I. Notes sur Paris, p
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d'un moi « sensitif » où les représentations intellectuelles ne pénètrent pas, d'un moi tout en profondeur, qui se profile en dégradé derrière nos états de premier plan, une vie libre et dégagée, plus ou moins riche selon la délicatesse et la subtilité des combinaisons où se joue notre sensibilité. Précisons encore. Quand nous nous livrons à quelque peintre hardi de la nature humaine, nous jugeons de son habileté et de sa profondeur à la manière dont il sait provoquer au dedans de nous les états émotifs qu'il est impuissant à analyser, ces vibrations incommunicables, ces données fu van les et complexes, ces feelings qui courent en nous comme des frissons ou qui éclatent comme les explosions soudaines d'une conscience longtemps comprimée. En nous expliquant ses personnages, c'est donc à ce a personnage intérieur », fait d'émotion et d'instinct, qu'il nous a insensiblement conduits ; il nous a permis de démêler en nous, sous les constructions intellectuelles surajoutées, les impulsions irréductibles, les thèmes émotifs et sentimentaux que toute sensibilité d'homme se plaît à développer ou à combiner. L'entendement a disparu ; la spontanéité le remplace : le sentiment la révèle immédiatement .
Nous avons par là délimité le champ de ces analyses et nous les avons rattachées au problème général qui nous retient. Le sentiment ne nous intéressera que dans la mesure où il sera justement cette expression concrète de la spontanéité, dans la mesure encore où il corresjX)ndra à la formation de la >'ie personnelle. Nous nous plairons l\ y démêler, sous la mobilité des apparences, quelques di rejetions foncières de l'activité, des dispositions profondes et des attitudes irréductibles de la conscience, un fond dynamique donné par les degrés variables de tension ou de relâchement d'une individualité qui se fait.
Quelle est donc l'origine du sentiment, contenu de la conscience? Est-K:e, comme il semble et selon les termes de la psychologie anglaise, une agrégation des plaisirs des sens dont les créatures vivantes fournissent l'occasion sous bien
des rapports? Ou bien cette origine est-elle supérieure aux sensations proprement dites ? Y aurait-il une synthèse affective ou sentimentale, comparable à la synthèse mentale que la psychologie retrouve dans les formes constituées de la conscience? Cette synthèse sensible ne serait-elle pas, elle aussi, une disposition ou une qualité irréductible de l'activité ?
On s'accorde à trouver quelque chose d'indéfinissable dans nos sentiments : il serait important de montrer que ce caractère tient à leur nature même. Définir un sentiment en le ramenant à des composants élémentaires précis, comme l'impression et la sensation , ce serait ne point donner pour vaine la doctrine qui fait d'un prolongement de la nature la matière même du moi. Et éliminer de sa forme tout élément local, individuel, de manière à l'exprimer par une formule, ce serait établir ce qui est en question, à savoir que l'étofife du sentiment est tissée d'états simples et impersonnels, sensationnels.
Le rôle de l'élément physique ne saurait être mis en doute depuis que des analyses récentes l'ont saisi à la racine de nos états les plus intimes. 11 ne suffirait plus de dire que la passion ne se produit pas sans un stimulus organique déterminé, quand c'est d'une telle excitation qu'elle tire sa forme spécifique et originale. Ainsi, la pitié, si elle est suivie d'attendrissement, suppose un imperceptible langage des muscles de la gorge qui se contractent comme pour ébaucher un sanglot ; la tristesse n'irait pas sans un certain abattement qui traduit le ralentissement de nos fonctions et comme l'atonie du corps. Cette importance de l'élément physiologique, le désir la manifeste plus encore. C'est par un curieux renversement des termes que nous considérons le désir comme un commencement d'acte, alors qu'il est l'interprétation consciente de quelque vague inquiétude organique^ Il enveloppe, il exprime des mouvements périphériques et il désigne, en même temps que leur avortement, le besoin d'achever l'action qu'ils ébauchaient d'eux-mêmes et dont ils dessinaient vaguement les traits. On n'expliquerait pas autrement la persistance de ceux de nos désirs qui répondent à des mouvements du corps périodiquement reproduits ; et le
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rôle de l'habitude demeurerait inconnu, si nos habitudes n'avaient pour effet de produire à temps marqué, grâce à la périodicité de ces mouvements, des dessins obscurs qui s'achèvent en besoins. Dans un ordre voisin, ignore-t-on l'influence des organes sexuels sur nos idées mêmes et les liens étroits qui les rattachent, semble-t-il, à notre appréciation de la forme et de la beauté? Il y a plus. Le plaisir, facteur appréciable des sentiments doux, en accroît l'étoffe sensationnelle. Ne sait-on pas que nos émotions même les plus fugitives renferment un élément de jouissance ou de peine ? Et n'est-ce pas une vérité reconnue qu'un plaisir et une douleur sont toujours liés au jeu des tendances organiques fondamentales? Les degrés d'intensité de nos plaisirs sont vraisemblablement donnés par le nombre des sensations qu'ils suscitent dans l'organisme, et leurs différences spécifiques tiennent à la différence même des centres qu'ils intéressent. C'est ainsi qu'une activité partagée entre plusieurs motifs de plaisir n'arrive pas à une jouissance intense, tandis que celte intensité se produit certainement lorsque nos organes suspendent leur exercice propre pour s'appliquer au seul plaisir à produire, et quand notre actiAité physique, suscitée ainsi de toutes parts, s'y abandonne et s'y noie.
Fût-il démontré que le contenu matériel de la conscience est lié à nos sensations au point de faire corps avec elles, il ne serait pas démontré qu'il en est le prolongement : on devrait toujours reconnaître qu'une impression sensible donnée diffère, en son étoffe, de l'ébranlement du cerveau qui la précède. Cet ébranlement, elle le traduit en son langage ; et qui nous assure qu'il y ait ressemblance exacte entre les deux idiomes? Comment surtout établir qu'en dépit des liaisons naturelles il y ait équivalence entre les termes? Au surplus, le plaisir cérébral n'est pas démontré appartenir à la sensation. On a récemment insisté sur ce fait que des sensations h peu près semblables sont pourtant suivies de plaisirs bien différents par la qualité et par la nuance*. Quoiqu'une
I. V. Ribot, Psychologie des sentiments, p. 34 (Paris, F. Akîan).
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telle affirmation demeure problématique, étant donnée la difficulté d'énumérer tous les éléments physiques qui forment la contexture d'un plaisir, il semble cependant que ce dernier résulte moins de ses matériaux que d'une orientation qui leur est imprimée. Il est lié à une réaction originale de l'âme qui s'abandonne ou se repose en une combinaison particulière des sensations. D'ailleurs, des analyses récentes en font foi : le plaisir est déjà à sa manière un sentiment ; il est lié à l'activité cérébrale du sujet, plus encore qu'à son activité musculaire. Bref, il trahit une disposition qualitative de la sensibilité, que nous verrons se dégager peu à peu au cours de ces analyses. C'est l'avant-goût du plaisir, comme s'exprime Darwin, et non la jouissance physique elle-même, qui provoque l'exubérance du mouvement et l'élévation du tonde l'activité. « Un chien, qui faisait des bonds joyeux a la vue d'une assiette de nourriture, ne manifeste plus sa satisfaction, quand il la possède, par aucun signe extérieur. » Du reste, l'observation des joies et des peines morales nous montrerait la prédominance de la représentation mentale sur l'élément physiologique qui peut en être à certains égards dissocié. Cette représentation est en parallélisme avec certaines manifestations physiologiques : les deux séries relèven t de la même cause, mais ne se conditionnent pas toujours, ne réagissant pas forcément l'une sur l'autre. La manifestation mentale du plaisir, c'est le plaisir lui-même; il n'est, à sa manière, qu'un symptôme nous renseignant sur l'état de l'activité. 11 a la valeur variable d'un signe. Ainsi que la douleur, il est séparable du complexus dont il fait partie et, dans certaines circonstances, peut totalement disparaître. On comprend dès lors que les degrés dont il est capable ne soient pas liés à l'apparition seule ou à la disparition d'une impression et que, même séparé de la jouissance qui en est la contrefaçon sensible, il ait cette nuance légère et presque intime qui en fait le véhicule de nos émotions.
On ne peut donc pas établir une équivalence entre nos mouvements et nos sensations, nos sensations et nos plaisirs.
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Mais ce rapport, inadmissiblejusqu'ici, ne peut-on l'établir d'un plaisir à un sentiment ? Qu'on remarque d'abord que le plaisir est une nuance indispensable sans doute à la composition d'un sentiment, mais incapable d'en former la trame. Un sentiment de joie ou de tristesse se distingue d'une sensation proprement dite par l'individualité commençante qui se marque en lui et par le mouvement qu'il suscite au plus profond de nous-mêmes. Tandis que la sensation résume des impressions organiques déterminées et embrasse, à ce titre, une quantité de plaisir parfaitement homogène, un sentiment nous ramène au dedans de nous où il provoque, en même temps que des souvenirs intimes, des émotions personnelles : il a sa vie, une vie sourde qui lui est propre ; *et vouloir le caractériser par l'élément seul de jouissance ou de peine qu'il recèle, c'est répandre cette vie intérieure sur la périphérie et se refuser à comprendre le secret de sa mobilité et de sa souplesse. Ce n'est donc pas la jouissance seule ou la peine qui en s'atténuant, en se graduant, forment le monde de nos sentiments ; tout au plus, convient-il d'y voir un signe variable qui indique Tintérêt que nous prenons à ces sortes d'états et qui leur doime l'estampille officielle de phénomènes affectifs. D'ailleurs, si nos sentiments n'étaient que les nuances ou les dégradations du plaisir, comment expliquerait-on le caractère original de chacun d'eux P Et en quoi la pitié différerait-elle de la tristesse si, en leur étoffe, ces deux états n'étaient que des transformations de la peine? Semblables par l'élément de douleur qu'ils renferment, c'est donc par l'originalité de leur forme qu'ils se différencient ; le même voile de tristesse qui les enveloppe, étend sa leinte sur des physionomies dissemblables. Il s'ensuit que le positif d'un sentiment est donné par l'expérience intérieure dont il offre, en un moment précis, une combinaison originale. On ne comprendrait pas, s'il en était autrement, l'aspect individuel qu'ils affectent. Gomment donc pourraient-ils ainsi croître et se modifier à mesure que se modifie la vie intérieure, et s'ils n'étaient point l'expression de toute une vie, comment les plus délicats ou les plus tendres, la sympathie et l'amour, manqueraient-ils précisément Bazaillas. 6
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à ceux qui n'ont point vécu ? Il est impossible de réduire un sentiment à des éléments déterminés d'impressions et de sensations : c'est qu'il reflète en un moment l'histoire intime de la personne. Il échappe, par ce point précis, aux lois de la matérialité. A ces synthèses toute proches du corps et correspondant au réseau des ondes nerveuses, succèdent des combinaisons libres et mobiles où là disposition physique n'est qu'un élément occasionnel et déjà lointain. La vie individuelle avec ses plis et ses détours, telle est l'étoffe de la conscience.
Mais c'est justement cette complexité des sentiments qui nous empêche d'ordinaire de dégager l'élément émotif qu'ils renferment et de retracer la courbe qu'ils suivent d'instinct dans la conscience. Du moins, elle nous met en mesure de nous faire une idée de leur vie et de définir le mode de croissance qui leur est propre. En un mot, nous les voyons recourir à un véritable procédé d'excitation et d'évocation mentales. Dans la mélancolie, par exemple, il convient d'établir un départ entre la donnée affective pure, la langueur ou le relâchement de l'activité, et le travail d'esprit par lequel elle se justifie en provoquant des interprétations capables de la soutenir et de la rendre cohérente. Chez ceux qui souffrent et qui pleurent, nous assistons à la production rapide d'éléments intellectuels qui ne relèvent nullement de l'automatisme, mais des facultés de raisonnement et d'invention : le sujet conscient se livre à un curieux travail de recherche et de synthèse pour alimenter sa douleur, lui fournir des raisons, la renouveler*. L'enfant qui s'est fait mal, souvent ne pleure de douleur que lorsqu'on le plaint : c'est donc la pensée que l'on a éveillée, qui le fait pleurer. Mais nous touchons ici au point délicat autour duquel se meut la sensibilité lumiaine : c'est cette intervention d'une pensée capable d'amplifier nos sentiments, en les arrêtant brusquement parfois et en les détournant de leur cours. On l'a remarqué, la cause de nos douleurs et de nos