‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 29 sur 92 · INCONSCIENCE ET INDIVIDUALITÉ · texte numérisé non relu

INCONSCIENCE ET INDIVIDUALITÉ

nous impose la nécessité de mettre en balance des objets qui ne nous touchent pas avec une vivacité égale, d'en préférer même quelques-uns à cause du seul mérite qui les accompagne. Comment l'objet choisi en ces rencontres serait-il entièrement nôtre ? Tandis que, la volonté l'accepte, toute cette partie de nous-mêmes qui recherche l'être déterminé sous la forme du plaisir proteste, et il y a grand danger qu'elle n'empêche la solidité de cette adhésion. Au contraire, au temps où la réflexion n'est pas le facteur nécessaire de nos déterminations, des réactions se produisent, vives et franches. Comment ne seraient- elles pas nôtres, ces réactions naïves parlésquelles nous répondons de toutes parts à Tappel des choses ? Elles composent la façon originale, nullement empruntée, de traduire ce que nous aimons, de dire ce que nous sommes : actes vraiment individuels d'une vie qui est comme la nature, spontanée, heureuse, toute en soi. C'est donc illusion de la raison raisonnante, si l'on voit dans le choix l'image de la vraie individualité : nous jugeons alors par convention et artifice. Il n'y a pas de spontanéité égale à celte joie de l'âme qui enveloppe idées et choses par cela seul qu'elles lui plaisent, qui se réalise en les possédant et qui, des naïves impressions qu'elles suscitent, ourdit comme sa trame. Le phénomène où commence historiquement la vie intérieure est lui-même individuel, et l'on devrait renoncer à le comprendre si l'on n'avait pour l'expliquer que les événements extérieurs de la nature.

Mais le moment est venu de déterminer exactement cet apport individuel dans la constitution de nos sentiments et de montrer en chacun d'eux, — quand on réussit à les saisir en dehors des buts extérieurs qui leur imposent une spécialisation hâtive, — une disposition synthétique et comme une qualité irréductible de notre sensibilité. « On aurait tort, remarquait-on finement, de vouloir déterminer, par une loi précise et fixe, l'importance relative des sources diverses qui alimentent les sentiments en leur apportant des idées, des images ou même des sensations. Cette importance varie non

seulement avec les individus, mais avec les sentiments euxmêmes \ » On ne saurait mieux indiquer l'assimilation des sentiments à des synthèses élémentaires ou à des directions singulières de l'activité sensible. Veut-on demander à l'analyse la vérification directe de cette hypothèse ? Elle nous montre dans la tristesse et dans la joie, au lieu de groupements construits, des différences de physionomie et d'attitude profondément senties. Dans la tristesse, en effet, l'état d'abattement physique, accompagné de l'impression pénible d'écrasement, sera le point de mire à peu près exclusif de la perception intérieure. Cette obsession qui ne cesse de peser sur elle, en restreignant son champ de vision, lui enlèvera le caractère objectif ou contemplatif que revêt souvent la mélancolie : elle sera essentiellement subjective ; elle ressassera le même motif, développera indéfiniment le même thème et se repaîtra d'elle-même. La tristesse se ramène ainsi à une position immobile du moi : c'est le moi organique, empêché et douloureux, qui immobilise nos idées et en arrête brusquementl'essor. C'est l'attachement exclusif à la vie qui se tourne en obsession et qui fait du sentiment de l'existence physique la source des interprétations dont s'alimente la conscience et dans lesquelles elle s'abîme. La joie nous met en présence d'une disposition synthétique tout autre : elle nous rapproche de la vie, tandis que la tristesse nous en éloigne, et elle nous mêle au monde extérieur dans la mesure où elle nous détache des obsessions de l'égoïsme : aussi nous dispense-t-elle de l'analyse à laquelle la tristesse nous conviait. La synthèse joyeuse consiste donc, pour le moi, à vivre dans un état d'objectivité et d'aisance : au lieu de nous replier sur nous-mêmes et de subir l'influence continue d'une même impression d'écrasement, nous nous déployons librement et regardons au dehors. Aussi, chercherons-nous la surélévation de ce sentiment dans les images, dans les souvenirs et dans les rencontres de l'expérience largement interprétées.

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