‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 32 sur 92 · I. Dumas, /oe. cii., p · texte numérisé non relu

I. Dumas, /oe. cii., p

(j6 LE SENTIMENT

normale les éprouve, et ces mêmes états considérés en eux seuls, dans leur généralité ou, si Ton veut, dans leur abstraction. A notre réveil, ou quand nous sortons du néant psychologique remarqué pendant la syncope, nous avons des sensations « stupides », c'est-à-dire « des sensations qui justement parce qu'elles restent isolées ne peuvent pas être connues* ». C'est donc qu'une sensation normale est une sensation intégrale liée à des sensations complémentaires. La difTérence qui distingue d'une sensation réelle la sensation réduite ainsi à elle-même se retrouve dans nos émotions. Limitée à son objet seul, une émotion ne nous offrirait qu'une représentation appauvrie de sa vraie nature. Le secret de sa richesse ou, si l'on veut, de son individualité réside dans ses relations subtiles avec notre passé et dans la conscience vague de ces rapports. Si l'on pouvait réaliser une hypothèse impossible et supposer que ce plan obscur d'impressions vînt à se dérober tandis que se dérouleraient en nous des sentiments précis, de tels états, accompagnés de nul écho, renfermés dans le peu qu'ils donnent, seraient certainement privés de toute force émotive. C'est donc cet élément original, qui vient de ce que le passé ne leur est pas fermé, qui constitue leur être réel, et le caractère imprévisible qu'on s'accorde à leur reconnaître tient à l'indétermination même de ce passé. Mais on voit également qu'en communiquant à chacun d'eux un indice de réfraction à peu près semblable, ce phénomène initial pourrait être a la longue connu et fixé, si les circonstances changeantes de la vie n'en multipliaient l'indétermination et si des phénomènes affectifs ne se produisaient qui n'ont avec lui aucun rapport assignable.

Les sentiments tendres nous offrent des exemples de ces mutations morales. Considérons le plus simple d'entre eux, la sympathie. Historiquement c'est un phénomène spontané, il semble naître de rien comme un monde. Une douleur vive ressentie et partagée, un trait d'aimable bonté qui nous vient quand nous nous croyions isolés ou abandonnés, suffisent à

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