‹ La vie personelle: étude sur quelques illusions de la perception intérieureChapitre 36 sur 92 · MÉCANISME ET DYNAMISME PSYCHOLOGIQIES IO · texte numérisé non relu

MÉCANISME ET DYNAMISME PSYCHOLOGIQIES IO

et c'est encore de l'amour que ces phénomènes qui l'accompagnent, par lesquels il communique de la légèreté à toutes nos passiops au point d'en accroître le jeu normal et l'intensité. C'est donc qu'il y a une hausse réelle produite en toute l'âme au lieu d'une déperdition qui devrait, semble- t-il, en solder l'excès. On comprendrait d'ailleurs que c'est erreur de langage si l'on invoque le principe de la conservation de la force ; ce principe n'a pas de sens du moment où l'expérience intérieure nous présente non des forces, mais des états. Allèguera-t-on que l'exercice de nos sentiments s'aecompagne de langueur, qu'une grande joie fatigue, qu'un grand amour abat ? Pure confusion : il est très vrai que la passion requiert une part déterminée d'énergie vitale ou nerveuse et que, de cette force, il y a mesure et quantité ; c'est bien à cette énergie que sont liés les perturbations et les accès, les langueurs, les épuisements. Or, quand on parle de force affective c'est par confusion avec cette force vitale, condition physique d'un état mental. Mais si l'on voyait en elle ce qu'elle est vraiment, la fécondité inhérente à nos sentiments ou à nos pensées, on comprendrait qu'elle dût obéir à des lois toute contraires. Non seulement une de nos pensées persiste, un de nos sentiments laisse des traces, mais encore ils accroissent et renouvellent notice expérience totale. Tout ce qui entre dans notre étoffe intérieure n'en sort pas seulement entier ou transformé selon la loi de l'équivalence, mais amplifié.

Nous opposons ainsi une fin de non-recevoir à toute interprétation statique ou mécanique des phénomènes de l'âme, et rien ne nous empêche plus de voir en eux des faits de notre propre vie.

C'est ce que l'on comprendrait si l'on voulait bien se placer une fois pour toutes en dehors d'une conception mécaniste et considérer en lui-même le phénomène primitif de l'émotion. Difie rente de la sensation par son caractère particulièrement intime, l'émotion ne saurait se confondre avec l'idée qui éclaire l'âme sans la toucher et que renferment les limites précises d'un concept ; c'est dire qu'elle est naturellement

pénétrante et suggestive, puisqu'elle éveille une expérience particulière à chacun, fluide aussi, en quelque sorte, car elle change en chaque esprit au contact même des associations qu'elle y éveille. Aussi comprenons-nous qu'une émotion échappe aux catégories d'une psychologie convenue : distincte quand elle s'enveloppe de particularités nombreuses, et comme disait Pascal, de « circonstances », elle demeure, même alors, une combinaison indécise, toujours flottante à cause des émotions secondaires qui viennent l'infléchir.' Ce qui fait le charme de nos émotions, alors même qu'elles sont tristes, c'est ce sentiment d'un changement qui s'opère et d'une nouveauté que l'on devine presque, comme si l'inattendu jaillissait de ce que l'on constate encore et si cette mobilité de l'âme était une occasion heureuse de divination rapide et d'espérance. De même, une émotion naissante tire sa force de cette indécision où elle semble simultanément, pour ainsi dire, osciller entre des contraires, conciliant des termes qui nous fatigueraient bientôt si nous les voyions réalisés, mais qui par ce mélange se corrigent et se renouvellent. De là cet attendrissement qui se joint à nos émotions religieuses ou morales, comme si notre foi se tempérait du sentiment de notre faiblesse ; de là encore cette douceur que l'on trouve aux émotions tristes, comme si le poème du cœur embellissait la douleur même en y joignant quelque fugitive nuance d'espoir et d'expiation. Plus tard sans doute elles s'achèveront dans la clarté des fermes desseins, et il n'y aura plus de place pour l'attente ; mais encore elles ont Tindécision charmante des choses qui naissent : tressaillements légers d'un être qui se fait, s'insinuant peu à peu dans le sentiment et par là dans l'acte, mais en y apportant le souvenir ou l'indice de l'indétermination originelle.

Maintenant, à quoi tient cette merveilleuse mobilité de nos émotions sinon, comme l'avait compris Descartes, à une première cause qui est la seule action de l'âme ? Gomment, s'il n'en était pas ainsi, comprendre que tout en étant souvent jointes avec les passions qui leur sont semblables, ces émotions « puissent souvent aussi se rencontrer avec d'autres

SENTIMENT ET REFLEXION lOQ

et même naître de celles qui leur sont contraires* »? Il n'est pas d'émotion profonde qui ne soit excitée en l'âme autrement*. C'est d'abord par l'intelligence que s'exerce cette action de l'âme. « Plus on a d'esprit, plus on trouve de gens originaux », disait Pascal. Une idée nouvelle, accroissement réel de l'âme, nous donne une vue plus nette, plus large sur le cœur. Réduits à nos sensations nous rapportons le centre de nos amours h ce qui nous touche le plus, à quelques passions très simples et finalement à la moins plastique de toutes, l'amour-propre. La réflexion produit un renversement de termes en substituant au plan la perspective, et à la vue sans horizon de la vie sensible la vue en profondeur. Nous aimons alors davantage et mieux ; dans ces objets qui nous paraissaient indifférents, nous démêlons ce qu'il y a de délicat, comme une âme de vie toute nouvelle et qui nous charme : les émotions naissent, premiers ravissements de l'âme ; les passions douces s'excitent ; la sympathie, enfin éveillée, les multiplie encore : et la complication de nos sentiments par opposition à la simplicité des impressions animales, n'est qu'une suite de l'agilité de nos pensées promptes à se grouper et à produire des courants nombreux. Mais si nous expliquons par là la complexité croissante de nos sentiments et le pouvoir de produire des émotions en dehors de toute limite assignable, ce qui s'explique moins bien, à vrai dire, c'est le caractère d'obscurité profonde, le manque d'intelligibilité qui leur est propre. C'est que l'action de l'âme s'exerce encore d'une façon plus intime et plus personnelle. On sait que les raisons d'un sentiment nous échappent le plus souvent, et nous pourrions nous en étonner si nous ne

1. C'est ce que M. Bain appelle Yémotion idéale. Et il ajoute des paroles bien remarquables : « La fluidité de l'émotion se transforme en consistance et en permanence en passant par l'intelligence... Les jouissances d'une fête sont liées à des manifestations multiples, et si elles trouvent un écho dans l'avenir c'est grâce à ces manifestations adjointes très variées et facilement remémorées... La profondeur du sentiment manifesté dans un esprit artistique est au début un fait intellectuel. » Les émotions el la volonté.

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