I. Bain, Les émotions et la volonté
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gS LE SENTIMENT
élément dans les détails de notre histoire, en substituant à un ordre concerté la complication croissante d'événements imprévus. Avec la sympathie, source inépuisable, il y a création au sens strict, puisque quelque chose qui n'était pas devient. Nous fie sommes plus un monde clos dont on pourrait trouver la loi et commander les destinées : le devenir est la garantie de notre individualité en marche. De là, Terreur de toute doctrine uniforme de morale ou d'éducation ; nous appliquons des préceptes : l'émotion aidant, le contraire de ce que nous en attendons arrive. La vie se produit en des zones profondes où nos systèmes expirent, où elle se fait et se renouvelle.
Mais qu'on analyse l'amour comme exemple propre à vérifier cette hypothèse. De tous les caractères qu'on s'accorde à lui reconnaître le plus significatif est une sorte de disproportion entre cette passion et l'objet qui l'inspire : à en croire l'opinion vulgaire, on ne saurait lui assigner de raisons. C'est là sans doute une erreur pour qui pense qu'une logique secrète, bien distincte de la logique des concepts, préside aux mouvements de l'âme. Un attrait parfois imperceptible à d'autres que nous, un jeu de physionomie, un rien par où se révèle l'âme commence un mouvement de pensées. C'est, le plus souvent, un courant presque insensible. Qu'on fixe l'éclat de cette première émotion en appliquant l'esprit à l'objet qui l'inspire*, on y découvre des détails charmants, toujours nouveaux ; s'il se joint à ce commencement d'amour la vue d'une réalisation possible, il devient attachement, attachement léger que des circonstances souvent minimes accroissent. Ici surtout l'action fortuite des petites unités est considérable. Quelle force pour notre amour naissant que de
penser à l'objet aimé^, d'en voir la possession comme pos-
1. « Quand il s'agit de jouissaDces, plus elles sont variées, mieux cela vaut ; pour les plaisirs qui renaissent dans l'idéal, la concentration est bien plus importante. Le feu de l'amour, subsistant par nature dans l'esprit, se répand sur une personne choisie et se conserve mieux par suite de cette concentration. » /(/. Ibid.
2. V. Pascal, Discours sur les passions de l'amour. Le principe, que nous
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sible, de la devancer même par l'espérance ! Mais ce rapport de la passion à son objet importe moins, croyons-nous, que les effets qu'elle produit en l'âme. Quand une émotion de cet ordre s'est fixée, elle devient bientôt l'affection centrale. Nos passions tendres s'émeuvent ; la sympathie concentrée sur un seul objet s'excite ; elle provoque des jugements subtils pour se justifier dans ses excès et s'entretenir, prête à s'éteindre : tout cela sans ordre, sans règle fixe ; c'est le triomphe des lois particulières. Puis, il se trouve que le courant de nos pensées s'est insensiblement changé ; presque à notre insu, la tendresse initiale les a pénétrées de proche en proche: nous aimons. Pourquoi? Comment? Nos explications ne sauraient le dire : les plus vives amours sont celles qui ont marché sans nous et où la nature a tout fait. Nous disons pourtant de l'amour qu'il est essentiellement humain ; c'est qu'il résulte d'une combinaison où les puissances du moi trouvent naturellement leur place ; à l'encontre de nos passions qui se substituent aux nuances du caractère et les effacent, il s'en colore, si je puis dire : il les attire à soi, il se reflète en elles. C'est là ce que découvrent les investigations les plus subtiles : le changement intime de l'âme et une disposition nouvelle qui en modifie le dessin. Si elles expliquent quelque chose, c'est qu'il n'y a d'autres raisons de l'amour que l'action des unités fortuites qui l'excitent, d'autre principe que la spontanéité de l'âme où il se produit.
Par delà les formes impersonnelles que l'entendement projette sur la conscience, c'est donc le moi vivant que le sentiment nous permet d'atteindre.
Cette assimilation de la vie personnelle avec la vie affective de la conscience, qui en offre les premiers linéaments et les courants les plus persistants, pourrait se vérifier encore par une observation qui paraît d'abord la contester. Cette nouvelle analyse nous permettra de nous faire une idée plus
tenons à mettre en lumière, d'une composition synthétique de nos émotions et d'une vie individuelle de nos sentiments, s'y trouve profondément indiqué.
exacte de la vie des sentiments et de la voir, pour bien dire, à l'œuvre. On sait que l'émotion joyeuse ne va pas sans une certaine incoordination dont nous avons expliqué le jeu, et que l'émotion pénible s'accompagne toujours d'un désordre des éléments psychiques qui devient, comme dans la colère et le désespoir, l'indice même de son intensité. L'émotion, quand elle est violente, exerce un pouvoir réducteur sur la pensée consciente et réfléchie, et en provoque la dissolution. Il nous arrive de le comprendre toutes les fois que nous laissons un sentiment accaparer les forces du moi et descendre dans les zones profondes de notre existence : à mesure qu'il pénètre ainsi dans les synthèses mentales, il les fragmente et les dissémine. Il devient une puissance redoutable de désagrégation. « L'émotion, remarque M. Janet*, a une action dissolvante sur l'esprit, diminue sa synthèse, et le rend, pour un moment, misérable» » Aussi convient-il de lui attribuer un rôle inverse de celui qui est dévolu à la volonté et à l'attention. On y verrait un pouvoir d'analyse et de décomposition naturelle en antagonisme avec les forces synthétiques de la pensée. « Ce qui caractérisait ces fonctions, c'était une activité de synthèse, une construction de systèmes plus complexes édifiés avec les éléments de la pensée, les sensations et les images. Ces systèmes formaient les résolutions, les perceptions et les jugements, la mémoire et la conscience personnelles ; l'émotion au contraire semble douée d'un pouvoir de dissociation et d'analyse^ ». On en viendrait vite à cette conclusion, que le sentiment, sous sa forme qualifiée d'excessive, désorganise le moi normal, la pensée cohérente et saine, pour la faire bientôt retomber sous la loi fatale de l'automatisme. Bien loin de se rattacher, comme nous le prétendons, à la vie personnelle, il se donnerait en antithèse avec elle, toujours prêt à l'épuiser par un désordre violent et à l'empêcher de se reformer en se recon- ' quérantsurla nature. Hâtons-nous d'ajouter que cette conséquence serait singulièrement hâtive : elle nous exposerait à