motrice, si celles-ci n'étaient qu'une sorte d'ondulation vibratoire du nerf, cette métamorphose s'accomplirait directement. Il n'y aurait rien entre le mouvement extérieur conmiuniqué, et l'impression excito-motrice, forme nouvelle de ce mouvement. C'est la loi de toutes les métamorphoses du mouvement, qu'elles se succèdent en se substituant les unes aux autres. En mécanique aucune force ne doit se perdre, ni s'arrêter dans sa transmission. Or il y a ici une force qui a atteint un nerf sensible ; si, entre cette atteinte du nerf et la sensation perçue, il n'y a aucun fait intermédiaire, on pourra se croire autorisé à soutenir que cette force, qui n'a pu se perdre, s'est transformée en impression. Celle-ci, à son tour, éveiflerait l'excitation motrice, et le mouvement communiqué serait restitué de nouveau comme mouvement externe. La forme première du changement serait seule changée : de mouvement molé-

culaire, d'ondulation insensible, elle deviendrait mouvement de masse, acte mécanique apparent. De la sorte, le mouvement extérieur serait la cause première et efficace de tous les mouvements organiques. La spontanéité vivante tomberait au nombre des conceptions chimériques.

Mais les choses ne se passent pas ainsi. Le mouvement imprimé à un nerf sensible, l'excitation matérielle du bout de ce nerf, ne sont pas uniquement et nécessairement suivis du fait de l'impression sensible, de façon à ce que l'on puisse dire que celle-ci est la transformation des premières manœuvres. Non; dès qu'un nerf sensible est excité à l'un de ses bouts, l'expérimentation montre dans ce nerf deux phénomènes immédiats et constants : augmentation de température, accélération des mouvements de composition et de décomposition du nerf, se traduisant, en dernière analyse, par un accroissement des combustions organiques de la substance nerveuse. Altération moléculaire du nerf, augmentation de sa température, voilà la vraie transformation du mouvement imprimé à un bout de nerf. L'impression sensible peut se joindre ou ne pas se joindre à cette modification dans l'élat matériel du nerf; elle n'est pas une conséquence forcée de cette métamorphose du mouvement extérieur. Si l'excitation d'un nerf sensible est opérée chez un animal expérimentalement paralysé, ou chez une personne dont la sensibilité est pathologiquement abolie, l'excitation du nerf se transformera toujours en altération moléculaire et en augmentation de température du nerf; il n'y aura pas perte du mouvement extérieur; une telle perte est impossible; ce mouvement sera restitué par les matériaux de la décomposition chimique du nerf; mais il n'y aura pas eu production d'impression sensible manifeste.

Des expériences physiologiques, précises et nombreuses,

établissent, pour qui sait les interroger, ce fait remarquable que l'excitation d'un nerf quelconque amène, dans ce nerf, une élévtftion de température et un accroissement des combustions organiques, sans qu'il s'ensuive nécessairement une impression produite. Que celle-ci manque ou soit présente, les faits précédents demeurent les mêmes. Je signalerai les expériences d'un physiologiste éminent, M. Schiiî : Il refroidit, d'abord arlificiellement, un animal, afin d'éviter les causes d'erreur provenant de la différence des températures de l'animal et du milieu ambiant, et aussi parce que, chez ces animaux refroidis, les nerfs conservent très-longtemps leur excitabilité, et se prêtent ainsi plus aisément aux études expérimentales. Il excise, chez ces animaux, une longue portion du nerf sciatique, et pratique sur la continuité du nerf excisé une ligature ou un écrasement linéaire. Il place le nerf ainsi préparé sur une pile thermo-électrique disposée à cet effet; il excite ensuite une des extrémités de ce cordon nerveux; aussitôt l'aiguille du galvanomètre dévie, et accuse un excès de température du côté de l'extrémité excitée; aucun phénomène dans la partie du nerf que la ligature sépare du bout excité. Si l'on reproduit l'excitation après un certain temps de repos, nouvelle ■déviation de l'aiguille du galvanomètre. Si l'on place une seconde ligature entre la pile et l'extrémité excitée du nerf, l'excitation ne produit plus aucun effet; l'aiguille reste immobile malgré l'excitation la plus énergique du nôrf.

M. Schiff a répété cette expérience sur les deux nerfs sciatiques d'un même animal : l'un des nerfs, complètement séparé des muscles qu'il animait, est préparé comme le précédent, et placé sur la pile thermo-électrique; l'autre nerf reste en connexionavec Icsmuscles etest déposé surun supportvoisin. M. Schiff excite simultanément les deux nerfs :

d'un côLé, élévation de température, constaté parl'aiguilledu galvanomètre; de l'autre côté, un fait nouveau s'ajoute au précédent; il y a contraction musculaire: Lorsque l'excitabilité des nerfs s'épuise, il n'y a plus ni élévation de température , ni contraction musculaire. Ces deux manifestations de l'excilation du nerf s'éteignent en même temps. Ces expériences établissent, en outre, que l'élévation de température déterminée par l'excitation, que l'intensité de l'excitation produite, et que l'excitabilité du nerf en expérience, sont proportionnelles, et éprouvent les mêmes variations.

Ces diverses expériences ne démontrent- elles pas directement le fait que nous avancions, à savoir, que le mouvement communiqué de l'extérieur à un nerf, se transforme en mouvement moléculaire de la substance nerveuse et en chaleur, et que l'intensité du mouvement extérieur, l'accélération des échanges moléculaires, et' la quantité de chaleur produite sont proportionnelles? Ne prouvent-elles pas, en mê(ne temps, qu'il n'y a pas transformation du mouvement extérieur en impression sensible et en excitation motrice? Celles-ci peuvent exister ou manquer sans que rien soit modifié dans les transformations opérées. Voici, par exemple, im nerf excisé; il ne tient plus à aucun centre nerveux; ce sont des tubes nerveux sans communication avec aucune cellule nerveuse; il ne peut y avoir là production d'aucune impression sensible, ni d'aucune excitation motrice. Si cependant on excite une extrémité de ce tronc nerveux, alors que son excitabilité persiste, aussitôt sa température s'élève, et un changement dans son état moléculaire se produit. Voilà la transformation du mouvement extérieur qui a atteint l'extrémité du nerf. Elle s'opère exactement comme si ce nerf appartenait encore à un animal sentant et se mouvant. La sensation et l'excitation mo-

trice n'entrent donc pour rien dans celte transformation. Ces faits fournissent, d'eux-mêmes, la réponse à la question que posait M. Beaunis, demandant « ce que devient le mouvement moléculaire dégagé dans le centre nerveux sensitif, et d'où vient le mouvement produit dans le centre nerveux moteur? » Ce mouvement, parti du monde extérieur, lui est restitué sous forme de chaleur et de matériaux organiques comburés; il n'est nul besoin de le rechercher dans les manifestations de la vie sensible ou psychique. Son aboutissant, comme son point de départ, se trouve dans les seuls milieux physiques.

Toutefois, de ce que le mouvement ne se transforme pas en actes vitaux, en impressions sensibles ou excito-motrices, cela ne veut pas dire que ces actes et impressions, que la mise en jeu des activités propres du système nerveux, soient sans rapports avec l'accroissement des combustions organiques et la chaleur produite. Non; le système nerveux ne saurait fonctionner sans que la matière qui le forme s'ébranle; mais cet ébranlement n'est pas la cause de son fonctionnement, il en est la condition, empruntée, comme toutes les conditions organiques, au monde extérieur, au mouvement communiqué et reçu. Cette condition, toute nécessaire qu'elle est, peut se mettre en branle sans que le fonctionnement propre du système nerveux s'éveille, sans qu'une impression soit produite, sans que la cause sentante et pensante agisse réellement et manifeste sa puissance. Dans le fonctionnement vivant, la cause, pour obtenir son effet, exige et suscite la condition; mais la condition ne suscite pas nécessairement la cause, et peut s'éteindre isolée et sans fruit. Il en est ainsi, lorsque l'excitation atteint une portion du système nerveux séparée du centre auquel appartient la faculté de sentir et de mouvoir, comme dans les expériences de Schiff. La condition maté-

rielle nécessaire à la sensalion s'établit dans le nerf excité; mais la sensation fait défaut, car elle a sa cause dans le centre nerveux auquel aboutit le nerf, et le nerf est ici séparé de ce centre.

D'autres preuves viennent corroborer ces premières inductions fournies par l'expérience, et montrer combien l'impression sensible et excito-motrice est loin d'être une pure métamorphose du mouvement externe. En effet, l'une des lois de toute transformation du mouvement, c'est qu'il y ait proportion, égalité, entre le mouvement qui transmet et le mouvement communiqué. Rien ne doit se perdre du premier mouvement; d'autre part, il ne doit pas transmettre plus qu'il n'a en lui. Cette proportionnalité semble réalisée dans la transformation du mouvement que présente le nerf excité. A une forte excitation correspond une élévation notable de la température du nerf, une altération moléculaire plus avancée; aune excitation faible correspond une élévation moindre de température, une moindre altération du nerf; et c'est une raison qui démontre qu'il s'agit là d'une vraie transformation de mouvement. En est-il ainsi en ce qui regarde l'impression sensible, et l'excitation motrice qui luisuccède? Si l'on s'en tenait à l'exemple donné par M. Rouget, on serait tenté de répondre par l'affirmative. Si l'on pince légèrement la patte d'une grenouille, elle retire seulement la patte pincée; si l'on pince plus fortement, l'animal retire les deux membres postérieurs; si l'action lésante est encore plus énergique, des mouvements convulsifs envahissent les quatre membres et le tronc. Il y a là une progression dansles manifestations douloureuses et dans l'excitation motrice, qui semble en rapport avec l'action extérieure communiquée. Mais il s'agit, dans ce cas, d'un animal à sang froid et qui a subi la décapitation préalable. Il serait plus que téméraire de conclure d'un tel animal, ainsi

mutilé, à l'animal entier, et, surtout, aux animaux à sangchaud, dont l'innervation est, à la fois, plus rapide, plus synergique, plus entraînante. Un animal décapité n'est pas dans des conditions régulières, relativement aux manifestations de la vie nerveuse. Non décapitée, la grenouille, même pincée légèrement, ne se bornerait pas à retirer la patte; elle sauterait au loin, et fuirait l'expérimentateur. Cet exemple est donc loin d'avoir la valeur que l'auteur lui attribue; et l'on peut s'étonner que l'on prétende fonder une loi générale, aussi importante que celle de l'égalité entre le mouvement extérieur transmis et la transformation intérieure de ce mouvement, sur un fait isolé, d'un caractère contestable' et d'aussi mince importance.

De partout, d'ailleurs, surgissent les faits contraires à cette proportionnalité fictive. Ces faits contraires sont en tel nombre, qu'on est embarrassé de choisir parmi eux; ils abondent en physiologie, ils remplissent la pathologie. Pour prendre, en physiologie, un exemple qui se rapproche de celui fourni par une grenouille dont on pince la patte, je citerai le cas d'un homme dont on chatouille très-légèrement la plante des pieds. Le mouvement extérieur transmis est ici très-faible; voyez combien l'impression ressentie est vive, et combien l'incitation motrice est violente; le corps s'agite en secousses convulsives; les muscles de la face se contractent; unrire pénible et irrésistible fatigue et exténue le patient; on peut, dit-on, déterminer la mort en prolongeant ces attouchements, en apparence, inoiïensifs. Et même, plus le chatouillement sera délicat, et plus la réacon de tout le système moteur sera intense; si les attouchements, au lieu d'être fugitifs et légers, s'accentuent, augmentent de force et de durée, ils perdent de leur action convulsivante, loin de déterminer une action proportionnelle à leur force. De pareils fahs ont de nombreux analo-

gues. Combien est léger le chalouillement de lapituilaire qui va provoquer l'ébranlemenL subit et violent de tout le système respiratoire moteur, l'éternument, en un mot! Cet enfani, chez qui la présence de vers intestinaux provoque des convulsions; cet homme qui, parce qu'il porte un taînia, est pris, de temps à autre, d'accidents épileptiques terribles, ne sont-ils pas des exemples d'une disproportion incommensurable entre le mouvement physique communiqué et les impressions ressenties, l'excitation motrice produite? Ces helminthes transmettent aux filets nerveux un mouvement presque insensible ; le mouvement transmis est pareil à tous les moments, ou du moins les variations en sont inappréciables; et, cependant, l'excitation motrice est effrayante, et, en outre, effroyable à un moment, elle est nulle en d'autres temps. Quoique le mouvement provocateur soit toujours là, tantôt les effets provoqués sont d'une violence extrême, tantôt les effets sont absolument nuls. Où voit-on, dans tous ces laits, la moindre proportion entre le mouvement extérieur et l'impression sensible ou l'excitation motrice, lesquelles sont censées, pourtant, n'être que la simple transformation de ce mouvement? Ne sort-il pas de là une invincible démonstration que cette prétendue transformation n'est qu'une illusion?

Cette disproportion entre le mouvement extérieur et les actions réflexes déterminées par lui, n'avait pas échappé à tous les physiologistes : « Si l'arc nerveux, disait Gratiolet n'était qu'un simple conducteur, l'énergie de la réaction n'étant modifiée par l'intervention d'aucun agent particulier, serait nécessairement proportionnelle à l'énergie de la stimulation. Mais l'expérience démontre qu'il n'en est point ainsi; une réaction forte peut suivre une stimulation faible et, réciproquement, à une stimulation faible, peut, dans certains cas, succéder une réaction puissante. » Par cette

seule déclaration, Gratiolet affirmait la spontanéité des actions réflexes.

Les circonstances les plus variées, et souvent les plus insignifiantes, suffisent à modifier, chez un même individu, l'intensité de l'action réflexe, cpioique la provocation extérieure de l'acte demeure identique. Parmi ces circonstances je me bornerai à signaler la distraction de l'individu, au moment où le mouvement extérieur l'atteint, et l'accoutumance de l'individu à ce môme mouvement extérieur. Un individu fortement distrait, ressentira à peine le choc qui, en d'autres circonstances, provoquerait une action réflexe énergique. Il en est de même pour l'accoutumance : le même choc, le même ébranlement extérieur, en se répétant souvent, ne déterminerabientôtplus aucun acte réflexe tandis qu'à la première atteinte, le mouvement réflexe avait pu être violent. Dans tous ces cas, pourtant, le mouvement venu du dehors, et reçu par le nerf sensible, demeure pareil; rien ne doit s'en perdre; suivant la loi invariable de la transformation des forces, il devrait déterminer une impression sensible pareille, et une pareille excitation motrice. Or, chaque jour, le contraire a lieu; cela seul suffirait à démontrer l'inanité de la transformation invoquée.

Le terrain de la pathologie est encore plus fécond en démonstrations péremptoires des mêmes vérités. Je ne puis m'étendre sur ce sujet; je rencontrerais des développements qui dépasseraient toute mesure. Je dirai seulement que l'on prétend expliquer, aujourd'hui, par action réflexe, l'ensemble des fluxions, congestions, inflammations, aiguës ou chroniques; et en expliquant ces troubles fluxionnaires ou inflammatoires, on prétend expliquer, par là même, les maladies que ces troubles expriment, ou auxquelles ils sont associés. Je n'ai pas à juger ici ce que valent ces théories pathogéniques; je ne dirai pas à quel

point elles sont insuffisantes et vides; je neveux les appeler en témoignage que relativement au fait sur lequel elles prétendent se fonder, à savoir, l'action réflexe et ses rapports avec le mouvement extérieur. Or, sur ce point éclatent les plus étranges dissemblances et les plus entières disproportions. Que l'on examine l'une des causes extérieures les plus communes, l'action du froid, par exemple : Un même froid, agissant sur des personnes d'un bon état de santé, et dans des conditions comparables, sur une réunion d'hommes du même âge, ensuivant un même régime, les soldats d'une même caserne, ou les élèves d'un même lycée, non-seulement provoquera des phénomènes d'intensité variée, une fluxion ici légère, là intense, mais encore des affections absolument dissemblables. Chez l'un, il déterminera une névralgie, chez l'autre une douleur rhumatismale, arthritique ou musculaire, chez celui-ci une angine, chez celui-là une bronchite, chez un autre une pleurésie ou une pneumonie, ou une diacrise intestinale. Chez beaucoup, enfin, il n'amènera aucun effet morbide appréciable. Et, cependant, l'action lésante a été la même pour tous : elle a du affecter de même le système nerveux sensible; pourquoi ne s'est-elle pas transformée en une pareille impression morbide, et en un même état pathologique? Pourquoi cette action extérieure, dans nombre de cas, ne s'est-elle traduite par aucun effet appréciable? Nulle réponse plausible ne peut être faite à ces questions, et la conception d'une maladie par transformation directe d'un mouvement extérieur est la plus chimérique qu'on pût imaginer.

On peut s'élever plus haut dans le jugement à porter sur les théories de la genèse des maladies par transformation réflexe d'un mouvement extérieur. Lorsqu'un mouvement communiqué se transforme, la transformation suit immc-

diatement le mouvement premier, et se transmet ensuite de même. Il y a une chaîne continue de mouvements communiqués, transformés, restitués, et ainsi de suite et sans relâche. Il ne peut y avoir d'interruption d'un mouvement à l'autre; une interruption serait un arrêt, une suspension dans la transmission du mouvement, ce qui est contraire aux lois primordiales du mouvement. Or, on peut dire que le mode de génération des maladies est absolument opposé à cette loi. Jamais, dans la maladie, l'effet, l'acte morbide, l'institution morbide ne suit directement l'action extérieure. Il y a, entre celles-ci et la maladie, une interruption, un silence souvent prolongé. On a donné à ce silence le nom àHncubation. Toute maladie, avant d'éclater, a son temps d'incubation, pendant lequel aucun effet, aucun symptôme morbide ne s'observent. Ce temps d'incubation est souvent fort long; dans la rage, il dure quarante jours, plusieurs mois, peut-être plus d'une année; mais long ou court, il ne manque jamais. Que devient durant le temps de l'incubation, le mouvement communiqué, dont la transformation doit suivre immédiatement, et dont la restitution, sous forme de mouvement visible, d'actes morbides appréciables, doit s'accomplir sans retard? Ce mouvement communiqué s'arrête-t-il? s'arrêter, il ne le peut; il doit se transmettre; s'arrêter c'est se perdre, et du mouvement rien ne doit se perdre. La théorie pathogénique de la maladie par action réflexe se trouve donc réfutée par les caractères essentiels de la maladie. Rien, en celle-ci, ne s'explique par simple transformation de mouvement. La spontanéité marque la naissance et toute l'évolution de la maladie.

La distance est donc grande qui sépare la maladie de l'acte réflexe. Toutefois quelque éloignement qu'il y ait entre une évolution d'actes qui, comme la maladie, a son

incubation, sa progression, sa marche régulière et sa fin déterminée, et l'acte réllexe qui naît brusquement sous le choc extérieur et s'épuise aussitôt, il n'y en a pas moins, de l'une à l'autre, une série ascendante ou descendante, où tout se tient et s'enchaîne, de telle sorte que les transitions sont insensibles d'un degré à l'autre. De l'acte réflexe on peut s'élever par gradations jusqu'à l'impression morbide, rapide et fugitive, et, de celle-ci, jusqu'à la maladie achevée, constituée, persistante; de façon qu'il n'y ait, entre ces cas divers, aucune de ces distinctions catégoriques qui autorisent à accorder ici une théorie , que l'on repoussera absolument plus loin. Si l'acte réflexe est dû à une transformation de mouvement, celle-ci s'imposera jusque dans la maladie achevée. Mais s'il est prouvé que, dans celle-ci, une telle transformation est impossible et contre nature, cette preuve retournera jusqu'à la théorie de l'axe réflexe; et s'il y a déjà des preuves qui infirment la production de l'acte réflexe par métamorphose du mouvement physique, ces preuves acquerront une puissance nouvelle par l'adjonction des enseignements fournis par l'élude palhogénique de la maladie. Tel a été notre but : montrer qu'une même loi domine la genèse des actions réflexes et celle des maladies, malgré les différences capitales qui les séparent. Théorie des actes réflexes, pathogénie des maladies, sont comme les deux extrémités reliées d'un même cercle vivant : la spontanéité rayonne du centre sur tous les points de ce cercle.

La spontanéité qui se cache au fond des actes réflexes, comme celle qui éclate dans les maladies de cause interne, se décèle à un autre et éloquent caractère, qui fournit une

nouvelle démonstration de cet attribut majeur des êtres vivants. Ce caractère est celui d'un bat à atteindre. Ce but, nous allons le montrer dans l'acte réflexe, là où il est le plus contestable; la tradition nous le montrera, ensuite, dans toute évolution morbide, à côté des actes affectifs et destructeurs qui soulèvent cette évolution.

Un mouvement physique communiqué et transmis, qui ne crée et ne perd rien, un tel mouvement n'a pas de but qui lui soit spécial. Tout, en lui, est indifférent et fatal; il demeure comme anéanti dans l'ensemble des mouvements physiques; il est le moment d'une éternelle et indifférente circulation. Il en est autrement des actes par lesquels se traduit la cause vivante. Ces actes, nous l'avons vu, possèdent un but, une fin adéquate à leur cause. Ce but, c'est l'accroissement de l'être, sa conservation, sa restauration, sa défense contre les agressions hostiles. Ce but de l'être individuel et vivant devient la règle immanente et nécessaire de sa spontanéité régulière. Constater ce but, c'est constater la spontanéité propre de l'être, c'est constater qu'il tire de lui ses déterminations, et qu'il ne reçoit pas le mouvement externe et physique, se bornant ensuite à le restituer sous une forme ou sous une autre. Si donc un acte exécuté par l'être a un but de conservation et de défense, il faut en conclure que cet acte est spontané, et non communiqué et transmis.

Les actes réflexes offrent-ils à l'observation avec un caractère marqué de conservation et de défense? Les actes réflexes ont-ils un but? On comprend toute l'importance doctrinale de la réponse. S'ils ont un but, ils sont par cela même spontanés, et toute la théorie de la transmission et de la restitution du mouvement tombe. Or ce but des actes réflexes est si évident qu'il a été signalé, sans hésitation, au début même de la connaissance de ces actes. C'est le carac-

1ère, en effet, qui a tout d'abord frappé Prochaska, le créateur de la physiologie des mouvemenLs réflexes.

Ce grand physiologiste, dont M. Longet a vulgarisé les travaux auparavant peu connus, après avoir établi le mécanisme des actes réflexes, en avait ainsi formulé le caractère essentiel : « La condition générale qui domine la réflexion des impressions sensorielles sur les nerfs moteurs, c'est l'instinct de la conservation individuelle. » En assignant un but aux actes réflexes, Prochaska reconnaît que des actes inconscients peuvent tendre à un but comme des actes conscients. Aussi les actes réflexes peuvent-ils, suivant lui, se produire avec ou sans conscience : nolandum est, quod isla re/lexio, vel anima insciâ, vel vero anima consciâ, fiât. Pour expliquer le caractère final imprimé aux actes réflexes, Prochaska admet que le sensdrium commune, organe de tous les instincts conservateurs, comme de la pensée consciente et de la volonté, se prolonge dans la moelle épinière, et que c'est là ce qui fait que, sur les animaux décapités, les actes réflexes conservent leur caractère conservateur et défensif.

Ce but des actes réflexes, Prochaska l'appuie par de nombreux exemples : celui de la grenouille décapitée dont on pince la patte et qui retire le membre irrité; si l'irritation provoquée est plus forte, cette grenouille décapitée retire les deux membres, rampe, saute, cherche à se soustraire au contact douloureux qui la blesse. A cet ordre de faits se rapporte l'éternument consécutif à une excitation de la membrane pituitaire ; la toux provoquée par des parcelles d'aliments ou une goutte de liquide tombée dans le larynx ou la trachée; le vomissement à la suite de la titillation de la luette ou du pharynx; l'occlusion des paupières qui a lieu quand une personne approche Tapidement le doigt de notre œil; le mouvement des apoplectiques, chez lesquels toute

conscience est abolie, et qui portent la main à la tête, vers le siège de la lésion, comme s'ils voulaient se débarrasser d'un corps lésant. Ces faits-là et tant d'autres prouvent, aux yeux de Prochaska, que les actes réflexes sont coordonnés, réglés en vertu d'un but supérieur; ils tendent à une fin identique, qui est la conservation, la défense de l'animal. Ils sont voulus, en quelque sorte, non d'une volonté sûre, ferme et consciente, mais d'une volonté parfois hésitante, incertaine, obscure, irréfléchie et inconsciente.

Les physiologistes qui veulent que les actes réflexes soient dus à une simple transformation du mouvement externe, et qui fondent, sur cette théorie, la démonstration d'un fait général, à savoir : qu'il n'y a dans la nature qu'une force, le mouvement, et que la vie n'est qu'une transformation de cette force, ces physiologistes ont compris que le caractère final attribué par Prochaska aux actes réflexes était la condamnation formelle de leur idée systématique. Un mouvement qui a une fin pour règle, qui est conçu en vue d'un but à atteindre, un tel mouvement est, de soi, spontané, appartient uniquement à l'être qui le soulève et l'institue pour se défendre. Aussi ces physiologistes, lorsqu'ils sont conséquents, refusent-ils aux actes réflexes tout caractère final. M. Rouget, qui sait être conséquent, repousse bien loin une finalité qui ne doit exister nulle part dans la nature vivante, puisqu'elle n'existe nulle part dans la nature physique. « Prochaska, dit-il, imbu des anciennes idées, au lieu devoir dans ces phénomènes (les actes réflexes) ce qu'ils sont en réalité, la preuve de l'existence de centres nerveux indépendants du cerveau, attribue ces mouvements à l'instinct de conservation qui persisterait, suivant lui, dans le tronçon de l'animal séparé de la tête. C'était encore invoquer un de ces principes ontologiques dont nous avons déjà signalé l'abus et l'inanité. »

Si M. Rouget apportait quelques preuves à l'appui de ses dénégations, il y aurait à les examiner et à les discuter. Mais ce savant professeur se borne à cette condamnation sommaire; il la juge suffisante, sans doute, parce qu'elle vise une opinion opposée à celle qui, pour lui, est la vérité suprême des choses, à savoir : qu'il n'y a qu'une force, le mouvement, et qu'avec cette force il faut expliquer tous les phénomènes de la nature. Mais c'est précisément cet absolu matérialisme qu'il faudrait asseoir, et pour lequel on invente une théorie des actes réflexes, rebelle à toute idée de but et de finalité, et contraire aux faits les plus avérés d'observation. La doctrine de Prochaska, si sommairement repoussée par M. Rouget, avait pourtant obtenu les adhésions les plus autorisées. Legallois, étudiant peu après Prochaska les actes réflexes était presque tenté d'admettre dans la moelle des centres distincts de volonté, tant la coordination des mouvements réflexes, l'avait frappé : « La section de la moelle, écrivait-il, établit deux centres d'innervation bien distincts et indépendants l'un de l'autre; on pourrait même dire deux centres de volonté, si le mouvement que fait le train de derrière quand on le pince supposait la volonté de se soustraire au corps qui le blesse. »

D'autres et plus récents physiologistes, MM. Pfliiger et Paton,accordentàlamoelle,run, un pouvoirpyc/^/^ne, l'autre un Yiouvo'ir perceptif, et c'est ainsi qu'ils expliquent les réactions coordonnées qui s'opèrent par l'intermédiaire de la moelle. M. Pfliiger appuie samanièredevoir sur de remarquables expériences; j'emprunte au livre de M. Vulpian l'exposé de l'une d'elles : « Il (M. Pflûger) place une goutte d'acide acétique sur le haut de la cuisse d'une grenouille décapitée, et il voit le membre postérieur se fléchir de façon à ce que le pied vienne frotter le point irrité. 11 ampute le pied avant de renouveler l'expérience : l'animal commence à faire de

nouveaux mouvements pour frotter la patte irritée, mais il ne peut plus y parvenir, et, après quelques moments d'agitation, comme s'il cherchait, dit M. PiUiger, un nouveau moyen d'arriver à accomplir son dessein, il fléchit l'autre membre et réussit avec celui-ci. »

« M. Auerbach, continue M. Vulpian, a vu des faits semblables se produire. Après l'amputation d'une cuisse sur une grenouille décapitée, il met une goutte d'acide sur le côté correspondant du dos. L'animal fait des efforts ; puis, comme s'il reconnaissait leur inutilité, il finit par rester tranquille. On met alors une gouttelette d'acide sur l'autre moitié de la région dorsale. La grenouille immédiatement frotte le point irrité avec le pied de ce côté; puis, comme si elle reconnaissait alors la possibilité d'atteindre le point excité la première fois, elle y porte aussi le pied qui lui reste, et se met à le frotter. »

Il est inutile de multiplier ces récits d'expériences; on a varié celles-ci de mille façons, et toutes ont prouvé la réalité du caractère signalé par Prochaska. M. Vulpian qui, pas plus que M. Rouget, n'aime les principes ontologiques, n'en reconnaît pas moins que la plupart des mouvements réflexes sont en réalité des mouvements défensifs. « Quoi de plus digne d'attention que ces faits ! ajoute-t-il ; ainsi la moelle épinière, par des mouvements réflexes appropriés, permet à chaque point du corps de se soustraire aux causes irritantes. Ce que j'avance ici est évident pour les exemples que j'ai mis jusqu'ici sous vos yeux; mais c'est non moins évident pour d'autres actions réflexes qui sont sous la dépendance du prolongementbulbaire de la moelle. Qu'est-ce, en effet, que l'éternument? Ce mouvement si complexe qui nécessite la mise enjeu d'un grand nombre de muscles, qui se compose d'une inspiration prolongée, suivie d'une respiration nasale brusque, soudaine, qui se répète plus ou

m) LA SPONTANÉITÉ VIVANTE ET LE MOUVEMENT.

moins souvent, et cela sous rinfluence d'une irritation do la membrane pituitaire, ce mouvement n'est-il pas une sorte de réaction tendant à expulser la cause d'irritation qui agit sur cette membrane? Qu'est-ce que la toux plus ou moins répétée? qu'est-ce que le vomissement? Ne sont-ce pas des mouvements réllexes dont le résultat est de débarrasser les voies respiratoires ou l'estomac des corps qui les irritent : en un mot, de défendre ces parties. Enfin, le cri réflexe lui-même n'est-il pas en quelque sorte un mouvement de conservation? »

Tel est donc le caractère essentiel des actes réflexes : actes de conservation, mais inconscients et involontaires. C'est sans le savoir, sans s'en rendre compte, que le tronc d'un animal décapité s'agite pour sa défense, éloigne de lui les causes hostiles. Tant que l'unité vivante n'est pas entièrement éteinte dans le corps qu'elle engendrait et animait, l'instinct de la conservation persiste. Le cerveau n'est pas l'unique organe de cet instinct; la conservation est la fin de toute vie qui subsiste, que cette vie soit consciente ou inconsciente, qu'elle ait à son service les perceptions achevées et distinctes que le cerveau élabore, ou les perceptions confuses et incomplètes qui siègent en toute substance vivante. La grenouille décapitée n'a pas la volonté de se défendre, elle se défend cependant, et cette défense est vraiment un acte spontané, quoiqu'il ne soit pas volontaire. Volonté et spontanéité ne sont pas sohdaires; c'est une erreur que de les assimiler, de façon à ne pas voir l'une sans l'autre, et de refuser la spontanéité à des actes qui ne sont pas volontaires. C'est l'erreur que n'évite pas mon éminent collègue, M. Vulpian. « La volonté, dit-il, telle qu'on l'entend habituellement, fait partie intégrante des fonctions cérébrales; on admet la spontanéité au nombre de ses caractères essentiels ; or une grenouille déca-

pitée, un tronçon postérieur de grenouille ou de triton n'a pas la moindre spontanéité. La volonté ainsi comprise est restée bien évidemment tout entière dans le tronçon antérieur, comme vous pouvez en juger, en comparant l'un à l'autre les deux tronçons de cette grenouille ou de ce triton. Il semble bien que c'est le tronçon céphalique qui possède seul des mouvements volontaires, car il se meut sans excitation extérieure appréciable, tandis que le tronçon pelvien demeure inerte tant qu'une cause extérieure ne vient pas le stimuler (1). »

Refuser au tronçon postérieur d'une grenouille décapitée toute spontanéité, parce que cette spontanéité n'offre pas le caractère supérieur que lui ajoute la volonté et parce que cette spontanéité a besoin d'être provoquée par une cause extérieure, c'est aller contre le sens légitime des choses et des mots. Un mouvement spontané, je l'ai déjà dit, est celui qui a sa cause efficiente dans l'être qui l'émet, que cet être jouisse ou non de la volonté consciente, que ce mouvement soit ou non sollicité par un mouvement extérieur. Solliciter n'est pas causer, provoquer n'est pas émettre, dès que le mouvement extérieur ne se transforme pas directement en mouvement de l'être, que celui-ci n'est pas un simple mouvement communiqué du dehors, le mouvement vivant est spontané, quelque nécessaire ou accessoire que soit à sa production le mouvement externe. Ainsi compris, le mouvement vivant n'est plus un mouvement, c'est un acte conçu et engendré. Dans les actes réflexes, le mouvement externe est un stimulant nécessaire; dans d'autres actes vitaux, ce mouvement externe devient un fait accessoire, et peut manquer. C'est l'unique différence qui existe, au point de vue occasionnel, entre ces

(l) Vulpian, pour cette citation et les pi-écéclcnlcs empruntées au môme auteur, voyez Leçons sur la physiologie du système nerveux, 19° leçon.

actes vitaux; les uns et les autres sont pareillement spontanés; ils ne relèvent que de la cause propre et individuelle de l'être. Aussi, avons-nous rencontré la spontanéité jusque dans les rangs inférieurs de l'animalité, jusque dans le végétal lui-même.

Mais, objectera- t-on sûrement, le caractère défensif que présentent beaucoup d'actes réflexes est-il général? n'observe-t-on pas des actes réflexes qui n'offrent nullement un tel caractère, qui même offrent un caractère nuisible? la pathologie n'est-elle pas remplie d'actes réflexes se présentant avec une nocuité évidente? peut-on tirer une conclusion générale de faits qui ne sont pas constants? Sans méconnaître ces objections, on peut dire qu'elles n'infirment pas le caractère fondamental des actes réflexes. L'acte réflexe, n'étant pas volontaire et délibéré, se présente, par cela même, avec un caractère fatal qui peut tourner contre la conservation de l'être, pour laquelle il se soulève, à laquelle il devrait concourir. Il y a des fonctions directement établies pour notre accroissement et notre conservation, et qui deviennent causes actives de destruction, dans certains cas : telle l'absorption; destinée à nourrir l'organisme, elle peut servir à l'empoisonner. Il en est de même pour les actes réflexes : il est de ces actes qui concourent à l'accomplissement régulier de certaines fonctions ; ces actes surgissent alors même que les fonctions auxquelles ils sont attachés sont détournées de leui- but, affectées et entraînées dans un sens funeste, et concourent à la destruction, au lieu de servir à la conservation pour laquelle efles sont instituées. Le caractère défensif des actes réflexes n'est pas plus altéré pour cela que n'est altéré le caractère utile des fonctions elles-mêmes.

De même, dans l'ordre pathologique. Toute maladie de cause interne s'offre toujours avec deux éléments : l'élément

affection qui exprime le caractère nuisible conçu par l'organisme, et l'élément réaction qui exprime la résistance de l'organisme, et la lutte conservatrice ou médicatrice qu'il institue avec plus ou moins de liberté et de succès. Si les actes réflexes, soulevés dans le cours de la maladie, sont dominés par l'affection, ils apparaîtront avec un caractère nuisible, parce qu'ils exprimeront ou réflèteront celle-ci; telles sont les convulsions tétanicjues, se déclarant, dans le tétanos, sous la plus légère excitation extérieure. Ces convulsions tétaniques réflexes traduisent directement l'affection, et c'est à cela qu'elles doivent leur caractère funeste. Mais ces actes réflexes, que l'on pourrait appeler affectifs, n'enlèvent pas plus aux actes réflexes normaux leur caractère défensif, que le caractère nuisible de l'affection n'enlève à la maladie le caractère de réaction médicatrice, ou de résistance vitale, qui s'associe à toutes les manifestations morbides de l'affection. Lorsque la vie est déviée de son but, tous ses actes s'en ressentent et peuvent dévier. Ce qui n'empêche pas la vie d'avoir son but propre, qui est sa loi et sa fin. Je me borne à ces brèves considérations sur un sujet qui comporterait de longs développements. Le caractère conservateur et défensif des actes réflexes, pour être obscur ou masqué dans un certain ordre de faits, n'en reste pas moins le caractère saillant des faits réguliers, et cela suffit à dévoiler l'évidente spontanéité de ces actes.

Si nous essayons de résumer cette laborieuse discussion sur la nature des actes réflexes, systématiquement altérée par les physiologistes contemporains, qui prétendent retrouver en ces actes une exacte restitution du mouvement

extérieur, nous verrons que le caractère spontané de ces actes ressort de trois ordres principaux de faits : 1° par cela que le mouvement extérieur communiqué à un nerf sensible ne se transforme ni en impression sensible, ni en excitation motrice, mais uniquement en un mouvement moléculaire de composition et de décomposition dans la substance du nerf, mouvement dont les produits aboutissent au monde extérieur d'où il émerge. La restitution du mouvement extérieur s'opère donc exclusivement par un fait physico-chimique, nullement par un fait vivant; 2° par le défaut absolu de proportion entre le mouvement communiqué et l'impression sensible produite, ou l'excitation motrice consécutive, ce qui est contraire aux lois essentielles de la transformation des forces ; 3" par le caractère synergique, fonctionnel, conservateur , ou défensif des actes réflexes; ceux-ci ont un but, et cela seul les sépare absolument du mouvement physique et des transformations de ce mouvement.

Je n'aurai pas besoin de longs développements pour montrer que le caractère de spontanéité des actes réflexes, inconscients et involontaires, se retrouve plus expressif encore dans l'ensemble des actes conscients et volontaires. Si la démonstration, en ce qui concerne les actes réflexes, n'a pu se faire jour qu'en écartant des sophismes spécieux et des obscurités accumulées, cette démonstration acquiert d'irrésistibles clartés en se transportant dans les régions humaines de l'affection et de la passion conscientes, de la volonté libre et de la pensée réfléchie.

Prenons l'exemple proposé par le professeur de la Faculté de Nancy : un homme frappé à la figure, éprouvant, à la fois, de la douleur au point frappé et une colère violente; rendant aussitôt l'outrage reçu, en frappant, à son tour, un agresseur coupable. Il y a là comme un gros-

sier décalque des actes réflexes; mouvement extérieur communiqué, impression sensible, excitation motrice, mouvement restitué. Tout cela est arrangé pour les besoins prévus d'une démonstration difficile. Toutefois, on se demande comment, avec de pareils et aussi artificiels arrangements, on peut arriver à en imposer à des esprits même prévenus. Un tel enchaînement de faits et d'actes est loin, en effet, d'être en rapport avec l'observation vulgaire. Il n'est pas toujours exact, tant s'en faut, qu'une violence extérieure, même injustement exercée, se transforme et se restitue en une violence égale. On peut recevoir un coup, ressentir une douleur vive, et ne pas vouloir le rendre, ne pas chercher une vèngeance immédiate ou lointaine. Si le coup atteint un lâche, il sera supporté, et fimpression sensible ne provoquera aucune restitution motrice. Si le coup frappe un de ces hommes, dans l'âme desquels le pardon des injures soit profondémeut gravé, si l'insulte et la violence s'adressent à un martyr de la foi, la douleur ressentie ne se transformera pas en mouvement d'agression; le calme de l'esprit répondra aux insultes reçues, et le calme du corps aux violences qui l'auront assailli. Si le coup, enfin, atteint un homme froid, dissimulé et vindicatif, l'homme frappé gardera un sang-froid apparent; son visage ne trahira aucune émotion; il affectera même des sentiments conciliants. Mais, après un temps plus ou moins long, alors que tout paraissait oublié, si l'occasion d'une vengeance assurée se présente, la violence reçue sera tout à coup rendue, et plutôt aggravée qu'affaibUe par le temps.

: Dans tous ces cas divers, qui répondent au même mou- Lvement externe, à un coup porté sur la figure, que devient lia transformation du mouvement communiqué, de l'ébranllement moléculaire subi par le nerf sensible? où se trouve

la métamorphose en impression excito-motrice?où se trouve la restitution en un mouvement de masse ou musculaire? Il n'y a plus ici une simple disproportion entre le mouvement initial ou communiqué et le mouvement transformé ou terminal : il y a, souvent, une absence complète de celui-ci. Le mouvement communiqué existe seul; sa transformation ultérieure se dérobe; et cependant, comme ledit M. Beaunis, « que devient le mouvement moléculaire dégagé dans le centre nerveux sensitif? » Pour nous, nous n'avons pas besoin d'en appeler à d'impossibles hypothèses pour répondre à cette question ; nous connaissons ce que devient ce mouvement moléculaire. Nous avons vu qu'il ne se transforme ni en impression sensible, ni en excitation motrice ; nous savons qu'il a son équivalent dans le mouvement de décomposition chimique de la substance nerveuse et dans l'accroissement de la température du nerf. Mais, à ceux qui veulent faire de ce mouvement externe l'origine directe du mouvement musculaire qui lui succède, on a le droit de demander ce que devient ce mouvement externe, alors qu'aucun mouvement musculaire ne le suit et ne le restitue.

Je n'insisterai pas, non plus, sur le caractère défensif ni sur le caractère moral que présentent les actes de celui qui repousse la violence par la violence, ou de celui qui, pour ' tel ou tel motif, noble ou indigne, subit la violence sans la repousser. Ces caractères, défensif ou moral, en quoi le mouvemènt externe les livre-t-il dans sa prétendue transformalion? Par quel déterminisme surgissent-ils dans cette imaginaire métamorphose du mouvement physique qui aboutirait à la restitution de ce mouvement ! La spontanéité n'éclate-telle pas en tous ces actes, et quels nuages pourraient l'obsjcurcir?

Que dirai -je si, de ces actes sollicités par un mouvement

externe, nous entrons dans le monde infini des actes et des pensées, où n'intervient aucune sollicitation extérieure, où tout sort de la pure spontanéité humaine? La pensée réfléchie, l'abstraction profonde, les notions nécessaires decause et de substance, du vrai et du beau, du juste et de l'injuste, de la liberté et de la responsabilité morale, ces notions, fond vivant de notre esprit, lui appartiennent essentiellement; rien du dehors ne vient les imprimer en nous par une transformation du mouvement : elles émergent de notre spontanéité féconde. La liberté morale de l'homme en est la suprême et glorieuse expression. Cette liberté, on l'engloutit en cherchant, dans la transformation du mouvement externe, la cause directe des actes organiques, réflexes ou autres; c'est donc cette liberté que nous sauvons d'un odieux naufrage en montrant qu'aucun acte, qu'aucune fonction ne sont la suite et la transformation du mouvement qui pousse toute matière, de la chaleur qui descend des mondes slellaires et que le soleil départit à la terre. La vie fait la spontanéité. Depuis l'acte réflexe jusqu'à la détermination de la raison libre, tout ce qui est acte vivant est. acte spontané : ici, la spontanéité demeure en rapport nécessaire et direct avec la sollicitation externe; là, elle semble s'affranchir, et le monde extérieur n'a avec elle que les rapports nécessaires à l'entretien de la vie dont il est le support. Les rapports du monde extérieur avec la raison libre et la spontanéité morale demeurent des rapports indirects, seconds, établis avec l'être vivant plutôt qu'avec l'être moral; ils n'existent et ne se maintiennent que parce que l'être vivant est la forme vivante de l'être qui pense et qui veut. C'est ainsi que tout passe par les sens, mais que la vraie raison engendre et gouverne au-dessus du monde des sensations qu'elle reçoit.

294 LA SPONTANÉITÉ VIVANTli ET LE MOUVEMENT.

La spontanéité vivante, par cela qu'elle n'est pas une forme du mouvement reçu et communiqué, s'offre avec des modes d'être, des allures inattendues, des physionomies cliangeanles et contraires, dont lesloisdumouveraeui physique ne sauraient fournir une idée même éloignée. A bien dire, chaque espèce d'être, chaque individu a son genre particulier de spontanéité; le champ de Tobservation est sans limites à cet égard. Nous ne saurions nous livrer à l'examen de toutes ces idiosyncrasies vivantes, de tous les modes infiniment variés que la spontanéité revêt dans la longue série des espèces animées. Gela reviendrait à dévoiler les mœurs propres de chacune de ces espèces. Mais à côté de ces mœurs que l'histoire des êtres découvre au naturaliste étonné, il y a l'étude des modes de la spontanéité, qui appartiennent à tout ce qui vit. Chacun de ces modes généraux est une affirmation nouvelle du fait essentiel de la spontanéité. Les modes et les attributs affirment l'être, le développent, et le Ibntmieuxsaisir et comprendre. La spontanéité vivante peut exister, et cependant se taire, et s'enseveUr dans une longue mort apparente; elle se réveille, et, dans son état d'activité, elle répond à l'action d'agents stimulants; elle subit, après l'action, la fatigue; elle se modifie par l'habitude : tous ces faits amènent des états propres de la spontanéité qu'il importe de connaître, afin de mieux connaître la spontanéité qui les supporte.

La vie est-elle toujours en développement visible de ses facultés et de son activité spontanée? Ne peut-elle exister sans se trahir par des manifestations sensibles, sans mettre en jeu la spontanéité qui accompagne tous ses actes? En un

mot, ne peut-elle être en puissance, in posse, sans se traduire nécessairement en acte, in actu? N'y a-t-il pas une sorte de vie latente, qu'aucun phénomène ne décèle, dans laquelle toute spontanéité semble éteinte, sauf à se ranimer aussitôt que les conditions extérieures voulues viendront la solliciter? Ces questions se posent au physiologiste et nous verrons combien de faits importants s'y rattachent. Mais elles doivent étonner et révolter ceux qui considèrent la vie comme un mode de mouvement, et qui, par conséquent, la tiennent pour soumise aux lois du mouvement. En effet, le mouvement ne saurait pas plus s'arrêter que se perdre; il ne saurait passer à l'état réellement latent, c'est-à-dire ne se manifester par aucun des effets qui lui appartiennent. Une force agit toujours, que cette action soit plus ou moins évidente. Sous une forme ou sous une autre, la circulalion du mouvement est constante et indéfinie. « Oii sont donc les exemples, dit M. le professeur Gavarret, d'une foi'ce présente qui ne révèle son existence par aucune manifestation? Contre-balancée par une résistance, la pesanteur peut bien ne pas communiquer du mouvement à un corps ; mais elle n'est pas latente, elle produit une pression ou une traction. La chaleur n'est pas à l'état latent dans la vapeur d'eau; transformée en élasticité, elle se manifeste par une pression... » Aussi, M. Gavarret, qui croit que la vie n'est qu'une forme spéciale du mouvement, applique logiquement à l'une les lois de l'autre, et nie ces prétendus états latents de la spontanéité vivante. « Dans le monde organique, dit-il, comme dans le monde minéral, il n'est pas possible d'admettre la présence d'une force là où son existence n'est accusée par aucune manifestation. » Sous une forme inattendue reparaissent la négation ou l'affirination de la doctrine de la spontanéité vivante. Si cette spontanéité existe, elle peut-être latente; si elle n'existe

pas, si la force physique règne seule, l'élat latent dans la vie devient une chimère.

Interrogeons d'abord les faits : ils vont prononcer d'euxmêmes une nouvelle et profonde séparation entre l'ordre vivant et l'inorganique, el montrer, ici, l'état latent réel, complet ou relatif, là l'état d'action continue et nécessaire.

L'exemple le plus commun de l'état latent de la vie, et du silence absolu de sa spontanéité, se rencontre dans ces germes végétaux, graines de céréales ou de légumineuses, qui, maintenues à l'abri de l'humidité, conservent indéfiniment leur vitalité, et passent à l'état actif, dès qu'on les place dans des conditions de milieu favorables. C'est ainsi que des grains de blé, extraits du cercueil d'une momie égyptienne, dont l'anliquité dépassait trois mille ans, ont fourni une puissante et féconde végétation. Des haricots enfermés depuis l'année 1700 dans l'herbier de Tournefort, ont été semés en 1840, et ont produit plantes et graines. Mille exemples analogues pourraient être fournis. Dans ces graines, la vie est vraiment en puissance, et ne se manifeste par aucun acte, par aucun mouvement réel. Soutiendra-t-on que la vie manque à ces graines, et que c'est l'humidité qui la leur apporte? Mais, en vérité, est-ce l'humidité qui donne à la graine le pouvoir merveilleux de se développer suivant une direction déterminée et de reproduire un être conforme à l'espèce des ancêtres? Ce pouvoir n'appartient-il pas en propre à la graine, et l'humidité n'advient-elle pas ici comme une simple condition d'exercice de ce pouvoir, n'est-elle pas comme un aliment nécessaire dont la graine va se nourrir, et à l'aide duquel celle-ci lèvera et fructifiera?

Mais, dira-t-on, dans la graine qui n'a pas germé, la spontanéité vivante n'a jamais été mise enjeu ; nul acte ne l'a décelée; la vie n'a pas encore pris son élan; la graine

peut garder l'état Statique, en quelque sorte; tout demeure immobile dans cette cellule fécondée, tant que les conditions d'un milieu favorable ne la provoquent pas au mouvement organique. Peut-il en être de même dans un être en voie de développement? Cet être peut-il retomber dans l'immobilité dont il est sorti? La vie peut-elle perdre l'activité acquise, pour retourner à l'état latent? En un mot, le pouvoir vivant peut-il persister, et les actes vitaux s'éteindre momentanément? De nombreux exemples répondent encore par l'affirmative. On a vu des fougères complètement desséchées reprendre leur vitalité sous l'influence de l'humidité, et poursuivre ainsi leurdéveloppement interrompu; des bulbes conservés pendant plusieurs années dans des herbiers et complètement desséchés ont fourni une végétation régulière : des cryptogames vasculaires desséchés d'abord à l'air libre, puis maintenus pendant douze jours dans le vide de la machine pneumatique, et au-dessus d'une capsule pleine d'acide sulfurique bouilli, et enfin soumis, pendant huit jours, à une température de 66° dans une étuve sèche, ces végétaux cryptogames recouvrent leur aspect ordinaire et leur vie, lorsqu'on leur restitue l'eau qu'ils ont perdue; ils fournissent de bonnes boutures.

Ces faits ne s'observent pas exclusivement dans le règne végétal; on les rencontre pareillement dans le règne animal. Qui ne connaît l'histoire des animaux réviviscents, laquelle reproduit, trait pour trait, l'histoire des cryptogames dont je viens de parler. Les rolifères, les tardigrades, les anguillules des toits, desséchés d'abord à l'air libre, puis exposés, durant cinquante-cinq jours, à l'action du vide et de l'acide sulfurique bouilli, sous la cloche de la machine pneumatique, puis enfin placés dans une étuve sèche dont la température est graduellement portée à 100", reprennent toute leur activité dans des mousses humectées,

et alors qu'ils ont recouvré l'eau dont l'évaporation les avait dépouillés. D'autres observations faites sur des animaux plus élevés dans l'échelle animale, sur des vertébrés, ne sont pas moins remarquables et concluantes. Je citerai, en particulier, les congélations de poissons et de batraciens, dont M. le professeur Gavarret retrace l'histoire intéressante : (( Les voyageurs racontaient depuis longtemps qu'en Russie et dans le nord des Etats-Unis d'Amérique, on transporte au loin des poissons congelés, empaquetés, roides comme des bâtons, et que, même après dix ou quinze jours de congélation complète, ces animaux reprennent toute leur activité quand on les plonge dans de l'eau à la température ordinaire. Ces faits, dont l'authenticité a été d'abord contestée, sont acceptés sans difficulté depuis les expériences intéressantes tentées en Islande par M. Gaspard, en 1828 et 1829. Il plaça des crapauds dans une boîte remplie de terre, et les exposa à l'influence de la température extérieure. Au bout de quelque temps, il ouvrit la boîte; ces animaux étaient durs et roides comme des cadavres gelés; toutes les parties de leurs corps étaienl inflexibles et cassantes; quand on les brisait, il ne s'en échappait pas une seule goutte de sang. Placés dans de l'eau légèrement chauffée, ces crapauds recouvrèrent la flexibilité de leurs membres à mesure que les glaçons fondaient; en dix minutes ils reprirent toute leur activité ordinaire... Ces expériences intéressantes ont été répétées bien souvent, avec succès, sur des grenouilles, dans les coui-s et les laboratoires de physiologie; il demeure donc établi que, même après une congélation complète, des animaux vertébrés peuvent reprendre toute leur activité, quand l'eau de composition de leurs tissus repasse à l'état liquide sous l'influence d'un réchauffement modéré. »

Quelle interprétation donner de tous ces cas de révivis-

cence, dans lesquels l'eau resliluée semble restituer la vie? Y a-t-il, dans tous ces faits, conservation latente de la vie en puissance, et simple reprise des manifestations de la spontanéité vivante, un instant suspendues? Ou bien est-ce la vie elle-même qui est restituée? Au lieu d'une réviviscence, y a-t-il une résurrection, c'est-à-dire un retour de la vie après la mort? Le doute n'existe pas, nous l'avons vu, pour ceux qui considèrent la vie comme étant de même nature que le mouvement. Pour ceux-là, c'est le mouvement, c'est la vie qui est restituée. « Pour expliquer ces phénomènes, dit M. Gavarret, continuera-t-on à répéter que, dans ces organismes congelés ou desséchés, la vie, force indépendante et surajoutée à l'agrégat organique, persiste à l'état latent? Vains subterfuges, pures logomachies dei'rière lesquelles cherche à s'abriter une théorie aux abois, dont les progrès de la science ont définitivement fait justice (1). » Contre ces logomachies qui le révoltent, M. Gavarret invoque l'opinion de Barlhez, qui ne laisse pas de surprendre quand on pense à la doctrine de la vie dont cet illustre médecin est le représentant plus ou moins sincère. « Ce qui est sans doute le plus vraisemblable, dit Barlhez, c'est que le principe de vie n'existe plus dans ces animalcules, lorsque le dessèchement les réduit en atomes..., et que ce principe leur est rendu (même après une absence de plusieurs années) lorsque l'affusion d'une goutte d'eau vient à développer convenablement ces organes. »

Voilà donc Barthez qui croit qu'une goutte d'eau rend le principe de vie à des animaux qui en sont privés, même depuis plusieurs années! Comme cela prouve bien que,

(1) Pour cette citation et les précédentes, empruntées au même auteur, voyez Gavarret, les Phénomènes physiques de la vie, 3» section : de la pro~ duclion spontanée et de la force vitale

pour l'auteur des Nouveaux Éléments, le principe de vie n'est au fond qu'un vain mot! Mais si la restitution est étrange quand il s'agit d'un principe de vie, elle ne l'est plus, je l'avoue, si, au lieu d'un tel principe, il s'agit d'un simple mouvement. Aussi M. Gavarret a-t-il raison de prendre à son compte l'interprétation barthézienne. « Avec beaucoup de physiologistes de notre époqu'e, dit-il, nous acceptons comme vraie cette interprétation des phénomènes de réviviscence. Convaincu que l'activité d'un organisme dépend uniquement de la composition, du mode de groupement et de la texture de ses éléments hislologiques, et des conditions du milieu ambiant, nous devons nécessairement admettre qu'il suffit d'enlever et de rendre au corps d'un animal un de ses éléments constiluanis pour, en même temps, lui enlever et lui rendre la faculté de vivre. » Doctrine hardie, mais logique! La vie n'est plus; elle est détruite; il n'importe; on la rend en rendant au corps d'un animal l'élément constituant qui lui manque, et cet élément est ici le plus simple de tous, un peu d'eau! L'animal est mort; on le ressuscite; et une telle résurrection n'est plus l'affaire d'un prétendu miracle; elle devient un fait tout naturel et presque vulgaire; et déjà un romancier plaisant, voulant être sérieux, et montrer qu'il connaît ce que la science peut faire, a transporté le fait dans l'histoire de l'homme; il a imasfiné le cas d'un homme desséché dans le vide, et, après quelques années, rendu à la vie. Je ne suis pas convaincu que quelques savants enthousiastes ne pensent que l'imagination du romancier, guidée par le sentiment du progrès, n'a fait que devancer les temps où ces merveilles se réaliseront à volonté.

Ai-je besoin de le dire 7 Ceux qui savent que la vie relève d'une cause propre et créatrice, et n'est pas la continuation et la transformation du mouvement, savent, par là

même, que ces restitutions de la vie sont des rêves encore plus chimériques qu'ambitieux, et ils ne croient pas à la résurrection scientifique des morts. Ils ne sont pas surpris de l'opposition nouvelle qui surgit entre la cause physique et la cause vivante. Oui, la cause physique ne saurait être latente, rester à l'état depuissance, sans passer à l'acte ; la cause vivante, au contraire, peut demeurer silencieuse, et ne se manifester par aucun effet appréciable. Ce caractère est une conséquence directe de la spontanéité de l'être. L'être vivant, par cela qu'il est spontané, tire de lui toutes ses déterminations actives; il y a donc en lui un fonds vivant où il puise, mais où il peut puiser avec plus ou moins de largesse, suivant les conditions où il se trouve. Dans telles de ces conditions, les déterminations, qui émergeront de celte source vivante, se suivront rapides et précipitées, énergiques et soutenues; dans d'autres conditions, ces déterminations apparaîtront lentes, incertaines, faibles et rares, s'amoindriront, et elles peuvent ainsi approcher de l'état latent, c'est-à-dire devenir si misérables qu'elles soient à peine perceptibles. Nous avons de ces faits un exemple saisissant dans l'état d'hibernation : voyez, en effet, les animaux hibernants, à mesure qu'ils tombent dans leur long sommeil d'hiver. Toutes les manifestations vitales se ralentissent; la circulation tombe de 90 pulsations à 9 ou 10 pulsations par minute; la respiration de 30 par minute descend à 7 ou 8 mouvements respiratoires; l'animal devient insensible aux excitations extérieures. Si le froid devient plus intense, le sommeil prend le caractère léthargique absolu; le corps de l'animal devient semblable à un cadavre; la circulation et la respiration ne sont plus appréciables ; le système nerveux résiste aux sollicitations les plus énergiques. La vie, obscure lorsque le froid était moins intense, se cache en des profondeurs impénétrables; elle

302 l,A Sl>ONTANÉrrÉ VIVANTE ET LE MOUVEMENT.

devieiillalonle, et l'animal hibernant, au degré extrême de son sommeil, est en un état de mort apparente, presque comparable à celui des animaux réviviscents desséchés, ou des poissons et des batraciens congelés.

L'pbservation confirme donc les enseignements de la doctrine. La vie, par cela même que toutes ses manifestations sont spontanées, peut rester en puissance et s'immobiliser. Son passage à l'acte n'est pas immédiatement nécessaire. Les échanges nutritifs, qui sont sa fonction primordiale, peuvent s'arrêter sous l'action ou en l'absence decertaines influences, puis, reprendre leur cours side nouvelles influences les sollicitent. La cessation de la vie est un fait supérieur à l'interruption de ses actes; et quoique entre l'une et l'autre règne une solidarité habituelle, surtout dans l'animalité supérieure, cette solidarité ne saurait contracter un caractère nécessaire et fatal.

Cette distinction de la vie en puissance et en acte est féconde en révélations. Elle n'est pas seulement applicable aux états de mort apparente, dont la forme extrême se rencontre dans l'histoire des animaux réviviscents; elle est pareillement applicable à tous les organismes vivants, alors qu'ils jouissent de leur pleine spontanéité. Ici, encore, renaîtl'incessantedistinction entre le mouvement communiqué et les générationsfonctionnellesdelavie.Dansle monde physique, il n'y a jamais que les forces agissantes; les forces latentes, ou en réserve, ne cachent qu'un non-sens ; tout mouvement est, en entier, communiqué, transmis, échangé, transformé. Dans le monde vivant, il n'y a pas que les forces agissantes ; il y a toujours des forces réservées, non employées, que l'être vivant possède en lui, et dont il n'arrive à user que lorsque sa défense et sa conservation l'exigent . 11 faut doncdistinguer dans l'être vivant deux états des forces : ce sont ceux que Barthez appelait, avec une grande jus-

tesse d'expression, état des forces radicales, état des forces agissantes. Les forces radicales sont in posse, les forces agissantes in actu: et ainsi reparaissent la vie latente et la vie manifestée, que l'étude des réviviscences nous avait •déjà montrées sous les formes inattendues de la mort apparente et delà pleine activité vivante.

Oui, dans tout organisme vivant, il y a la vie latente et la vie manifestée, la puissance et l'acte, les forces radicales et les forces agissantes ; et la distance qui sépare les unes des autres présente souvent les variations les plus imprévues, surtout dans la vie humaine. 11 n'y a pas toujours proportion entre les deux. La vie agissante la plus active, la plus remuante, ne sort pas toujours de la vie radicale la plus forte. Il est des organismes dont l'activité semble puissante et durable et qui succombent dès qu'une cause hoslile vient troubler sérieusement cette activité; leurs forces radicales sont pauvres et rapidement épuisées; l'action qu'elles soutenaient, et qui offrait les dehors de l'énergie, faiblit et tombe inopinément. Il est, par contre, des organismes dont l'activité semble faible, constamment menacée, n'opère qu'avec une gêne persistante et pénible, et qui possèdent, néanmoins, des forces radicales, solides, opiniâtres, qui fournissent sans s'épuiser. La résistance de ces organismes étonne ; on - les croit vaincus d'avance, lorsque des influences nuisibles les atteignent et que la maladie les assiège, et ils triomphent de ces assauts auxquels de plus forts qu'eux auraient cédé. L'aspect extérieur du corps, sa puissance apparente, son développement physique, ne livrent pas toujours le secret des forces radicales qu'il recèle. Tel organisme qui semble florissant est pauvre en forces radicales ; tel autre qui paraît mince et débile est doué de la vie latente la plus opiniâtre. Les variations, à cet égard, sont aussi nombreuses

30i LA SPONTANÉITÉ VIVANTE ET LE MOUVEMENT.

que les individus eux-mêmes. Le caractère des forces dévolues à chaque individu est essentiellement idiosyncrasique. Les espèces morbides ont, de leur côté, un pouvoir variable : les unes frappent plus particulièrement les forces radicales; les autres, les forces agissantes; et l'action d'une même maladie varie, à son tour, suivant l'individu atteint, lly a là tout un ensemble de faits quiréclamentFattention la plus soutenuedupathologistecomme du physiologiste, et qui, à eux seuls, séparent le système des forces vivantes du système des forces mécaniques. On les conteste en vain; ceux qui, pour satisfaire aux exigences deslhéories mécaniques, repoussent ces faits en principe, reconnaissent néanmoins, en pratique, ces caractères propres de la force vivante, et acceptent ces forces cachées de la vie, que la vie en fonction ne dévoile pas, et qui ne se révèlent pleinement que lorsque la vie est menacée et résiste.

La spontanéité vivante offre tout un autre ensemble de caractères aussi étrangers que les précédents à tout mouvement physique. Nous l'avons dit, en effet, la spontanéité vivante a ses stimulants et ses modérateurs, ses fatigues et ses intermittences ; elle se modifie profondément sous l'action de l'habitude.

Tous ces mots représentent une suite d'idées dont nous n'aurions pas la moindre notion, si la vie et sa spontanéité ne les avaient suscitées en notre esprit. Le monde des forces physiques ne connaît ni la stimulation, ni la fatigue, ni l'habitude. Le mouvement se communique et se transmet avec une équivalence parfaite sans qu'aucune stimulalion intervienne, sans qu'aucune fatigue soit ressentie, sans que l'habitude arrête ou facilite cette transmission. La

circulalion éternelle de la matière s'accomplit suivant les mêmes lois éternelles ; la stimulation et la lassitude sont un non-sens dans ce monde de la fixité où rien ne commence et où rien ne finit, où tout demeure et où rien ne passe, où rien ne s'ajoute et rien ne se perd. Stimulation, fatigue, habitude, impliquent des états particuliers des forces, qui ne se conçoivent que dans les forces spontanées, dans celles que l'être vivant tire de son propre fonds. Cet être, en travail d'enfantement d'actes et de fonctions, peut être excité à ce travail qui est souvent une peine; il peut se fatiguer dans l'accomplissement de[ce travail; celte fatigue, si elle est modérée, cède à une stimulation nouvelle; ou, si elle est extrême, exige le repos, impérieux besoin que l'être vivant seul éprouve. L'habitude, enfin, imprime aux impressions sensibles et au travail organique des modifications profondes qui, plus qu'aucune autre, nous font pénétrer dans l'intelfigence de la spontanéité.

La stimulation des forces vivantes s'adresse aux forces agissantes de l'être; elle a pour correctif l'accroissement des forces radicales. La stimulation, en effet, augmente la dépense des forces; elle tend à les épuiser en se prolongeant, si, en même temps que la dépense s'exagère, le fonds des forces radicales ne croît pas en proportion. L'exercice démesuré, en épuisant les forces par une dépense excessive, agit dans le même sens qu'une stimulation immodérée. L'un et l'autre amènent l'état de fatigue et nécessitent le repos. L'exercice normal des fonctions lui-même ne peut durer sans amener une certaine fatigue, un épuisement momentané des forces, que le repos répare. C'est là ce qui donne aux fonctions organiques un caractère général et frappant d'intermittence. Si l'on prétend vaincre cette intermittence et braver la loi du repos, les forces radicales s'usent rapidement. Chacun sait combien les veilles exces-

CHA.UFFARD. 20

sives jetlent l'organisme dans un accablement, profond, el peuvent le ruiner prématurément.

L'épuisement, et la fatigue qui en est le sentiment irrécusable, forment donc ùn grand caractère de toute spontanéité vivante. On les observe dans toutes les fonctions de l'être, dans celles, surtout, qui appartiennent à la vie de relation. La vie nerveuse et la vie musculaire sont celles, en effet, où la fatigue devient la plus manifeste, elle repos plus indispensable. Aussi, l'innervation et la conlraclilité musculaire sont-elles des fonctions en quelque sorte intermittentes, ou plutôt rémittentes; carie repos et l'intermission ne sont jamais absolus, mais seulement relatifs.

La vie nerveuse est celle oii la fatigue s'exprime le plus impérieusement. L'excitation expérimentale d'un nerf ne saurait se prolonger sans amener l'inertie paralytique du nerf; il faut suspendre l'irritation pour que l'excitabilité du nerf se rétablisse par le repos. Les travaux intellectuels amènent pareillement une fatigue qui croît à mesure qu'ils se prolongent, et qui peut aller jusqu'au degré extrême de l'inertie. Le repos seul permet à la pensée de retrouver sa vigueur compromise. La fatigue musculaire est celle que le vulgaire connaît le mieux; il n'est pas d'être se mouvant qui ne l'ait ressentie. Rien n'est plus variable que le moment où elle se produit. Chez les uns, elle se fait à peine sentir, après un travail musculaire intense et soutenu; il en est même qui semblent infatigables, tant ils supportent allègrement les longs efforts, les exercices accablants. Chez d'autres, au contraii'e, la fatigue musculaire apparaît au moindre travail; ils s'affaissent sous le coup de légers efforts. Entre ces extrémités opposées se groupent des variations sans fin. Ces variations, d'ailleurs, ne sont pas toujours en relation avec le développement physique du système musculaire; ici, résistance à la fatigue avec un

système musculaire grêle; là, fatigue prompte et résolution des forces, avec un système musculaire d'apparence vigoureuse.

Je sais qu'on a voulu donner de la fatigue qui suit la dépense exagérée des, forces agissantes, une explication physico-chimique d'après laquelle la spontanéité vivante n'aurait plus à intervenir pour donner la raison de ces faits. La fatigue ne tiendrait plus à l'épuisement des forces vivantes de l'individu, mais à l'altération de la matière organique, déterminée par le fonctionnement de l'organe. Si le nerf ne répond plus à l'excitation portée sur lui, c'est que la substance de ce nerf s'est altérée, et que le repos est nécessaire pour que l'état normal se rétablisse. Les travaux intellectuels amènent pareillement une exagération dans les combustions organiques de la masse cérébrale, et une élévation concomitante de température. Il faut que le repos intervienne pour que la substance se répare et que l'élévation de température tombe. Pour la fatigue musculaire, on émet une explication non moins spécieuse. Cette fatigue n'est pas, dit-on, un résultat de l'usure du muscle qui aurait besoin de retrouver par la nutrition ce qu'il aurait perdu; elle dépend uniquement de V acidification du suc musculaire. Cette acidification provient de l'accumulation anormale de produits acides, et, en particulier, de l'acide lactique dans la substance du muscle. Un expérimentateur allemand, Ranke, prétend produire tous les effets de la fatigue en injectant de l'acide lactique dans le tissu musculaire. Lorsque ces produits acides sont éliminés, la fatigue disparaît; les combustions organiques reprennent dans le muscle leur courant régulier, et le muscle retrouve son énergie d'action. Ces explications sont bien loin de rendre compte des faits.

Je veux bien que l'accumulation de l'acide lactique dans

le corps du muscle soit un résultat de la fatigue musculaire, mais elle ne saurait en être la cause ni en (burnir la raison suffisante. C'est toujours la substitution de l'effet à la cause, et l'expérience de M. Ranke ne prouve rien. Qu'un muscle dans lequel on injecte de l'acide lactique soit impropre à fonctionner, il ne s'en suit nullement que la fatigue résulte de la présence de cet acide. C'est parce que le muscle est dans l'état de fatigue qu'il devient acide; la fatigue reste le fait antérieur; elle est la cause, et l'acidification lactique l'effet. Toutes les conditions du phénomène le prouvent. Si la fatigue résultait d'un état physico-chimique du muscle, cet état physico-chimique résultant lui-même du mouvement, il y aurait entre le mouvement et la fatigue une proportion régulière et constante. Les lois du mouvement physique deviendraient maîtresses de la fatigue comme elles le sont du mouvement, quelle que soit sa forme. Or l'expérience affirme, chaque jour, le contraire. Il y a des individus qui ressentent une fatigue extrême après un fonctionnement musculaire faible et de courte durée ; d'autres, — et les coureurs et certains travailleurs en sont un exemple frappant, — d'autres n'éprouvent aucune fatigue après le travail musculaire le plus intense et le plus prolongé. Dira-t-on que, chez les premiers, un faible et court travail a accumulé dans leurs muscles une qualité insolite d'acide lactique; et que chez les autres, un dur et lono- travail n'a amené aucune acidification dans leurs muscles rebelles? Il y aurait donc des muscles rebelles à la pénétration de l'acide lactique, ce qui les rendrait infatigables! Qui voudrait soutenir une proposition aussi étrange? Si toute substance musculaire est sujette à s'acidifier, et si le mouvement est cause de cette acidification, et si celle-ci est cause de la fatigue, pourquoi y-a-t-il des muscles qui se fatiguent et d'autres qui ne se fatiguent pas?

Le mouvement ne saurait, dans des conditions analogues, produire des effets dissemblables, ici acidifier un muscle, et là le laisser neutre ou alcalin; et s'il est la cause de la fatigue, l'amener dans un cas et non dans un autre. Non; la fatigue provient de la chute de l'excitation motrice, de l'épuisement des forces que peut dépenser un organe, et non de l'état physico-chimique de l'organe. Cet état physicochimique existe, mais il est le témoignage et non la cause de la fatigue. De même qu'à l'état normal, le mouvement physico-chimique est la condition nécessaire de la spontanéité vivante, sans en être la cause, de même la cause de la fatigue organique réside dans l'atteinte portée à cette spontanéité, à l'excitation molricc, faculté vivante, et non dans la production chimique d'un acide.

Il en est de la fatigue nerveuse et cérébrale comme de la fatigue musculaire. L'accélération des combustions organiques de la substance nerveuse en est probablement la condition; elle ne saurait en founir la cause. Celle-ci réside dans l'épuisement de ce qu'on appelle l'influx nerveux, c'est-à-dire de l'activité nerveuse. La faculté de sentir et celle de penser ne sont pas en proportion des mouvements de composition et de décomposition des fibres et des cellules nerveuses. La fatigue de ces facultés arrive alors rhême que l'usure organique est à peine accélérée. Il en est que le moindre travail intellectuel accable aussitôt; d'autres, au contraire, sont susceptibles de supporter sans fatigue des doses effrayantes de travail psychique ; ils semblent ne vivre que par leur cerveau, et chez eux toutes les forces de l'être s'emploient à la pensée. Durant cette intensité de leur vie pensante, la substance cérébrale devient le siège d'échanges nutritifs accélérés et incessants, et cependant cette exagération des combustions organiques n'entraîne pas la fatigue. Celle-ci ne trouve donc pas dans cescombus-

lions sa cause réelle; la cause est dans le fonclionnemenl vivant, dans les activités sensitives, affectives et intellectuelles, que la spontanéité de l'être soulève.

Ainsi, la fatigue est un caractère propre des forces spontanées do l'être vivant. C'est parce que, dans cet être, tout est spontanéité, que toutes les fonctions y sont soumises à la fatigue, éprouvent le besoin du repos et subissent la loi de l'intermittence. A ces caractères de la spontanéité nous devons en joindre un autre, non moins inattendu, si l'on ne pense qu'au monde physique : je veux pai-ler de l'habitude.

L'habitude est à la fois un excitant et un modérateur de la spontanéité vitale, et ce double rôle montre combien elle est opposée à tout ce qui est mécanisme, mouvement communiqué et transmis. L'habitude peut être définie : la tendance qu'ont les actions vitales, volontairement répétées, à se répéter ensuite d'elles-mêmes, ou à se laisser reproduire de plus en plus aisément, et presque à s'accomphr sans que l'attention consciente intervienne. L'habitude diminue beaucoup la fatigue qu'entraînent les actions volontaires, celles du mouvement musculaire et du travail psychique. Un même individu soutiendra sans fatigue un travail auquel il est habitué, tandis que, sans l'habitude acquise, ce môme travail l'accablerait, ou dépasserait ses forces. On prétend expliquer ce fait en disant que, par l'habitude, on épargne tout travail musculaire inutile. Cela est vrai; mais cela n'empêche pas qu'en supposant épargné tout travail inutile, l'habitude ne rende le travail accompli plus aisé, plus énergique, et beaucoup moins fatigant. Qu'un coureur ne contracte que les muscles strictement nécessaires

à la locomotion, soit; mais ces muscles qui se contractent ne sauraient eux-mêmes supporter les fatigues de courses excessives sans l'habitude qu'ils ont acquise. L'habitude n'empêche probablement pas l'acidification des muscles, puisque celle-ci est un fait chimique déterminé par l'action musculaire; mais l'habitude fait que, malgré l'acidification, aucune fatigue n'est ressentie : preuve nouvelle que l'acidification et la fatigue n'ont pas entre elles la relation de cause à effet qu'on a voulu leur attribuer. Quant au travail psychique, sur lequel l'habitude exerce une influence si marquée, il n'y a ici aucun travail inutile à éviter. L'habitude accroît l'énergie et l'aisance de ce travail, parce que ce travail sort de la spontanéité vivante, et que l'habitude exerce sur celte spontanéité une puissance merveilleuse.

La puissance et la persistance de l'habitude varient en raison du temps que l'habitude a mis à s'établir et à modifier les actions spontanées de l'être. Une habitude contractée rapidement demeure superficielle, ne se grave pas jusque dans les profondeurs de la spontanéité vivante; elle se perd après un certain laps de temps. Il en est tout autrement des habitudes à longue durée, qui se sont comme incorporées aux actes organiques, qui ont été comme pleinement assimilées par les facultés de sentir et de vouloir. Ces habitudes invétérées peuvent s'affaiblir par la désuétude; mais pourtant elles ne s'effacent jamais entièrement; elles semblent perdues, on les retrouve sans effort. Il y a donc des habitudes latentes, comme il y a une vie latente; dès que la spontanéité qu'elles avaient façonnée à une œuvre reprend cette œuvre, les habitudes qui sommèillaient se réveillent.

L'habitude, alors qu'elle influence des actes volontaires, demeure soumise, dans son principe, à la spontanéité et à la volonté de l'être; en sorte que, suivant la direction que

celto volonté lui a imprimée, elle produit tel ou tel effet, et souvent des effets contraires. Ainsi, par exemple, deux hommes entendent, le matin, une même cloche : elle appelle l'un au travail; le son de ia cloche le réveille par suite d'une habitude contractée par sa volonté : il s'est accoutumé à obéir à ce son de cloche comme à un commandement. Cette même cloche est entendue par un voisin qui n'a pas les mêmes obligations à remplir; il a contracté l'habitude de ne pas s'émouvoir h ce bruit, qui bientôt lui devient indifférent et n'interrompt plus son sommeil. Le même fait a donc produit des résultats inverses. L'habitude engendre des nécessités singulières : tel homme ne saurait dormir qu'au bruit monotone et pénible d'un moulin; s'il se déplace et dort loin de ce bruit, le silence de la nuit le trouble et le maintient éveillé. Tout autre, au contraire, chercherait en vain le sommeil dans un milieu aussi bruyant. Voilà encore un mouvement externe communiqué qui aboutit à des effets inverses, par suite de l'habitude acquise. Preuve à ajouter à tant d'autres que le mouvement externe ne se transmet pas comme tel dans les milieux animés, qu'il n'est qu'un incitateur de la spontanéité vivante. Celle-ci peut répondre d'une façon opposée à des sollicitations identiques, parce que les lois qui la régissent n'ont aucunement les caractères d'équivalence et de conservation de la force physique.

Si nous nous reportons vers le monde physique, nous verrons qu'il ne saurait y avoir d'habitude dans une machine que le mouvement gouverne : tout s'y passe, tout y entre en jeu, tout s'y transforme suivant des lois invariables. Ce n'est que par une forme de langage abusivement transportée du monde vivant au monde inanimé, que l'on dit parfois d'une machine qu'elle a l'habitude de manœuvrer de telle ou telle manière. Le mot habitude ainsi

employé est détourné de son sens véritable; il signifie ici : état antérieur des choses. Cette machine a marché jusqu'à ce moment de telle façon : voilà ce qu'exprime la prétendue habitude de la machine. Dans l'être vivant, au contraire, l'habitude atteint et façonne toutes les actions de l'être; elle plie et dirige sa spontanéité, l'excite ou la calme, rend inconscientes les' actions conscientes, et presque involontaires des actions qu'auparavant la volonté pouvait seule accomplir. Le dicton populaire qui veut que l'habitude soit une seconde nature, exprime la plus saisissante vérité biologique; et il est encore vrai de dire que l'homme est un animal d'habitude, si l'on songe à toutes les actions conscientes et volontaires que l'habitude modifie, transforme, et rend comme instinctives et purement animales.

Le cours des maladies, tout comme le cours des actes physiologiques, se trouve pareillement soumis aux influences de l'habitude. De légères souffrances sont parfois intolérables, et amènent une perturbation profonde lorsqu'elles sont subites et frappent un organisme qui ne les connaît pas; des souffrances plus intenses sont aisément supportées et n'entraînent aucun retentissement sérieux, lorsque l'habitude les a comme émoussées et que l'organisme s'est accommodé à leur action par une longue accoutumance. Les actions morbides tendent aussi à se répéter par l'habitude; et cette répétition résulte, non de ce que les mêmes mouvements physiques se répètent, car rien, dans ces cas, ne provoque à nouveau ces mouvements, mais de ce que l'habitude a pénéiré la spontanéité vivante elle-même, la sensibilité de l'être, son impressionnabilité et son incilabilité motrice. Cette modification durable des activités vivantes tend à ramener les mêmes actes. La spontanéité de l'être fournit ce qui est déjà en elle, ce que déjà elle a conçu en d'autres circonstances. Là est tout le secret

des mêmes retours paihologiqucs sous les influences les plus diverses; et ces retours sont parfois bien étonnants, si l'on considère après quel long intervalle de temps reparaissent des affections qui semblaient pour toujours ensevelies dans le silence et l'oubli.

Je me crois autorisé, en terminant cette étude, à lui donner pour conclusion ces mots de Leibnitz : « Tout nous vient de notre propre fonds avec une pleine spontanéité. » Etendant même à tout l'ordre vivant la parole de Leibnitz , je dirai : « L'être vivant tire tout de son propre fonds avec une pleine spontanéité. »

Je voudrais avoir fait comprendre la portée d'une telle vérité : elle va de la spontanéité lente, misérable, inconsciente, du végétal ou du protozoaire, jusqu'à la spontanéité vive, consciente et volontaire de l'animal supérieur, jusqu'à la spontanéité consciente, volontaire, réfléchie et libre de l'homme. De l'une à l'autre de ces extrémités de la spontanéité vivante, tout se tient et s'enchaîne. La négation ou l'affirmation à l'une de ces extrémités, entraînent fatalement, par une suite ininterrompue de faits, d'analogies et de conséquences, une négation ou une affirmation correspondantes à l'autre extrémité. Nier la spontanéité grossièrement ébauchée de la vie végétative ou de l'animalité inférieure, c'est nier la spontanéité pleine et achevée de l'homme, c'est nier sa liberté, et, par suite, sa responsabiHté morale. Beaucoup de savants et de biologistes ne se doutent pas jusqu'où portent leurs enseignements, lorsqu'ils présentent la vie végétative et inférieure comme un prolongement du mouvement physique, comme une transformation des forces universelles de la matière, comme un produit de la chaleur que le soleil déverse sur la terre. Plusieurs, peut-être, ignorent quel est l'aboutissant dernier

lie la physiologie des actes réflexes, telles qu'ils l'accepleiit, et ils ne pensent pas précipiter l'homme entier dans les éternels tourbillons du mouvement, en considérant les actes réflexes comme une transformation et une restitution d'un mouvement externe communiqué. J'ai voulu déchirer ces voiles perfidement ou habilement accumulés. Il faut que l'on sache que la doctrine des actes organiques les plus infimes devient la doctrine nécessaire des actes organiques les plus élevés. La cellule qui sent, qui se contracte ou se dilate, qui se divise et prolifère, le fait en vertu de son obscure spontanéité, tout comme l'être qui pense, réfléchit et veut, affirme sa spontanéité en traits éclatants. C'est ainsi qu'un problème de physiologie, qui peut sembler indifférent à quelques-uns, emporte, dans sa solution, celle des destinées de l'homme, de son caractère libre et moral. Ce me sera une excuse de l'avoir si longuement agité.

i25 mars 1875.

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