‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 35 sur 92 · EMOTION ET DISSOLUTION ICI · texte numérisé non relu

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méconnaître la nature profonde du sentiment, ainsi que le caractère très particulier et très nouveau de l'expérience qu'il institue dans la conscience.

Il faudrait d'abord s'entendre sur le sens à attribuer à cette action dissolvante qui lui est propre et qu'on ne saurait, en effet, contester. Est-il vrai que le sujet, atteint dans ses habitudes de penser et de vouloir, échappe du même coup aux lois de la synthèse mentale, pour tomber sous les lois empiriques de l'automatisme? L'analyse, pressée de conclure, n'omet-elle pas les intermédiaires pour se transporter comme d'un bond aux extrémités? Et ce qu'elle omet de la sorte, n'est-ce pas justement une dégradation insensible de l'activité qui se dépouille peu à peu de son caractère moteur pour se convertir en ajffectivité pure? II est cependant aisé de suivre ce retour de l'émotion à son état primitif, par delà les constructions que l'habitude et l'expérience y avaient surajoutées. Il se manifeste par des signes que les analystes de la nature humaine se sont plu à recueillir. C'est d'abord cette mélancolie vague et passive qui flotte autour de tout sentiment profond, quand il se prolonge et vit d'une existence indépendante. C'est erfsuite cette expérience d'une détente qui suit toute dispersion de l'esprit dans la nature, quand il s'immobilise et s'abîme dans la contemplation. C'est cette expérience qui faisait écrire à Taine à propos d'une existence tout émotive : « On est bien ici, et cependant on sent au fond du cœur une vague inquiétude ; Y âme s'amollit et se perd en rêveries tendres et tristes. » Alors même qu'on ne permettrait pas à ces puissances de la rêverie et de l'émotion de s'enfoncer dans notre activité pour lui commander sans partage, il faut convenir qu'elles déterminent, en se prolongeant, un groupement tout nouveau des états antérieurs, une nouvelle altitude de la conscience. En un mot, celle-ci se prête à une expérience extrêmement complexe qui peut quelquefois déconcerter notre activité obligée de compter avec les formes motrices qu'elle revêtait.

C'est cette expérience que nous voudrions décrire avec quelque précision. Pour nous en faire une idée approximative,

songeons à ces sentiments proprement affectifs, mais profonds et prolongés, qui déterminent en nous un engourdissement passager, tels que le sentiment de la nature, le goût de la contemplation, l'émotion musicale. La première impression que nous éprouvions est celle de quiétude, de passivité, comme à l'approche d'un sommeil paisible. Une observation attentive démêlerait dans une telle expérience une impression d'apaisement qui tient à la réduction de nos facultés pratiques et à rinhibition des fonctions intellectuelles ou représentatives. A cet état qui est vraiment primitif et qui nous replonge dans les couches profondes de la sensibilité humaine, conviendrait absolument la formule que nous venons d'énoncer : « l'âme s'amollit et se perd en rêveries tendres et tristes. » Otez encore ces rêveries qui représentent même ici la part de l'évocation mélancolique, il restera cet amollissement du moi, cette langueur, cette lassitude ineffable, bref un thème émotif qui s'enfonce dans notre activité, pour se fondre en elle et la transformer insensiblement. Est-ce à dire qu'il n'y ait là que destruction et action dissolvante ? Echappons-nous aux lois de la synthèse mentale pour retomber sous les lois de l'association ou de l'automatisme.^ Non certes. Les systèmes qui forment les résolutions, les perceptions et les jugements de la conscience réfléchie se désorganisent peu à peu, parce que l'activité qui leur servait de point d'appui a changé de nature ; mais cette activité de synthèse, qui vient de se relâcher ici, se reforme sur un autre point. Ce qui figure en nous l'élément moteur, ce qui forme un système de représentations actives, ce qui est en chacun le plus souvent adventice et construit, tout cela est sans résistance devant le pouvoir réducteur de l'émotion, car elle implique un retour à la nature. Mais elle survit à son œuvre dissolvante : elle se prolonge, elle jouit d'elle-même, elle prend conscience de sa passivité ; elle est si réelle et si existante qu'elle détermine des évocations, souvent puériles, des rêves où elle se complaît, des systèmes infiniment souples, non plus d'actes ou d'idées, mais d'émotions et d'images pures où passe le même courant et que traverse, en s'y enrichissant, le même sen-

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timent initial. La dissolution causée par le sentiment est donc bien spéciale: la représentation y perd, l'activité profonde y gagne. Ce n'est pas forcément l'automatisme qui en profite. Le fond de notre être en est heureusement diversifié et enrichi. Le moi pratique, tout en représentation et comme en façade, disparaît momentanément. Le moi s'anéantit sous nos regards, et avec lui cette infatuation obsédante et fatigante*. Mais, en revanche, les puissances d'émotion et de rêverie qui sont en nous et que la réflexion n'utilisait pas toujours, qu'elle écartait systématiquement de ses synthèses étroites trop vite données comme l'expression intégrale de notre être, se recomposent à leur manière ; elles vont provoquer la vie affective de l'esprit ; elles vont servir à former notre être véritable, composé de pures sensations, d'images, d'idées, de sympathies naturelles ; elles se disposent, en cet accord imprévu dont parle Taine, d'une délicatesse, d'une justesse étranges.

Pour résumer cette analyse, nous dirons qu'elle a démêlé deux classes d'émotions dans la trame de notre expérience sentimentale. Ce sont d'abord des émotions négatives dues à la force réductrice de tout sentiment profond, à son pouvoir envahissant; ces émotions, telles que la passivité, la lassitude, signalent la suspension momentanée des fonctions pratiques et représentatives. Elles se joignent à la dissolution des facultés motrices ; elles en manifestent et en précipitent les effets. A cette expérience commençante, qui s'accompagne toujours en nous d'un charme insinuant, s'ajoutent bientôt des émotions positives confondues avec l'impression de jeu, de rêve, d'exercice paisible et libre. C'est bien la libération des puissances de rêverie et de sentiment qui se fait jour peu à peu, grâce à l'abolition des facultés de pensée ou d'action, et qui se révèle par un ravissement d^essence particulière. Ce mélange de langueur et de ravissement, de passi-

I. On lira avec fruit, à ce sujet, le pénétrant ouvrage de M. Maurice Barres, Dolori et aniori sacrum. Cette réduction du moi, tendu et douloureux, s'y trouve indiquée en des analyses suggestives dont la psychologie générale pourrait tirer grand profit.

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vite et de souplesse, cette promptitude à vibrer, cette superposition extraordinaire de l'extase et du naïf au réfléchi, ce caractère presque enfantin de candeur et d'ingénuité, sont les principaux traits de Texpérienee affective quand elle va jusqu'au bout d'elle-même, c'est-à-dire quand elle se dégage des raffinemenls tout construits, comme des images motrices qui pesaient sur elle. A vrai dire, cette épuration des puissances de sentir, méconnue par les psychologues, n'a pas échappé aux véritables peintres du cœur qui l'ont décrite avec complaisance. Ceux qui ont dépeint le retour à la nature, le charme de l'innocence, l'éclat paisible des choses à l'état naissant ont eu l'intuition des lois qui président à la vie profonde des sentiments. Ces mythes du romantisme expriment une solide vérité : si l'on se reportait aux pointes extrêmes de la sensibilité, en recourant à l'action dissolvante que nous venons d'analyser, on retrouverait, pour nos émotions, un mode d'organisation très différent de celui qui résulte de notre désir de les utiliser ou de les décrire ; leur groupement présente la liberté du jeu et du rêve ; leur force évocatrice est prodigieuse et se renouvelle toujours, quand elle est abandonnée à elle-même : à l'activité de synthèse, qui se manifestait par la construction des systèmes de la conscience réfléchie, se substitue peu à peu une force inventive et combinatrice dont les produits, loin d'être frappés de caducité comme ceux de la réflexion, présentent la fécondité et l'éclat de l'état originel.

Si nous voulions d'ailleurs nous faire une idée exacte de cette vie affective autonome et la saisir dans les essais de recomposition qu'elle tente spontanément, nous n'aurions qu'à recourir à ces sentiments épurés que l'art excelle à susciter en nous. C'est qu'en effet la réalité nous présente des émotions mélangées ; elle n'a pas toujours su les débarrasser de l'élément moteur qui pèse sur elles, ni des interprétations logiques qui réduisent leur pouvoir évocateur. Mais ce retour à la pureté de leur origine, cette restitution du sentiment dans sa forme essentielle sont assurés par les procédés d'expression particuliers à tous les arts, car il n'en est pas

LES THÈMES PRIMlflFS DE LA SENSIBILITÉ Io5

qui n'implique un effort pour amener la sensibilité à prendre conscience de ses puissances méconnues de rêver et de sentir, et pour l'obtenir, en quelque sorte, à l'état pur. Nous l'avons montré ailleurs ' : sous l'action dissolvante des formes musicales, les forces résistantes du moi se fondent comme sous une invisible main ; la sensibilité libérée, redevenue par conséquent enfantine et innocente, retrouve ses thèmes constitutifs, émouvants et larges ; elle parle désormais avec la séduction de ce langage du cœur rendu enfin sensible à lui-même. Elle se joue dans la combinaison de formes légères et d'apparitions consolatrices. L'abondance de ces formes qui jaillissent à l'envi de tous les points de l'âme, leur souplesse, leur agilité révèlent mieux que toute analyse le mode d'action particulier au sentiment pur et nous permettent d'en rectifier le type. Le sentiment musical, entre autres, présente une révélation soudaine et une restitution complète de la sensibilité humaine : il nous paraît correspondre au moment précis où cette sensibilité se prenant à vivre de sa propre vie, jouit de ses puissances natives, prend conscience de la liberté de son rêve, poursuit son évocation d'après les lois d'une synthèse qui lui est propre et qui lui confère déjà une individualité bien marquée.

Il y aurait place, il est vrai, pour une hypothèse contradictoire. Les complications croissantes que nous venons de décrire se rattachent, après tout, à une complication croissante du plaisir et de la peine. Pourquoi ne pas voir en chacune d'elles l'un des multiples effets d'une énergie affective, incapable de degrés, constante en son fond? Cette doctrine de l'identité à laquelle portait un démenti formel notre principe des libres synthèses, on la vérifierait scientifiquement par des lois mécaniques que nous avons implicitement écartées. Ne sait-on pas qu'il y a un balancement des affections analogue au balancement des organes, que la croissance deme-

I. La joie dans les symphonies de Beethoven, Revue d'histoire et de critique musicale, janvier 1902.

surée de tel penchant coïncide avec raffaiblissement de tel autre, que l'énergie affective, comme l'énergie morale, est pour chacun en quantité limitée ? La disposition synthétique que nous avons notée ne serait donc que superficielle; en nous, comme hors de nous, tout se transforme, rien ne se crée.

Il semblerait résulter de cette explication qu'une combinaison émotionnelle, quelle qu'en soit d'ailleurs la complexité, se réduit à une puissance accumulée dans quelque coin du cerveau prête à jaillir à la suite d'une rupture d'équilibre ou. sous l'influence d'un stimulus organique; préformée dans nos centres nerveux, une synthèse mentale ne serait, à vrai dire, qu'une épisode de l'histoire qu'ils commencent. Cette conclusion, remarquons-le, n'aurait des chances de vérité que si l'on pouvait établir un rapport fixe entre la quantité d'énergie cérébrale accumulée et la qualité de l'émotion survenue. Mais bien loin qu'un tel rapport puisse être établi, on estime au contraire qu'une énergie donnée peut être suivie d'effets émotionnels dont la nature varie selon les dispositions infiniment variables de la conscience: une excitation spéciale, répétée en des moments différents de la durée, donne lieu à des pensées joyeuses ou tristes selon l'état de l'esprit où elle fait irruption. Pourquoi même ne pas admettre que l'influence latente de l'idée naissante provoque le courant nerveux qui agira sur elle en retour et qu'ainsi toute émotion se constitue en expérience affective déterminée, parce que, d'elle-même, elle tend à provoquer sinon à créer les conditions physiques qui lui permettront d'être.

Rien d'ailleurs n'est moins certain que les lois de corrélation que l'on invoque. On trouverait des natures pour qui l'excès est de règle en tous genres d'activité et en qui le développement d'une passion ne nuit pas à l'épanouissement des autres. De même, un sentiment vif, quand il s'excite dans le cœur, loin de produire une sorte de langueur dans les états avoisinants, les exalte comme si son être particulier devait s'en accroître : l'amour, tout en renfermant un élément marque d'égoïsme, développe les tendances altruistes.

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