‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 30 sur 92 · CONSTITLTION PROFONDE DES SENTIMENTS · texte numérisé non relu

CONSTITLTION PROFONDE DES SENTIMENTS

Attachons-nous à celte dernière synthèse, qui est la plus significative, et tâchons d'y saisir sur le vif le travail dont notre sensibilité est le lieu. Orientés, dans la joie, vers des dispositions confiantes, plus contemplatives qu'actives, détournés des interprétations logiques qui les alourdissent et les contraignent, nos états de conscience s'érigent spontanément en des formes souples et instables d'où TefTort de coordination est banni. Du même coup, la pénible exigence des facultés raisonneuses disparaît ; le sentiment ne recourt phis à des tentatives encombrantes de construction ou d'explication : le thème primitif de la sensibilité se développe seul avec sa richesse, sa variété, sa largeur *. C'est dire que les limites qui, de deux manières, le restreignaient, ont disparu : à savoir, le moi organique, qui captait son cours pour le faire remonter jusqu'à l'attachement tout animal à la vie, et l'entendement qui le surchargeait de ses constnictions adventices. Cela est si vrai que l'affectivité, quand elle est ramenée à cette loi d'un développement libre, se ferme comme par enchantement aux sentiments hostiles d'envie, de colère, de méchanceté, qui ont leur origine dans une attitude agressive du moi. Par contre, à mesure que les limites de ce moi tout construit s'élargissent, la subjectivité irritable et impatiente se déprend de son rêve douloureux et voit se substituer à l'obsession de l'égoïsme des dispositions pacifiques qui lui rendent le contact des autres choses, en l'orientant dans le sens de la connaissance objective, de la contemplation et de l'altruisme. La sensibilité, comprimée dans le premier cas, fait ici retour à sa logique interne, toute voisine de la nature.

Mais tentons un rapprochement qui nous renseignera mieux que toute théorie, sur la vie profonde du sentiment. Demandons-nous, pour fixer les idées, pourquoi le roman anglais a excellé à ce point dans la peinture de cette sensibilité largement ouverte? Est-ce simplement par un raffinement de réalisme.^ Ce goùl du détail nuancé et délicat serait-il

I. Ce qui caractérise, en effet, l'expérience de la joie est bien celte qualité d'aisance et d'ample expansion.

go LE SENTIMENT

de même origine que la minutieuse objectivité des maîtres hollandais? Non sans doute. C'est plutôt que la sensibilité anglaise, naturellement émotive, tout entière à l'impulsion, se développe sans mélange d'idées et de raisonnements, et se porte d'elle-même jusqu'aux pointes extrêmes do toute sensibilité: elle retrouve, par le jeu de ses forces doucement excitées, la sympathie universelle ; si elle a une préoccupation, c'est celle de se laisser vivre et de se sentir vibrer. Dans cet élargissement indéfini des ondes de la sensibilité, les écrivains anglais ont été merveilleusement servis par leur réalisme qui leur fait rechercher la sensation et comme le contact des chose3 sans des intermédiaires construits, et surtout par ce nominalisme instinctif qui ne leur a jamais permis de réclamer aux artifices delà logique les réponses que pourraient suggérer le commerce fécond avec l'expérience. Si bien que cette sensibilité, comme cet esprit, s'est trouvée émancipée de la règle tyrannique qui ferait à chaque instant prévaloir le construit sur le donné, le raisonnement formel, la motivation inféconde sur le courant de la vie sentimentale. — Par contraste, c'est une disposition tout opposée qui expliquerait le registre étroit de la sensibilité latine, telle du moins qu'elle se manifeste dans les formes d'un art convenu. Cet art reconstruit, plus qu'il ne retrouve, la marche des sentiments : il s'attache moins à les dépeindre ou à les susciter qu'à les comprendre. L'émotion ici n'aura plus de valeur par elle-même: elle s'intellectualisera. Elle ne se scandera pas selon son rythme primitif : elle se composera d'après les règles d'une raison bien conduite. L'important, désormais, sera de définir nos sentiments et de les réduire à quelques éléments intelligibles qui expliquent parfaitement leur provenance et leur terme. La vérité est pourtant que ces sentiments sont des puissances redoutables, relativement autonomes, et que l'entendement devrait se borner à les regarder avec la curiosité détachée que nous apportons au spectacle d'une volonté dont les manifestations sont imprévisibles et nous demeurent étrangères. Mais les écrivains dont nous parlons ne songent guère à retrouver les ressources que la sensibilité combine en elle, ni à surprendre la vaste poussée de sentiments et d'images

au-dessous de notre conscience claire. II en résulte l'analyse sèche, le lyrisme guindé, un théâtre par trop composé, l'éloquence, qui est la paraphrase des idées au lieu d'en être révocation, un art de juristes et de rhéteurs. Ce contraste nous présente donc, comme au travers d'un grossissement, le phénomène essentiel que nous tenons à mettre en lumière par tous les moyens possibles : c'est que le sentiment pur, étranger dans son fond à toute motivation, est dénaturé et empêché toutes les fois qu'il s'y mêle des représentations venues du moi formel ou de l'entendement constructeur. Dans la littérature, comme dans la conscience fermée de l'individu, la même particularité se manifeste : l'émotion réduite, atténuation de notre activité, ne végète qu'avec le concours des forces coordinatrices péniblement appliquées ; quand elle va jusqu'au bout d'elle-même, comme dans l'émotion joyeuse, elle se fait expansive et évocatrice ; elle s'érige en une expérience rayonnante, d'où tous les artifices sont bannis. Que feraient, en effet, devant cette vision absorbante, la fragile notion du moi et les stériles calculs de nos facultés intellectuelles ?

L'étude pathologique des sentiments nous conduirait encore à la même conclusion ; elle noterait en eux autant de formes d'une activité amoindrie, languissante, mais portant toujours la trace d'une origine individuelle. Dans des cas de folie accessibles à l'observation positive, on a pu remarquera retour de l'émotivité à des sentiments fondamentaux très simples, tels que le sens du moi, la cœnesthésie pénible, le désir de la puissance, la susceptibilité égoïste. Or, ces sentiments varient d'un sujet à l'autre, en dehors du mécanisme de l'idéation que nous étudierons un peu plus loin : ils manifestent brusquement la qualité de l'expérience qui les a précédés et qui revit obscurément en chacun d'eux. Ainsi, chez des sujets débiles, chez certains instables et chez les femmes en général, la folie qui se manifeste plutôt, chez l'homme, par des rêves de grandeur ou de possession et par un délire de générosité, ouvre au contraire le champ aux récriminations, aux rancunes, aux préoccupations mesquines

dictées par la vanité et la susceptibilité. L'imagination avec sa puissance constructive, le sentiment de la force avec la mégalomanie qui en marque l'exagération morbide, sont plutôt le propre de la folie de l'homme, comme si, au cours de l'aliénation mentale, les sentiments dont nous avons ainsi la caricature conservaient encore un reflet de Taltruisme et de l'objectivité qui sont les signes révélateurs de sa pensée. Au contraire, l'attachement à soi, particulier à tous les faibles, la subjectivité à outrance que la psychologie féminine révélerait, se trahit dans le grossissement que la folie fait subir aux sentiments fondamentaux, et nous éclaire sur leur nature plus égoïste. Mais, par un retour inattendu, la vie émotive, large et riche, celle qui se manifeste par des synthèses d'autant plus libres que le moi y intervient moins, et dont la folie masculine conserve l'image jusque daus la déformation de la conscience et du vouloir, se trouve correspondre à cette expérience que nous avons décrite, d'où sont bannis les abus de l'analyse et les sophismcs d'interprétation. Réduisez donc le moi convenu et faux, avec ses facultés instinctives de motivation arbitraire, vous ramenez le sentiment à son développement naturel, vous lui permettez d'évoluer len-. tement, sans arrêts et sans heurts, et de s'ériger en une expérience infiniment complexe. C'est que vous avez préalablement provoqué le stimulus de la vie qui ne peut se produire que dans une conscience ouverte aux excitations du dehors. Dans le cas contraire, le sentiment se suspend, il prend l'aspect d'une expérience. réduite, toujours menacée, toujours remise en question, comme si l'intervention d'un moi exclusif ou des formalités abstraites, en substituant un effort de synthèse à une synthèse spontanée, l'empêchait de se produire librement.

Mais une difficulté se présente : on pourrait toujours alléguer que l'individualité des sentiments est mécaniquement obtenue par l'intermédiaire de l'idéation, c'est-à-dire par un travail d'esprit surajouté à l'émotion pure, et l'interprétant. Nous allons examiner ce curieux mécanisme de l'idéation : nous croyons pouvoir établir que, s'il joue de lui-même dans

L^DÉATION DES SENTIMENTS gS

certains cas morbides pu exceptionnels, il est ordinairement suscité par l'attraction qu'exerce sur lui une donnée affective fondamentale. L'individualité du sentiment se manifesterait ainsi jusque dans l'organisation des idées qu'elle suggère : elle n'en serait pas l'effet, mais le principe. Il y aurait d'abord lieu d'effectuer un dédoublement : il faudrait distinguer l'idéation évocatrice, de Tidéation raisonneuse ou motivation. La première est lyrique et intuitive ; elle se produit spontanément en nous, comme une synthèse instantanée, comme une vision rapide et large de la réalité intérieure. L'autre suit le procédé logique du raisonnement ; elle est un effort de synthèse, un arrangement construit après coup, souvent remanié, en raison de son instabilité et de sa débilité foncières. On l'a scientifiquement établi : le mélancolique fait effort de synthèse pour s'expliquer son état, et il réunit péniblement quelques rares motifs auxquels il se tient ; le joyeux, au contraire, n'a qu'à choisir entre les motifs qui lui viennent sans qu'il les cherche*. Cette distinction est capitale : elle oppose les deux aspects de l'idéation comme ce qui est vépu s'oppose à ce qui est pensé, et ce qui est suggéré librement à ce qui est imposé par un mécanisme de concepts. On le voit donc: toute la différence entre l'idéation normale et l'idéation morbide lient à ce que, dans le premier cas, l'excitation de la conscience suscite spontanément la suite des représentations qui élargiront le champ du sentiment, tandis que, dans le second cas, le sujet occupé à raisonner son délire, à contrôler les suggestions au lieu de les accueillir, referme à chaque instant sur lui son cercle d'information : la manie raisonnante 'est en hausse quand la force évocatrice est en baisse.

Chacun de ces cas recouvre, on s'en apercevra sans peine, une expérience originale de l'âme. L'idéation joyeuse, s'alimentant dans la conscience d'une activité facile et féconde, agit en retour sur cette activité ; elle stimule les diverses fonctions de l'esprit, et les fait passer par une sorte de trans-

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