Descartes, Traité des Passions, art
IIO LE SENTIMENT
savions aussi que la plupart de nos émotions naissent de rien, comme un monde, quelquefois pour les raisons mêmes qui auraient dû les détruire : il y a de l'illogique dans l'amour. Mais s'il est impossible, en ce sens, d'analyser le sentiment, c'est qu'il renferme des données irréductibles au pur mécanisme et aussi à la pensée pure ; il est, mais aussi il devient, enveloppant une infinité de formes dans son être mobile, remplissant la conscience de ses variations. Dans cette complication d'éléments et dans cette succession de formes, à défaut de l'intelligence où l'on ne saurait les résoudre, qu'est-ce donc qui fait l'être? Une singularité réelle, comme la pressentait Leibniz, sans doute la singularité du moi qui s'y reflète.
Nous avons expliqué l'incoordination ou la discontinuité des sentiments par la même loi qui nous permettra de com-
prendre le caractère convergent des représentations dans l'idéation normale des sentiments. On sait, pour fixer les idées, comment se développe la surprise. A la suite d'un choc qui détermine l'arrêt brusque de nos états habituels et qui résulte de la nouveauté de l'expérience où l'on nous engage, se produit l'inhibition de certains centres vaso-moteurs dont la conscience plus ou moins confuse est à la base affective de ce sentiment. Un état mêlé d'attente et de curiosité se produit presque aussitôt, sorte de convergence spontanée de nos fonctions spéculatives qui s'orientent dans le sens de la recherche. Cette attitude interrogative de la conscience sera donc l'état central de la surprise qui ne fera que la développer ou l'interpréter. Même quand l'élément intellectuel l'emporte sur l'élément sensationnel, c'est encore ce dernier qui normalement détermine la marche du commentaire intelligible dont il est surchargé, à la manière de paroles d'un chant qui seraient suggérées par la mélodie, au lieu de les rejoindre artificiellement. La même loi générale serait vérifiée par l'analyse des sentiments comme la tristesse, la résignation et l'humilité qui se confondent à l'origine avec l'expérience immédiate de notre faiblesse. C'est dans le sens de cette constatation