‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 28 sur 92 · I. Dumas, La Tristesse et la Joief p. 302 (Paris, F. Alcan · texte numérisé non relu

I. Dumas, La Tristesse et la Joief p. 302 (Paris, F. Alcan

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joies ne réside pas ordinairement dans la réalité présente, mais dans des pensées abstraites ; ce sont celles-ci qui nous deviennent si lourdes, qui nous créent des tourments auprès desquels les souffrances naturelles de la sensibilité sont insignifiantes *. Grâce à cette exaspération de l'activité due à la pensée, l'homme devient comme le centre le plus vibrant et le plus douloureux de l'univers. Les plus grandes souffrances sont des maux imaginaires et inguérissables. Elles ne se trouvent pas dans le présent, sous forme de représentations intuitives et de sensations immédiates, mais dans la raison, sous forme de notions abstraites, de pensées qui nous torturent et qui nous rendent misérables ^ Toute cette expérience douloureuse, la sensibilité ne la posséderait pas d'elle-même, car elle vit dans le présent, comme l'animal, et dans un état de quiétude insouciante qui fait son charme. Mais la pensée vient brusquement se jeter dans le courant paisible de nos émotions et de nos joies, et briser l'harmonie naturelle qu'elles tendaient à former.

Si, dans sa forme statique, le contenu de la conscience présente des caractères qui ne nous permettent pas de le réduire à la sensation, en est-il de même de son procédé historique? Ne peut-on dire qu'il recouvre à son tour un amalgame d'associations sensationnelles? Notre individualité présente serait ainsi préformée dans une sorte d'état naissant produit sous l'influence immédiate de conditions physiques nettement définies. Indéterminée dans ses soi-disant créations morales, la vie intérieure est déterminée à sa racine ; sous ces variations de surface, une même note fondamentale se continue. Celte question en amène aussitôt une autre. De

I . « Au lieu de se laisser conduire par quelque représentation intuitive, rhomme s'efforce d'écarter entièrement ce mode de motivation, et de ne se laisser déterminer que par des représentations abstraites ; c'est ainsi qu'il exploite à son plus grand bénéfice son privilège de la raison : il se rend indépendant du présent, et, au lieu de ciioisir le plaisir fugitif ou de fuir la douleur passagère, il réfléchit à leurs conséquences. Ce sont des motifs abstraits, médités, et non les impressions du moment, qui nous déterminent. » Schopenhauer, t. I, p. 477.

a. Id., ibid., p. 47^)-

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la synthèse mobile de nos états n'incline-t-on pas à faire un peu trop vite un principe de pure indétermination ? Un moi qui serait sans nul rapport avec les conditions fixes de Tentendement et de la nature, serait-il donc ? On est dès lors conduit à chercher un phénomène premier qui rétablirait dans la vie du sentiment les droits de la continuité, canevas uniforme sur lequel la spontanéité individuelle broderait à sa façon. Or, un tel phénomène n'est-il pas un principe d^ détermination absolue P

Qu'il existe un phénomène de cet ordre, Texamen même superficiel de la vie intérieure ne nous permet pas d'en douter. Parmi les mots, formés pour exprimer des idées, quelques-uns, précis et exacts, désignent sèchement leur objet, et d'autres également précis, mais plus -larges, plus riches desens, disent ce qu'ils veulent expressément, non strictement, avec une justesse qui n'exclut ni l'ampleur ni la majesté. D'où vient cette pauvreté et cette richesse des termes, sinon de ce que les premiers éveillent simplement quelques idées indispensables à la compréhension de leur objet, tandis que les autres, grâce à des associations subtiles, évoquent en dehors de ce qu'ils expriment tout un cortège d'impressions, tout un langage intérieur sous le langage parlé qui se trouve renforcé par cet accompagnement ? C'est précisément ce qui arrive pour nos impressions actuelles : notations sèches, si elles n'enveloppaient un passé qui revit confusément en chacune d'elles. Sans doute, les raisonnements combinent leurs termes sans être suivis de ces sous-entendus intimes. Mais il n'est pas d'idée, pourvu qu'elle nous dise quelque chose, qui ne recouvre le sentiment confus d'impressions qui lui furent jointes, pas d'habitude qui ne se ravive à cette source de nos émotions, pas de sensation' qui ne s'accompagne de sensations complémentaires évoquées des profondeurs de la conscience. Si l'on pouvait appeler rêverie les murnmres familiers qui circulent au-dessous de nos modalités claires, on

I . A moins d'être des sensations animales, c'est-à-dire nues, comme dit Leibnitz.

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dirait, en traduisant librement une parole de Leibniz, que la rêverie fait la conlinuilé de la vie pendant la veille. Dans ce langage intime, aux résonances subtiles, on devine quelle doit être la place de nos premières impressions. Quand nous appliquons la clarté d'une intelligence factice à l'appréciation des choses que nous avons aimées durant noire enfance, il nous arrive parfois d'être déçus ou déconcertés. C'est que nous avons changé depuis, et que la mesure de nos jugements n'est plus la môme : nous jugeons d'après des règles, non par clarté de sentiment. Pourtant, dans ces moments toujours rares oii nous sommes rendus à nous-mêmes et où nous sentons vivement, nous retrouvons, appli({uées aux mêmes objets, la même force, la même candeur d'émotion. C'est donc qu'en dépit des changements survenus quelque chose est resté qui renouvelle encore notre présent et le rajeunit. On comprend qu'il doive en être ainsi, si l'on veut bien se replacer dans un état d'esprit qui ne nous est plus familier. Les objets, les idées aimés pendant notre enfance étaient enveloppés dans le sentiment illimité de notre existence, acceptés comme le prolongement de notre individualité; la pensée ne nous venait pas d'avoir, pour assurer notre existence, à exclure ou à supprimer. Nous trouvions, à aimer ainsi, un bien-être incomparable. Nul arrangement factice ne s'interposait entre les choses et nous ; elles suscitaient des impressions vives et justes. Ces impressions formaient les notes familières d'un concert intime. Emportées dans le courant de nos pensées, elles se coloraient d'une teinte joyeuse ou triste à l'occasion ; ainsi, tout en rattachant nos émotions à des témoins extérieurs qui nous les renvoyaient, elles donnaient par leur progrès l'image de la mobilité intérieure. C'était comme les premiers dessins d'un monde naissant. Quoi d'étonnant si ce langage persiste encore, si les pénétrantes associations qui le composent revivent, à peine senties, dans nos clairs desseins? On a pu dire qu'un spectacle atténué parla répétition ou effacé par des visions plus brillantes emprunte son éclat, non plus à notre sensibilité fatiguée, mais aux impressions vivaces dont il fut

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accompagné jadis. De même, les idées dont nous vivons sont extraordinairement riches en harmonies intérieures. Précisément parce que nous en avons vécu , elles sont évocatrices du poème intime. 11 en est d'elles comme de ces jours de fête connus et aimés dans notre enfance, qui coupent l'uniformité de notre vie parce qu'il y passe, d'une manière bien réelle, un rayon de la joie des premiers ans. Sans cette économie des sentiments comment expliquer la continuité de notre existence? Si ces liens pouvaient se rompre par lesquels du fond de notre être nous tenons à ce qui nous a touchés, si nous pouvions à chaque instant nous reprendre à vivre, le moi serait, autant qu'il est permis de l'imaginer, de la nature du rêve, et notre vision de nous-mêmes serait suffisamment exprimée par la doctrine du phénoménisme. Mais cette extrémité n'est pas à craindre. Notre expérience du passé, ratifiée par des impressions vives, fait la solidité de notre présent. La vie personnelle est, dans le fond, un phénomène unique qui ne se dissipe jamais et s'étend toujours.

En ramenant les détails de la conscience à un phénomène unique sur lequel on les verrait se détacher, et en rapportant les origines de ce phénomène à un état mal défini, inconscient, n'introduisons-nous pas dans la vie individuelle un principe de détermination ? Oui, si cet état de l'individualité commençante ne s'expliquait déjà par un acte individuel luimême. Expliquons-nous. 11 est visible que nous avons surtout de l'estime et de l'amour pour ce qui est déterminé en bien et qui éveille dans notre esprit des idées précises de plaisir ou de joie. On ne peut même pas dire que nous nous aimions en nous-mêmes. Notre moi ne nous intéresse qu'en tant qu'il s'applique à une idée, ou qu'il jouit d'un plaisir, ou qu'il est séduit par une espérance. 11 nous semble qu'avec ces objets qui l'appliquent notre esprit s'agrandit, qu'il diminue et se resserre quand ils se réduisent, qu'il s'évanouirait s'ils venaient à disparaître sans que rien ne les remplaçât. Nous n'aimons pas l'être en soi. Aussi, est-ce avant de connaître la difficulté de choisir que se constitue ce qu'il y a en nous de plus individuel. Le choix est contrariant, désolant. C'est qu'il

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