I. Guyau : La genèse de l'idée de temps. (Paris, F. Alcan
l'apparition du moi à quelque symbole permanent dans notre organisme. L'effort musculaire est ce symbole.
Qu'il y ait là un véritable langage ou, comme nous l'avons dit, un véritable symbolisme moteur et que ce symbolisnie vienne à chaque instant s'insérer dans la série des états conscients, c'est ce qu'une facile remarque nous fera comprendre. Il n'est pas de mouvement dans nos muscles qui ne soit déploiement ou arrêt de quelque tendance organique et qui ne s'accompagne, par cela seul, de plaisir ou de peine. J 'affirma donc comme extérieur ce qui me résiste ; mais éprouvant, au cours de cette résistance, du malaise et de la contrainte, je me reconnais à ces sentiments, j'affirme en «ux mon intimité. Cet élément subjectif ne peut d'ailleurs ni décroître ni disparaître. Supposons maintenant que l'objet me résiste de plus en plus, il y a du fait même de la contraction croissante des muscles, souffrance croissante; docile au maniement de la main, il produit au contraire une impression de jeu docile et souple, et finalement de joie ; enfin, s'il s'harmonise avec les mouvements du corps au point de les disposer tous à leur place, dans l'ordre, il en accroît le normal et souple exercice ; et de là, comme un bercement ou comme un déploiement rythmé qui cause dans notre sensibilité affective une impression de légèreté infinie et de bien-être. On voit ainsi se disposer au sein de l'activité motrice une échelle graduée de l'effort qui sous-tend les états complexes de la conscience et qui mesure finement, par ses divisions et ses subdivisions naturelles, les principales variations survenues en ces états. L'effort est donc l'intermédiaire extrêmement nuancé grâce auquel nous allons des mouvements périphériques aux affections individuelles. Par ses degrés changeants de tension, par l'aisance variée de l'activité qu'il intéresse, il évoque, variées aussi et changeantes, des nuances de sentiment ; et, en vertu de celte liaison avec la peine ou la joie intérieures, il devient le signe forcé, nécessaire, constant de notre subjectivité. Il forme ainsi comme un dialecte naturel, et les notations de ce langage nous permettent de traduire, sous forme musculaire, ce qui appartient en propre à la vie des
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sentiments et des idées. Il longe donc, en quelque sorte, la conscience, comme la parole longe et sous-tend la pensée. Si proche de nous, si souvent lié à notre être vrai, comment ne se confondrait-il pas avec nous ?
Cette confusion d'ailleurs ne tarde pas à se produire. Entre Teffort organique et le consentement de la pure volonté qui en est souvent l'occasion, il y a liaison inséparable. Mais toujours épris des commodités de l'effort, l'esprit applique de préférence son attention à ces mouvements de l'activité motrice qu'il saisit directement et qu'il démêle ; et il néglige ces mouvements secrets de la volonté qui sont les premiers à tous égards. Il les néglige même au point de les confondre avec ces contractions des muscles qui en sont le signe ou la dépendance et de ne les voir qu'à travers elles. Nous prenons alors le moi pour ce qui en est le substitut sensible, et tel est le terme dernier où tend cette fausse notion née d'un compromis avec les forces matérielles. Quand je frappe sur cette table qyi me résiste, je sens une tension de mes muscles arrêtés ou empêchés. Quand je me mets en colère, il y a afflux du sang au cerveau, crispation des muscles faciaux, accélération des battements du cœur, trépidation et comme transport des organes internes. Le souvenir ne va pas sans un effort mental, sorte de mot de rappel pour nos idées dispersées et cet effort s'accompagne comme d'un signe qui le rend sensible, la contraction des sourcils, l'allégement de la respiration et une sorte de suspension de nos muscles. On voit donc qu'il existe deux séries de faits : la volonté de frapper sur cette table, l'idée qu'une action est mauvaise ou mérite qu'on s'en indigne, l'effort pour se rapporter au passé; et d'un autre côté les mouvements des muscles, le ralentissement du sang, la crispation des traits, phénomènes saisis par un sens délicat qui semble envelopper tout le corps. D'un côté, des états spéculatifs et, pour ainsi dire, contemplatifs, de l'autre des actes ; ici le moi véritable, source du consentement et des idées, et là l'action motrice, exécutrice du moi. Entre ces termes, une étroite correspondance : on juge de Tun par l'autre, on mesure l'un par l'autre. — Il n'est
pas rare pourtant de voir se briser cette harmonie péniblement obtenue. Le rêve nous offre justement l'exemple d'une absence de corrélation entre les éléments conscients et les éléments de provenance musculaire qui se trouvaient associés durant la veille. Il nous suggère donc l'idée de ce que serait le moi si le symbolisme conscient se déroulait en dehors du symbolisme moteur, et si les états qui le forment cessaient brusquement d'être influencés par l'action des muscles. On sait, en effet, que le sommeil implique la suspension momentanée des fonctions motrices, et qu'il consiste uniquement • en l'abolition des impressions spéciales qui en proviennent. Mais, à la suite de cet évanouissement, les images pures, débarrassées de tout élément moteur, se déroulent capricieusement, c'est-à-dire, si l'on veut savoir la loi de ce développement capricieux, qu'elles brisent de toutes parts les cadres que maintenait autour d'elles la perception intérieure, et le symbolisme qu'elles rompent l'alignement que les impressions motrices leur imposaient. Elles changent donc brusquement de rythme. L'apparente liberté des rêves, le caractère fantastique de leurs arrangements, l'allégement même de nos images dans cet état particulier, ne sont que le contre-coup d'un fait unique : ces images ont cessé d'être embrigadées dans les formes d'une perception interne qu'actionnait sans cesse la sensibilité motrice ; elles ne sont plus soumises au rythme continu que cette sensibilité leur imposait ; bref, elles ne viennent plus s'insérer dans la suite des impressions musculaires qui en régularisaient et en endiguaient le cours. C'est donc un relâchement du schéma moteur que ces perturbations indiquent. L'indécision du rêve tient moins, sans doute, à une qualité nouvelle des éléments psychologiques qu'il met en œuvre, qu'à Tespèce de désarroi et au malaise qui s'empare de nos images dès que le réseau musculaire où elles s'engrenaient s'est relâché et qu'elles se trouvent brusquement affranchies du contrôle de l'activité motrice. Elles ressemblent alors à la pensée qui devient inattentive et rêveuse toutes les fois qu'elle se libère du langage, c'est-à-dire qu'elle cesse d'être soumise au rythme régulateur des articulations et du discours.