Dumas, loc. cit
figuration qui nous rend quelquefois méconnaissables à nousmêmes. Si donc la synthèsejoyeuse est toujours évocatrice, elle le doit au choc en retour des sentiments actionnant la sensibilité et finissant par y déterminer un plaisir moral intense. Le* sujet puisera dans ces représentations transformées une excitation toujours plus grande, qui cause en lui une véritable ivresse. Son enchantement, que ne conditionne plus le simple mécanisme cérébral, peut durer des jours et des jours : il se convertit parfois en ce ravissement d'essence très particulière que les grands mystiques ont dépeint. Cette excitation infiniment évocatrice révèle une complaisance en des dispositions très exaltées de l'âme. C'est par là qu'elle s'oppose à l'idéation pénible qui accompagne les émotions déprimantes ou morbides. Entre elles on retrouverait, croyonsnous, toute la différence qui sépare le délire du vertige, l'idéation spontanée de la construction forcée et artificielle. Aussi bien, est-ce une expérience toute différente que l'analyse signale sous ces nouveaux états : dans la colère, dans la haine, dans la jalousie, elle démêle une attitude fermée de la sensibilité, suivie d'un retour douloureux sur nous-mêmes, soit que nous ayons constaté une atteinte dont notre susceptibilité s'alarme, soit que nous inventions une offense imaginaire dont nous poursuivons obstinément la réparation. Dans tous les cas, nous nous mettons invariablement à détailler la cause directe de notre douleur, à la scruter profondément, à l'analyser. Nous nous plaisons à reprendre une à une les circonstances qui l'ont accompagnée, afin de rendre les torts envers nous plus irréparables, et plus 'plausibles les motifs de notre ressentiment. Bref, nos facultés constructivcs s'ingénient à développer sous une forme dramatique ime disposition momentanée de la sensibilité. C'est cet état primordial, insignifiant en lui-même, qui devient une mine inépuisable d'interprétations et d'analyses. Nous instituons toute une expérience dont il est le centre, thème fondamental qui paraît soumis à notre commentaire superficiel, mais qui en réalité le suggère et le met parfois en œuvre avec une habileté consommée.
DÉLIRE JOYEUX ET IDEATION TRISTE gS
Certes, il n'y a pas loin entre Tétat que nous venons de décrire et le mécanisme évocateur par lequel la souffrance primitive, chez les maniaques ou les déments, se transpose en une histoire toute construite, après avoir provoqué des explications capables de l'entretenir. Nous les voyons raisonner sur leur délire et échafauder de bizarres constructions. Eux aussi, ils empruntent aux facultés les plus directement intéressées leurs idées délirantes : « à la mémoire ils demandent des remords, à l'imagination des craintes, à la cœnesthésie des idées hypocondriaques, et avec ces éléments hétérogènes ils bâtissent un délire incohérent* ». C'est qu'en effet, les deux cas nous mettent en présence d'un procédé identique : sur un fond d'irritabilité ou d'épuisement, qui donne lieu de lui-même à quelques thèmes émotifs extrêmement simples, les facultés intellectuelles, agissant par attraction, s'ingénient à raisonner et à construire : elles bâtissent, avec ces données multiples, un système de représentations dont l'état affectif est le metteur en scène ingénieux et inconscient. On le voit donc : ce n'est plus la synthèse joyeuse, confondue avec le jet spontané d'un sentiment naturel, que nous venons d'analyser ; c'est l'effort de synthèse provoqué par le besoin d'interprétation, conciliable d'ailleurs avec la débilité de notre vie émotive. Nous ne sommes plus en présence de ce courant ininterrompu qui réalise le sentiment comme un produit original de la conscience, comme une force de la nature. Ce sentiment tronqué, soumis à tous les remaniements d'une idéation pénible, cesse d'être la qualité d'une activité qui se possède pour devenir l'expression formelle et à grand'pcine viable d'une activité qui se perd.
La conséquence qui se présente immédiatement à l'esprit, une fois engagé dans cette voie, serait d'affirmer un commencement d'organisation individuelle dans tous les états d'âme qui dérivent à leur manière de cet état foncier. Or, l'analyse psychologique semble nous donner raison en notant une différence marquée entre les états réels, tels qu'une conscience